Errances

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En 1926, trois ans après Cris, où sont rassemblées les nouvelles de la période du 4 mai 1919 (dont « Le Journal d'un fou »), Lu Xun publie Errances.
Si ce recueil est resté inédit en français, c'est sans doute qu'il correspondait trop peu à l'image idéologique qu'on s'est longtemps faite de son auteur.
Les onze nouvelles qui le composent sont en effet autant de variations sur l'errance des intellectuels chinois des années 1920, anciens lettrés devenus petits fonctionnaires,
piégés entre leurs souvenirs d'un passé rural familier mais cruel
et la modernité incertaine ou trompeuse des grandes villes occidentalisées où ils peinent à trouver une place.
À travers ces textes et l'essai « Les chemins divergents de la littérature et du pouvoir politique » que nous leur avons joint, le lecteur pourra
découvrir un autre Lu Xun, le moderniste hésitant, confronté à l'effondrement du monde traditionnel
qu'il a pourtant souhaité, mais dont ne semble sortir aucun nouvel ordre historique et politique.

Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782728836765
Nombre de pages : 360
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La lampe éternelle
Par un sombre après-midi de printemps, dans la seule maison de thé du village de Lumière-faste, l’atmosphère devint tout d’un coup un peu tendue, comme si une sorte de bruit minuscule et sourd résonnait encore dans les oreilles des gens : « Éteignez-la ! » Évidemment, tous les habitants du village ne le ressentaient pas. Dans ce village, les gens ne sortaient pas beaucoup et, avant le moindre déplacement, il fallait qu’ils consultent l’Almanach 1 jaune: « Il n’est pas recommandé depour voir s’il indiquait sortir. » Même si ce n’était pas le cas, avant de partir, il fallait d’abord faire quelques pas dans la direction propice pour aller au devant de la bonne fortune. Les quelques rares jeunes gens assis dans la maison de thé malgré ces tabous voulaient montrer leur ouverture d’esprit, mais aux yeux des gens plus retirés, ils étaient tous la ruine de leur famille. Maintenant, l’atmosphère dans la maison de thé était justement un peu tendue. «Toujours pareil? demanda un visage triangulaire en prenant sa tasse de thé. 2 — J’ai entendu dire que oui, répondit une tête carrée. Il continue à dire sans arrêt : “Il faut l’éteindre ! Il faut l’éteindre !” Son regard brille de plus en plus. Diable ! C’est un grand danger pour notre village, ne le prenez pas à la légère. Au contraire, il faut que nous réfléchissions au moyen de nous débarrasser de lui ! — Se débarrasser de lui, ce n’est rien. De toute façon, ce n’est qu’un… Pour qui se prend-il ? Quand on a construit le temple, ses aïeux ont fait une contribution et maintenant il veut
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souffler la lampe éternelle. Ce n’est pas un fils indigne, ça? Allons à la préfecture l’accuser de manquement à la piété filiale ! » 3 dit Kuoting avec indignation en se massant le poing, et il frappa un coup sur la table. Un couvercle de tasse de thé posé de travers tinta et se retourna. « Ça ne va pas. Il faut que ce soient ses parents ou son oncle maternel qui l’accusent, dit tête carrée. 4 — C’est dommage qu’il n’ait qu’un oncle paternel , dit Kuoting, aussitôt abattu. — Kuoting ! s’écria tout d’un coup tête carrée. Est-ce que tu as eu beaucoup de chance au mah-jong hier ? » Kuoting le regarda avec de grands yeux pendant un moment et ne répondit pas. Le gros visage de Zhuang Qiguang se mit à crier à gorge déployée : « Si la lampe est éteinte, notre village de Lumière-faste ne sera plus digne de s’appeler Lumière-faste, ce sera fini ! Les vieux du village ne l’ont-ils pas tous dit ? Cette lampe n’a-t-elle pas été 5 allumée par l’empereur Wu des Liang , puis n’a-t-elle pas toujours brillé, sans jamais être éteinte jusqu’à maintenant ? Même lors 6 de la révolte des Cheveux longs elle n’a pas été éteinte ! Tss ! Regardez ! La flamme ne brûle-t-elle pas d’un vert émeraude ? Les voyageurs passant par notre village veulent tous la regarder, ils s’émerveillent tous. Tss ! C’est si beau, pourquoi fait-il ces histoires maintenant, qu’est-ce que ça veut dire ?… — Mais il est fou ! Tu n’as toujours pas compris ? dit tête carrée avec un air un peu méprisant. — Hmm, tu n’es pas bête!» De la sueur brilla sur le visage de Zhuang Qiguang. « Moi je pense que ça ne vaut pas la vieille méthode pour 7 le faire marcher un peu. » Cinquième tante Hui , la patronne et serveuse de l’échoppe, qui écoutait à côté, voyant que la discussion s’éloignait un peu de son sujet de prédilection, avait rappliqué à toute vitesse pour éviter la dispute et ramener le débat à l’affaire la plus importante.
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«Quelle vieille méthode? demanda Zhuang Qiguang, étonné. — Il a déjà eu un accès de folie, exactement comme maintenant. À ce moment-là, son père était encore vivant, il l’a guéri grâce à une ruse. — Quelle ruse ? Comment se fait-il que je ne sois pas au courant ? demanda Zhang Qiguang encore plus surpris. — Comment serais-tu au courant? À cette époque-là, vous étiez encore tous de petits bons à rien qui ne savaient que téter leur lait et chier dans leurs couches. Moi aussi, à cette époque, je n’étais pas comme maintenant : si vous aviez pu voir mes mains à l’époque, elles étaient vraiment blanches et douces… — Elles sont encore blanches et douces…, objecta tête carrée. — Et ta mère!» Cinquième tante lui jeta un regard furieux tout en éclatant de rire. «Ne raconte pas n’importe quoi. On parle de choses sérieuses. Lui aussi était encore jeune à l’époque, et son paternel déjà un peu fou. J’ai entendu dire qu’un jour son grand-père l’a emmené au temple du dieu du sol et lui a appris à se prosterner devant le dieu, le général des 8 épidémies et Wang le fonctionnaire divin ; il a pris peur, n’a absolument pas voulu se prosterner et est sorti en courant. Depuis ce moment-là, il est un peu étrange. Ensuite, il a commencé à faire comme maintenant:dès qu’il voyait quelqu’un, il se mettait à lui expliquer qu’il fallait éteindre la lampe éternelle dans la grande salle du temple. Il disait que si on éteignait la lampe, il n’y aurait plus de sauterelles dans les cultures ni de maladies, comme s’il s’agissait d’une affaire extrêmement sérieuse. C’était sans doute qu’il était habité par de mauvais esprits et qu’il avait peur du droit chemin et des dieux véritables. Nous autres, comment pourrions-nous craindre la vue du dieu du sol ? Votre thé n’est pas froid ? Je vous rajoute un peu d’eau chaude. Voilà. Ensuite il a voulu forcer la porte du temple pour éteindre la lampe. Son paternel avait trop d’affection pour lui et n’a pas voulu qu’on l’enferme. Oui et puis vous
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savez, tout le village s’est mis en colère et est allé en découdre avec son paternel ! Mais rien à faire – heureusement mon vieux * mort était encore là à l’époque et il a imaginé une solution : on a recouvert la lampe d’une épaisse couverture ouatée, comme ça tout était noir comme l’encre, puis on l’a emmené voir la lampe en disant qu’elle avait été éteinte. — Ouf! Heureusement qu’il a pensé à ça, dit visage triangulaire en soufflant un coup, l’air infiniment admiratif. — À quoi bon se fatiguer avec ce genre de ruse? dit Kuoting, tout remonté. Une ordure pareille, on la bat à mort et c’est tout. Tss ! — On ne peut pas faire ça. » Elle le regarda stupéfaite et ajouta en faisant aussitôt un geste de refus. « On ne peut pas. ** Son grand-père ne portait-il pas le sceau de l’autorité ? » Les comparses de Kuoting se regardèrent consternés et se dirent qu’en dehors de la ruse astucieuse du « vieux mort », il n’y avait vraiment aucune autre méthode imaginable. « Et ensuite il était guéri. » Elle essuya avec le dos de sa main un peu d’écume qui lui restait aux coins de la bouche et répéta à toute vitesse : « Ensuite il était complètement guéri. Il n’a plus jamais franchi la porte d’un temple et n’a plus jamais mentionné quoi que ce soit, et cela pendant de longues années. Je ne sais pas pourquoi, cette fois, quelques jours après la 9 procession , il est redevenu fou. Oui, exactement comme la dernière fois. Après midi, il est passé par ici, sûrement pour retourner au temple. Allez en parler avec Quatrième oncle : le mieux serait quand même d’utiliser la ruse encore une fois. Cette lampe, n’a-t-elle pas été allumée par Cinquième frère 10 Liang ? Et si elle venait à s’éteindre, ne serait-on pas tous 11 recouverts par la mer et ne deviendrait-on pas des loches ? Allez vite en parler à Quatrième oncle, sinon…
* C’est ainsi que les femmes simples de ce village désignaient parfois leur mari défunt. (N. d. A.) ** Ce qui signifie avoir occupé un poste de fonctionnaire. (N. d. A.)
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— On va quand même d’abord aller devant le temple jeter un coup d’œil », dit tête carrée, avant de faire une sortie majestueuse. Kuoting et Zhuang Qiguang le suivirent. Visage triangulaire partit en dernier. Juste avant de franchir la porte, il tourna la tête et ajouta : « Mettez sur mon compte cette fois-ci ! Ces fils de… » Cinquième tante acquiesça en se dirigeant vers le mur du côté est où elle ramassa un morceau de charbon de bois. Sur le mur, il y avait un petit triangle et une série de petits traits courts, en dessous desquels elle ajouta deux traits.
Quand ils aperçurent de loin le temple du dieu du sol, ils virent comme ils s’y attendaient plusieurs personnes attroupées. L’une était justement lui, deux autres étaient des spectateurs de passage, trois autres étaient des enfants. Mais la porte du temple était bien fermée. «Parfait! La porte du temple est encore fermée», dit Kuoting avec satisfaction. Dès qu’ils s’approchèrent, les enfants semblèrent eux aussi gagner en courage et l’encerclèrent de plus près. Et lui, qui se tenait d’abord face à la porte du temple, se retourna pour les regarder. Il était lui aussi comme toujours : le visage jaune et carré, 12 la vieille robe bleue . C’est seulement sous ses épais sourcils, dans ses grands yeux allongés, que brillait comme une lueur étrange. Il pouvait regarder les gens aussi longtemps qu’il voulait sans cligner une seule fois des yeux tout en gardant une expression de tristesse indignée et d’interrogation craintive. Sur ses cheveux courts s’étaient accrochés des brins de paille de riz, que les enfants lui avaient sans doute collés par-derrière sans qu’il s’en rendît compte, car dès que ceux-ci regardaient sa tête, ils enfonçaient tous le cou dans les épaules et tiraient très vite la langue en riant. Ils s’arrêtèrent et tous se scrutèrent réciproquement.
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« Qu’est-ce que tu fais ? interrogea enfin visage triangulaire en faisant un pas en avant. — J’appelle pour que le vieux Hei ouvre la porte, dit-il à voix basse et avec douceur. C’est parce qu’il faut éteindre cette lampe. Regardez : le bleu aux trois têtes et six bras, celui aux trois yeux, celui au haut chapeau, la demi-tête, la tête de bœuf aux défenses de sanglier, il faut tous les éteindre… les éteindre. Si on les éteint, il n’y aura plus de sauterelles, les porcs n’auront plus d’aphtes. — Ha ha ! N’importe quoi ! » Kuoting éclata d’un rire méprisant. « Si tu éteins la lampe, les sauterelles, on en aura encore plus et les aphtes de porc, c’est toi qui en seras couvert ! — Ha ha ! » Zhuang Qiguang pouffa lui aussi de rire. Un enfant torse nu leva la branche de roseau avec laquelle il jouait, visa l’homme, ouvrit une bouche aussi petite et rouge qu’une cerise et cria : « Pan ! — Tu vas rentrer chez toi à la fin ! Sinon ton oncle va te briser les os. La lampe, je l’éteindrai pour toi. Reviens dans quelques jours et tu verras », cria Kuoting. Ses deux yeux devinrent encore plus brillants, ils se plantèrent dans ceux de Kuoting comme des clous et lui firent vite baisser le regard. « Tu l’éteindras », répéta-t-il avec un sourire moqueur, mais il ajouta avec détermination : « Non, je ne veux pas de vous. C’est moi qui irai l’éteindre, j’irai l’éteindre sur-le-champ ! » Kuoting se sentit tout d’un coup abattu et sans force, comme s’il finissait de cuver son vin. Tête carrée en revanche s’avança et dit lentement : « Tu as toujours été futé, mais là tu as vraiment perdu la tête. Laisse-moi te faire entendre raison et tu comprendras sûrement. Même si la lampe est éteinte, toutes ces choses-là n’existeront-elles pas comme avant? Ne sois pas aussi bête. Rentre donc chez toi ! Va dormir ! — Je sais bien, même si on éteint la lampe, elles existeront encore. » Tout d’un coup un sourire où perçait quelque chose
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de sournois et féroce traversa son visage. Il le fit disparaître immédiatement et dit en mesurant ses mots: «Cependant, pour l’instant, je ne puis faire qu’ainsi. Je ferai d’abord comme ça, ce sera plus facile. Je veux l’éteindre, l’éteindre moi-même ! » En disant cela, il se retourna pour tirer de toutes ses forces sur la porte du temple. « Hé ! » Kuoting était en colère. « Tu n’es pas du village ? Tu veux absolument qu’on devienne tous des loches ? Rentre chez toi ! Tu ne peux pas ouvrir, tu n’as aucun moyen d’ouvrir ! Tu ne peux pas l’éteindre! Il vaut vraiment mieux que tu rentres ! — Je ne rentrerai pas ! Je veux l’éteindre ! — Impossible ! Tu ne peux pas ouvrir ! — … — Tu ne peux pas ouvrir ! — Dans ce cas-là, j’utiliserai un autre moyen, dit-il très calmement en se retournant pour leur jeter un regard. — Tss ! On verra bien ce que tu trouves comme autre moyen ! — … — On verra bien ce que tu trouves comme autre moyen ! — Je mettrai le feu. — Quoi ? Kuoting se disait qu’il n’avait pas bien entendu. — Je mettrai le feu ! » Un silence comme si l’on avait frappé une pierre musicale, les derniers sons oscillaient dans l’air, tous les êtres vivants autour s’étaient figés. Mais, au bout d’un instant, plusieurs personnes se mirent à se chuchoter à l’oreille, et au bout d’un autre instant, tout le monde se dispersa. Deux ou trois personnes s’arrêtèrent un peu plus loin. À l’extérieur du mur de la porte arrière du temple, on entendit la voix de Zhuang Qiguang qui criait : « Vieux Hei, il y a un problème ! La porte du temple doit rester bien fermée ! Vieux Hei, tu as bien entendu ? Bien fermée ! Dès qu’on a trouvé une solution on revient ! »
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