Et papa créa Adam et Eve…

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Un franc sourire aux lèvres, papa secoua la tête, releva ses lunettes sur son front et commença à replier soigneusement la première section du journal.

—On va vendre des costumes à crédit, annonça-t-il d’un ton péremptoire.

Samuel, mon frère aîné, me dévisagea un instant, comme s’il mesurait toutes les conséquences de cette révélation.

Je l’entendis demander à haute voix :

— De quoi ? Qu’est-ce qu’on va vendre ?

De la rue de Turenne à la rue Saint-Denis, en passant par le carreau du Temple, ceux qui connaissent le monde du prêt-à-porter ne s’étonneront absolument
pas de l’histoire.

Peut-être hocheront-ils lugubrement la tête à cette description, mais les autres, ceux qui ne sont pas familiers avec cet univers, vont peut-être trouver le récit insensé et peu vraisemblable. Pourtant, faites-moi confiance, c’est comme ça que ça s’est passé…


Et papa créa Adam et Ève est une vision kretchnerienne des évènements. Ce qui signifie que tout est vrai, sans que rien ne soit exact.


Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782952929745
Nombre de pages : non-communiqué
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Chapitre 1À Paris en mars, il pleut d’ordinaire à torrents, histoire de bien doucher tout espoir de printemps.cette année, le Mais temps s’annonçait différent. — Salut, papa ! Quelle belle matinée, lança Samuel, la voix pleine d’un enthousiasme marqué. Papa leva la tête, et son visage s’éclaira d’un large sourire. — Samuel, Max ! Zistez-vous ! a-t-il proposé, en désignant deux chaises à sa table. Il avait un français bien à lui, papa, un français très person-nel, et il refusait qu’on le corrige. Il assaisonnait son langage d’une mixture d’argot démodé et de ce qu’il considérait comme des expressions françaises authentiques. Dans sa bouche, les étrangers devenaient des « estrangers », alors qu’ils se réduisaient à « tranger » au singulier. Lorsqu’il évoquait la peur, il s’obstinait à prononcer « la trousse » au lieu de la trouille, tandis que le crédit devenait « le crédoum», contraction de crédit et de « croum ». Et ce genre de métathèse nous faisait bien rire. Au fil des années, il avait développé cette étrange manière de parler, truffant ses phrases de mots très personnels. Un franc sourire aux lèvres, papa secoua la tête, releva ses lu-nettes sur son front et commença à replier soigneusement la pre-mière section du journal. — On va vendre des costumes à crédit, annonça-t-il d’un ton péremptoire. Samuel, mon frère aîné, me dévisagea un instant, comme s’il mesurait toutes les conséquences de cette révélation. Je l’entendis demander à haute voix.
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— De quoi ? Qu’est-ce qu’on va vendre ? Je crus que papa ignorait notre présence, du moins celle de Samuel qui l’observait avec, sur le bout de la langue, d’évidentes remarques sarcastiques, quoi que maîtrisées. Le silence s’installa un instant, puis le père poursuivit. — Avant la guerre, Dufayelle s’est enrichi comme ça. À l’époque, on a aussi prétendu que Dufayelle était un comique et que son intention de vendre des vêtements à crédit était une plai-santerie. On disait que c’était une idée farfelue, on l’a même traité de fou. Samuel alluma une cigarette et, le temps de tirer deux bouf-fées, en contempla l’extrémité rougeoyante. — Difficile de croire que c’est réalisable, glosa-t-il, en souf-flant la fumée. — La seule chose qui soit difficile à croire, répondit papa, c’est l’âge. Lorsque l’on arrive à la cinquantaine, les conneries et les discours vides de sens commencent à faire un gros tas sur la tête. Et j’en arrive à la conclusion qu’il n’y a pas de temps. — Pas de temps pourquoi ? demandai-je. Notre père secoua la tête, accablé. — Pour tout. Du tout. — Oh mince ! s’exclama Samuel en rigolant. Où est passé le temps ? Il était là, il y a une minute ! Papa lui lança un regard sévère. — Épargne-moi tes réflexions, Samuel. On va vendre des costumes à crédoum ! Et puis c’est tout. (Ceux qui connaissent le monde du prêt-à-porter ne s’éton-neront absolument pas de la suite du récit.Peut-être qu’ils hocheront lugubrement la tête à cette description, mais les autres, ceux qui ne sont pas familiers avec cet univers, vont peut-être trouver l’histoire insensée et peu vraisemblable. Pourtant, faites-moi confiance, c’est comme ça que ça c’est passé.Et papa créa Adam et Èveune vision kretchnerienne des est évènements. Ce qui signifie que tout est vrai, sans que rien ne soit exact.)
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D’un geste de la main, Samuel rejeta cette idée. — Tu veux vendre des costumes à crédit ? Mais papa, le « croum », c’est le boulot des banques, et encore, pour des mon-tants importants destinés à l’immobilier, mais pour les vêtements, c’est carrément ridicule ! Papa prit à ce moment-là une pause très théâtrale avant de marteler en prononçant d’une voix calme et ferme la formule qui resta sa devise pendant les vingt dernières années de son existence à Paris : — Les banquiers, tous des voleurs ! Vous entendez ? Tous des voleurs ! En tout cas, ajouta-t-il, ils ont plus d’argent qu’ils n’en gagnent ! Avec Samuel, on s’est regardé, puis on a éclaté de rire sur l’ambiguïté du propos. Et comme pour sauter ce diagnostic impromptu, papa, d’un bond prodigieux, passa du coq à l’âne au moment où le serveur posait les consommations sur la table. Il y avait sur son plateau un gâteau au fromage, une part de strudel et trois verres de thé. — Pardon, mais ce thé est froid ! fit-il remarquer au serveur. Chaud, ça veut dire que le concentré aussi doit être très, très chaud. Pas seulement l’eau. Merci infiniment. — Aucun problème, monsieur Robert, dit le serveur en récu-pérant la théière. — Vendre des frusques à crédit ! Mais je rêve ! Samuel, peu convaincu, ne pouvait s’empêcher de sourire ironiquement devant l’absurdité de cette idée. Il revint à la charge, après quelques généreuses bouchées de strudel : — Papa, tu ne vas pas te lancer dans un truc pareil ? C’était aussi difficile pour mon frère de taire son avis qu’à un joueur compulsif de ne pas tenter sa chance avec une nouvelle paire de dés. Le père le regarda sans cesser de sourire. — Tout va bien se passer, Sam. Je ne vais pas entrer dans les détails. On va faire comme Dufayelle avant la guerre, dans leurs
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magasins. Ils vendaient des vêtements de travail aux ouvriers qui remboursaient en douze mois. Samuel se tourna vers moi et me chuchota à l’oreille : — Décidément, le père a un problème. — Tu crois qu’il y a une saison particulière ou une période du mois, ou je ne sais quoi, pendant laquelle papa a plus d’idées que le reste du temps ? Autour de nous, indifférents au bruit de la circulation, les consommateurs se parlaient, se racontaient des histoires. L’am-biance était animée, chaleureuse, joyeuse. Comment ne le serait-elle pas ? Le cauchemar de l’occupation n’était plus qu’un mauvais souvenir. Les promeneurs sur le boulevard Saint-Martin découvraient toutes sortes de commerces : des librairies, des magasins de farces et attrapes, des boutiques de prêt-à-porter, des théâtres, mais surtout, surtout des débits de boissons ! Et dans ces établissements, un choix illimité d’alcool à emporter et à consommer sur place. Le Bougnat voisinait avec le Savoyard, lequel côtoyait l’Italien, le Grec, le Breton, ses crêpes, ses fillettes de vin blanc et son cidre tiré au tonneau. Et si cela ne suffisait pas, on pouvait arroser son sandwich avec du gros rouge aux robinets des bars à vins, à moins de faire un tour chez l’épicier africain pour siffler un baou-baou. Bref « le boulevard de la picole ». Papa disait que l’on s’enivrait rien qu’en passant sur cette portion de boulevard. Le samedi la clientèle bruyante du café Métro se composait en majeure partie degreeners. D’après les on-dit, ce substantif leur était attribué pour deux raisons en particulier. D’abord parce qu’ils avaient débarqué en France après la guerre et, de ce fait, étaient considérés comme des « bleus » ; ensuite, pour les vareuses de couleur verte qu’ils avaient revêtues dans les camps nazis, à leur libération. De bleu à vert pour arriver àgreeners, c’était tellement tiré par les cheveux que ça pouvait être vrai. Lesgreenersse retrouvaient donc là, tous les samedis, pour boire du thé, grignoter des
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tartines beurrées, manger des strudels aux pommes, des gâteaux au fromage et surtout pour taper le carton, dans des parties de belote interminables, au fond de l’arrière-salle enfumée. Autour des joueurs, les tables voisines étaient inoccupées et formaient une espèce de périmètre de sécurité d’un rayon de deux mètres. Des clients de passage pénétrant dans le café se poussaient du coude en les montrant du doigt avec amusement. Beaucoup d’entre eux continuaient à parler dans une langue vernaculaire, colorée et riche : le yiddish. Mais le café Métro n’était pas toujours enveloppé de ces brumes nostalgiques : il y avait aussi les piliers de bar, les nudnicks(casse-pieds), les tapeurs de toutes sortes, et les épouses désœuvrées qui papotaient et médisaient en terrasse. Apathiques et excités se côtoyaient régulièrement le samedi autour des tables et du comptoir. Le serveur refit son apparition avec un petit pot d’eau chaude et débarrassa les assiettes qu’il posa sur son plateau. Nous avions fini par engloutir les gâteaux et, nous taisant, nous tentions de réfléchir. — Autre chose, monsieur Robert ? demanda le serveur. Mais papa le renvoya d’un geste et repartit à l’attaque : — Qu’est-ce que vous en pensez, les enfants ? C’est une bonne idée, non ? Avant de répondre, Samuel prit soin d’examiner aussi bien ses doigts que la question. — Ben non. Ce truc ne me dit rien qui vaille. Et puis quels sont tes plans ? demanda-t-il avec un intérêt allant de faible à modéré. Papa fit un bond sur sa chaise et me prit à témoin : — Max, est-ce que tu as la moindre idée du potentiel de ce… de ce truc ? Il était comme ça, notre père, un peu flippant avec des tas de projets. Des idées, il en avait cent, il en avait mille, mais il avait déjà inventé trop de choses ces derniers temps. Bien sûr, il n’y
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avait pas de quoi pleurer, sinon en songeant à tous les projets qui jonchaient le sol. Samuel tira une dernière bouffée avant d’écraser son mégot dans le cendrier. Il interrogea : — Ah oui, et comment tu feras pour payer tes fournisseurs ? Les mots et la fumée étaient sortis de sa bouche comme s’il les avait expulsés pour mauvaise conduite. Papa était du genre à vous regarder droit dans les yeux et à dire qu’il y avait des moments dans la vie où l’on pouvait voir ce que l’avenir vous réservait. — Avec des traites payables à quatre-vingt-dix jours, fin de mois. — Ah ! Mais tu viens de dire que le crédit aux acheteurs serait sur douze mois. Papa se rencogna sur sa chaise. — Sam, des brèches peuvent s’ouvrir dans le temps. Pour peu que tu sois attentif, il est possible d’avoir un aperçu sur le futur. — Papa ! Qu’est-ce que tu connais en matière de crédit ? Et les impayés, tu y as pensé ? Le père hocha la tête. Puis la secoua. Je supposai qu’il répondait aux deux questions l’une après l’autre. Un triste sourire s’attarda sur son visage tandis qu’il consi-dérait mon frère. C’était le sourire destiné à Samuel, l’expression qu’il lui réservait à lui seul. — Les risques sont faibles, Sam, puisque nous allons quadrupler le prix d’achat à la vente. Je posai une question : — Papa, a-t-on le droit de faire une telle culbute ? Gêné par la fumée du mégot mal éteint, il repoussa le cendrier et sourit. — Il n’y a absolument rien de mal dans ce projet, Max. Il n’est même pas particulièrement risqué. Loin de là. Le plan, c’est d’ouvrir des magasins dans des villes de province pas trop loin de Paris, comme Orléans, Tours, Nevers, et même Dijon.
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Plus je l’écoutais et plus je me demandais à quel moment il avait vraiment eu le temps d’échafauder un tel plan. — Explique-nous, demanda Samuel. Pourquoi alors dans le moindre petit bistro en France, il y a une pancarte bien en vue, au-dessus du comptoir, avec la mention « La maison ne fait pas de crédit » ou « Un ami m’a dit et il avait raison, si tu fais crédit, tu perds ta maison » ? Notre père inspira profondément et son visage devint sombre et crispé. — Samuel, le crédit, aujourd’hui, c’est l’avenir, ça crève les yeux. L’idée m’est venue comme si une ampoule électrique s’était subitement allumée au-dessus de ma tête. Dans son cas, et vu ses antécédents, ce n’était pas tant un cliché qu’un risque d’incendie. Samuel ne renonçait pas. — Et les magasins ? Il te faut beaucoup d’argent. Ou vas-tu le prendre ? Papa but une gorgée de thé et déglutit. Il ne semblait pas l’avoir écouté, mais un instant plus tard, sans nous regarder, il dit d’une voix forte et grave : — Il n’est pas nécessaire d’installer nos magasins en ville, dans les quartiers commerçants. Un emplacement à l’écart, même isolé, fera l’affaire. Le propriétaire sera trop content de nous louer sa boutique. On aura le loyer pour rien, pour trois francs six sous. Il héla le garçon et commanda trois autres verres de thé. — Max, Samy, vous voulez un strudel ou un autre gâteau au fromage ? Je risquai un regard en direction de la vitre où le reflet de mon visage m’apparut figé en un masque d’épouvante. — Non merci. — Le crédoum, mes enfants, le crédoum, c’est l’avenir. Ce bon papa répétait son laïus et cela suffisait à rendre sa théorie crédible. Répétez quelque chose assez longtemps et les gens finiront par vous croire. Je me mis à taper des mains en cadence : — Vive le crédit, le crédit, le crédit.
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Le tout sur l’air des lampions. Le père eut un geste agacé, comme pour chasser une mouche, et fit la grimace. Il ressembla à cet instant au fameux buste de Beethoven, mais encore plus en colère. — Je sais, Max, tu t’en fous. À notre époque, tout le monde s’en fout, ajouta-t-il, indigné. Personne ne recherche la profondeur. Tout va à l’esbroufe, vite fait, bien fait. On veut que la vie devienne comme la publicité et on ne se fie qu’à l’apparence. Il n’y a plus que ça qui marche. S’ensuivit un long silence pendant lequel on put presque en-tendre son cerveau turbiner à toute allure. — Vous savez, lâcha-t-il au bout d’un moment, si on ne le fait pas, d’autres le feront. Si même quelqu’un de si profondément versatile, d’aussi peu routinier que l’était notre père s’accrochait à cette idée, c’était que l’argument était imparable. Enfin bon. Nous avons alors pris conscience que, ce dernier projet, il y tenait vraiment. — Et tu crois, hasardai-je, que les gens vont se ruer au coin de la rue du bout du monde pour payer plus cher qu’ailleurs ? Il plissa les yeux et afficha le sourire, celui qu’il me destinait. — Les clients qui vont venir chez nous, Max, n’ont jamais porté de costume. Ils n’auront aucune idée du prix de ce genre de vête-ment et ne pourront donc pas faire de comparaison. Nous laissant méditer sur cette conclusion, il siffla d’un trait le reste de son thé. Comment définir papa ? C’est un homme sans âge. Quand il écoute, il a l’air vieux, modéré et sage. Je ne suis pas sûr qu’il se soit jamais fixé d’objectifs dans le temps. Durant toute sa vie, il a travaillé au jour le jour sur le mode qui était le rythme fonda-mental des chineurs et il était très heureux de mesurer son temps selon les tournées quotidiennes et très malheureux lorsqu’il lui fallait penser à plus long terme, comme le rappelaient les aspects économiques et la charge d’une famille. En parlant, il s’em-portait avec la force vive de la jeunesse. D’où lui venait tant de savoir sur tant de domaines ? Il surprenait par ses connaissances.
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Pour suivre ses raisonnements, il fallait mobiliser toute son énergie. À chaque phrase, il nous entraînait dans les nuages. Mais il avait aussi des lacunes. Par exemple, malgré de nombreuses tentatives, il n’avait jamais réussi à passer son permis de conduire. C’est donc moi qui avais le privilège de conduire sa voiture, une Panhard Levassor Cs spécial 1933 conduite à droite, couleur noir corbeau. Un véhicule qui ressemblait étrangement à un corbil-lard pour indigents. Nous étions dans les années 1950. La guerre était terminée. Tous ceux qui n’étaient pas morts étaient libres de faire ce qu’ils voulaient. Mon frère et moi attendions les cascades de découvertes qui ranimeraient la planète et feraient que nous pourrions fina-lement nous sentir chez nous. Les femmes se faisaient des coif-fures sophistiquées, elles portaient des robes en soie ou en taffetas, des gants, des chapeaux, elles avaient de l’allure. Les hommes prenaient l’apéritif au comptoir, jouaient au 421 et c’était la seule chose qu’ils prenaient vraiment au sérieux. Un vrai rituel masculin qui passait par le choix des apéros, l’habileté manuelle et les traits d’esprit. Tout le monde avait l’air de rouler sur l’or, alors qu’en vérité, les gens n’avaient pas un sou en poche et accumulaient les ardoises. Ça paraît si loin à présent. Nous étions jeunes avec une espèce de naïveté et, à Paris, dans cette ambiance pittoresque, tout parais-sait possible à l’époque. D’aucuns associeront ces souvenirs à des images romantiques, mais le boulevard Saint-Martin, aujourd’hui, n’a plus grand-chose de romantique. Labyrinthes de souvenirs éphémères, instants de vie réels ou inventés, présent inévitablement tricoté dans le passé, c’est drôle ce que l’on se rappelle quand on considère tout ce que l’on oublie. Les souvenirs s’usent et se transforment avec les années au point que plus personne ne peut dire s’il s’agit encore de souvenirs ou de produits de l’imagination.
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