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Et leurs baisers au loin les suivent

De
266 pages

Une femme vient déclarer à la gendarmerie la disparition de son mari. Pourtant elle sait où il se trouve, et qu’il ne reviendra plus. Bientôt elle reçoit des lettres promettant des explications, annonçant des révélations. Le connaît-elle vraiment, cet homme dont elle partage la vie depuis un tiers de siècle ? Un roman aussi palpitant qu’envoûtant, qui déplie les secrets sur lesquels les fragiles destins humains se bâtissent.


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Le point de vue des éditeurs

Cassandre vient déclarer à la gendarmerie la disparition de son mari. Pourtant elle sait où il se trouve, et qu’il ne reviendra plus. Bientôt, elle reçoit de mystérieux courriers annonçant des révélations au sujet du passé de Léon. Que peut-elle ignorer de cet époux taiseux, qu’elle a aimé résolument un tiers de siècle durant dans le quotidien rugueux d’une ferme de Saône-et-Loire ? Et connaissait-il bien sa femme, son étrangère à la peau sombre qui ne lui a pas donné d’enfant et n’a cessé de rêver du lointain pays de ses ancêtres ? On ne mesure jamais les zones de violence que recèle toute vie, la part de mensonge que contient tout amour, la force des liens qui nous attachent à la terre et aux hommes.

D’Haïti à la mer Égée, de l’Algérie au Mexique, de l’Antarctique aux États-Unis, ce roman fiévreux à l’écriture envoûtante explore les géographies intimes au hasard desquelles les fragiles destins humains s’abîment, se heurtent et malgré tout se bâtissent.

Corinne Royer

Née en 1967, Corinne Royer vit entre Saint-Étienne, Paris et Uzès. Elle est l’auteur de deux romans publiés aux éditions Héloïse d’Ormesson : M comme Mohican (2009) et La Vie contrariée de Louise (2012, prix Terre de France/La Montagne).

Du même auteur

M comme Mohican, éditions Héloïse d’Ormesson, 2009.

La Vie contrariée de Louise, éditions Héloïse d’Ormesson, 2012, prix Terre de France/La Montagne ; Pocket no 15651.

Corinne Royer

Et leurs baisers au loin les suivent

roman

ACTES SUD

À François.

À Anna et Martin.

C’est là-bas seulement que tu es entré tout entier dans le nom qui est le tien, que tu as marché d’un pied sûr vers toi-même.

Paul Celan

Je suis allée à la gendarmerie.

J’ai dit, Léon n’est pas rentré avant-hier et il n’est pas rentré hier non plus.

J’ai dit, J’ai peur qu’il soit arrivé quelque chose à Léon.

C’est par ce mensonge que tout a commencé.

En réalité, au moment où je prononçais ces mots, déjà je pliais sous le faix écrasant de l’absence. Pas une de ces défections ordinaires, prévisibles, dont on se relève juste un peu sonné une fois le coup passé. Non, rien qui ne puisse s’apparenter à une défaillance passagère, abattement, tendance léthargique, déficience des forces vitales, rien qui ne ressemble non plus à une faiblesse de l’âme, mais bel et bien ça, une absence massive, brutale, irrévocable, une charge pondéreuse qui envahit l’espace, accapare chaque particule autour de moi – air murs tissus nourriture peau poils cheveux –, dévore comme une chienne enragée, mord, mâche, déchire, broie, engloutit, avale, bave, déglutit, avale encore, et soudain tout vient à manquer.

Une absence carnivore.

Il me suffit de fermer les yeux et je sens son souffle froid contre ma nuque, ses mains griffues à mes épaules, ses doigts agiles maçonnant dans mon dos la méchante voussure de l’affliction et de la honte.

L’Absence.

Peu à peu, inéluctablement, elle infligera à mon corps le lent fléchissement des veuves avérées, les dépossédées, les amputées de l’être aimé, celles qui savent et n’espèrent plus.

Désormais, aucun miracle ne pourra entraver les mouvements réguliers de cette mécanique à chagrin, souvenirs/regrets/manque, vis sans fin guidée par un bourreau chevronné exécutant la sentence avec la précision maniaque des scrupuleux, opiniâtre, constant, obstiné jusqu’à l’acharnement, calculant les conséquences désastreuses de chacun de ses gestes, arithmétique jouissive, expansive, patiemment, jour après jour.

On avait encore tant de choses à se raconter, Léon, des choses qu’on n’a jamais osé étendre à la lumière, des mots un peu froissés, un peu humides, qu’il aurait été doux de sécher au souffle tiède de la vieillesse, seulement pour ne pas s’enrhumer, les folles ardeurs ce n’était plus de notre âge, la moiteur aux mains, la fièvre au corps et tout le tralala, à présent il nous fallait dormir avec des chaussettes, bouillotte sur le ventre, tirer l’édredon, nous tenir au chaud, du douillet, du calfeutré, du bien sec, éviter les courants d’air, fuir l’œil du cyclone, c’est ça qu’il nous fallait, des précautions pour vieux, je pense à ton pyjama trop grand offert par ta garce de mère qui t’avait fait trop petit, exprès, te faire trop petit et t’offrir un pyjama trop grand pour bien que tu mesures, Taille moyenne, elle avait dit en levant les yeux au ciel, parce qu’elle était grande, elle, la bourrique, elle était immense, la lune à portée de main, ton pyjama fendu à braguette ouverte toute une vie durant, c’était bien, Léon, ton pyjama fendu à braguette ouverte, avec ses rayures beiges et grises, du vertical ascensionnel, tu avais lu ça dans le journal, rubrique Rencontres, une veuve un peu retorse en quête d’un riche propriétaire terrien pour des nuits entières de vertical ascensionnel, sauf que les rayures de ton pyjama, elles n’étaient pas dans le bon sens, elles étaient horizontales, au début ça m’avait fait tout drôle, mais toi tu t’en moquais, ta mère t’avait appris que les rayures ça grandissait alors peu t’importait le sens, tu as toujours confondu l’horizontal et le vertical, tu as toujours regardé le coucher du soleil allongé sur l’herbe, ce n’est pas de ta faute mon pauvre Léon, c’est seulement que le monde, il n’est pas fait pour qu’on le regarde allongé, le monde, il est fait pour qu’on ait le courage de l’affronter, qu’on ait l’audace de lui faire face, qu’on se tienne debout, droit dans ses bottes, comme un homme, à force je m’y étais habituée à tes rayures horizontales, te souviens-tu comme j’aimais t’appeler Mon petit zèbre à cinq pattes, d’ailleurs t’appeler Mon petit zèbre à cinq pattes ce n’est pas tout à fait juste, seulement te le susurrer à l’oreille au temps des folles ardeurs, lorsque nous n’avions pas peur des fièvres, lorsque nous avions l’âge de nous moquer des rhumes, Mon petit zèbre à cinq pattes, j’aurais dû la remercier ta garce de mère, elle qui ignorait tout de ce que tu avais de grand, mais je ne l’ai jamais fait, ça m’aurait écorché la bouche, tu disais toujours ça, Léon, tu disais toujours, Ça t’écorcherait la gueule de dire merci à maman, eh bien oui ça m’aurait écorché la bouche de dire merci à ta mère et qu’aurais-tu fait de moi avec une bouche écorchée, dis, qu’aurais-tu fait de moi, toi qui buvais mes paroles comme du bon vin, me préparais le meilleur civet de la région, m’accordais trois baisers par jour, vingt et un par semaine, autant dire une centaine chaque mois de l’année, douze mois par an, un sacré paquet de baisers accordés depuis toutes ces années, mais une bouche écorchée, ça ne fait plus rien de tout ça, ça ne converse plus, ça ne finit pas son assiette, ça ne reçoit plus de baisers, ça ne fait que saigner une bouche écorchée et ça ne cesse plus de saigner, ça me fait du mal, Léon, de te maintenir au frais comme un cuissot de sanglier, ça me fait un mal de chien, j’ai dû mettre le congélateur à son maximum et j’ai peur que tu t’enrhumes.

Il fait froid dans le petit bureau où j’attends qu’un officier de gendarmerie vienne prendre ma déposition. Ça sent la sueur et le poisson mort. L’odeur de la sueur s’apparie toujours à celle du poisson mort. Ce sont les mêmes effluves, la même poisse méphitique. Les poissons suent intensément lorsqu’ils sentent poindre la dernière heure, plus que les hommes, à croire que les poissons ont une conscience aiguë de la mort et qu’ainsi, suants, gluants, ils tentent un dernier subterfuge, essayer de tromper la mort, lui glisser entre les doigts. Pour aller où. Se jeter dans une rivière, gober une mouche qui n’en est pas une, seulement un leurre de plumes, un duvet aux reflets d’argent, un simulacre d’ange. Puis, au bout d’un fil, la bouche harponnée par la plume de l’ange captieux, regarder la rive se rapprocher, suer à nouveau et sentir définitivement le poisson mort.

Dans le cadre posé sur le petit bureau de la gendarmerie, un enfant tient dans ses bras une carpe gigantesque. L’enfant sourit. Le poisson sue. Des flots de bile me montent à la gorge. Si je vomis sur le carrelage aux écailles grisâtres, on prendra peut-être ma déposition plus au sérieux. On mesurera mon degré d’étourdissement. On fera preuve d’une plus grande commisération, de l’eau fraîche sur le front, des glaçons aux tempes, les jambes surélevées, une infirmière blanche qui exhalera un parfum de jasmin, un sucre d’orge, un canapé douillet au creux duquel me lover, une cantate chantée par une voix douce, une madeleine, une main passée dans les cheveux, des paroles bienveillantes.

J’ai perdu Léon.

Désormais, toute personne douée d’un peu de discernement pourra chuchoter dans mon dos, Cette femme a perdu son mari.

Chaque fois que ces mots définitifs seront prononcés – car dans cette acception, la perte est toujours définitive –, la méchante voussure continuera de croître à mon insu, trahissant davantage l’accablement de ma condition nouvelle.

Mais je sais que si Léon ne demeure plus ici-bas sur le plancher des vaches, il ne s’est pourtant pas encore élevé là-haut, aux confins des cieux enténébrés. Non, Léon ne sent pas encore le poisson mort. Léon est frais comme un Chionodraco rastrospinosus, poisson des glaces au sang transparent, grande-gueule ocellée gavée de krill frayant dans les eaux de l’océan Austral et qui ne croit plus à l’innocence des anges, qui ne mord plus à l’hameçon.

Léon repose en paix dans le congélateur.

Les grandes contrariétés m’ont toujours retourné l’estomac avant de me retourner le cœur, une exception physiologique qui n’allège pour autant ni la peine ni la souffrance.

Lorsque j’étais petite, chaque soir de pleine lune, un hurlement lugubre s’élevait depuis les mornes. C’était un chien au faciès de crabe, aux yeux chassieux, dont on disait que l’extrémité des pattes se terminait en forme de pinces et qui répétait inlassablement la même complainte funèbre jusqu’aux premières lueurs de l’aube. On prétendait qu’il se nourrissait de cerveaux d’enfants. Mon estomac se contractait à en vomir. Ma mère déposait toutes sortes d’offrandes devant la porte, un crâne de bœuf, deux mâchoires d’ânes, des œufs de poules encore chauds. Elle s’installait à mes côtés sur la paillasse. Pour éviter que le chien aux pattes d’aiguillon ne vienne extraire mon cerveau de ma boîte crânienne, elle enveloppait mon front dans un linge imprégné d’huile de ricin – on disait que les pinces glissaient alors sans prise sur le linge –, me gavait jusqu’à la nausée d’une infusion aux feuilles de manioc et de haricots rouges, puis elle broyait dans sa bouche sept grains de sel qu’elle crachait dans une autre décoction avant de me contraindre à l’avaler. Il fallait ensuite me surélever les jambes. Le liquide absorbé ne devait pas se répandre inutilement dans mes membres inférieurs, il devait seulement protéger le précieux périmètre du cortex, zone menacée, mets de choix, tentation suprême du chien-crabe. On était prêt à tout sacrifier – foie cœur poumons ovaires reins –, mais cette zone-là, celle de l’esprit et du commandement, celle qui insufflait l’instinct grégaire auquel étaient subordonnées la survie et la perpétuité de l’espèce, il fallait à tout prix la garder intacte, corsetée dans son sanctuaire osseux sous la voûte sacrée de la boîte crânienne. Toute la nuit, ma mère tenait ma main dans la sienne et couvrait de sa voix délicate les hurlements de bête, Dodo titit, Si ou pa dodo, krab la va manje ou Dodo titit, krablan kalalou. – Fais dodo petit, si tu ne dors pas, le crabe va te manger, fais dodo petit, le crabe est dans le gombo.

Je n’ai pas d’autres souvenirs de mon enfance au pays des mornes, et sur cette unique réminiscence de la terre d’Haïti ne se greffe aucun trait du visage de ma mère.

Lorsque j’étais petite.

Ai-je vraiment été petite.

Peut-être ne s’agit-il pas d’un souvenir, seulement d’un songe, une histoire inscrite en toutes lettres dans un livre de contes, un dessin aux détails saisissants qui imprègne la mémoire rétinienne, des sornettes invraisemblables autour desquelles j’aurais tissé quelques fils ténus, une toile trop distendue pour que s’y agrippent les fragiles ancrages des sentiments retranchés de l’enfance.

Pourtant, je la connais dans les moindres détails cette main qui recouvrait la mienne aux soirs trop clairs des hurlements de bête, cette main sombre, douce, habile, martelée d’éclats de lune, cette main, j’en suis sûre, la main de ma mère affairée et aimante.

Je détourne les yeux du petit cadre posé sur le bureau, de l’enfant, du poisson. Je respire à pleines narines. Je ravale la bile. Sur la chaise vide, parfaitement alignée à la mienne, il me semble voir l’ombre de Léon, la peau de ses paumes abrasée dans un frottement calleux, symptôme de son impatience chronique, de sa tendance maladive à jauger une éternité de temps perdu en chaque seconde passée à l’écart du domaine.

Un jour, il y a longtemps, nous avons été convoqués ensemble à la gendarmerie. Une stupide affaire de bornage.

Les terres qui jouxtaient les nôtres du côté des vallons venaient d’être reprises par les fils Peyret après que le père avait enfin cédé la place si longtemps convoitée, un vieux cauteleux, peu amène, rhéteur dans l’âme, capable de vous fourguer une ancienne meule de foin pour de la luzerne de l’année, peu regardant sur le respect des limites de propriété, les envisageant toujours à son avantage, et qui portait à la joue droite une cicatrice boursouflée, cuite par le vent, le soleil et les mauvais engrais. Le poison qu’il répandait sur les terres année après année le gratifiait des prairies les plus grasses du canton et par conséquent des bêtes les plus admirables, des charolais reluisants que Léon considérait comme de la viande à moucherons, de la merde en pack, du steak au nitrate, Qu’il aille au diable avec sa balafre et ses terres empoisonnées parce qu’il ne mérite pas mieux que les feux de l’enfer, ce salopard qui a assassiné sa propre femme. Non, on ne lui avait pas fait avaler une pareille couleuvre à Léon, jamais il n’avait accepté d’évoquer les circonstances du drame sous le couvert d’une mort accidentelle, parce que le vieux savait parfaitement que c’était cette pauvre Marie – la mère de ses enfants épousée en secondes noces pour faire perdurer la race des Peyret – qui venait chercher les bûches sous le blizzard de novembre, et que c’était elle, silencieuse et fluette, qui les traînait dans la brouette, et elle encore qui alimentait le feu les longues soirées d’hiver. Alors, pourquoi avoir foré les bûches à la mèche à béton, la grosse, celle avec le métal torsadé qui avait pénétré le bois jusqu’au cœur, pourquoi les avoir remplies de poudre en prétextant qu’on lui volait son bois, dix-huit cartouches, calibre 16. Mais quel imbécile aurait pu avoir l’idée de lui voler son bois, des bûches tendres comme un veau de lait qui ne tenaient pas plus de dix minutes sous la flamme. La déflagration s’était fait entendre à des kilomètres à la ronde. Une partie de la ferme avait été détruite. On avait retrouvé la pauvre Marie allongée au milieu des décombres, sur un côté défigurée, sanguinolente, de l’autre à moitié calcinée. Un homme capable d’une chose pareille n’est pas un homme et c’est bien cette appartenance à la horde des barbares que signifiait la cicatrice nodulaire héritée du drame, pas une blessure glanée au front des téméraires, non, une scarification que le vieux s’était infligée lui-même le jour de l’enterrement de sa femme, un stigmate, celui de la bassesse rivée au corps, le sceau des embusqués.

Quelques mois après le décès du vieux, les deux fils, dignes héritiers, gaillards échauffés par leur nouveau titre de pleine propriété, ont eu l’audace de grignoter une bande de notre domaine lors des premiers labours. Deux mètres de large, peut-être trois, sur bien deux cent cinquante mètres de long. C’était tombé comme ça, ils n’avaient pas calculé, c’était de la faute à la charrue, elle était trop large cette charrue, on fait pas ce qu’on veut avec un engin pareil, c’est pas simple à la manœuvre. Lorsque Léon a découvert la brigue et ses conséquences – jugées délibérément désastreuses pour l’intégrité du domaine –, il leur a demandé combien ça faisait de mètres carrés une bande de quatre mètres de large sur plus de trois cents mètres de long, parce que Léon avait compté en nombre de pas et que, forcément, la longueur de ses foulées était en rapport avec sa petite taille. Les fils Peyret se sont dévisagés, hagards, le moins instruit des deux a lancé à son frère, Eh bien dis-lui toi combien ça fait, ça doit pas en faire lourd. Le ton est monté. Les poings se sont levés. Et bientôt le fusil épaulé. Finalement, j’ai dû intervenir pour convaincre les deux frères de consentir aux allégations de Léon et l’affaire s’est réglée entre hommes, c’est-à-dire par l’entregent d’une femme. Après de longs palabres, mesures tronquées, calculs invraisemblables, sommations, et de plus longues gorgées de vin, ils sont revenus à davantage de raison. Le plus conciliant des deux a déclaré, Un homme vivant avec un dixième d’hectare en moins, ça vaut mieux qu’un homme mort avec un grand domaine. L’autre a été sidéré. Cette phrase sur la bouche de son frère. Jamais il n’aurait cru un Peyret capable d’une pensée aussi profonde, aussi bien exprimée et qui sonnait si juste, une lame de faux dans un champ de blé mûr. Il a répété, Un homme vivant avec un dixième d’hectare en moins, ça vaut mieux qu’un homme mort avec un grand domaine. Il a tapé chaleureusement sur l’épaule de son frère. Sur ses joues, des larmes émues ont jailli sitôt lapées à la commissure des lèvres.

Le bornage a été rectifié selon les consignes de Léon mais les deux frères ont déposé plainte et nous avons dû répondre des accusations d’intimidation et de menaces.

Des années plus tard, dans ce petit bureau de gendarmerie en tout point semblable à celui de l’affaire du bornage – mais sans doute faut-il y voir le signe de l’implacable rétrécissement de mon existence, l’étranglement de mon horizon, les limites de ce que sera désormais ma vie sans Léon, une carapace aveugle, racornie, un confinement peureux –, oui, dans cette pièce tout identique, je ressens le même effroi qu’autrefois, la même pesanteur qui me fait courber la nuque, tire le plafond de dalles jaunies sur ma tête, agrippe les murs à mes épaules. Même la densité de l’air semble s’épaissir comme une farine de seigle, un levain qui gonfle mes poumons jusqu’à l’éclatement.

Plus j’attends que soit consignée la fausse déposition que j’ai fermement fomentée, plus ma gorge se noue et dans cet étranglement vertigineux, c’est vers Léon que mes pensées me portent, mon Léon recroquevillé dans le congélateur.

Adjudant Slimani, alors dites-moi, je vais prendre votre déposition. Il s’installe face à moi, buste droit, uniforme impeccable, sourcils froncés dans une mimique d’agacement manifeste, déjà impatient d’en finir, au plus vite, qu’on abrège les formalités, d’autres chats à fouetter, d’autres dossiers sous le coude, et qui sait, peut-être une vraie enquête, double assassinat, fratricide, parricide, ou mieux encore, plus médiatique, plus troublant, infanticide – au fil à plomb, au couteau, à la hache, au mortier, peu importe. Je lis dans ses pensées comme dans la lueur des astres les soirs de plein été. Chacun de ses gestes trahit son impatience, son désir d’écourter, révélant l’ennui que lui procure la banale disparition d’un vieil agriculteur fugueur alors qu’il espère – qu’ilmérite – une histoire plus exaltante, une providence qui puisse ressembler à une ascension de plusieurs marches sur la haute échelle des grades convoités, une botte de sept lieues dans le plan de carrière, une nomination héroïque, adjudant-chef, major, pourquoi pas.

Voilà à quoi pense le jeune adjudant assis en face de moi dans le petit bureau de la gendarmerie. Il pense à sa chance, il rêve au gros lot, à la gloire, aux honneurs et il y croit dur comme fer. Un jour, il défraiera la chronique, demain, peut-être un peu plus tard, pourvu que la fabrique à démence ne s’enraye pas, que l’épouvante, l’avilissement et la dignité bafouée continuent de produire leur lot de monstres déboussolés. Je le regarde. Je pénètre son esprit avec la facilité d’un coutelas dans une motte de beurre tiède. Il sait que ça existe les monstres déboussolés, il en a déjà vu en photo, il les traque dans les journaux, à la télévision, il découpe les articles, enregistre les images. Il voudrait certainement avoir l’occasion d’officier dans une grande ville, il l’a sans doute constaté, les grandes villes produisent davantage de monstres déboussolés, les statistiques sont formelles. Il prie pour ça le soir assis en caleçon sur son lit dans sa chambre de fonction, dans son appartement de fonction, fixant sur le cintre en bois de merisier les formes décidément impeccables de son uniforme de fonction. Il prie pour que la société dysfonctionne, la sienne, celle dans laquelle il doit exister, aller de l’avant, se différencier, fonctionner. Il prie après avoir embrassé ses enfants, caressé sa femme, caressé son chien, nourri les poissons rouges, et tant pis s’il se mord la queue le jeune adjudant, tant pis s’il lui faut souhaiter que les forces du mal s’abattent sur le monde pour pouvoir ensuite l’en délivrer.

Bien sûr, je pourrais apporter une pierre à l’édifice, livrer d’une seule traite la plus improbable et sans doute la plus bouleversante histoire jamais avouée entre les quatre murs de cette gendarmerie. Oui, je pourrais déclarer, Léon n’est plus de ce monde, Léon repose en paix dans le congélateur. Mais je répète mécaniquement les mêmes mots que ceux prononcés quelques minutes plus tôt dans le hall spartiate, Léon n’est pas rentré avant-hier et il n’est pas rentré hier non plus, j’ai peur qu’il soit arrivé quelque chose à Léon.

Dans le bureau mal éclairé, mains croisées sur la table, cuisses grenues de froid, il me faut alors improviser la disparition mystérieuse de Léon, rendre crédible l’ignoble parodie du doute, jouer cette inquiétude qui grandit au fur et à mesure que l’espoir se dérobe, surtout ne rien laisser paraître de la vraie douleur du deuil, cette morne immobilité, ce renoncement prostré qui imprime à la châsse du front la ride toujours profonde de l’endeuillé.

Au dehors, à quelques rues du bâtiment, on entend les aboiements d’un chien. Souvent les chiens aboient lorsque les hommes mentent. Le mensonge sait se faire des alliés, il traîne dans son sillage des milliers de voix qui accusent et on finit par les entendre jusque dans notre sommeil. Il ne nous laisse jamais en paix, il nous colle à la peau et, au moindre signe de détachement, il nous rappelle que c’est nous qui l’avons choisi. On a toujours le choix entre la vérité et le mensonge. Et je sais à présent que si la vérité est une compagne discrète dont on peut se défaire, le mensonge est une harpie qu’on épouse pour des noces de diamant.

Ce matin-là, pourtant, je choisis de mentir.

Le chien continue de jeter ses aboiements furieux, tentant obstinément d’accomplir le devoir de vérité duquel je me suis délibérément écartée. Plus je débite mes fadaises mensongères, plus la voix du molosse ressemble à un hurlement à la mort. Mais cette ode funèbre aux accents de dénonciation qui devrait jeter le trouble sur la véracité de mes propos, mon interlocuteur n’en prend pas la mesure. De toute évidence, il n’a jamais marché comme un funambule sur la sente étroite qui rejoint le royaume des morts, il n’en connaît ni les rites ni les usages. Il ouvrira un dossier sur la disparition de Léon, mènera une enquête de principe, persuadé que le vieux propriétaire du domaine du Grand-Fleury s’est laissé aller à un caprice, une de ces lubies fantasques dont sont capables les gens de la terre pour une stupide question de lune, de force tellurique ou de hululement de chouette.

Je tends la carte d’identité, Léon Nerval, né le 3 janvier 1942 à Nevers, précisant que ce patronyme n’a aucun lien avec Gérard de Nerval, le poète portant humblement le vrai nom de Labrunie. Le jeune adjudant note cette digression tel un renseignement précieux, abordant avec la même ignorance les arcanes du monde des poètes et ceux du royaume des morts, ignorant plus encore les passerelles périlleuses qui lient inexorablement ces deux contrées voisines. J’ajoute que Léon ne possède pas de passeport. Jamais il n’a franchi de frontières. L’Algérie bien sûr dans ses jeunes années, sous l’uniforme de caporal d’infanterie, mais en ces temps-là, l’Algérie était française. Sait-il seulement où se situe l’Algérie ce si jeune adjudant. Si l’on se fie à la consonance de son nom – Slimani – et bien que rien dans ses traits ne trahisse avec évidence l’origine de ses ancêtres, on pourrait penser que oui, il le sait, évidemment, mais lui est-il arrivé, ne serait-ce qu’une seule fois, de se retourner sur cette page tragique de l’Histoire. Sait-il quel drame insensé s’est joué là-bas et combien la notion de fraternité peut brutalement être dissoute, grain de sel insignifiant dans l’acidité troublante du sang et des larmes, lorsque les pires exactions sont commises sous le couvert de ce qu’il conviendra de baptiser héroïsme ou bravoure pour tenter de sauver la dignité des armées. Sait-il que les individus et les peuples ne se déterminent que par leur fidélité à des causes – une fidélité plus souvent dictée par la peur, l’intérêt immédiat ou l’aveugle respect de la hiérarchie que par leur conscience intime –, et qu’ils sont prêts pour les défendre – ces causes – aux monstruosités les plus abjectes. Et que leurs choix, celui d’une cause ou d’une autre, d’un camp ou d’un autre, ont cela en commun qu’ils sont profondément injustes et impardonnables, pour la partie adverse, mais parfois également, et c’est le plus insurmontable, pour eux-mêmes. Oui, au moment où je lui tends la carte d’identité de Léon, se doute-t-il, ce jeune adjudant, qu’il y a plus d’un demi-siècle, Léon a mené en Algérie une guerre qui n’était pas la sienne, il a été engagé dans un conflit où les prétentions de son propre camp lui paraissaient illégitimes, abusives, fondées sur une iniquité patente. Non seulement il a aimé l’Algérie, mais il a aimé le peuple algérien. Et il a été le bourreau de ce peuple.