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Être pluvieux

De
189 pages
Brisés, errants, les personnages de ces treize nouvelles marchent au travers des gouttes sans plus rien attendre du monde. Chacun, à sa manière, attend pourtant quelque chose. Chacun désire changer sa vie, tout le monde tremble à l'idée de le faire... Quoi de plus difficile que de s'assumer, de prendre conscience de notre âge qui défile ? Olivier F. Thomas signe ici son troisième ouvrage, mélange de vain espoir enfantin et de mélancolie adulte. Être pluvieux, c'est être moins jeune, vivre dans un monde où les gouttes ont le goût salé des larmes et du sang, mais surtout un monde où l'on regarde le ciel gris avec une dangereuse résignation.
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Être pluvieux Olivier F. Thomas
Être pluvieux

Nouvelles






Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-7139-X (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748171396 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7138-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748171389 (livre imprimé)







No cry no pain no sigh

Pour Renaud.






Tu te souviens ? Tu adorais nager sous l’orage. Vers
dix-huit heures, alors que tout le monde retournait à
l’hôtel pour échapper aux gouttes nous quittions nos
chambres et nous marchions vers la plage. Là, seuls
dans l’océan et baignés par la pluie chaude, nous
laissions nos lèvres se retrouver.
Te rappelles-tu cette journée où des trombes d’eau
avaient déferlé dans les rues ? Nous étions à la recherche
de la babiole la plus affreuse pour la ramener en
souvenir et une averse violente nous avait surpris au
beau milieu de l’avenue. À bout de souffle, nous avions
trouvé un vendeur de parapluies. Protégés de la fureur du
monde, nous marchions, blottis l’un contre l’autre. Il y
avait des caresses, des promesses, et tout nous
appartenait…









PLEUT-IL ?


Il est dans la rue, tout heureux. Protégé par
son parapluie, il écoute avec ravissement le
bruit des gouttes qui éclatent contre la toile. Le
son est mat, vif, chantant. C’est une journée
idéale, une journée de printemps. Les averses
vont et viennent, les éclaircies éphémères font
ricocher le soleil sur le pavé mouillé. La lumière
est belle. La pluie tape gentiment contre le
parapluie. Il aime ce son, c’est un signe de
sécurité. Avec un sourire, il réfléchit. La pluie
sous le parapluie, c’est comme la neige qui
tombe quand on est devant la cheminée. C’est
un abri, une douceur, une cachette, une ombre
propice…
Il est dans la rue. Le flot incessant de la foule
l’enivre et le ravit. Il se sent à l’aise, heureux.
Tout à l’heure il s’est levé seul, il s’est lavé seul.
Il s’est rasé proprement. Il a bien veillé à mettre
ses chaussures à l’endroit, à boutonner
convenablement sa chemise. Il est
particulièrement fier de sa chemise. Elle est
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bien propre, bien repassée, mais surtout il l’a
boutonnée du premier coup sans erreur. Et il la
porte dans la rue.
Plic plic ploc, fait l’eau qui dévale le long de
la pente. Il sent l’impact de chaque goutte
résonner dans le manche du parapluie. Il sent la
force et le poids de l’eau qui tombe du ciel, il a
un peu mal dans le bras. Il n’ose pas passer son
parapluie dans l’autre main. Il ne sait pas s’il a le
droit.
Il est dans la rue. Il pleut. Il est bien habillé.
Il est triste parce que son manteau cache sa
chemise bien boutonnée. Boutonnée du
premier coup, sans erreur. Il n’a pas de cravate,
il ne sait pas comment il faut faire. Mais sa
chemise est bien boutonnée. La pluie tombe sur
le parapluie. Cela fait un joli bruit. À côté de lui,
les gens passent et ne s’arrêtent pas. Personne
ne le regarde. Personne ne regarde sa chemise.
Ce n’est pas grave, il se sent bien. Il fait beau à
travers la pluie, les gens n’ont pas d’importance.
Les gens sont jaloux, sans doute : eux, ils n’ont
pas de parapluie. Ils marchent sans s’arrêter,
avec leurs chemises toujours bien boutonnées.
Ils s’habillent le matin sans se poser de
question. Ils sont toujours propres, toujours
bien lavés. Ils n’ont pas de parapluie. Ils ont les
cheveux secs. Ils n’ont pas peur. Ils n’ont pas
peur. Ils sont dehors et ils n’ont pas peur.
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Il est dans la rue. La pluie redouble contre la
toile du parapluie. La grille s’ouvre, un infirmier
en sort. Lui non plus, il n’a pas de parapluie. Il
sourit à l’homme et l’homme lui sourit.
« Alors Pierrot, tu prends le soleil ? Il va
falloir rentrer, tu sais… »
L’homme ne répond pas, il descend son
parapluie un peu plus bas sur sa tête. Les gens
ne se sont pas arrêtés. Personne n’a de
parapluie. Personne n’a vu que sa chemise était
bien boutonnée.


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Te souviens-tu de notre joie quand le médecin avait
confirmé nos espoirs ? Il ne pleuvait pas ce jour-là, mais
les larmes sur nos joues étaient aussi fortes que toutes les
gouttes d’un violent orage. Tout changeait, tout devenait
différent… Notre vie s’ouvrait sur un autre monde. Un
plus un égale trois. Nous avions parlé pendant des
heures. Nous mesurions le chemin parcouru depuis notre
rencontre. Nous faisions l’amour, nous rêvions… Nous
avions envie de prendre l’annuaire et d’appeler chaque
habitant de ce vaste monde pour lui dire à quel point
nous étions heureux.

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LES PHRASES PLUS LONGUES


Eduardo se laissa glisser le long d’une
branche feuillue et atterrit avec souplesse de
l’autre côté du mur. Il se tapit instinctivement
dans l’herbe, dans l’attente angoissée d’un cri
ou, pire encore, d’un grognement. Au bout de
quelques secondes, il releva la tête et inspecta le
décor qu’il avait sous les yeux. Les pelouses,
planes et vertes, s’étendaient presque aussi loin
que portait la vue. Quelques arbres majestueux
proposaient un peu d’ombre, futile rempart face
à la chaleur écrasante qui envahissait le quartier.
Le jeune garçon attendit encore un moment
avant de donner le signal de l’assaut. Il
cherchait à aiguiser son regard, repérant les
multiples parties du territoire qu’il se faisait fort
d’investir. Laissant son intuition le guider, il
regardait les bâtiments et leur attribuait un rôle
bien défini : la guérite de l’allée qui vérifiait
l’identité des élèves, la petite route de derrière
qui menait au parking des professeurs, le grand
bâtiment qui abritait les salles de cours, cet
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autre-là, un peu plus sur la droite, probablement
la bibliothèque… Et puis le gymnase, les
terrains de sport, le grand dôme du fond qui
renfermait l’inévitable piscine indispensable à ce
genre de climat. Ce qu’Eduardo cherchait
surtout, c’était la présence de gardes de sécurité
ou de chiens laissés en liberté… Mais il n’y avait
aucune trace des uns et des autres, comme si les
responsables du lycée américain avaient trop
peur d’une bavure ou d’une morsure
involontaire sur l’un des riches pensionnaires de
l’établissement pour se permettre de telles
fantaisies. Eduardo savait que les gringos
étaient réputés pour se faire des procès…
Un sifflement appuyé lui suffit pour mettre
en branle le reste de sa troupe. En tout, ils
étaient une dizaine, parmi lesquels Juan,
Cristobal, et la jolie Gina qui habitait à côté de
chez Eduardo, sur les collines des bidonvilles
de la banlieue est. Aucun d’entre eux n’allait
plus à l’école, pour ceux qui y étaient allés, mais
ils se sentaient finalement très à l’aise sur
l’herbe si verte et bien tondue. Ils ne seraient
jamais élèves ici, c’était une chose évidente, et
pourtant ces pelouses recouvraient la terre de
leur patrie… Une part de cette terre leur
revenait donc de droit.
Un peu timidement tout d’abord, puis avec
de plus en plus d’assurance, le petit groupe se
déploya et avança hardiment en direction du
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