Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 8,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Et si jamais...

De
114 pages

De petites uchronies écrites par 8 auteurs. Et si quelque chose faisait dérailler l'Histoire ou, plus simplement, notre histoire ?


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Un nouveau départ

de anuloryk

Le ballon perdu

de harmattan

Une feuille blanche

de Geoni_Luimeun

cover.jpg

Et si un changement minuscule changeait l’Histoire avec un grand H ou notre histoire ? Alors pêle-mêle : et si on nous avait menti sur la dernière expédition sur la Lune, si la Révolution n’avait pas eu lieu, si ne pas être sur les réseaux sociaux était un délit, si les poules avaient des dents…

Ces nouvelles convoquent le passé, le présent et le futur. Ce qu’ils auraient pu être, ce qu’il sera peut-être

Collection animée par Soazig Le Bail,
assistée de Charline Vanderpoorte.

pagetitre.jpg

Déjà parus aux éditions Thierry Magnier :

Des filles et des garçons, collectif, 2003.

Nouvelles vertes, collectif, 2005.

Mixité(s), collectif, 2007.

Nouvelles re-vertes, collectif, 2008.

Comme chiens et chats, collectif, 2011.

Sauve qui peut les vacances !, collectif, 2013.

Oubliez la Lune…

Raphaële Botte

Mes mains commencent à trembler, j’ai remarqué cela ce matin. Ça ne va pas en s’améliorant… Les journées dans cette maison de retraite pour vieux officiers s’étirent lentement. Et du bout des doigts, l’après-midi, j’aligne des lettres au Scrabble. Si on m’avait dit un jour que ce jeu m’amuserait… Eh bien, il m’occupe. La tension des salles de décollage, les écrans d’ordinateurs, les montées d’adrénaline, les exercices de gestion de stress, les contrôles des systèmes de propulsion… Tout ça me semble à des années-lumière. Maintenant, je contemple des petits carrés de plastique blanc aux lettres noires et aujourd’hui, Jo est venu jouer avec moi. L’intérêt du p’tit à mon égard (et à l’égard du Scrabble, n’en parlons pas) m’étonnera toujours. Il vient d’écrire VIEUX sur le plateau. Ça ne me plaît pas tellement et les 10 points du X sur « lettre compte triple » aggravent son cas. J’y accroche LUNAIRE. Drôle de pioche. Au même moment, par la fenêtre, un rayon de soleil fait scintiller ma bague. Paf, dans le mille. Le diamant de la Lune a flashé. M’oublie pas, hein ? M’oublie pas. Jamais. Impossible. Même sans cette chevalière au doigt… Point de blason ou d’initiales gravés dessus. Mes faits d’armes sont de Lune et d’étoiles. J’ai commandé cet imposant bijou en 1973. En janvier 1973 précisément.

Mon p’tit Jo… Qu’avions-nous fait alors ? Qu’avions-nous vraiment décidé ? Je sais une chose aujourd’hui : je n’ai plus jamais foulé ce sol qui m’a tant obnubilé. Et pas seulement parce que je suis devenu vieux comme tu l’as si bien joué tout à l’heure… En revenant sur Terre, j’ai eu du mal à récupérer ma gravité, dans tous les sens du terme. Je me suis retrouvé affublé d’un titre : je serai le dernier, le dernier homme à avoir marché sur la Lune. Bague à l’appui : je suis marié à cet astre depuis plus de quarante ans ! Trois ans et demi avant moi, quand Neil Armstrong et Buzz Aldrin étaient rentrés, le monde avait eu les yeux rivés sur eux. Ils passaient sur les télévisions de ceux qui en avaient déjà et ils parlaient dans les transistors de tous les autres. La planète entière les avait écoutés décrire leurs petits et grands pas. Quelle folie ! Regarde-la dans le ciel, Jo, regarde-la bien. Pleine lune, quartier de lune, demi-lune, Superlune. Comment croire que nous avons été une poignée d’hommes à la fouler ? Douze pour être exact et je suis le douzième. Personne ne se souvient du nom du dernier et pourtant si le monde savait… J’ai gambadé là-bas et après moi, plus question d’y retourner. Fini. C’était l’ultime mission. Le directeur de la NASA a martelé les mêmes mots dans des centaines d’interviews pour rassurer les Américains et ne pas éveiller leurs soupçons. Plus d’sous, plus d’argent pour financer tout ça ! Personne n’a rien à rétorquer à un tel argument, nan ? Le secret immense qui m’était tombé dessus me séparait du reste du monde. Je me sentais dorénavant d’ailleurs, de là-bas.

Jo, c’est compliqué. Bien plus que de faire un mot sans voyelle au Scrabble ! Près de quatre-vingts heures de voyage pour me retrouver à plus de trois cent cinquante mille kilomètres de chez moi. J’avais déjà quelques émotions spatiales à mon actif mais la Lune, c’était encore une autre poésie, une poésie où tout était six fois plus léger que sur Terre. Étrange quand on réalise que j’en suis revenu avec des choses bien lourdes à porter alors qu’une partie de la mission avait eu lieu dans une vallée au sud de la mer de la Sérénité… Une mer sereine mais sans eau. Ça ne s’invente pas ! Joli coup du sort, non, qu’en dis-tu, Jo ? Un peu comme cette pioche au Scrabble aujourd’hui, j’ai envie de te dire… Je suis de moins en moins certain qu’il y ait des hasards, mon p’tit, écoute ton arrière-grand-père. Houston, on vous entend, Houston, on vous écoute. Conseils, ordres, conseils, ordres. Ce jour-là, on se préparait à sortir. Go, go, go… Quel bazar d’enfiler cette combinaison compliquée. Ce n’est pas ce qui me manque le plus, tiens ! Avec mon coéquipier, nous avions trois jours planifiés pour notre cueillette dans cette vallée inhospitalière et pleine de cratères. Humblement, petite pelle à la main, il s’agissait de ramasser des cailloux, des poussières, des blocs de lave… J’étais encore sur l’échelle du module quand soudain devant moi, j’ai vu notre drapeau américain planté dans le sol. Ce bout de tissu n’avait rien à faire là, Jo. Rien ! Personne n’était jamais venu de ce côté de la Lune. D’ailleurs, j’en profite pour te préciser que moi, le dernier de la liste, j’étais à ce moment-là, le premier homme à débarquer dans cette partie inexplorée de la Lune. Chacun est à la recherche de son record, que veux-tu ! Ça avait débuté des années auparavant, quand les Russes avaient envoyé des hommes dans l’espace. « Alors nous, Américains, nous irons sur la Lune », avait rétorqué le président Kennedy (je l’imite très bien, je sais) sans imaginer une demi-seconde que nous allions y trouver autre chose que des cailloux. Enfin, excuse-moi, Jo, je m’égare. Revenons à ce drapeau… Dans ce genre de moment, où tu penses que tu as la berlue, où tu ne peux même pas te frotter les yeux à cause de la visière de ton scaphandre, eh bien tu te sens sacrément seul et sacrément bête… Je t’arrête tout de suite, je n’étais drogué à aucun gaz et oublie le discours sur le délire lunaire. Ce qui se passait sous mes yeux était complètement insensé : le drapeau s’est mis à bouger, à osciller. Scientifiquement, c’est juste im-po-ssible. Il n’y a pas d’air sur la Lune. Mais ce n’est rien à côté de la suite. On n’est plus à une incohérence près… Son apparence a changé !!! Oui, a changé. Des points de couleur se sont formés rapidement, et se sont mis à bouger : toutes les quinze secondes, une nouvelle image apparaissait devant moi ! Les étoiles américaines et les rayures avaient disparu pour laisser place à d’autres drapeaux. Je ne peux même plus te dire lesquels. Je n’avais pas le temps de les identifier… Mais, je ne vais pas te mentir, j’ai quand même sursauté en voyant le russe ! Les drapeaux du monde entier défilaient et moi, j’étais là, sur la Lune, comme un imbécile. Il fallait quand même que je finisse de descendre l’échelle du module. La vallée Taurus-Littrow ne s’est pas livrée à l’homme avec la docilité légendaire de la Lune. Une caméra filmait tous mes faits et gestes. Pas question de travailler sans surveillance quand ça coûte des milliards de dollars au pays, hein ! Je n’avais plus tant de barreaux que ça à descendre. Mais c’est alors que quelque chose, comment te dire quoi ? Comment te le décrire ? Je n’en sais rien. Quelque chose a attrapé ma cheville comme pour m’empêcher de continuer. Malgré l’épaisseur de ma combinaison, je n’ai eu aucun doute. J’ai sursauté. J’ai essayé de regarder entre les barreaux en dessous mais mon agilité était bien freinée par la combinaison, je ne voyais strictement rien. Houston me hurlait dans les oreilles de stopper cette agitation inutile. « Vous ne voyez rien sur les écrans, vous ne voyez rien ? » n’ai-je cessé de répéter pendant quelques secondes. « Qu’est-ce que c’est que ce cinéma ? Que veux-tu qu’on voie ? On en a déjà vu pas mal, non ? C’est quoi ce drapeau ? Si c’est une blague, c’est plus que pas drôle », répondaient, énervés, les hommes du centre spatial, pressés que je mette le pied à terre. Enfin à Lune… Moi, je commençais à avoir sacrément peur. J’avais pourtant tellement eu envie d’une belle trace avec mes semelles à moi sur ce sol. Qui m’en empêchait ? Pourquoi ?

On était dans notre droit, non ? Et puis, on faisait les choses bien, je trouvais. Mettre le pied quelque part ne nous autorise pas à en devenir les propriétaires, nous l’avons toujours fièrement déclaré. Buzz et Neil avaient même déposé des écriteaux : Nous venons en pacifistes. Ce texte n’avait pas vraiment été conçu pour être lu par un « habitant » de la Lune. C’était du symbole, toujours du symbole ! Mais voilà qu’en ce jour de décembre 1973 tout pouvait être remis en cause. Patatras… Plus rien ne tenait ! Et si elle était peuplée ? La Lune, notre Lune, n’était peut-être pas réellement à nous. En tout cas, quelqu’un avait quelque chose à nous dire. Nous qui, depuis des milliers d’années, la regardions se lever, se coucher, apparaître, disparaître pour éclairer nos nuits, régler nos marées, nous empêcher de dormir ou faire pousser nos cheveux. Tout cela, c’est ce que je te dis aujourd’hui avec le recul et le peu d’analyse que mon esprit humain me permet de la situation… Sur le moment, je ne comprenais rien. C’est alors que je l’ai vue. Vue de mes yeux vue. Il y avait donc vraiment une vie. Un truc vivant. Impossible de décrire ce quelque chose en face de moi. Mes mots se sont vite révélés complètement insuffisants. Cet être était grand et petit, gros et maigre, visible et invisible, avec une tête et sans tête, avec des bras et sans bras. Il n’était comparable à rien. Qui était-il ? Quelqu’un ou quelque chose ? Jamais, nous les hommes, dans nos folles simulations, nos calculs, nos paramètres, nos géniales anticipations, n’avions imaginé cela. Ça ne rentrait pas dans nos équations ! La Lune est un caillou sans vie, sans eau, inhospitalier. Un astre froid et mort. Un astre froid et mort. Un astre froid et mort ! C’est compris ? Que rétorquer à cette Vérité scientifique avec un grand V ? Moi, pauvre astronaute de la NASA sélectionné parmi les pilotes d’attaque de l’US Marine, que pouvais-je y comprendre ? J’étais dépassé. Je ne pouvais qu’accepter, résister pour ne pas me déclarer fou. Mais notre caillou au ciel noir nous échappait. Ma vie a défilé à une vitesse de dingue. J’avais renoncé à voir grandir mes enfants, j’ai tout sacrifié à la grandeur de la conquête spatiale. Depuis des années, l’ambition et le travail cadenassaient le moindre sentiment de peur. Et pourtant là, je n’étais plus qu’une nano-poussière de trouille face à un autre être insaisissable.

Cette histoire-là a plus de quarante ans, Jo. Cette vie protéiforme ne s’est imprimée sur aucune photo, aucune image n’a pu être montrée sur Terre. Et puis aujourd’hui, plus personne n’a besoin d’écouter le vieux bonhomme que je suis devenu. On a commémoré la première marche… Mais pas la dernière. Il faut dire qu’on a vite été obligés de promettre de renoncer. Le drapeau qui bougeait, la cheville, l’être vivant… Tout ça aurait pu exciter davantage notre conquête mais ce n’est pas du tout ce qu’il s’est passé. J’étais debout, là, face à l’être vivant qui semblait me montrer le drapeau. Des images défilaient encore sous mes yeux, sur le tissu, comme s’il était maintenant un écran. C’étaient des photos de la Terre, de nous les hommes. Et ce n’était pas beau à voir. Je me demande toujours comment il avait réussi à récupérer ça… En tout cas, on ne faisait pas envie et ce curieux être avait bien compris qu’on était capables de pas mal de destructions. Pas la peine de compter venir faire la même chose ici ou d’imaginer utiliser le lieu comme une escale pour aller plus loin dans l’espace. Son message était simple mais ferme. Voire menaçant. Les yeux écarquillés, je voyais des images de ma planète en train d’exploser comme s’il comptait purement et simplement nous détruire si on restait chez lui. Sans tomber dans la paranoïa, une sorte de chantage se dessinait. Je n’avais pas le choix, je devais promettre de ne pas faire davantage connaissance et de lui assurer que non, sa Lune ne serait pas colonisée. J’ai consacré tout le reste de ma carrière à cela. Il était évidemment impensable aussi de rentrer sur Terre avec lui. Je ne sais même pas comment j’aurais pu le toucher… Alors, l’attraper. Il ne me restait plus qu’à partir comme prévu avec les cailloux pour ne pas éveiller trop les esprits. J’ai même fait une déclaration publique juste avant le décollage : « Alors que nous quittons la Lune à Taurus-Littrow, nous partons comme nous sommes arrivés et, si Dieu le veut, comme nous reviendrons, en paix et avec de l’espoir pour toute l’humanité. Bon vent à l’équipage d’Apollo 17. » Je connais encore cette phrase par cœur à l’intonation près et quand la nuit, dehors, je lève la tête, mon cœur palpite. Aïe ! Je ressens une fichue douleur à la cheville… Que m’arrive-t-il ? Non, ce n’est rien, juste une crampe. Je me tais. Jo me regarde. T’es dans la Lune, toi, non ? Un peu, mon Jo, un peu. C’est à moi de prendre des lettres dans la pioche, je sais, tu attends…

En fait, je n’étais jamais vraiment revenu. La NASA avait tranché. « Si tu parles, tu es un homme mort » ne m’avait pas été dit de façon aussi directe mais j’avais bien compris le sens des avertissements à mon retour. Nous ne serions ni ennemis ni amis avec l’être vivant. Un pacte s’est mis en place. J’ai raconté un peu mais en réalité, il a été plus facile de me taire. La NASA n’avait plus les budgets, continuait-on publiquement de dire. C’était bien plus facile que d’énoncer clairement les vraies raisons. L’homme avait marché sur la Lune, il serait capable de tout, maintenant, non ? Mais aujourd’hui, Jo, aujourd’hui… Je n’ai pas besoin de te faire la liste. À coup de milliards et de millions, de dollars et de yuans, de pétrole et de gaz, de spéculation et de bulles, les délires n’ont jamais cessé. Aller sur la Lune aurait pu rester un joli rêve pour milliardaires. Mais la Lune ne leur suffira pas longtemps… Tu en as marre de cette partie de Scrabble qui s’éternise, non ? Je suis dans la Lune, que veux-tu, mon p’tit. Allez, regarde un peu mes nouvelles lettres : M-A-R-S. La pioche est décidément avec moi aujourd’hui. Surtout, quand je te regarde… mon p’tit.