Et ta mère !

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Un naufrage, la vieillesse ? Foutaises ! Prenez Henriette, Hippolyte, Lili, la femme de Jean-Jules, l'auteur de ces nouvelles et même le roi Albert II. Ont-ils jamais été aussi libres, déjantés, farceurs et méchants depuis qu'ils ont atteint un âge prétendument canonique ? ll y a bien cet écrivain moribond qui sèche sur sa dernière page mais son vieux nègre veille au grain. C'est bien simple : si Jeanne Calment avait pu lire cette compilation ravigotante, cet hymne à la décrépitude dans la joie, la bile et l'allégresse, aucun doute qu'elle serait toujours parmi nous !

Et ta mère ! de Luc Delfosse, ancien rédacteur en chef adjoint au Soir, est un recueil de nouvelles désopilantes à charger dans toutes les liseuses et à tout âge !


Publié le : mardi 12 juin 2012
Lecture(s) : 72
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782875600127
Nombre de pages : non-communiqué
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Et ta mère ! Luc Delfosse
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Vieilles gredines, forbans cacochymes ! Sachez qu’il n’est jamais trop tard pour vivre, pour aimer, pour pleurer et pour moucher les imbéciles qui vous ont tordu l’existence.
(graffiti signé « L., 98 berges aux cerises » sur le mur des toilettes (Femmes) de l’Hospice de A.)
Pour Anne, Fabre, Colin, Nils, Tillo, Tom et Tolia
JAUNE MACCHAB
E
Bordée d'un gros trait rouge, agressive comme la glotte d'un boxer, l'annonce semblait déborder de la page 2 du journal cantonal : « Ceux qui ont voler (sic) les fleurs sur la tombe de VANOVERBEKE, HENRIETTE au cimetière de Sart-Risbart ont été aperçus ! La police est prévenue. Si les fleurs ne sont pas rendues jeudi matin, des poursuites seront entamées ! Avis à qui de droit ! Signé : LA FAMILLE VANOVERBEKE-LAVERGE » Il y a belle lurette que je n'avais plus lu dans la gazette pareil encart rageur, naguère si banal dans les derniers jours d'octobre. Alors, toutes les commères du village, armées de seaux, de brosse de chiendent et de maris réquisitionnés, gros bêtas en salopettes bleues ravaudées aux genoux et aux coudes, s'attaquaient avec une rage de pécheresse repentante aux pierres, caveaux et sarcophages de leurs aïeux. Prises de frénésie, luttant contre le vent aigre qui mettait leur cache-poussière à pois en drapeaux et révélait dessus la frange sombre des demi-bas leurs gigots, elles bataillaient à coup de savon noir et d'acides de leur composition pour « faire revenir », comme elles disaient magnifiquement, s'agissant au fond de communiquer avec l'au-delà, le bleu des pierres des êtres chers ou maudits. Qu'importe : l'essentiel était que leur concession rutile. Puis, à l'heure du goûter, après avoir jeté un regard chargé de mépris à la matrone et aux ballots voisins qui tiraient, pensaient-elles, une de ces tronches, elles couronnaient leur œuvre, cet infernal chemin de paradis, d'un énorme pot de chrysanthèmes ramenés en autocar, serré entre leurs guiboles de percheronne, du marché hebdomadaire. Assis à la table de la cuisine, le journal grand ouvert comme s'il n'attendait plus que sa ration de trognons, les yeux rivés sur le libelle que venait irradier un rayon incongru en cette saison d'entre les macchabées, je sentis d'abord un drôle de spasme gagner mes doigts de pieds puis j'éclatai de rire. Parce qu'enfin, le voleur de fleurs, l'infâme profanateur, le pilleur de la Toussaint, c'était moi. Je ne sais pas ce qui m'avais pris de chiper le bouquet de cette pauvre Henriette Vanoverbeke, née Laverge, ce qui est tout de même un monde, dont la vie s'était résumée à une longue chaîne de vociférations. Sur ses huit vaches, sur les chiens, ses marmots et l'Émile, son imbécile de mari, cette chose à casquette au regard de furet qui, l'été, faisait vaille que vaille la ferme et, l'hiver, l'usine de batteries Varta. On y mourait à petites goulées, envapé par les relents d’acide mais là au moins son contremaître lui reconnaissait un certain talent à conduire les clarks. Tout le monde savait bien que Henriette ne survivait aux vicissitudes d'une vie échouée qu'en beuglant et en s'envoyant avec la régularité d'un express international de gouleyantes rasades de genièvre. Elle cachait les jolies bouteilles de terre ambrée sous la cuve de la laiterie avant de les concasser en tout petits éclats qui avaient fini par lui faire un joli chemin de huit mètres cinquante de long au jardin, entre poireaux et bégonias et une réputation de dépravée fortement surévaluée
attendu que cette donzelle caractérielle, si elle buvait un peu, n'avait jamais offert ses attributs ni même la vue sur sa toison de vieille loutre crêpée aux rouliers, au voisin, ni même à l'abbé Gillet qui, de mai à août, colportait la rumeur, « tirait tout ce qui bouge, même les chiens à chapeau ». Henriette, voyez comme la vie peut être farceuse, était morte aux portes de ses 88 ans d'une mauvaise grippe après avoir englouti à vue de nez deux wagons citernes de jus de baie. Fâché, je me disais que les fleurs jaunes déposées sur sa tombe juraient avec la couleur feu de son pif veinulé. Sur le tard, on aurait dit de délicates coulées de laves débordant au ponant d'un volcan tanzanien. Y poser cette brassée de jaune insane, c'est comme si l'on avait fleuri de pâquerettes le tombeau de Staline, planté des orangers sur le trou d'Idi Amin Dada ou déposé un Satyre puant sur le mausolée de la reine Fabiola. Avec les gestes délicats d'un relieur, je découpe la page de l'annonce en suivant scrupuleusement la pliure de la gazette. Surtout ne pas la déchirer. Puis je la roule en boule, la froisse, la malaxe pendant une paire de minutes jusqu'à retrouver sous les doigts le tissu originel. Et je m'y mouche comme un trompettiste allergique. Au feu, la morve, qui crachouille à son tour, comme indignée. Nous voilà deux. Il n'y a pas à dire, ça soulage et mon regard file vers le pot pisseux de chrysanthèmes qui trône sur le buffet. Que passe la famille outragée dans la ruelle, qu'elle jette un cil par le carreau, qu'elle avise « sa » chose et ce sera tempête d'équinoxe. Pourtant, ces ilotes n'ignoraient pas que Henriette détestait tout ce qui touchait de près ou de loin à la couleur blonde. Contrairement à ses voisines et ses contemporains terreux, elle débectait le bronze, honnissait le cireux, le cuivré, le jaunâtre, le safran, le topaze, l'ambré, chassait de sa vue le doré, le fauve, le flavescent… Et jusqu'au kaki que c'en avait été un vrai calvaire de récurer les uniformes de ses deux fils conscrits. Encore heureux que son Émile, cette larve, eut été dispensé de service et, si l'on ose dire, de campagne en 39 vu que son œil droit disait merde au gauche, qu'il avait les pieds plats comme une piste cyclable hollandaise et, tout est dans tout, un déboîtement chronique de la hanche. Ah ! Le harnachement eût été vert de gris, bleu ou même fuchsia, c'eût été une autre affaire car Henriette n'était pas insensible au charme guerrier, aux roulements des batteries, à la chanson syncopée des godillots sur les pavés, aux ordres aboyés des adjupètes. Elle professait même les vertus autonettoyantes d'une bonne guerre. « Rien de tel pour éliminer les nuisibles », graillonnait-elle souvent, surtout en fin d'après-midi quand le pékèt la mettait en verve. Elle appuyait alors un regard lourd comme un obus d'artillerie de 155, genre Excalibur, sur le vermisseau, la chose molle, l'ersatz de mâle que l'infortune et ses parents lui avait imposé. Mais enfin, les nuits sont noires dans nos campagnes et il fut un temps où le vermicelle arrivait une fois l'an, généralement au soir de la Foire, à lui procurer quelque furtive jouissance pourvu qu'elle arrive à brancher son cinéma personnel sur le « Spartacus » de Stanley Lubrique (Kubrick ne lui évoquait rien qu'un cube multicolore) et les affolantes parties moulées de Kirk Douglas quand il affronte le rétiaire numide. Ainsi portée par ses phantasmes et dûment cuitée, Henriette poussait de lourds vagissements, de ceux qui affolaient les bêtes à l'étable, faisaient cesser pendant quelques instants l'incessant
grignotement des souris dans les combles et compisser à tous les coups le cadet qui dormait de l'autre côté du rideau parental. Le miracle accompli, quand il s'accomplissait, elle repoussait violemment l'étalon de poche et poursuivait seule avec Kirk et ses comparses membrés comme des reproducteurs charolais une transe purement onirique ponctuée de soupirs post-coïtaux. Moments si rares, si intenses, si brefs. Au chant du coq, elle tombait comme un pavé du lit, jetait un regard d'écorcheuse au pignouf en pyjama crasseux qui lui faisait office de mari, envoyait une bourrade au gamin qu'il libère son grabat, portait ses draps à la lessiveuse et faisait chauffer l'eau pour la chicorée. Tout ça pour ça ! Au bout de dix ans de ce cirque – ce mot code la faisait hennir en secret dans la laiterie – et d'une vingtaine d'étreintes fugaces, Henriette avait décrété, un soir de foirail, que « ce coup-ci c'en est fini, ordure ! » En fait « d'ordure » et pour tout péché, l'Émile avait eu la malencontreuse idée de poser sa paluche râpeuse à force de cal et d'acide sur les fesses mafflues de Jeanine, la voisine. C'était le 11 juin à la Saint-Barnabé. On rentrait les foins, il faisait chaud, on suait, on avait bu trop de bière brune. Jeanine avait regardé le faune miniature, il avait rougi, ricané, fait sa bouche en cul-de-poule. Puis, après avoir violemment décollé cette robe dantesque que la suée collait intensément à ses rondeurs de vierge rupestre, l'épaisse gamine avait envoyé une baffe d'anthologie à la crevette libidineuse. L'écho du claquement avait rebondi de ferme en ferme au point que chaque année à l'époque de la fenaison, il se trouve immanquablement, au « Relais des colombophiles », un paysan pour meugler à la cantonade : « À la Saint-Barnabé, quand les culs sont mouillés, rentre vite ton blé ! » Chez nous, on a le plaisir simple, la main leste et une mémoire de vieil éléphant. L'Émile se tassait alors sur sa chaise, un œil sur les cartes, l'autre sur le tue-mouches bondé comme la rue Neuve et lâchait dans un soupir : « N'empêche, les gros gars, n'empêche… ». Couvrant les barrissements, le mari de Jeanine, un bon bougre, commandait alors d'une voix de stentor une tournée comme s'il s'agissait de célébrer l'intégrité de sa femelle. S'il avait su, la pauvre cloche… Enfin, on trinquait à la pureté putative de Jeanine et tout rentrait dans l'ordre pour un an. Sauf pour l'Émile, évidemment, qui chaque matin, chaque midi et chaque soir au bouillon, voyait, accrochée bien en valeur sur le mur de la cuisine, l'assiette commémorative de ce Trafalgar printanier. Henriette avait demandé au facteur, un gouacheur du dimanche prénommé Yves (vu que son père aurait préféré être pêcheur de morues plutôt que magasinier à la Quincaillerie du Sablon), d'y peindre en belles lettres pleines et déliées, le nouveau dicton. L'artiste avait fait vite et bien. Il fut payé de la même façon, cash, un dimanche après-midi dans la grange à l'heure où le nabot terminait au cabaret sa partie de couyon hebdomadaire. Ce fut la seule et unique fois où Henriette cocufia en chair et en os l'Émile. Par devoir ou, si l'on veut, par mesure d'exemplarité. La vie a beau être une branloire pérenne, promis c'est juré et chez nous, on n'a qu'une parole. Point de cuivre donc chez Henriette, ni horloge aux motifs savamment repoussés, ni cruche, ni louche astiquée ni crachoir rutilant, ni bassinoire, pas la moindre dinanderie. Son truc, sa folie, sa
compensation, c'était les garnitures en biscuit. Le clou de sa collection, dormait à l'abri d'une vitrine héritée de sa tante Louisa (celle-là avait eu la chance d'épouser un pharmacien si bien élevé qu'il avait eu le chic de mourir après deux ans d'hymen) et représentait une scène champêtre où une bergère au menu poitrail se faisait tendrement lutiner par un bellâtre à tricorne sous les yeux d'une duchesse jouant de la lyre. Elle ne se lassait pas de cette atroce pièce montée rehaussée d'un liseré d'or, son refuge, son grigri, son échappatoire. Ses autres trésors – un bénitier tarabiscoté, un Jésus en sandales dans les bras de la Vierge, une biche et son faon et une cruche à la sempiternelle scène champêtre (sauf qu'ici, c'est la bergère qui prenait l'initiative amoureuse) – l'enchantaient bien sûr mais sans pâmoison. D'ailleurs, seule cette œuvre avait échappé au désastre de ses colères quand tous les objets volaient dans le ciel de la maison en sifflant comme le glaive de son bien-aimé dans l'arène surchauffée de ses désirs naissants. Lors, les enfants se tassaient sous la table de formica en couinant comme des porcs que l'on va saigner, repoussant leur père qui prenait forcément la différence. Calmée d'un coup d'un seul, comme une tempête de solstice, Henriette lançait à sa larve « Va te laver, ordure ! » et servait la soupe. Le monde couché, elle ouvrait la vitrine, caressait le biscuit du bout de l'index, puis le posait sur la table de l'autre côté du verre à moutarde illustré d'une scène du Robin de Bois de Disney, rempli au trois quarts d'alcool et, entre deux lapages, entonnait d'une voix de toute petite fille, et toujours dans un ordre immuable,Le MexicainMarcel Amon, de Une bière pour moi et mon chevalde Robert Cogoi,L'Oranger irlandaisde Bourvil pour retomber sur Piaf et avec elle « ne rien regretter » d'une voix haute mais pâteuse. La ferme vibrait alors d'étrange façon dans un semblant de bonheur béat. Souvent le dernier descendait alors l'escalier pour s'asseoir face à sa mère qui ne le voyait pas, lui buvant ses paroles, elle son poison et il n'était pas rare de les retrouver là, au matin, dormant, sur l'oreiller dur de leurs bras repliés qui se touchaient et se frottaient à faire des étincelles. Quinze ans avant son rhume fatal, Henriette avait enterré en grommelant l'Émile. « Miracle qu'un type si mal foutu ait fonctionné si longtemps », s'était-elle dit quand le médecin lui avait annoncé la fin. « Pas trop tôt, l'ordure », avait-elle lâché d'une voix sourde dans l'escalier en croisant les voisins venus pour l'hommage. Jeanine qui était un peu moins vache que son arrière-train le donnait à penser, ressentit une véritable émotion à la vue du cadavre exposé les mains jointes et la mâchoire retenue par un foulard noué sous la casquette pour juguler l'ultime bâillement, un peu fière d'avoir révélé au monde qu'un homme si menu, si mal foutu, n'en était pas moins un mâle en bonne et due forme. Dans son sermon, tarabiscoté comme une danse de salon dans le La Havane, d'avant les barbus, le curé rwandais avait loué le courage exemplaire de l'époux, « cet homme bon et droit attelé malgré les souffrances imposées par Notre Seigneur, loué soit Son Saint Nom, à ses deux boulots comme naguère les chevaux à une fourragère avec pour seul horizon la ferme quiète et chaude où l'attendait sa famille reconnaissante qui jamais n'avait manqué de rien. Mes frères,
prions pour le repos éternel de son âme. Amen ! » Henriette, prise de quintes, étouffant, bavant comme une gargouille en janvier, avait quitté précipitamment la nef au bras de sa fille et de sa sœur et son rire de gorgone renvoyé par la façade massive de la cure et les volutes des balcons du notaire, avait failli à son tour l'emporter. Le reste avait été expédié à toute pompe funèbre. Le cercueil d'Émile avait glissé dans la fosse comme un pet sur une toile cirée et la collation funéraire engloutie comme une île du Pacifique par la marée. Après s'être changée, Henriette s'était précipitée au potager où elle avait passé une heure à désherber et ratisser son joli sentier puis s'était affalée sur une chaise où elle avait écouté une autre heure durant l'émission des disques demandés sur Radio Libre Terroir. Un speaker venu en sabots du fond des labours désannonçaitL'Auberge du rêveHorner pour « papy, d'Yvette mamy, oncle Jules, tante Nénette et tous les amis de Roux Miroir » quand elle s'ébroua et fila à la laiterie. Un coup de gnôle avant d'affronter, mains de velours, doigts d'acier, huit pis gorgés et la chanson syncopée des jets de lait tiède dans le seau émaillé. « Les trayeuses, avait elle dit un matin d'hiver à l'Émile qui geignait, c'est bon pour les tapettes de la ferme de la Picaute ! » À ce souvenir, Henriette lâche un pet retentissant à peine étouffé par le tabouret à trois pattes fiché entre deux bouses. La paix enfin et toute la place pour elle seule. Elle eut soudain un frisson qui la propulsa dans l'antichambre de la félicité. Seule ! C'est que la Georgette, son aînée, culbutée une après-midi par le gros Roger qui l'avait emmenée au bois sur le bien nommé tape-cul de sa mobylette, s'était mariée sur le tôt avec ce gamin qui faisait apprenti-boucher. Il en était sorti six mois plus tard un joli bébé blond qu'on eut dit un cadeau de la télé puis deux autres du même tonneau. Un miracle de la nature. Roger officiait à présent au Delhaize où elle-même faisait technicienne de surface en horaires coupés. Cette vie rangée, ajoutée à un régime à base de sang, de tripes et de quartiers monstrueux de Blanc Bleu avait fait de Georgette une belle femme de 89 kilos aux affriolantes poignées d'amour. Elle roulait sans ostentation en Ford Mondeo jaune or qu'elle n'osait garer dans la cour de la ferme familiale par peur des représailles. Pour un peu, Henriette aurait pissé sur l'aile. Des deux garçons, l'un vivait en ville où, après un bref séjour en prison pour bris de vitres et rébellion contre agent, il s'était, si l'on peut dire, rangé des voitures et livrait les ballots parfumés de la teinturerie La Comète en rêvant de la route 66 ; l'autre, après avoir tenté en vain d'arracher un diplôme de technicien horticole, était cantonnier au village voisin grâce à la recommandation d'un député local à la barbe de capitaine Haddock et aux bras de pieuvre, et courtisait assidûment la fille d'un négociant en grains. Lequel n'en dormait plus : cette horreur au cœur de beurre était sa seule héritière et il la destinait à des mains moins rustres. Émile clamsé, Henriette avait aussitôt revendu le vieux tracteur Masey-Ferguson à des Bruxellois qui tenaient un manège pour pétasses de tous âges à deux crottins de là. Grimpée sur l'escabeau, elle avait décroché le joug empapiné de chiures d'hirondelles et de toiles d'araignées dessus le portail de l'étable et s'était mise en tête d'atteler les vaches « comme au bon vieux temps ». La bougresse voulait évidemment parler du temps de ses vieux à elle qui grattaient leur
pitance sur 5 hectares avant Guerre. En grand secret, bien à l'abri de ses murailles, elle avait lentement procédé aux rites ancestraux qui lui revenaient avec une facilité déconcertante sauf que La Blanche et Diane, choisies entre toutes les bêtes pour leur force et leur docilité, étaient nées à l'heure des machines à guidance électronique et non des serpettes et des herses de bois. Mais enfin, en deux semaines d'efforts et d'eau de vie, la vieille avait réussi à former un équipage potable jusqu'à atteler le tombereau aux trois lourdes rues de bois qui dormait depuis Napoléon le Petit dans un coin du hangar. Un douze mai, jour anniversaire de son mariage, elle avait quitté la ferme à sept heures selon le clocher, en lançant ces onomatopées qui, depuis la nuit des temps, rythment la vie des bouviers et des meneurs de lourds chevaux. « Aah » et les bestiaux viraient lentement à gauche, « Oh aah » leur intimant l'ordre d'un demi tour immédiat, « Rrrrrrr » à droite, le tout marqué du bout de l'aiguillon. Oyant les bruits oubliés du charroi et des petits fers posés adroitement par un vieux maréchal sous les sabots des vaches, les gens sortaient des maisons au passage, s'ébaubissant du spectacle. « Hola Henriette, lança la Palmyre qui tenait l'épicerie en face de l'église, c'est-ti que tu r'noues ma jolie ? » Fière comme un paon, elle répondait par des hochements de tête, des « oï » et des « ayeu asteur » selon le rang de ceux qui l'interpellaient. Le curé rwandais, un hutu haut comme un pied de tomate et rond comme une boule à quilles fit un brin de chemin avec l'étrange attelée qui cheminait, berzing-berzang, dans les rues du bourg. Elle arrêta d'un geste coupant comme une faux le prêtre qui commençait à l'entretenir de l'Émile. Il en resta pantois comme s'il devait uriner si dru qu'il n'aurait pas le temps de lever sa soutane. En passant devant la maison de sa fille dans le lotissement cauchemardesque qui faisait comme une trainée de dégueulis bariolés au vieux village, elle héla Georgette qui fit la morte. Mais ses trois petits-enfants surgirent comme des bombes par la porte d'aluminium dorée – dorée ! – et grimpèrent sans y être invités sur les ballots disposés dans la VHS charretée par cette mamie d'un autre âge. On fit ainsi le tour du village, les yeux fixés sur un horizon perdu, accompagné par le galop des génisses surexcitées à ce cortège inouï qui longeait leur pré. Quelques-uns, quittant leur ennui, s'étaient mis à la remorque, se remémorant à voix basse, le temps si lent d'avant. À huit heures dix, la messe était dite. Henriette intimait l'ordre aux petiots de sauter du chariot, saluait les autres d'un étonnant « Salut les gros gars ! » hérité, à force, du défunt et dételait. La Blanche et Diane, impassibles comme de vieilles professionnelles, furent reconduites à l'étable pour y recevoir une rasade supplémentaire de tourteaux et Henriette décréta que cette année, elles échapperaient à l'insémination. La suite fut du même tonneau. Henriette fit couper le téléphone – à quoi bon ? – échangea la Taunus vert olive de l'Émile – une excellente voiture de dix-sept ans d'âge marquant 26.678 km
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