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Et du bien pas davantage

De
203 pages
Au mieux, il sera facteur. C'est ce qu'ils disent tous. Tous ils le disent, même Maman. Surtout Maman. Mais Maman aime Jean-Claude, et Jean-Claude aime Maman. Alors, pour lui faire plaisir, et puis peut-être aussi un peu pour avoir la paix, le cancre va se muer en étudiant doué, puis en jeune magistrat promis au plus bel avenir, et qui aime les femmes. Toutes les femmes. Mais oui, il les aime. Tout comme il a aimé Maman. A l'âge mûr, le bilan n'est pas mauvais : Il n'a jamais fait de mal. Ne pas faire de mal, ce n'est pas mal, c'est même plutôt bien. Seulement voilà : ça ne suffit peut-être pas…
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2 Titre
Et du bien pas davantage

3

Titre
Joan Ott
Et du bien pas davantage

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9600-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748196009 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9601-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748196016 (livre numérique)

6





. .

8 Prologue

PROLOGUE
Combien de fois, ces deux répliques…
C’est comme s’il n’y avait pas de passé, pas
de futur, seulement le présent, un présent qui
s’allonge et se prolonge, serpent somnolent
sous le soleil de plomb, continuité immobile
malgré la distance, distance de l’espace et
distance du temps, malgré les moustiques, la
touffeur moite de la rizière et l’enfer vert,
malgré les cheveux blancs.
– Tu n’oublies pas quelque chose, mon
chéri ?
– Pardon, Maman.
Les deux phrases sont en lui. Elles sont lui.
Inexorablement.
9 Maman

MAMAN
Tu commences à devenir grand…

Les tests sont formels : il n’apprendra jamais
grand-chose, ou alors ce serait au prix d’efforts
démesurés, efforts que d’ailleurs, à l’exception
de quelques très vagues velléités, il ne semble
pas avoir la moindre envie de fournir. Sa
capacité d’abstraction est quasiment nulle, il ne
montre que peu d’intérêt pour les activités de
l’esprit.
Ouvrier donc. Facteur, au mieux. Tel est le
verdict de la psychologue de service,
convaincue par l’expérience que les tests ne
mentent jamais.
Ça lui est bien égal, au fond. Lui, ce qu’il
veut, c’est qu’on lui fiche la paix.
Oui mais voilà, sa mère qui a été aussi son
institutrice au cours préparatoire ne l’entend pas
du tout de cette oreille. Ni son grand-père,
négociant en vins et député. Pas plus que son
père, administrateur de l’hôpital local. L’enfant,
11 Et du bien pas davantage
fils unique qui plus est, sait bien que la paix, on
ne la lui fichera jamais.
Le conseil de famille s’est réuni. On a
examiné la situation sous tous ses angles,
envisagé des remédiations possibles, élaboré des
stratégies. On a longuement hésité. Pour finir,
la solution s’est imposée et la décision a été
prise, irrévocable : l’enfant, redoublera sa
sixième chez les Pères. L’internat, rien de tel
pour vous forger un caractère et vous
apprendre à travailler.
Un échec pour la mère : c’est elle qui fait
faire ses devoirs au petit, depuis toujours.
Enseigner, c’est son métier, c’est sa passion.
Mais il faut bien se rendre à l’évidence, ses
talents de pédagogue qu’aucun parent, aucun
collègue, aucun inspecteur n’ont jamais remis
en question ne sont d’aucun effet sur son
propre rejeton. Un échec, donc. Et un crève-
cœur aussi. Elle ne peut s’empêcher de se
tamponner les yeux lorsqu’elle annonce la
nouvelle à son petit. Lequel petit s’en fiche
éperdument. Ici ou ailleurs, la sixième sera
toujours la sixième, toute la journée assis sur un
banc à s’embêter, et le soir, l’étude, les leçons à
apprendre, les devoirs à rédiger. Ça ne le
changera pas beaucoup. Si, tout de même, il
sera plus libre, sa mère ne sera plus sur son dos
que le samedi et le dimanche, quand il rentrera,
bien obligé…
12 Maman

Pour faire plaisir à Maman, il a voulu faire
mine d’être bien peiné lui aussi, mais malgré
tous ses efforts, lui qui pourtant est entraîné à
feindre, ses glandes lacrymales ont refusé de lui
obéir. Il s’est donc contenté de renifler
vaguement, ce qui a eu pour seul effet d’agacer
une fois de plus sa génitrice : « Les garçons ne
pleurent pas, mon chéri ! Mouche ton nez ! »
Il a soufflé à grand bruit dans le grand
mouchoir à carreaux que Maman met dans sa
poche chaque matin, et la messe a été dite :
l’autorisation de monter dans sa chambre lui a
été accordée.
Il se précipite déjà dans l’escalier quand la
voix maternelle l’arrête :
« Tu n’oublies pas quelque chose, mon
chéri ?
– Pardon, Maman. Et il fait marche arrière
pour empoigner le chiffon doux posé sur la
première marche et que chacun, en vertu d’un
décret maternel très ancien mais toujours en
vigueur, se doit de passer sur la rampe à chaque
montée et descente de l’escalier.
Le père se plie volontiers à ce Diktat, comme
il se plie à toutes les volontés de son épouse : il
l’aime. Le fils, quant à lui, trouve ce sempiternel
dépoussiérage parfaitement absurde, mais
jamais il n’oserait se rebiffer. A onze ans, on ne
dit rien, on obéit. On se tait, mais ça n’empêche
pas de penser. Que par exemple, essuyer pour
13 Et du bien pas davantage
les sécher et les faire briller le lavabo et la
baignoire après chaque goutte d’eau versée est
exagéré. Que démonter entièrement et avant
même le déjeuner la rôtissoire les dimanches où
il y a du poulet est exaspérant. Que faire les
vitres deux fois par semaine -la maison est
grande : rez-de-chaussée et deux étages- est
exténuant. Il en sait quelque chose, c’est lui qui
s’y colle tous les jeudis et tous les samedis.
Qu’arracher les mauvaises herbes dans le
potager chaque soir après les devoirs, à la belle
saison, ça fait mal au dos, même quand on est
tout petit. Que cueillir les framboises sans avoir
le droit d’en goûter une seule, c’est injuste. Que
récolter les haricots tout l’été, c’est bien joli,
mais à la longue, ça lasse, et surtout, ça
empêche qu’on parte en vacances. On n’est
jamais allé beaucoup plus loin que chez grand-
père qui habite à l’autre bout du département.
Pourtant, on aurait de quoi. On n’est pas
pauvres. Pas aussi pauvres, en tout cas, et de
loin, que ces gens qui parlent des langues
incompréhensibles et qui depuis quelques
années ont commencé à s’installer dans des
baraques faites de bric et de broc juste de l’autre
côté de la nationale. On habite juste en face,
alors forcément, on les voit. On connaît même
leurs enfants, puisqu’ils vont à l’école. On les
connaît, mais on ne leur parle pas. On les salue
poliment et eux aussi, mais c’est tout. Dans la
14 Maman

cour, on peut jouer avec eux, un peu, mais en
dehors de l’école, ce ne sont pas des camarades,
on ne les fréquente pas. Ce n’est pas qu’on ne
les aime pas, non, ça n’a rien à voir. C’est juste
que Maman dit qu’on n’est pas pareils, qu’on
est différents.
Il sait que Maman l’aime : elle le lui répète
assez souvent, et des « mon chéri » longs
comme le bras. Il sait que l’hygiène, avec la
politesse, c’est ce qu’il y a de plus important : ça
aussi, elle le lui répète à longueur de temps.
Mais bon sang, tout cet amour et toute cette
hygiène, ce que ça peut être fatigant…
Maintenant, il est dans sa chambre. Il s’est
assis au pied de son lit et il a pris un illustré : Le
Journal de Mickey. Il aimerait bien changer de
revue, pour Mickey il se trouve trop grand, mais
Maman ne veut pas. Elle a dit : « Dans un an,
deux au plus, tu n’auras plus du tout envie de
lire des bandes dessinées. Tu liras de vrais
livres, mon chéri, des livres sans images. Alors
ça ne vaut vraiment pas la peine de changer
pour si peu de temps ». Il a posé son journal sur
ses genoux. Il ne le lit pas, il ne le regarde même
pas. Il ne pense pas non plus. Du moins, il ne
lui semble pas qu’il pense. Si, tout de même, il
pense à une chose, juste une : plus que deux
mois d’école, puis les vacances. Ensuite…
l’internat. Ce sera bien.

15 Et du bien pas davantage
Il a pensé. Pendant tout l’été, il a pensé et il a
imaginé des choses. En faisant ses devoirs de
vacances, en nettoyant les vitres, en
dépoussiérant l’escalier, en récoltant les
haricots, en cueillant les framboises, dans sa
chambre, enfin seul avec ses revues illustrées
qu’il ne lit plus depuis longtemps, il a cherché à
s’imaginer comment ce serait. Il ne s’est pas
trompé de beaucoup.
Les cours, exactement comme il le
prévoyait : Après la prière du matin, un ennui
interminable sept à huit heures de rang. Seuls
interludes, les récrés et la cantine. Pas mauvaise,
la cantine. Du poisson bouilli le vendredi – ça, il
déteste – mais les autres jours, des frites, au
moins une fois par semaine, et de temps à autre
du poulet. Pas comme à la maison, où l’on n’a
du poulet qu’un dimanche sur deux, à cause de
la rôtissoire à nettoyer, et des frites encore bien
moins souvent, à cause de l’odeur. L’étude
aussi, tout comme il l’avait imaginée : un pion
qui s’en fiche, qui ne lève pas le nez de son
bouquin, et les élèves qui font semblant de
travailler. Et le soir, le dortoir. Ça, il a eu beau
essayer de s’en faire une idée, ça dépasse
l’entendement. Du moins pour lui, fils unique
qui depuis toujours a eu sa chambre à lui, où
quelques heures par jour au moins, il pouvait
s’isoler. Ici, pas question d’être seul. Jamais. Et
c’est difficile. Ils sont trente dans ce dortoir.
16 Maman

Trente à dormir, mais trente surtout à gigoter, à
remuer dans le noir, trente à gémir dans leurs
rêves. Du coup, il lui a fallu plusieurs semaines
avant de s’habituer un peu. Au début, il ne
dormait pas. Parfois même, il pleurait. Et
parfois même, il appelait Maman, les bras de
Maman, la douceur de Maman, ses improbables
baisers.
Elle n’a jamais été très démonstrative,
Maman. En paroles, oui, toujours à lui répéter
qu’elle l’aime, mais pour ce qui est des
caresses… Pourtant, dans cette solitude, il se
fabrique des souvenirs de tendresse. Il sait bien
qu’il invente, mais c’est si bon, cette drôle de
sensation, ces frissons dans le bas du dos et
dans le ventre, et jusqu’au bout des doigts, ce
froid et cette chaleur étrangement mêlés.
Il a fini par apprendre à dormir, tout de
même. Malgré le souffle bruyant et les râles de
ses congénères, il parvient à présent à
s’endormir sans trop de peine. Et même, il rêve,
lui qui n’a jamais rêvé. Souvent, la nuit, il vole.
Non, voler n’est pas le terme juste. Flotter non
plus. Voler ou flotter ne demanderait pas tous
ces efforts. Il nage, plutôt. Oui, il nage dans un
air compact, à grandes brassées entravées. Il ne
s’élève pas bien haut. Deux ou trois mètres tout
au plus au-dessus du sol. Et quand il survole
une forêt, il effleure la cime des arbres. Ce n’est
pas désagréable, c’est comme un doux
17 Et du bien pas davantage
chatouillis un peu partout. Mais parfois, le rêve
tourne au cauchemar. La nage devient pénible,
harassante, il est poursuivi par des soldats de la
S.S. Il est terrorisé. Ils volent, eux, ils volent
vraiment, et sans peine, quand il tourne la tête,
il les voit, ils sont toute une horde, grands
oiseaux noirs, casqués et bottés, leurs rires
silencieux et leurs têtes de mort cousues sur le
revers de leurs uniformes. Ils approchent,
bientôt ils vont le rattraper. Il agite les bras et
les jambes, mais l’air pâteux résiste, il ne pourra
pas leur échapper. Il se réveille en nage,
essoufflé, complètement éreinté. Il se souvient
de son rêve et se raisonne : à la rentrée, tout le
lycée a eu droit à la projection de Nuit et
Brouillard. C’était à la cantine. On avait enlevé
toutes les tables, on n’avait laissé que les
chaises, alignées face à l’écran. C’est à cause de
ça, le rêve, sûrement. Ce n’est rien. Rien qu’un
vilain cauchemar. Il glisse sa main dans le
pantalon de son pyjama. Il fait cela depuis
quelque temps. Il le fait la nuit, quand un rêve
mauvais le réveille. Il s’effleure à peine, du bout
des doigts. Ça fait du bien. Ça calme. Maman.
Il s’était attendu à devoir vivre entouré de
soutanes, mais il s’était trompé. Des Pères, il n’y
en a pas beaucoup. Lui, il n’en a que deux, en
religion et en latin. Il y a bien là-haut dans son
bureau le Père supérieur, mais on ne le voit pas
souvent. De toute manière, ça lui est égal : en
18 Maman

soutane ou pas, un professeur est toujours un
professeur.
Les prières en commun, celle du matin, celle
d’avant les repas, celle d’après les repas, celle du
soir, il les dit machinalement, comme tous ses
camarades, en pensant à autre chose ou bien à
rien. C’est plutôt un bon moment. Il peut jouer
à croire que pour quelques minutes, il est tout
seul.
Ce qui le gêne le plus, c’est la toilette.
Comment se laver entièrement quand on est
trente, alignés devant les lavabos, et même pas
d’eau chaude… Il a appris à ne laver que ce qui
dépasse, mais il n’aime pas ça. Comme il n’aime
pas non plus la douche collective du jeudi. Les
autres n’ont pas l’air de détester, au contraire
même, c’est l’occasion de jeux stupides, de
comparaisons dégoûtantes et de blagues
graveleuses qu’il n’est même pas certain de
comprendre toutes. Il essaie à chaque fois de
prendre la douche du fond, mais il n’y parvient
pas toujours. Alors il prend son mal en
patience, il ferme les yeux, il rêve au bain qu’il
prendra dimanche matin, à la maison, un bain
bien long et bien chaud, la grande serviette
toute chaude que lui tendra maman, et le
peignoir tout doux ensuite, et si elle est de
bonne humeur, elle lui frottera peut-être les
cheveux pour les sécher, en lui écrasant la tête
entre ses deux seins, énormes et mous les seins
19 Et du bien pas davantage
de maman, des bouées, oui, des bouées, c’est à
ça qu’ils font penser les seins de maman, on a
envie de les empoigner mais on ne le fait pas,
alors on étouffe un peu, mais ça ne fait rien, il
suffit de se laisser aller, on respirera plus tard,
en attendant on profite de l’instant, ça n’arrive
pas si souvent… Il rêve dans son coin, tourné
vers le mur carrelé pendant que les autres se
savonnent en poussant des hululements, il rêve
et il se tait. Heureusement, ils ne sont pas bien
méchants, la plupart du temps, ils l’oublient, ils
s’amusent entre eux, ils lui fichent la paix.
En classe, en étude, au réfectoire, dans le
dortoir, il est bien sage. Pour certains de ses
camarades -mais peut-on parler de camarades…
il se sent bien incapable de se rapprocher de ses
congénères et d’ailleurs il n’en éprouve aucune
envie- la discipline est rude. Pour lui, en
revanche, c’est tout simple, ça va sans aucun
effort : il a toujours été sage. Tout petit déjà, il
paraît qu’il ne pleurait presque jamais. Maman
était très fière de son petit garçon si sage. Ici, il
est égal à lui-même : il ne bavarde pas, ne se
dissipe jamais. D’ailleurs, même si à force
d’ennui, l’envie l’en prenait, l’ordre alphabétique
l’a placé à côté d’un garçon tout aussi sage que
lui. Alors il regarde par la fenêtre, il regarde la
Saône qui coule lentement. Au bout d’un
moment, ça l’hypnotise un peu, il aime ça, cette
sensation de dormir tout éveillé. Il continue à
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