Errances

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« Avril 1964. Le jeune lieutenant Boris Nikto, étudiant en mathématiques à l'université et militant communiste, est en fuite. Il est dans un petit autobus en compagnie de trois de ses camarades gradés et de sept soldats. Le capitaine est blessé à la jambe, mais ne saigne plus ; le pansement qu'on lui a fait il y a quelques heures a suffi. Ils se sont dépouillés de leurs uniformes depuis longtemps et portent des vêtements civils dépareillés, trouvés au hasard de la fuite. Les armes et les munitions sont cachées sous les banquettes.
Ils roulent depuis des heures, depuis le début de la soirée, et le soleil est déjà bien haut dans le ciel. La chaleur est accablante mais ils ne peuvent pas s'arrêter. [...] Si l'on se fie aux nouvelles qui filtrent par la radio entre deux marches militaires, le coup d'État est couronné de succès. »
Publié le : mercredi 23 mars 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782923844497
Nombre de pages : 486
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Errances Sergio Kokis
« Avril 1964. Le jeune lieutenant Boris Nikto,
étudiant en mathématiques à l’université et militant Errancescommuniste, est en fuite. Il est dans un petit
autobus en compagnie de trois de ses camarades gradés et
roman
de sept soldats. Le capitaine est blessé à la jambe,
mais ne saigne plus ; le pansement qu’on lui a fait il
y a quelques heures a suffi. Ils se sont dépouillés de
leurs uniformes depuis longtemps et portent des
vêtements civils dépareillés, trouvés au hasard de la
fuite. Les armes et les munitions sont cachées sous
les banquettes.
Ils roulent depuis des heures, depuis le début de la
soirée, et le soleil est déjà bien haut dans le ciel. La
chaleur est accablante mais ils ne peuvent pas
s’arrêter. […] Si l’on se fie aux nouvelles qui filtrent par
la radio entre deux marches militaires, le coup
d’État est couronné de succès. »
Sergio Kokis est né à Rio de Janeiro en 1944 et vit à Montréal depuis
une quarantaine d’années. Il a fait de la langue française son outil
d’expression littéraire. Oscillant entre deux passions — il est aussi artiste
peintre —, Kokis s’est laissé fasciner par la narration et a écrit dix-sept
livres depuis ses débuts comme écrivain en 1994. Parmi ses œuvres les
plus connues, soulignons Le pavillon des miroirs, L’art du maquillage,
Le magicien et Les amants de l’Alfama, qui lui ont valu des prix
prestigieux. Nombre de ses livres ont été traduits en plusieurs langues.
20$
ISBN 978-2-923844-48-0
9 78 2923 8 4 4480
www.levesqueediteur.com
Extrait de la publication
Photo : Nicolas Kokis
Errances Sergio Kokis
Sergio Kokis
Errances
romanExtrait de la publicationLa collection
est dirigée parDans la même collection
Esther Croft, Tu ne mourras pas, nouvelles.
Sergio Kokis, La gare, roman.
Sergis, Negão et Doralice, roman.
Sergio Kokis, Le pavillon des miroirs, roman.
Sergis, Le retour de Lorenzo Sánchez, roman.
Sergio Kokis, Un sourire blindé, roman.
Extrait de la publicationErrances
Extrait de la publicationDu même auteur
Le pavillon des miroirs (roman), Montréal, XYZ éditeur, 1994; Montréal,
Éditions Club Québec-Loisirs, 1995; La Tour d’Aigues (France),
Éditions de L’Aube, 1999; El pabellón de los espejos, Guadalajara
(México), Editorial Conexión Gráfica, 1999; Fun House, Toronto,
Dundurn Group-Simon & Pierre, 1999; A casa dos espelhos, Rio de
Janeiro (Brasil), Editora Record, 2000; Montréal, Lévesque éditeur,
2010. (Grand Prix du livre de Montréal, 1994; Prix de l’Académie des
lettres du Québec, 1994; Prix Québec-Paris, 1994; Prix Desjardins du
Salon du livre de Québec, 1995.)
Negão et Doralice (roman), Montréal, XYZ éditeur, 1995; La Tour d’Aigues
(France), Éditions de L’Aube, 1999; Montréal, Lévesque éditeur, 2011.
Les langages de la création (conférence), Québec, Nuit blanche éditeur, 1996.
Un sourire blindé (roman), Montréal, XYZ éditeur, 1998; Montréal,
Lévesque éditeur, 2010.
La danse macabre du Québec, Montréal, XYZ éditeur, 1999 (épuisé).
La gare (roman), Montréal, XYZ éditeur, 2005; La estación, Barcelona
(España), Montesinos, 2008; México, Educación y cultura, 2008;
Montréal, Lévesque éditeur, 2010. (Prix France-Québec, prix des
lecteurs, 2006.)
Le retour de Lorenzo Sánchez (roman), Montréal, XYZ éditeur, 2008;
Montréal, Lévesque éditeur, 2010.
Clandestino (roman), Montréal, Lévesque éditeur, 2010.
Dissimulations (nouvelles), Montréal, Lévesque éditeur, 2010.
À paraître chez Lévesque éditeur
Les amants de l’Alfama.
L’amour du lointain.
L’art du maquillage.
– Grand Prix des lectrices de Elle Québec, 1998.
Le fou de Bosch.
Kaléidoscope brisé.
Le magicien.
– Prix Québec-Mexique, 2003.
Le maître de jeu.
Saltimbanques.
Extrait de la publicationSergio Kokis
Errances
roman
Extrait de la publicationCatalogage avant publication
de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Kokis, Sergio,
1944Errances: roman
(Prise deux)
Éd. originale: Montréal: XYZ, 1996.
Publ. à l’origine dans la coll.: Romanichels.
ISBN 978-2-923844-48-0
I. Titre. II. Collection: Collection Prise deux.
PS8571.O683E77 2011 C843’.54 C2010-942766-1
PS9571.O683E77 2011
© Lévesque éditeur et Sergio Kokis, 2011
Lévesque éditeur
11860, rue Guertin
Montréal (Québec) H4J 1V6
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Courriel: info@levesqueediteur.com
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erDépôt légal: 1 trimestre 2011
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN 978-2-923844-48-0 (édition papier)
ISBN 978-2-49-7 (édition numérique)
Distribution au Canada Distribution en Europe
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www.dimedia.qc.ca www.librairieduquebec.fr
general@dimedia.qc.ca libraires@librairieduquebec.fr
Production: Jacques Richer
Conception graphique et mise en pages: Édiscript enr.
Illustration de la couverture: Sergio Kokis, Dans le bar, huile sur toile, 75 cm × 100 cm, 1985
Photographie de l’auteur: Nicolas KokisÀ Ginette Beaulieu,
Gaëtan Lévesque
et André Vanasse,
passionnés du langage
et ivres d’encre d’imprimerie.
Extrait de la publicationExtrait de la publicationL’homme est un animal fabulateur par nature.
Umberto Eco,
Apostille au Nom de la rose
Toujours, dans mon sein la même griffe
Toujours, dans l’ennui le même appel
Toujours, en dormant la même guerre
[…]
Toujours, dans mes sauts le même échec
[…]
Et toujours,
dans mes toujours la même absence.
Carlos Drummond de Andrade,
L’enterré vivant
Extrait de la publicationExtrait de la publication1
Une fois que le consul brésilien eut annoncé la nouvelle
de l’amnistie, son visage resta figé en un sourire béat, les yeux
grands ouverts, à contempler l’effet de ses paroles sur les autres
invités. Comme la réaction se faisait attendre car la plupart ne
savaient rien ou se fichaient de ce pays latino-américain
éloigné, il se mit à expliquer que oui, le gouvernement avait bel et
bien changé, que les militaires retournaient dans leurs casernes,
que des élections libres allaient avoir lieu, que le passé était pour
ainsi dire complètement oublié.
— Pardon sur toute la ligne, à gauche et à droite, aux
pauvres, aux riches, aux policiers et aux étudiants, aux civils et
aux militaires. Tout sera effacé de notre histoire. On
recommence à zéro.
Devant le silence incrédule de plus en plus lourd, il ajouta:
— C’est dans notre plus pure tradition pacifiste, chrétienne
et tropicale. Pas de rancune ni de vengeance. Le passé, c’est du
passé. Notre pays se prépare maintenant à la reconstruction
démocratique. L’Uruguay et le Chili suivront l’exemple dans
peu de temps.
Puis, l’air un peu paternel, il conclut en se tournant vers le
coin d’où Boris écoutait discrètement:
— Il était temps, n’est-ce pas ? Vingt ans de luttes
fratricides, avec tant de souffrances et de misère, sans compter la
11
Extrait de la publicationperte de quelques-uns de nos meilleurs penseurs, émigrés à
l’étranger…
Boris ne s’attendait à rien d’autre qu’à l’ennui habituel
lorsqu’il avait accepté l’invitation à cette soirée à la maison des
écrivains de Berlin-Est. Même la nouvelle de la présence du
consul brésilien à Prague ne l’avait pas intéressé. Il connaissait
depuis longtemps l’atmosphère fade et bureaucratique de ces
rencontres auxquelles on assistait par devoir, où ceux qui étaient
honorés n’étaient pas dupes. Cela faisait partie de ses fonctions
de poète exilé; et ce depuis si longtemps qu’il avait pris le parti
de ne plus y penser.
La soirée continua comme prévu, avec les éternels
bavardages, les salutations pour la forme, chacun surveillant les autres
à l’affût d’un piston ou d’un racontar au milieu de jalousies et
d’angoisses parfois épaisses comme le brouillard.
Boris se réjouissait intimement de sa capacité à s’esquiver
pour ne pas rencontrer le consul seul à seul. Il avait bien observé
les manœuvres et les sourires de ce dernier, ses tentatives
d’approche pour préciser les détails de la fameuse amnistie. Mais en
vain. Boris ne voulait pas de ce cadeau ; il trouvait immorale
cette histoire de pardon généralisé. Après tout, les civils n’avaient
torturé aucun militaire, et il ne connaissait pas de policier qui
avait dû émigrer.
Dans son élégance grassouillette et bien rasé, sentant la
lotion à barbe, le consul réussit tout de même, vers la fin de la
soirée, déjà à la sortie, à lui glisser un mot en portugais:
— J’aimerais pouvoir vous en dire plus, personnellement.
Notre consulat à Prague est autorisé à délivrer les documents
nécessaires, le passeport tout neuf. Il suffira de nous écrire. Voici
ma carte, mon cher professeur; et bon retour au pays.
Une fois dans la rue, réveillé par le froid et la neige
mouillée, Boris décida de ne pas prendre le tramway mais plutôt de
12marcher jusqu’à l’hôtel. Il faisait bon d’être de nouveau seul
pour laisser la tête divaguer. Les rues d’un aspect sinistre étaient
vides et la lumière blafarde des poteaux dessinait de longues
diagonales sur le pavé humide. Les rares autos passaient avec un
bruit de glissement de pneus, leurs phares nerveux illuminant les
façades délabrées. Son ombre s’allongeait vers l’avant et vers
l’arrière entre les poteaux, et ce mouvement de pendule lui
ramena des souvenirs qu’il avait pendant longtemps réussi à
enfouir sous sa carapace d’étranger.
La nouvelle de l’amnistie lui tombait dessus comme une
sentence. Vingt ans déjà que Boris attendait cette annonce,
autour de laquelle il avait construit tant de rêves. Sa seule
excuse, sa seule identité. Elle avait été si ancrée dans son
existence qu’il avait fini par l’oublier. Maintenant elle était là; mais
il n’était plus prêt.
Comment donc ce petit consul avait-il entendu parler de
lui? Peut-être qu’on tenait des dossiers sur les émigrants, ou que
ses livres avaient déclenché une quelconque curiosité là-bas…
Des pensées peu organisées se succédaient dans son esprit à la
recherche d’une forme.
Boris existait toujours pour les gens de là-bas, après tant
d’années. L’histoire qu’il se racontait à lui-même n’était donc
pas de la fiction; ou, en tout cas, pas complètement inventée.
Une partie de ce passé avait vraiment eu lieu. Mais laquelle au
juste ? Depuis le temps qu’il vivait seul avec ses souvenirs, les
arrangeant à sa façon pour donner une certaine cohérence à sa
vie, il n’était plus certain de rien.
La soirée des écrivains, les comités de soutien au tiers
monde, la ville de Berlin, la traductrice angolaise avec qui il
avait flirté, son travail au laboratoire de statistiques sociales,
même Olga, tout disparaissait dans la brume de cet hiver
humide. Soudain, le présent n’avait plus d’importance devant
13
Extrait de la publicationl’avalanche de souvenirs qu’il ne cherchait plus à stopper.
D’ailleurs, cette vie artificielle d’exilé lui avait toujours paru
fade devant ses rêves et ses chimères. Et voilà que toute son
existence basculait à cause du sourire idiot d’un consul et que le
passé redevenait présent.
Boris marcha au hasard, sa tête chaude coupant l’air froid,
oubliant les cigarettes qui se consommaient toutes seules entre
ses doigts, suivant le trottoir et laissant son corps se perdre dans
la ville.
Clarissa… si jeune, si timide. Qu’était-elle devenue après
tant d’années?
Parmi les images du passé, celle de Clarissa était la plus
chère ; elle paraissait donner un sens aux autres tout en restant
la plus secrète. Clarissa apparaissait rarement isolée; le plus
souvent elle était au milieu de rassemblements politiques, de
manifestations de rue et de groupes clandestins dans un pays plein de
couleurs, où les rares drapeaux rouges éclataient parmi une
multitude de verts et jaunes. Boris n’osait plus l’affronter dans
l’intimité. Autrefois, Clarissa l’avait fait souffrir comme une
blessure ; la senteur de sa peau et le noir de ses yeux l’avaient
déchiré de désir et de tendresse. Puis le temps avait passé ; si
vite que ce joli sourire s’était perdu quelque part dans son
identité rapiécée de bavardages sur les combats de la gauche et
d’hypothétiques révolutions prolétariennes, de poésie engagée et
de voyages. Il le fallait, pour qu’il pût se sentir à l’aise dans ses
nouveaux déguisements. Mais elle n’avait pas disparu. Même
s’il n’aimait pas se l’avouer, sa seule patrie s’appelait Clarissa.
Une Clarissa devenue figée dans les scènes de la mémoire, se
confondant tantôt avec la femme gigantesque qui symbolise la
Russie à Stalingrad, tantôt avec le visage juvénile de quelques
étudiantes ; parfois même avec la face d’Olga endormie lorsque
celle-ci soupirait comme une enfant. Clarissa n’apparaissait
14plus qu’à la dérobée, aux moments d’émotion où il baissait la
garde. Mais elle blessait toujours ; c’était une blessure triste et
discrète, dont il savait qu’elle mettait sa conscience en jeu.
Clarissa était devenue le rappel de sa mauvaise foi ; elle ne
devait donc plus circuler librement dans sa mémoire. Les
amours de jeunesse sont ainsi faits, surtout lorsqu’on les perd :
ils ne vieillissent jamais. Ils nous secouent dans nos habitudes
et dans nos compromis pour réveiller l’adolescent fougueux que
nous avons été.
La tête pleine d’images, Boris s’éloigna alors sans
s’apercevoir du centre-ville, bifurquant parmi les longues allées
uniformes d’immeubles aux allures de bunkers. Il ne sentait plus la
fatigue et ne filtrait plus les souvenirs. Perdu dans ses pensées,
il lui arrivait parfois de sourire ou de marmonner des
commentaires; il cherchait aussi à retracer le nom de tel ou tel
compagnon oublié dont seul le visage faisait surface, de telle rue ou de
tel bar.
La lumière d’un restaurant isolé, dans une cave, attira son
attention. Il descendit les marches automatiquement, content
à l’idée de boire un verre de bière pour accompagner l’air salé de
ses souvenirs.
C’était un vieux restaurant mal éclairé ; les marches
donnaient directement sur un plancher de bois mouillé, saupoudré
de sciure. Des visages silencieux se tournèrent froidement dans
sa direction comme s’ils regardaient un meuble, sans sentiment.
Cette présence d’hommes à l’apparence étrangère entra en
collision avec les images que Boris avait dans la tête pour le
ramener à une réalité palpable. Leurs habits, leurs allures, tout en
eux lui paraissait exotique, même le comptoir poli derrière
lequel une grosse femme remplissait des bocks. Boris ressentit de
nouveau le sentiment de malaise qu’il avait éprouvé autrefois,
il y a vingt ans, lorsqu’il était arrivé en Europe.
15
Extrait de la publicationTout cela à cause d’un petit consul, pensa-t-il en saluant à
la ronde d’un signe de tête avant de prendre place à une table
vide.
Les autres retournèrent à leurs propres pensées sans
remarquer que ce client tardif était un étranger. Boris n’avait d’ailleurs
pas l’apparence d’un étranger; il était passé presque
complètement inaperçu durant toutes ces années. Mais ses pr opres
souvenirs rendaient les autres singulièrement étrangers, comme des
morts épinglés dans un musée macabre.
C’était bien curieux de voir ce Boris jusqu’alors si bien
adapté, si solidaire de ses compagnons et du peuple en général,
se détacher subitement de leur monde. Lui-même se rendit
compte de cette brusque transformation qu’il ne cherchait ni à
critiquer ni à comprendre. Il aurait autrefois éprouvé une
certaine gêne de se trouver ainsi dans un quartier inconnu, sans
motif valable, presque comme un vagabond ; il aurait eu peur
d’éveiller des soupçons. Plus maintenant. Ce n’étaient que des
étrangers, tous ces gens, aussi étrangers qu’ils l’avaient été
durant ces longues années. Chez eux, sans aucune importance.
Une fois la bière tiède sur la table, Boris eut à peine le temps
de bourrer une pipe avant de replonger dans sa mémoire,
infiniment plus loin dans l’espace et dans le temps.

Avril 1964. Le jeune lieutenant Boris Nikto, étudiant en
mathématiques à l’université et militant communiste, est en
fuite. Il est dans un petit autobus en compagnie de trois de ses
camarades gradés et de sept soldats. Le capitaine est blessé à la
jambe, mais ne saigne plus; le pansement qu’on lui a fait il y a
quelques heures a suffi. Ils se sont dépouillés de leurs uniformes
depuis longtemps et portent des vêtements civils dépareillés,
16
Extrait de la publicationtrouvés au hasard de la fuite. Les armes et les munitions sont
cachées sous les banquettes.
Ils roulent depuis des heures, depuis le début de la soirée,
et le soleil est déjà bien haut dans le ciel. La chaleur est
accablante mais ils ne peuvent pas s’arrêter. De vagues contacts les
a tt endent dans un village isolé, encore à une journée de route,
même s’ils ne le croient plus. Si l’on se fie aux nouvelles qui
filtrent par la radio entre deux marches militaires, le coup
d’État est couronné de succès. Le président et sa suite se sont
enfuis en Uruguay ; les armées du sud du pays, qui pourtant
avaient juré de défendre la démocratie, se sont ralliées aux
putschistes. Des arrestations d’éléments dits subversifs ont lieu
partout pour garantir la paix et l’ordre. Les États-Unis, le
Portugal, l’Espagne, le Canada et Haïti ont déjà reconnu le
nouveau régime après sa promesse de respecter les traités et les
frontières.
Ils croisent souvent des troupes se dirigeant vers Rio de
Janeiro, mais personne ne juge bon de les arrêter. Les rares
barrages visent plutôt à faciliter le mouvement des blindés. Leur
fuite est passée inaperçue jusqu’à présent. Ça a été une chance
de trouver cet autobus qui leur donne l’allure d’une équipe de
football en voyage.
Boris est très fatigué et il évite de penser aux événements de
la veille. Il n’arrive pas encore à croire que ses camarades du
parti lui ont tourné le dos après la révolte à la caserne. Les autres
passagers non plus ne semblent penser à rien. Le gradé péruvien
qui a été pris par hasard dans la bagarre paraît tout à fait
désespéré. Au début du voyage, il protestait encore de son innocence,
répétant qu’il n’était qu’un simple coopérant en stage au Brésil.
Son baragouinage dans un mélange d’espagnol et de portugais
a cessé et il se contente de regarder par la fenêtre arrière avec
des yeux ensommeillés. Boris a cherché à le rassurer en lui disant
17que, sans l’uniforme, personne ne le reconnaîtra, et qu’il pourra
toujours prétexter qu’il a été pris en otage. Mais sans grand
succès. Pourtant ce Péruvien se disait communiste dans son pays,
sympathisant du Che et tout le reste. Maintenant, il est seul
avec sa peur.
Ne pas s’arrêter, continuer à se battre, armer le peuple,
mobiliser les syndicats… Autant de mots d’ordre désormais
vides de sens puisque la réalité s’est montrée bien différente des
prévisions. Il n’y a presque pas eu de lutte, le peuple n’a pas
voulu prendre les armes ou il est simplement resté chez lui. Les
syndicats se sont volatilisés dès la fuite des bureaucrates, aux
premières nouvelles du coup militaire. Seule Clarissa est réelle
dans toute cette confusion. Boris l’a laissée chez elle deux jours
auparavant ; le goût sucré de ses lèvres hante toujours son
cer veau.
«Comment va-t-elle se débrouiller? se demande-t-il.
Vontils la chercher, l’arrêter ? Les étudiants de la faculté ne
semblaient pas fiables. Va-t-elle pouvoir trouver une planque ?
Qu’est-ce qu’elle savait de notre plan pour prendre d’assaut la
caserne?»
Ces idées et d’autres encore traversent son esprit pendant
qu’il surveille la route.
Le caporal Mateus, très habile, conduit comme si de rien
n’était, comme s’ils étaient en promenade. Même sans connaître
le terrain, il réussit de mieux en mieux à éviter les grandes routes
et emprunte plutôt les chemins de campagne afin de ne pas
croiser les convois de troupes. On reconnaît parfois des unités
militaires d’autres États ; mais elles se déplacent si pacifiquement
que cela ressemble plutôt à un défilé de la fête nationale.
La journée avance, et avec elle cette honteuse envie d’aller
aux toilettes. Ils ne remarquent pas la faim; seule l’inutilité de
leur action suicidaire s’impose de manière chaque fois plus
18
Extrait de la publicationErrances Sergio Kokis
« Avril 1964. Le jeune lieutenant Boris Nikto,
étudiant en mathématiques à l’université et militant Errancescommuniste, est en fuite. Il est dans un petit
autobus en compagnie de trois de ses camarades gradés et
roman
de sept soldats. Le capitaine est blessé à la jambe,
mais ne saigne plus ; le pansement qu’on lui a fait il
y a quelques heures a suffi. Ils se sont dépouillés de
leurs uniformes depuis longtemps et portent des
vêtements civils dépareillés, trouvés au hasard de la
fuite. Les armes et les munitions sont cachées sous
les banquettes.
Ils roulent depuis des heures, depuis le début de la
soirée, et le soleil est déjà bien haut dans le ciel. La
chaleur est accablante mais ils ne peuvent pas
s’arrêter. […] Si l’on se fie aux nouvelles qui filtrent par
la radio entre deux marches militaires, le coup d’État
est couronné de succès. »
Sergio Kokis est né à Rio de Janeiro en 1944 et vit à Montréal depuis
une quarantaine d’années. Il a fait de la langue française son outil
d’expression littéraire. Oscillant entre deux passions — il est aussi artiste
peintre —, Kokis s’est laissé fasciner par la narration et a écrit dix-sept
livres depuis ses débuts comme écrivain en 1994. Parmi ses œuvres les
plus connues, soulignons Le pavillon des miroirs, L’art du maquillage,
Le magicien et Les amants de l’Alfama, qui lui ont valu des prix
prestigieux. Nombre de ses livres ont été traduits en plusieurs langues.
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