Et des amours desquelles nous parlons...

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Ainsi placé, face à la mer, adossé à ce demi-palace dont il aime le luxe rassurant, Claude est bien. Il entend au loin le souffle d’un moteur. C’est un pêcheur qui jette ses filets. Vient du village le gémissement d’un bal public porté par une nuit silencieuse. Les pins maintenant hochent la tête. Bientôt ils commenceront à danser. Le fauteuil est bas, le café convenable. Claude écoute. Cette voix grave, monotone, sans artifice, voici qu’elle participe de son bonheur.
Publié le : mercredi 7 avril 2004
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213660806
Nombre de pages : 160
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I
D’Agnès, Claude peut maintenant parler. Ces années-là, elle les a si souvent racontées qu’il le sait par cœur ce passé, leur passé, comme une leçon sans cesse rabâchée. Elle a tout retenu : les lieux, les dates, les mots échangés, elle les a fixés dans l’album de ses souvenirs mélancoliques, et chaque jour où ils furent seuls elle l’a feuilleté du même ton grave, monotone, qui selon l’heure attendrissait Claude ou l’agaçait. Elle parlait pour elle, plus que pour lui, vérifiant que rien ne manquait à ce récit évidemment douloureux, puisque le cours l’en avait contrariée, et que, de toute manière, elle aimait de la vie lessouffrances, pourvu qu’elles fussent familières. Dès que Claude pense à elle, il l’entend qui lui parle, ces soirs d’été où, sous la lune, ils arpentaient ensemble la plage molle et déserte, il revoit ces trois nuits italiennes où il s’acharna à fabriquer d’impossibles courants d’air tandis qu’elle poursuivait son inlassable monologue, et encore tous ces jours d’ennui, toutes ces heures de veille que rythmaient ses évocations.
***
Leur première rencontre, Agnès la lui a souvent racontée sans omettre un détail. C'était, lui a-t-elle dit, dans un café, avenue de l’Opéra, ce qui n’a cessé de le surprendre car il n’avait jamais fréquenté ce quartier. Trois amis, ce jour-là, décidèrent de leur vie. Deux l’avaient accompagnée, elle. Un l’avait entraîné, lui. C'était un vendredi treize octobre.
Claude croit se rappeler un visage régulier et grave, et dans l’encadrement des cheveux blonds deux yeux à peine ouverts, étonnamment allongés. Elle était assise, lui a-t-elle dit,entre ses deux amis quand il est entré dans le café, précédé du sien. A-t-il su aussitôt qu’elle était belle ? Il ne regardait alors des filles que leurs jambes, et elle cachait les siennes. Son ami lui avait susurré que cette jeune femme était divorcée, ou presque, d’un architecte talentueux et mondain, qu’elle avait vécu deux ans avec celui-ci en Tunisie, et qu’elle parlait couramment l’arabe. De ce passé étrange pour l’étudiant bourgeois qu’était Claude, elle avait gardé un teint bronzé, des syllabes traînantes où perçait un léger accent anglais, et cette manière, qui ne l’a jamais quittée, de regarder ailleurs et de paraître inquiète.
Ce soir-là, elle s’est tue, a-t-elle raconté, et lui, sans doute, a trop parlé, pour combler d’épais silences, ou pour s’appliquer à plaire. Elle l’a trouvé brillant alors qu’il devait être un peu ridicule, les cheveux trop longs, les gestes maladroits à force d’être timides. Elle a dû remarquer ses ongles rongés et ce costume bleu marine, solennellement croisé, qu’il portait volontiers parce que sa mère le trouvait ravissant.Claude approchait de ses vingt-cinq ans, elle avait quelques années de moins. Elle parlait couramment trois langues, elle avait vécu sur deux continents et connu plusieurs hommes. Au moment des adieux il lui a proposé de la reconduire chez elle sur la grosse moto dont il était fier. Elle a accepté, elle a posé les mains sur ses épaules. Il a roulé vite, très vite, pour tenter de racheter la médiocre impression qu’il avait dû laisser. Devant la porte ils restèrent un long moment, lui assis, elle debout, et ils ne surent que se dire. Il lui demanda si elle aimait l’Afrique, et le cinéma. Elle répondit n’importe quoi. Il quitta sa moto pour embrasser cette jeune femme, poliment, et ne pas prolonger leur embarras. « A bientôt», lui a-t-elle dit d’une voix qui lui parut indifférente. Ces mots, oui, Claude se les rappelle. Et aussi qu’il fut malheureux de ne pas avoir répondu, et d’avoir pris la fuite comme un enfant.
***
Dans les jours qui suivirent, il l’invita plusieurs fois à dîner. Toujours dans un même restaurant, lui a-t-elle assuré, non loin de Notre-Dame. Claude venait la chercher à pied parce que la moto s’était résolument mise en panne. Jamais Agnès ne le fit attendre. Ils prenaient le métro, en première classe, ce qui, paraît-il, la surprit un peu. Il veillait, derrière elle, devant elle, à bien la protéger. Ils dînaient vite, car il redoutait qu’elle ne fût pressée. Il ne cessait de s’agiter afin que rien jamais ne la déçût, tournant la tête dans tous les sens au point que, déjà, sans doute, il dut lui paraître un peu bizarre. Il lui faisait une cour trop lente, trop galante, reculant les moments fiévreux. Puis il la ramenait chez elle. Parfois Agnès lui suggérait quelques détours. Il attendait un geste, un mot. Peut-être les attendait-elle aussi. Devant sa porte, ils restaient immobiles, une ou deux minutes, le temps d’un bref baiser et d’un long regard. Alors Claude allait traîner dans les rues. Il l’imaginait dans sa salle de bains, puis dans sa chambre, il regardait chacun de ses mouvements.Il prenait d’audacieuses résolutions dont il savait qu’il ne les tiendrait pas.
***
Fallait-il qu’il l’aimât déjà pour organiser autour d’elle ce week-end à Douarnenez ? Que d’obstacles il avait dû vaincre ! Il avait prié sa mère de lui prêter sa maison, cette vieille maison qu’elle avait achetée dans l’enthousiasme d’un séjour en Bretagne. Elle avait entrepris d’aménager quelques-unes des quinze chambres où s’entasseraient un jour ses descendants, puis elle avait abandonné ce projet absurde, brutalement, comme elle quittait tous ses projets. Depuis cinq ans, elle n’était pas revenue chez elle, mais elle entretenait deux jardiniers pour soigner des parterres de fleurs qu’elle refusait d’aller voir. Claude savait que sa mère n’aimait pas lui laisser sa maison, car elle déplorait que les jeunes aillent en bandes, qu’ils cherchent à se distraire autrement qu’en lisant des chefs-d’œuvre ou en jouant du piano. Elle devaitaussi avoir secrètement peur pour lui, peur de tout, des hautes falaises, des greniers sans lumière, des légendes bretonnes. Comment eut-il l’audace de lui demander sa maison, sa voiture, et d’affronter sa désapprobation ? Et comment trouva-t-il ces amis qui devaient créer autour d’Agnès l’apparence d’un groupe, permettre et empêcher ce tête à tête qu’il attendait afin de pouvoir lui dire, ou lui suggérer, qu’il tenait à elle ?
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