Et que celui qui a soif, vienne

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De l’Ancien au Nouveau Monde, le destin de trois bateaux et de leurs équipages, un négrier, un vaisseau pirate et un navire marchand. Avec ces péripéties nombreuses et ses personnages fascinants (depuis l’esclave africain jusqu’à l’armateur hollandais), cet hommage aux romans d’aventures se saisit du genre pour le renouveler d’une façon très inventive. Un roman contemporain, donc, au grand souffle romanesque, porté par une réflexion politique sur ce que fut cette première mondialisation.


Publié le : mercredi 6 janvier 2016
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EAN13 : 9782812610110
Nombre de pages : 482
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Présentation

Comment écrire aujourd’hui un roman de pirates ? C’est le défi qu’a relevé Sylvain Pattieu, avec le souffle romanesque nécessaire au genre.

Avec lui, nous embarquons à bord de trois bateaux, de bons bateaux de bois de l’époque. Ils ont pour nom l’Enterprize, Le Florissant, le Batavia. Sur leur ponts, prêts à s’élancer vers le Nouveau Monde, une flopée de personnages fascinants, négriers ou esclaves, marchand de la Compagnie des Indes Orientales, compagnon vitrier, coureurs d’aventure et pionniers philosophes, prostituée bannie du Royaume de France ou soldat travesti. Bien sûr, des pirates viendront croiser leur route et bouleverser leurs destinées. Apparaissent aussi les propres fantômes, historiques ou personnels, de l’auteur.

Batailles navales, histoires d’amour, rhum, bagarres, rébellions, utopie, vengeance : Et que celui qui a soif, vienne foisonne d’intrigues croisées, comme l’exige tout roman d’aventure, mais c’est aussi une ode à la liberté et à l’égalité, un tableau vivant de ce que fut cette première mondialisation.

Un livre exceptionnel, à la langue inventive, aux multiples lectures.

Sylvain Pattieu

Né à Aix-en-Provence en 1979, Sylvain Pattieu est maître de conférences en histoire et enseigne dans le master de création littéraire à l’Université Paris 8-Saint-Denis. Au Rouergue, il a publié son premier roman, Des Impatientes (La brune, 2012 ; Babel, 2015) puis Le bonheur pauvre rengaine (2013). Il est aussi l’auteur d’enquêtes littéraires, dont Beauté Parade (Éditions Plein Jour, 2015).

Du même auteur

LITTÉRATURE

• Des impatientes, roman, Le Rouergue, 2012 ; Babel n°1329, 2015 (prix littéraire des lycéens et apprentis rhônalpins 2013, prix du premier roman Baz’Art des mots de Hauterives 2013, prix du premier roman « Un livre, Une commune » de Cesson 2013, prix littéraire des lycéens et apprentis des Pays de la Loire 2014).

• Le Bonheur pauvre rengaine, roman, Le Rouergue, 2013.

• Avant de disparaître. Chronique de PSA-Aulnay, documentaire littéraire, Plein Jour, 2013.

• Beauté parade, documentaire littéraire, Plein Jour, 2015.

 

HISTOIRE

• Les Camarades, des frères. Trotskistes et libertaires dans la guerre d’Algérie, essai, Éditions Syllepse, 2002 ; Casbah éditions, Alger, 2006.

• Tourisme et travail. De l’éducation populaire au secteur marchand (1945-1985), essai, Les Presses de Sciences Po, 2009.

• Bons baisers de Paris, Trois cents ans de tourisme en capitale, livre illustré, coédition Paris bibliothèques / Comité d’histoire de la Ville de Paris, 2015.

Sylvain Pattieu

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et que celui qui a soif, vienne

un roman de pirates

la brune au rouergue

À la mémoire de mon ami Matthieu Giroud, assassiné au Bataclan.

Pour ma mère dont j’aimais les rires, les révoltes et les joies.

Pour mon père.

Je mène ma vie cabotant le long des côtes par vous deux dessinées.

Pour Laureline et Lucien, étoiles de mon sextant, et pour Alma, mon nouvel astre étincelant.

Pour Thibault mon frère et nos souvenirs du Sylthi.

Nous voici à la barre, désormais.

Pour Abel, Alba, Cléo, Elouen, Livia, petit cousin Oscar, Nina, Noé, William, puissiez-vous parcourir à votre guise les océans et les continents.

On dit qu’il y fait toujours beau,

C’est là que migrent les oiseaux

On dit ça

De l’autre bout du monde

(…)

J’arrive sur les berges d’une rivière

Une voix m’appelle et puis se perd

C’est ta voix

À l’autre bout du monde

 

Ta voix qui me dit mon trésor

Tout ce temps, je n’étais pas mort

Je vivais

À l’autre bout du monde

(…)

Je te rejoins quand je m’endors

Mais je veux te revoir encore

Où est-il

L’autre bout du monde

Emily Loizeau, L’autre bout du monde.

Ma mère et le loup

Le vieux loup retrousse ses babines, montre des dents encore solides, il grogne sourdement, son poids pèse tantôt avant tantôt arrière, car il ne sait pas s’il va bondir ou recevoir.

 

J’en ai écrit quelques-uns, des livres, et pourtant ma mère n’a vu que le premier. À la fin elle avait du mal à parler mais elle pouvait lire, la tête penchée un peu tordue, lunettes de traviole sur son nez.

 

Il a connu bien des combats, il a mis au pas plusieurs jeunes loups présomptueux et insolents. Tous ceux qui l’ont défié, il les a déchirés et dévorés.

 

Je préférais ça que la voir devant la télé, assise sur son fauteuil roulant ou allongée sur son lit de souffrance.

 

Il est grand de tête et de poitrail, pelage très noir, des touffes blanches lui sortant des oreilles et sur le ventre.

Avec les livres ses yeux pétillaient, qu’elle aime ou n’aime pas. Elle notait des petites indications sur la page de garde, la date à laquelle on le lui avait offert, notre prénom si c’était un cadeau pour elle, un avis parfois ou des détails utiles, avec quelques erreurs. Olivia Rosenthal, Que font les rennes après Noël ?, « collègue de Sylvain Paris 8, prix Médicis ». Marie NDiaye, Trois femmes puissantes, « Goncourt 2009. Sylvain. Lu. Bien écrit ». Ces petits mots je les relis et ça me touche.

 

Il en a eu de bonnes chasses, le vieux loup, de bons repas, toujours premier servi depuis qu’il domine son clan, de nombreuses années déjà.

 

Je l’emmenais au cinéma, aussi, les salles jamais bien adaptées, places réservées toujours trop loin, elle s’appuyait sur moi pour sortir du fauteuil, elle tremblait, je la prenais dans mes bras pour l’aider, on aurait dit un câlin, elle s’installait dans son siège, je rangeais sa chaise roulante devant les premiers rangs, au pied de l’écran. Quand le noir se faisait j’entendais toujours sa respiration un peu sifflante.

 

Le jeune est en face de lui, babines mêmement re-troussées, poil plus brillant, muscles neufs et impatients.

 

Elle avait la larme facile devant l’écran et petit je guettais ses pleurs aux moments tristes, ça l’énervait. Mais regarde le film, elle disait, et elle s’essuyait du revers de la manche. C’était une manière de mettre à distance ma propre émotion.

 

Entre les deux loups un bout de gibier quelconque, un meilleur morceau dû au dominant, objet de la confrontation. Autour, trois louves et un autre loup, un jeune aussi, qui ont cessé de manger et qui attendent. S’ils étaient humains on les dirait perplexes.

J’aimais bien savoir que mes parents allaient au cinéma, tous les deux. Dans les derniers temps, ils ont vu un film tiré de Pagnol, La Fille du puisatier. Intouchables, on y est allés ensemble, il a fallu porter le fauteuil dans l’escalier de cette salle inadaptée. À la fin les spectateurs regardaient ma mère comme si elle était l’héroïne du film. On a passé un bon moment, n’empêche. Mes parents aimaient bien les films drôles mais pas loufoques.

 

C’est le jeune loup qui se jette, cherchant la gorge. Le vieux reçoit son poids et chancelle, il attaque à l’encolure un instant trop tard, mord la fourrure sans parvenir à saisir la jugulaire. Tout va très vite et la neige rougit.

 

Ma mère a gardé l’esprit espiègle jusqu’au bout, et se moquer ça en faisait partie. Se moquer de mon père, surtout.

 

C’est très précis, très violent et très rapide, une bataille de loups.

 

Je me rappelle leur dernier fou rire, ensemble, au petit déjeuner, une salade d’oranges que j’avais fait la veille, mise au frigo. Je me réveille, je veux en prendre, mon père l’a déjà trouvée et toute mangée. J’ai dû faire une drôle de tête, qu’est-ce qu’ils ont ri, fou rire aux larmes. Qu’est-ce qu’on a pu rire, en définitive, je m’y suis mis aussi. Ça me plaisait de les voir si complices et c’était devenu rare, avec la maladie.

 

Le jeune a mordu sa gorge et l’autre s’aplatit pour signifier sa défaite, mais c’est bataille à mort, les dents du jeune fouaillent et déchirent, les yeux du vieux sont vitreux déjà. Il a perdu. À l’aube il ne restera de lui que des lambeaux de chair et de poil.

 

Ma mère voulait des livres qui fassent rire, je demandais conseil, il y en a peu.

Le jeune loup mange l’ancien dominant puis lèche sa patte blessée. Il procède lentement, car désormais autorité est sienne.

Avec mon père ils aimaient bien les films en costumes. Alors je me dis, ma foi, un livre en costumes, ça aurait bien pu lui plaire.

La proie pour laquelle le jeune s’est battu gît dans la neige, il la mord et en mange un peu puis l’abandonne aux autres membres de son clan. Il est rassasié.

 

Il y a ce moment où tout bascule et tout change. Ce moment où ça se précipite. On ne réalise pas toujours mais on comprend après.

J’apprends dans le Sud-Ouest, en vacances entre amis, pour la maladie de Maman. Pas encore le diagnostic exact, mais un truc déjà inquiétant, qui glace malgré le soleil. Je suis sur la plage et les vagues atlantiques persistent à grossement rouler. Les dunes ne bougent pas.

La neige tombe sans cesse autour du vieux loup qui attend le dernier assaut et le combat en cours ne fige rien, le temps continue et la terre tourne et aussi le ciel et la mer.

Pourtant tout change et s’altère.

Au temps sur lequel j’écris, se multiplient les bateaux. Loin des forêts profondes, des batailles d’animaux sauvages, ils voguent sur l’océan. Ils participent à d’autres batailles pour d’autres gibiers ou d’autres défroques.

 

C’est l’heure où la terre est devenue ronde, on le sait, on l’admet. On la parcourt pour les raisons données par les hommes et pour celles qu’ils cachent, par goût de l’aventure, pour répandre la vraie religion, pour découvrir, pour quelques pauvres sous, pour des milliers, pour échapper à sa peine, à l’ennui, pour s’enrichir ou pour expier, parce qu’on n’a pas le choix. Pour toutes ces raisons qui font battre des cœurs plus ou moins vite, qui en arrêtent d’autres.

C’est l’heure où les continents se rejoignent sans que le sache le pauvre loup déchu, voies terrestres et maritimes, déjà le monde entre dans sa finitude. Il est parcouru par des puissants et des pauvres, des rois et des explorateurs, des marchands, des soldats, des marins et tout ceci échappe à l’entendement du vieux carnassier. Il y avait Madrid, Gênes, Venise, il y aura Paris, Londres, Amsterdam. Des hommes s’installent aux Amériques et en chassent d’autres hommes.

Il y a tout ce qui existe depuis longtemps, des empires, des armées, des guerres. Mais tout s’accélère, tout s’imbrique en un seul monde. En Europe du Nord ou du Sud, on concentre les richesses, commerce mieux organisé, on vend des marchandises, on vend des hommes. Les armateurs font marcher les bateaux comme des usines, ils veulent leur cinq contre un, s’ils reviennent. On construit des routes dans les vieilles monarchies, on en ouvre d’autres sur les océans jadis tant redoutés. Les denrées passent d’un continent à l’autre, sucre et coton, il faut des plantations et des esclaves. On transporte, on revend, on transforme, on consomme. L’argent circule, il passe des rois aux banquiers aux bourgeois, il devient terres, emprunts d’État, investissements. Banque, assurance, transport, tout s’entremêle. Capitaux maritimes devenus titres de noblesse, devenus bonne terre bien de chez nous pour nouvelle tradition familiale, pierre de qualité pour belles demeures de Nantes, Bordeaux, Liverpool, Amsterdam, Rotterdam. Des armes, du textile, des artefacts, troqués contre des esclaves. Flux de revenus en chaîne. Matière première en abondance, nouvelles techniques, productivité en hausse, bientôt des machines, de l’ardoise, du métal, du charbon. Du sucre pour les ouvriers. On n’en est pas encore là. Seulement des balbutiements, seulement un basculement, de l’Ancien Monde au Nouveau Monde.

 

Une mécanique, le moment où tout s’enclenche, le grand récit. C’est l’instinct qui mène le vieux loup. Les agitations des hommes sont autrement mues, fruit de leur situation exacte dans les rapports de production, mais aussi du hasard, des rencontres bonnes ou mauvaises, de protections, de la manière dont on les perçoit, qu’ils s’en préoccupent ou qu’ils s’en foutent, d’une disposition d’esprit et d’un code d’honneur inculqué ou forgé.

De la maladie. J’aurais tant voulu voir ma mère vieillir. Voir mes parents vieillir ensemble.

En ce temps, celui de cette histoire, on dépend plus qu’il ne faudrait de la trajectoire d’un sabre, d’une balle ou d’un boulet, des intempéries. En ce temps, de nouvelles règles s’écrivent et certains subissent ou contestent, avec les armes qu’ils peuvent.

 

Il y a des hommes qui font commerce et qui profitent. Shakespeare en est, dit-on, mais il écrit La Tempête où l’on voit bien des destins perdus. Un quartier-maître, sans même un nom, coquin gibier de potence. Un Stéphano, simple marin, ivrogne et sommelier. Un Caliban, esclave en son rocher. Un Trinculo, bouffon en habit bariolé, rapiéci-rapiéça. Pauvres compagnons de fortune, rassemblés sur leurs bateaux de Babel, sur leurs îles de solitude. « Misery acquaints a man with strange bedfellows 1. »

Les trois derniers, ensemble, font un complot. Les querelles de leurs seigneurs, roi de Naples ou roi de Milan, peu leur importe. Les puissants divisés, l’aristocrate en péril, « there thou mayst brain him 2 ». Ils échouent et finissent pourchassés par des chiens. Ils ont au moins essayé.

Nombreux petits dans cette histoire, nombreux oubliés, Shakespeare au moins parle d’eux. Linceuls jetés dans l’océan, indigents ramenés au port, simples marins de peu de voix.

Dans mon livre, en ce début, il y a trois bateaux qui naviguent. L’Enterprize, Le Florissant, le Batavia. De bons bateaux de bois de l’époque, construits dans des chantiers de Flandre, de Normandie ou d’Angleterre. Dessus, immobiles pour le moment, prêts à s’élancer, Manon, César, Jacques-Louis, Ferracciolo, Baruch, Gamin, la vieille, Fletcher, Arjen, Karl ou Katharina. Plusieurs ont la foi, c’est d’époque.

 

Un livre est un rêve où se mêlent les vivants et les morts, il est peuplé des miens et de mes chimères, personnages qui se bousculent et se répondent. Il y a des reliefs, des herbes et des animaux. Il n’y a pas vraiment de temps strict et délimité dont on a trop souvent l’habitude, ici il se déchire d’éclats de souvenirs, de tristesse, de révolte.

Le blizzard souffle et la meute se réfugie derrière les rochers et les arbres. Les loups se collent au sol. Le jeune chef, lui, ne craint pas le froid et il reste bravement debout, ivre de son combat et du sang. Il renverse la tête et il hurle. Le vent soulève la neige, il en fait un brouillard, à moins que ce ne soit vraiment la brume. Je vois des silhouettes. Difficile de discerner, Barbe-Noire ou Rackham, Spartacus et Mandrin, Louverture et Solitude. On jette sur un pont le corps meurtri de Rosa Luxemburg. Affranchis, marrons, bandits, rebelles ou pirates. Malades, exilés et proscrits. Ils sont l’armée sortie du sol venue demander des comptes, dans le film J’accuse d’Abel Gance. Parmi eux, tout devant, ma mère, dans son manteau blanc en fausse fourrure. Elle parle et elle marche, comme au bon vieux temps d’avant la maladie.

Partie I

Ancien Monde

 

Espoir Espoir

grande araigne au baiser de mes longs bras mécaniciens

 

Aimé Césaire, « Quelconque », Soleil cou coupé.

Chapitre 1

L’Enterprize

Type de navire : brick (navire négrier).

Taille : 150 tonneaux.

Nationalité : anglaise.

Figure de proue : Protée, transformé en Poséidon par l’armateur, car si l’antique vieillard des mers gardait bien des troupeaux, il fallait une divinité plus terrible pour surveiller les esclaves captifs ; on garda ses traits, visage grave et barbe longue, mais on lui adjoignit un trident.

À la poupe : une tête de taureau bien cornue. C’est changé en tel animal que Zeus séduisit et ravit de nombreuses jeunes mortelles.

Sur l’Enterprize on trouvera entre autres :

Équipage :

Le capitaine

Fletcher, bosco avec peu de scrupules

Gamin dit « Doigts-Agiles », mousse

Le vieux marin, désormais homme de peu de foi

De nombreux autres marins

Des musiciens aux instruments variés

Quelques soldats et leurs armes

Esclaves :

César, guerrier aux muscles entravés

La vieille, femme d’esprits

Marquise, princesse déchue

38, pêcheur côtier

Léopard, prince déchu

Jumeau et Jumelle, enfants et orphelins

Beaucoup de pères, de mères, de fils et de filles, enchaînés

Flottent également entre ces voiles quelques-uns de mes propres fantômes.

Prologue

César était assis sur un rocher et il voyait les voiles s’approcher au loin, et vu leur nombre il savait, il savait que c’était fini pour eux mais il ne regrettait rien, parce qu’il n’y avait rien à regretter mais tout à savourer, se souvenir de chaque instant, précieux moments volés au cours normal des choses et du temps, à l’ordre, se remémorer pendant ces minutes restantes les hauts et les humbles faits, les coups de main audacieux et le petit quotidien joyeux, indissociablement liés dans cette liberté nouvelle expérimentée, pour laquelle il allait connaître le fer ou la corde, peu importe, mourir dans la force de l’âge, peu importe, voir triompher ceux qui gagnent toujours, peu importe, voir détruit ce qu’ensemble ils avaient construit, voir souffrir et disparaître ceux qu’il aimait, cela importait, mais moins en fin de compte que d’avoir été rendu nègre et de s’être fait à nouveau homme, libre de penser et d’agir, avec d’autres, eux aussi nègres à maints égards, eux aussi libérés de leur joug. Le temps qu’il craignait par-dessus tout était arrivé et il respira lentement, profondément, pour l’accepter, pour chasser hors de lui le désespoir glaçant et l’espérance impossible, abîmes jumeaux de folie auxquels chacun est confronté face au malheur, dans lesquels il ne voulait pas s’enfoncer, parce qu’ils l’auraient conduit à nier la réalité de ces bateaux en route pour leur fin. Il devait garder la tête froide, prévenir les autres, mais il voulait contempler cet inexorable destin de toile et de bois, il la devinait belle, cette flotte, il y aurait eu là de superbes prises, sans doute, en d’autres circonstances. Il savait leur temps compté mais il en restait assez, plusieurs heures voire quelques jours, pour regarder. Pendant de longs instants il affronta sa Méduse, pétrifié. Puis lentement ses membres retrouvèrent leur chaleur, le sang coulait dans ses veines. Il s’était mordu la lèvre de saisissement, un goût de cendres dans la bouche. Il se fit, pour lui-même, un sourire bravache, le même qu’il aurait eu, en des temps ultérieurs, devant un peloton d’exécution en refusant le bandeau. C’est de cette manière que fut photographié, mains déliées dans les poches façon désinvolte, chapeau crânement posé sur la tête, dernier cigare et dernier rictus, le jour même de son exécution, Fortino Sámano, lieutenant de Zapata et faux-monnayeur, fusillé par les troupes fédérales, les yeux plantés dans ceux de ses bourreaux. J’aimerais quand le jour viendra faire preuve de tant de morgue ou de tant de calme. César n’était de l’âge des pelotons mais de la corde et de la bataille. Il se leva doucement, prit son fusil, rajusta son sabre, décrocha la gourde de sa taille pour boire une brève, unique, gorgée de rhum, s’essuya la bouche d’un revers de sa large main noire, coupa une longue tige qu’il mit entre ses lèvres, et descendit par le sentier.

Entre douze et quatorze ans, il ne savait plus bien son âge. Il avait aussi eu un nom mais l’avait oublié. Le même que celui de son père, pourtant, mais ça remontait si loin. Seulement quelques années, en vérité, mais à cet âge-là le temps passe plus lentement. Quand il pouvait rêver il essayait de se le rappeler, c’était son exercice, sinon préféré, du moins le plus usité. Il y avait peu d’instants, au demeurant, où ce loisir lui était laissé. Il fallait briquer le pont, laver la vaisselle, repriser les toiles, et quantité d’autres services. Se souvenir de ses parents était joyeux et douloureux à la fois. Une tendre tristesse, sentiment indéfinissable, il aurait dit « mélancolie » s’il avait été français et poète, ou plutôt « spleen », en anglais. Il se contentait d’éprouver.

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