Eugénie impératrice des temps modernes

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Dernière Impératrice de France, aventurière adepte de la chasse à court accompagnée d'une légion de serviteurs, elle incarnait l'audace, la témérité même. Cent ans plus tard, celle-ci est transposée en une jeune aventurière partie à la conquête d'une municipalité pour y oeuvrer à titre de directrice postale. Un incident de train l'immobilise un certain temps et changera pour toujours sa destinée remplie d'aventures romanesques et rocambolesques pour le temps. Eugénie représente pour bien des femmes de nos jours un idéal encore difficile à atteindre, soit l'égalité totale des hommes mais qui reste encore de nos jours parsemée d'embûches à abattre pour les femmes.
Publié le : jeudi 5 décembre 2013
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782924312278
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782924312278
Nombre de pages : 278
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Jean-Luc Sarrazin










EUGÉNIE
IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2013


Avant propos



Eugénie feuilletait le journal local lorsqu’elle fut attirée par un avis de proposi-
tion d’emploi.

La ville de Princourt cherche une personne très sérieuse et responsable afin de
prendre en charge le bureau de poste. Vous devez communiquer avec le secrétaire
trésorier de la ville, lui indiquant vos qualités personnelles, votre scolarité et vos
emplois antérieurs s’il y a lieu. Les candidats et candidates pourront se présenter
au secrétaire municipal durant les heures de bureau ou encore lui écrire selon le
cas. Le salaire sera déterminé selon l’expérience.

Eugénie se confie à sa mère lui faisant part de l’annonce.

— Maman, j’aimerais aller voir car cet emploi est exactement ce
dont je rêve depuis mon entrée à l’école.

Sa mère lut l’annonce et ravie lui donne d’emblée son accord
d’aller vérifier sur place.

Les deux entreprennent le parcours les menant à la gare de la pe-
tite ville.
7


Chapitre 1



Le train entra en gare avec un crissement de freins.
Sur le quai, Eugénie et sa mère attendaient.
Une voix annonça : « À bord, s’il vous plaît. Le train part dans
cinq minutes ! ».
— Vite et n’oublie pas de nous écrire dès que tu seras rendue pour
nous dire comment s’est passé le voyage et nous donner tes impres-
sions sur le travail et le village.
— Il faut que je monte dans le train, il va bientôt partir. Je vous
écris en arrivant, c’est promis.
— Bye ma petite et fais très attention à toi. On ne sait jamais sur
qui on peut tomber…
« Pauvre Maman, elle ne cessera donc jamais de s’inquiéter à notre
sujet. Enfin c’est comme cela », pensa-t-elle.
Eugénie tendit son billet au contrôleur du train :
— Merci, vous avez le siège numéro trois dans le wagon sept.
Vous pouvez y accéder par le quai d’embarquement, ou passer à
l’intérieur des wagons, comme il vous plaira.
— Je vous remercie beaucoup.
Une fois arrivée devant sa place, elle est occupée :
— Excusez-moi, je crois que vous avez le mauvais siège. Suis-je
bien dans le wagon sept ?
— Oui, c’est bien le sept, je crois que… Je vous demande pardon,
je me suis assis à votre place. Sur mon billet, il est indiqué le deux et
je me suis trompé. Que puis-je faire pour me faire pardonner mon
erreur ? Je vais placer votre valise sur le support, car il est bien haut
pour une jeune demoiselle, enfin, heu, je ne veux pas vous donner
l’impression de vouloir m’imposer.
— C’est très gentil à vous, c’est vrai que c’est haut.
9 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— C’est toujours un grand plaisir de rendre service à une jolie
dame.
— Merci de votre assistance.
Le train filait à vive allure parmi les petits hameaux où les paysans
vaquaient aux travaux journaliers de la terre.
Le temps plutôt ensoleillé au départ tourna soudain à l’orage. Une
fine pluie commença à dégouliner le long des fenêtres, pour devenir
de plus en plus dense accompagnée de tonnerre qui faisait un peu
peur à Eugénie.
— Je crois vraiment que mon imagination me joue de bien mau-
vais tours, mais depuis que j’ai vu la vache de notre voisin frappée par
un violent éclair et transformée en paquet de suie fumante, je ne suis
jamais très rassurée à la vue de ces colonnes de feu.
— Vous me semblez très inquiète, mademoiselle. J’ai oublié de
vous demander votre nom : serait-il indiscret de le savoir ?
— Aucunement. Je me nomme Eugénie. Puis-je savoir le vôtre je
vous prie ?
— Adrien. Je me rends à Montréal pour affaires. Je suis dans
1’importation des fines herbes pour les grands hôtels. Et je me dois
de vérifier auprès des négociants la qualité des produits avant de pas-
ser les commandes pour les mois à venir. Et vous, vous rendez-vous
à Montréal pour affaires ?
— Oh non ! Je ne fais qu’une correspondance à Montréal. Je dois
reprendre le train en direction de Princourt. Je ne serai à la gare que
quelques minutes avant de poursuivre mon chemin.
— Dommage, nous aurions pu dîner ensemble si vous en aviez eu
le temps. Ce sera peut-être pour une prochaine fois.
— On ne sait jamais ce que l’avenir peut nous réserver. Si par ha-
sard nos chemins se croisaient à nouveau, croyez-moi que ce sera
avec le plus grand plaisir.
Après de multiples arrêts dans les petits hameaux longeant la voie
ferrée pour faire monter tantôt un fermier, tantôt une ou deux per-
sonnes pour visiter quelques parents de la paroisse voisine, la
proximité de la ville de Montréal fut vite identifiée à l’odeur de suie
de charbon et des émanations de voitures caractéristiques aux lieux
densément peuplés.
« Mesdames et messieurs, le train entre en gare dans cinq minutes.
Veuillez attendre que celui-ci se soit complètement immobilisé, et
10 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
dirigez-vous vers les sorties situées aux deux extrémités de la rampe.
Nous espérons que vous avez fait un excellent voyage et souhaitons
pouvoir vous servir encore. Bonne journée à tous, et bon séjour à
Montréal. »
— Je vous redonne votre valise.
— Au revoir et merci pour toutes vos attentions.
— Ce fut un plaisir et encore une fois à bientôt, je l’espère.

Eugénie alla vers le comptoir d’informations afin de savoir sur
quel quai d’embarquement elle devait se diriger pour se rendre à Prin-
court.
— Puis-je savoir l’heure de départ et l’endroit où me diriger afin
de prendre le train pour Princourt ?
— Le départ prévu à 6h p.m. pour votre destination a été retardé
par des problèmes techniques sur la voie entre les municipalités de
Dandurant et Touraines. Nous espérons pouvoir partir d’ici peu.
— Ceci est très fâcheux, car je croyais pouvoir arriver assez tôt
pour me trouver une chambre. Je crois bien qu’il sera difficile d’en
trouver une à l’heure tardive d’arrivée.
— Vous pouvez aller manger. Il y a un très bon restaurant juste au
coin de la rue et les prix sont très raisonnables.
— Je n’ai malheureusement pas très faim. En attendant le départ,
je vais quand même aller prendre quelque chose. Une soupe me fera
grand bien. Merci des informations, je reviendrai vers 8h p.m. afin de
ne pas rater le départ.
« Les passagers en direction de Princourt sont priés de noter que
le départ de 6h p.m. est définitivement annulé et reporté à demain
matin. Les rails doivent être remplacés sur une distance de 500 pieds
à cause de l’érosion sous ceux-ci. Le départ se fera demain matin vers
7h a.m. le coût du coucher ainsi que celui du déjeuner seront entiè-
rement défrayés par la compagnie ferroviaire. Veuillez conserver vos
reçus et les présenter avant le départ demain matin pour rembourse-
ment. »

Eugénie se rendit au restaurant où étaient attablés de nombreux
passagers bloqués à la gare. Elle fit un tour d’horizon et décela une
place près d’une fenêtre donnant sur la cour arrière.
— La place est libre ? Attendez-vous quelqu’un ?
11 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Non, il n’y a personne. Vous pouvez vous asseoir.
— Puis-je vous servir quelque chose, madame ? lui demanda la
serveuse du restaurant.
— Oui, avez-vous des soupes ?
— Nous avons de la soupe aux légumes, de la crème de tomate et
un velouté de champignons qui accompagne le menu principal.
— Servez-moi une crème de tomates avec du pain et du beurre,
s’il vous plaît.
— Ce sera tout ? Au menu, il y a du bœuf au jus à 1,50$.
— Je vous remercie, mais je n’ai pas assez faim pour prendre le
menu complet : la soupe sera suffisante. Je verrai. Si j’ai encore faim,
pourrais-je commander la suite du repas ?
— Aucun problème, vous jugerez par vous-même lorsque vous
aurez terminé votre soupe. Je vous l’apporte immédiatement et
j’espère que tout sera à votre satisfaction.
— Merci beaucoup.

Elle s’adressa alors à son voisin de gauche :
— Je me rends à Princourt, et il semble que nous ne pourrons pas
partir avant demain matin au plus tôt. Connaissez-vous un bon en-
droit où dormir sans que cela ne coûte trop cher ? Je n’ai pas
beaucoup d’argent sur moi, et je compte bien trouver un logement en
arrivant. Je devrai sûrement le payer comptant étant donné que je ne
suis pas connue dans cette ville.
— Il y a une petite auberge à trois rues d’ici. La nuit ne coûte que
trois dollars et le service y est fort courtois. Je me rends souvent à
cette auberge lors de mes séjours à Montréal, et jamais je n’ai eu au-
cune réclamation à leur égard. Le petit déjeuner est inclus dans le coût
de location de la chambre.
— Je vais aller visiter cet endroit, ceci semble me convenir. Merci
de vos renseignements.
— De rien, au plaisir.
— Mademoiselle, s’il vous plaît.
— Oui, je suis à vous. Puis-je vous servir autre chose ?
— Non merci. L’addition, s’il vous plaît.
— Voici madame, ça sera 0,25$, vous pouvez régler la note à la
caisse.
12


Chapitre 2



Eugénie longeait la rue Duranceau en direction de l’auberge qui lui
avait été recommandée par son voisin de table, lorsque son attention
fut captée par un simple petit écriteau au haut du numéro civique
1178 : La Charité fraternelle – hébergement pour courte ou longue durée.
Elle appuya un court instant sur le bouton d’appel et après
quelques hésitations, n’ayant pas reçu de réponse, elle pressa de nou-
veau le bouton avec insistance cette fois.
— Oui, oui, on arrive. Que puis-je pour vous, madame ?
— Je me rendais à deux rues d’ici à l’auberge qui m’a été recom-
mandée au restaurant par un agent de commerce, comme étant un
très bon endroit pour résider à un coût raisonnable. Mais, j’ai aperçu
votre enseigne et j’aimerais avoir des précisions sur votre maison, car
pour moi, ce n’est que pour une nuit.
— Entrez vite ma petite, je ne vais pas vous laisser aller dans cette
auberge remplie d’embûches. Vous êtes sûrement nouvelle dans cette
ville pour ne pas connaître la réputation de cet endroit ! Bénissez le
ciel d’être passée devant notre porte, car savez-vous ce qui se passe
dans cet endroit sordide ? Des gens de tout acabit se rassemblent en
cet endroit où l’on y danse en tenue légère : une simple robe avec des
bas ainsi que la jarretelle que ces filles font voir aux clients attablés
buvant et fumant on ne sait quoi, pendant qu’au premier étage – on
me l’a raconté – des filles se donnent et vendent leur corps en retour
de sommes d’argent.
— Pourquoi cet homme m’a recommandé cet endroit ? Je ne
comprends absolument pas.
— Les agents de commerce ne font que passer dans les villes.
Après, ils sont loin et rient de leurs aventures sans lendemain qui ne
portent pas à conséquence. Un ami médecin qui a son étude rue des
Cèdres me raconta un jour avoir traité des filles de cette auberge pour
13 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
des maladies honteuses. Je vous divulgue ceci sous le couvert de la
confidence. Veuillez garder ceci pour vous. La réputation de cette
auberge qui dépasse les limites de la ville et les corps policiers veillent
au grain avec la collaboration de l’escouade des mœurs, il y a eu de
nombreuses plaintes de bonnes personnes catholiques qui ont à cœur
de faire obstacle au péché. Vous avez besoin de cette chambre pour
combien de temps ?
— Pour la nuit seulement, car le train pour Princourt a des ennuis
et nous ne pourrons pas repartir avant demain. Combien demandez-
vous pour une nuit ? Je vais vous la payer et étant donné que nous
serons remboursés par la compagnie de chemins de fer, vous voudrez
bien me fournir un reçu, je vous prie.
— C’est bien évident, il me fera plaisir de vous en fournir un.
Normalement, les gens paient un dollar la nuit et ceux qui ne peuvent
défrayer ce montant effectuent des petites tâches afin de rembourser
le coût de leur séjour. Mais, je suppose que ce n’est aucunement un
problème pour vous car vous serez grassement remboursée par la
compagnie.
— Je ne veux ambitionner sur personne, mais si vous avez une
place pour la nuit, je serais très contente de la passer dans votre éta-
blissement. Je bénis le ciel de m’être arrêtée à votre enseigne, je n’ose
penser à ce qui aurait pu m’arriver à l’autre endroit.

— Veuillez me suivre, je vous indique où est votre chambre. Le
décor peut vous sembler sobre, mais tout ici est en place pour faciliter
le sommeil et promouvoir la prière. J’oubliais, vous allez à Princourt
pour quelle raison ? Et quel est votre nom, s’il vous plaît ?
— Mon nom est Eugénie. J’ai lu une annonce dans le journal pa-
roissial local que la ville de Princourt était à la recherche d’un maître
de poste. J’ai fait une septième année forte et j’ai plus que les qualifi-
cations nécessaires pour remplir cette fonction au service de la poste
royale de Sa Majesté la reine.
— C’est un grand hommage d’accueillir en nos murs une per-
sonne si instruite. Installez-vous confortablement. Je vous réveille
demain vers 5h30 a.m. Vous aurez tout le temps nécessaire pour
votre toilette et prendre un bon petit déjeuner, avant de retourner à la
gare prendre votre train. Bonne nuit et à demain.
14 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Bonne nuit à vous aussi.

La nuit se passa assez lourdement, assombrie par un cauchemar.
Elle déambulait en direction de l’auberge lorsqu’un bras la saisit par le
cou, la jetant par terre et un farouche diablotin lui déchirait la robe en
criant : « Sale petite femelle, je vais te montrer que ça peut te procurer
du plaisir d’être dépucelée par moi ! ».
Elle s’éveilla haletante, le visage détrempé de sueurs froides, lors-
qu’elle réalisa que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve. Elle se
retourna dans son lit et dormit confortablement jusqu’au matin.
— Veuillez vous lever, mademoiselle Eugénie. Il est 5h30a.m.
— Je me lève à l’instant. Je fais ma toilette et je vous rejoins à la
salle à manger pour le déjeuner.
— Très bien, nous vous attendons. Mais faites vite, car le service
se termine à 7ha.m.
Le déjeuner fut servi par deux jeunes filles ayant la vingtaine. Au
menu figuraient du gruau, des rôtis et des confitures, ainsi qu’un as-
sortiment de marmelades variées.
— Un bon déjeuner commence bien la journée, lança-t-elle aux
autres convives attablés.
Eugénie aimait bien faire la causette durant le repas comme c’était
l’habitude de le faire à la maison. Elle ne mit pas longtemps à com-
prendre la raison du silence régnant dans la pièce.
Il est strictement défendu de parler durant le repas.
— Excusez-moi, je n’avais pas remarqué, fit-elle en fixant
l’écriteau pour dissimuler son embarras qui se traduisait par une rou-
geur du visage tournant au cramoisi, ce qui fit sourire les autres.
Le repas se poursuivit sans encombre, au grand soulagement
d’Eugénie, bien heureuse de s’être sortie d’embarras avec tant de
facilité.
« J’ignorais avoir tant le sens de l’humour », ricana-t-elle en son for
intérieur.
Eugénie monta à l’étage afin de prendre sa mallette de voyage.

Elle allait franchir le seuil de la porte lorsqu’elle eut l’idée de véri-
fier auprès de la compagnie ferroviaire si le départ était toujours fixé
pour 9ha.m.
15 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Nous venons juste de recevoir une dépêche et après vérifica-
tion auprès des employés sur place, il semble que le rail sera réparé
vers 8ha.m.ce matin. Il y a un autre problème plus important au pont
enjambant la rivière quelques milles plus loin. Cet incident ne nous a
été signalé qu’après vérification complète de la voie ferrée et il semble
évident que la structure du pont se soit affaiblie, après qu’une quanti-
té importante du remblai se soit retrouvée emportée par la crue des
eaux. Un rapport détaillé nous parviendra dans quelques heures, et
nous pourrons alors vous tenir au courant des derniers développe-
ments. Veuillez nous rappeler dans l’après-midi, s’il vous plaît. Les
frais occasionnés vous seront remboursés sur présentation des reçus.
— Je suis désolée, car si je ne me présente pas à temps pour
l’emploi de maître de poste de la ville, je vais sûrement perdre toute
chance d’obtenir cet emploi, et je serai forcée de retourner dans ma
petite ville natale de Telmost.
— Ne vous en faites pas pour cela. Nous disposons d’un appareil
qui peut communiquer avec la gare de Princourt et il nous fera plaisir
de délivrer votre message à qui de droit afin que vous puissiez vous
présenter pour le poste. Ce ne devrait pas être un problème pour
vous car je sais que cette ville est à la recherche d’une personne pou-
vant remplir l’emploi depuis des mois, et personne ne peut prendre
cet emploi qui demande un minimum de scolarité. Au fait, avez-vous
suffisamment de scolarité, car on exige une deuxième année complé-
tée ?
— Oh oui, j’ai terminé avec succès ma septième année forte.
Le chef de gare félicita Eugénie pour ses succès scolaires et
l’assura que le message serait promptement expédié à Princourt le
matin même.
— Vous n’aurez qu’à venir signer l’autorisation de faire parvenir le
message, et vous assurer que toutes les informations sont conformes.
— Je passerai à la gare en fin de matinée, merci.
— De rien, ce serait bien plus à la compagnie de s’excuser pour
tous ces délais. Nous aurons sûrement l’heure juste sur la situation du
pont lors de votre visite, et nous pourrons vous donner tous les dé-
tails à ce moment-là.
— C’est très bien, merci.
16 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
Voici la dépêche. Veuillez la vérifier et nous l’enverrons immédia-
tement après.

Eugénie lut avec intérêt la dépêche :

Ville de Princourt
A/S secrétaire municipal.

À qui de droit :

Comme vous le savez sûrement, le train est dans 1’impossibilité de pour-
suivre son chemin. Nous avons à bord une demoiselle Eugénie qui désire
vous rencontrer aussitôt que possible pour combler le vide laissé par le dé-
part de Mme Hurtebise en Europe, afin de suivre son mari transféré à
l’ambassade de Paris. Mlle Eugénie semble avoir toutes les qualifications,
la scolarité demandée et encore plus.
Elle se fera un plaisir de vous rencontrer dès que le train pourra se rendre
dans votre ville.
Bien à vous.
Jessie, chef de gare de Montréal.

— Ceci me convient parfaitement. Avec ce document, je pourrai
être assurée de pouvoir postuler pour l’emploi.
La note fut envoyée immédiatement.
— C’est déjà terminé ? La science a bien évolué.
— Nous faisons de vrais petits miracles de nos jours. Pour ce qui
est du pont… Excusez-moi, je dois répondre au téléphone. Lucien,
quoi ? Pas une semaine, pouvez-vous faire plus vite, j’ai ici une qua-
rantaine de passagers à destination de Princourt et plus loin, que nous
devons héberger et nourrir, ceci nous coûte très cher.
Impossible, pas avant une semaine. Les remblais doivent être tous refaits et la
base du pont remise sur le socle. Enfin si nous pouvons accélérer, tu peux être sûr
Jessie que nous le ferons.
— Faites de votre mieux comme d’habitude,
Je te tiens au courant.
— Merci et à bientôt.
Salut.
17 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Comme vous l’avez entendu mademoiselle, je crois que vous
devrez prolonger votre séjour à Montréal. J’espère que vous êtes bien
logée et nourrie.
— Oh, oui ! J’ai trouvé un endroit très bien où résider. Cet établis-
sement aide les gens qui n’ont pas d’endroit où aller, ou qui n’ont pas
les ressources pour se louer un logement. Ils peuvent payer le coût de
celui-ci en rendant service à la communauté. Ils louent des chambres
à prix modique, ce qui aide à payer tous les frais qu’occasionne
l’entretien d’un tel établissement. La Charité fraternelle, vous connais-
sez ?
— À cet endroit, vous ne courez aucun risque.
— Oui et à 1 $ par jour, c’est très raisonnable. Je retourne donc à
ma chambre et j’attends votre confirmation du jour et de l’heure du
départ.
— Soyez assurée de notre entière collaboration.

De retour à la Charité fraternelle, Eugénie demande :
— Vous serait-il possible de me louer la chambre pour une pé-
riode d’environ une semaine ? Le train ne pourra poursuivre sa route
avant plusieurs jours. Des travaux majeurs à la voie doivent être faits
et un pont réparé.
— Pour nous, ce sera un grand plaisir de vous intégrer à notre
communauté pour le temps qu’il faudra. Vous pourrez fraterniser
avec les autres membres de notre groupe et vous familiariser avec la
douce vie de communauté. Le règlement interne pour les gens qui
habitent plus de deux jours au sein de notre groupe est affiché à
l’intérieur de la porte de l’armoire.
— Je prendrai note de tout cela lorsque je monterai dans ma
chambre dans quelques minutes. Il ne devrait y avoir aucun pro-
blème.

Elle lut :

Il n’est pas permis d’apporter de la nourriture dans la chambre, ni de con-
sommer de boissons alcoolisées.
Aucune visite autre que les pensionnaires n’est permise après 9h p.m.,
sauf sur autorisation expresse.
18 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
Il est strictement interdit de recevoir une personne de sexe opposé en
d’autres endroits que le parloir ou la salle de réception, ou lorsque des re-
pas sont prévus, autorisés ou organisés par la communauté lors des fêtes
religieuses ou autres.
Les personnes, ne faisant pas partie intégrante de la communauté, qui ré-
sident plus de deux jours et qui sont dans l’impossibilité de défrayer le
prix de la chambre, se devront d’en acquitter les coûts en effectuant des
tâches qui seront attitrées à chacune.
Il est obligatoire d’assister aux offices religieux du dimanche, ainsi que
toutes les fêtes au calendrier religieux.

Pour celles qui le désirent, les repas peuvent être pris à l’extérieur à la
condition de nous en aviser, afin de planifier les quantités requises.
Les sorties sont permises entre 8h a.m. et 8h p.m.
Pour toute autre information au sujet des règlements, ou pour toute autre
permission spéciale, veuillez nous contacter.
Merci.
Le comité de discipline, de bonne conduite et d’éthique.

Eugénie se dit : « Eh bien, si j’en juge par ce que je viens de lire, ce
n’est pas ici que l’on s’amuse le plus. Enfin, il est sûrement plus sûr
de demeurer à l’intérieur de ces murs que dans cette auberge infecte.
Je vais essayer de respecter tous ces règlements, si ce n’est pas pos-
sible de vivre convenablement ici et pouvoir respirer de temps en
temps, il sera toujours temps de me raviser et de trouver un endroit
moins austère. »
Les jours passèrent, et Eugénie trouva 1’adaptation à la vie com-
munautaire beaucoup plus facile et intéressante qu’elle ne l’eut
imaginé au départ. Ce fut un soulagement d’apprendre que le départ
ne serait pas possible avant trois ou quatre semaines, la structure du
pont étant endommagée et de nombreuses pièces devant être chan-
gées.
Tous les soirs, elle se faisait un grand plaisir de participer à la pré-
paration du souper et elle avait une prédisposition naturelle pour
orchestrer tout un menu en moins de temps qu’il ne le faut.
19 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Ce soir, nous ferons un bon potage aux légumes, suivi du bœuf
au chou aromatisé de feuilles de basilic et de quelques autres bonnes
épices. Pour le dessert, pourquoi pas un renversé aux framboises ?
— Et pour terminer ce bon repas, un café noir du Brésil ou un thé
à la menthe que la mère supérieure aime tant. Est-il déjà temps pour
la prière avant l’office religieux ?
— Oui et ne traînons pas à table, sœur Jeannette, sinon on va se
faire regarder en entrant, ou encore se payer la corvée de planchers la
semaine prochaine. Je crois que nous sommes un peu trop gour-
mandes. Nous avons déjà trois jours de corvées de planchers à notre
actif ce mois-ci et ce, après trois jours de retard.
Les retardataires aux prières se voyaient infliger une journée de
planchers ; balayage, lavage et cirage de planchers.
— Vite, nous avons encore quinze minutes avant le début des
prières.
Après consultation du babillard, Eugénie et Jeannette apprirent
avec satisfaction qu’elles n’auraient pas de corvée à faire la journée
suivante, car elles n’avaient aucun retard depuis deux jours.
— On aura donc toute la journée de libre, et aussi la soirée à con-
sacrer à nous amuser.
Deux jours se passèrent. Eugénie sursauta lorsqu’une compagne
lui tendit une dépêche.
Elle l’ouvrit avec empressement, ne sachant quelle nouvelle elle
pouvait bien contenir. Les dépêches servant la plupart du temps à
annoncer un décès ou autre nouvelle désagréable, elle ressentait un
certain pincement au cœur que les autres remarquèrent.
Mais, l’appréhension fut vite dissipée lorsqu’elles virent avec ravis-
sement le visage d’Eugénie se transformer et devenir rayonnant de
bonheur.

Mademoiselle Eugénie, nous avons reçu le message du maître de poste de
la gare de Montréal, et c’est avec le plus grand des plaisirs que nous vous
attendons. Il n’y a qu’une petite ombre au tableau : dû au départ du
maître de poste, il nous faut déménager le bureau de poste. Le bail étant
terminé et à cause des grosses sommes demandées par le propriétaire, un
autre local a été trouvé. Nous vous réservons l’emploi et dès que nous au-
rons terminé la mise en place, vous pourrez alors entrer en fonctions. De
20 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
toute évidence, ceci se situera dans environ trois mois. Nous communique-
rons avec vous quelques semaines auparavant.
Vous pouvez trouver à vous loger dans la région, et nous pourrons défrayer
une partie de ces coûts due aux inconvénients causés par ce laps de temps
où vous ne toucherez pas de gages.
Veuillez s’il vous plaît nous confirmer le tout pour que nous puissions être
sûrs de votre présence au bureau de poste de notre ville.
À bientôt, je l’espère.
Pierre Fredette, secrétaire trésorier, ville de Princourt.

Eugénie retourna sa réponse dès le lendemain, confirmant son ac-
ceptation.
Elle en profita pour signaler à Monsieur Fredette qu’elle avait un
excellent endroit pour résider en attendant de se rendre à Princourt.
Ceci l’arrangeait, car elle commençait à trouver la vie en communauté
fort agréable.

Durant la semaine qui suivit, elle eut tout à loisir de se promener
et en profita pour se familiariser avec le marché situé à quelques rues
de là, et confectionner des repas plus succulents les uns que les
autres.
Eugénie fut demandée au bureau de la principale un lundi matin et
lui dit :
— Vous êtes parmi nous depuis plus d’un mois déjà et j’aimerais
connaître vos intentions. Avant tout, il est primordial de savoir si
vous êtes bien parmi nous et si vous comptez rester encore long-
temps parmi vos consœurs.
Si la vie de communauté vous plaît, envisagez-vous un engage-
ment par voie de conséquence pour une période indéterminée ou
encore pour toute votre vie ? Nous devons être à l’écoute des attentes
de notre communauté, afin de ne priver aucune autre personne qui
voudrait se joindre à nous. Je vous demanderais de bien vouloir con-
sidérer toutes les possibilités qui s’offrent à vous, de prier pour
pouvoir choisir à bon escient la meilleure voie d’épanouissement
personnel, et mieux l’utiliser dans la société pour l’amour de notre
Créateur. S’il vous était possible de nous communiquer votre réponse
au plus tard le mois prochain, cela nous conviendrait parfaitement.
21 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Très bien, Mère supérieure. Je vais me recueillir le temps né-
cessaire pour prendre une décision éclairée, mais le poste que j’ai
accepté ne sera pas disponible avant trois mois. Puis-je vous confir-
mer tout ceci dans trois mois ?
— C’est accordé.

La semaine suivante, Eugénie eut la très agréable tâche de formu-
ler le menu pour toute la semaine, car sa notoriété de cuisinière hors
pair et de chef de cuisine étant à son plus haut niveau au sein de la
communauté, personne ne s’objecta à ce qu’elle établisse la marche à
suivre des repas. Elles savaient très bien qu’elles ne pouvaient se
tromper sur le savoir-faire d’Eugénie.
Elle se rendit tôt au marché et tout en arpentant les présentoirs,
elle remarqua un étalage avec une présentation des plus attirante.
Elle ne put s’empêcher d’en faire l’éloge à son auteur qui se tenait
fièrement à l’arrière de son étalage.
— L’harmonie des couleurs nous donne envie de prendre tous
vos produits. C’est un art que de présenter les choses qui attirent le
regard. Vous avez sûrement une âme poétique.
— Je trouve cela très gênant, madame. Je dois vous dire que vous
êtes la première cliente à me dire d’aussi jolies choses. Les autres se
contentent de me dire que j’ai de beaux légumes. Vous reviendrez
souvent, j’espère. Je mets tant d’énergie pour qu’ils plaisent, il fait
chaud au cœur de se faire féliciter : c’est ma récompense.
— Êtes-vous ici tous les jours ?
— Oui, madame. Dès 6h a.m.
— À demain.
À voir le regard de Jean, s’il eût vendu des pommes, il serait tout
simplement tombé dedans.
Eugénie jeta un petit regard inquisiteur par-dessus son épaule et
fut à peine surprise de voir que Jean la suivait des yeux, oubliant une
autre cliente qui, pour la troisième fois consécutive, lui réclamait le
prix des carottes en paquet.
— Pardon, Madame. Vous dites, les choux ?
— Si vous ne cessez pas, jeune homme, de regarder ainsi les jolies
dames, vous ne ferez sûrement pas fortune. Vous voyez bien que je
tiens un paquet de carottes combien ?
22 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— 0,25$, ça vous va ?
— Voici votre argent, et je reviendrai demain. Peut-être serez-
vous revenu sur terre ?
Dans sa tête, chevauchèrent des idées mêlées : « Change-toi donc
en statue de sel, vieille chipie, vieux vautour jaloux, car tu as perdu tes
plumes. Elle va revenir j’en suis sûr, lui disait son cœur ».
— C’est ça Madame, à demain.
Mais, il constata avec stupeur qu’il avait 0,25$ dans la main gauche
et que la dame en question avait disparu depuis un bon bout de
temps.
« Revenons à la réalité sinon tu perdras de bons clients », se dit-il.
— De bons et beaux légumes à petits prix, approchez mesdames
et messieurs : venez voir comme ils sont beaux, mes légumes.

Le lendemain, c’est avec entrain que Jean conduisit son cheval et
sa charrette remplie de bons légumes à la place qu’il avait réservée
pour la saison de production des légumes locaux. Il étala ses légumes
avec encore plus d’attention, sachant que sa cliente la plus importante
viendrait dans quelques heures, et que son étalage se devait d’être
impeccable.
« Peut-être que cette fois-ci, elle me parlera plus longuement et
pourrais-je en savoir un peu plus sur elle ? », se dit-il.
La voilà qui arrive et dit :
— Donnez-moi deux paquets de carottes, un céleri, des oignons
et une salade. Veuillez ajouter un poivron, non deux s’il vous plaît, du
cresson, du beau persil et une gousse d’ail. Combien vous dois-je ?
— 1,30 $, je vous prie. Vous avez besoin de beaucoup de légumes
tous les jours et si vous avez à transporter tout ceci très loin, c’est une
lourde charge. Je peux vous aider si vous le désirez. Je termine ma
matinée dans une demi-heure, et je me ferais un plaisir de vous rac-
compagner afin de porter vos paquets.
— Merci, mais je n’ai que quelques rues à marcher. La résidence
est très proche.
— La résidence des sœurs de la Charité fraternelle ?
— Oui, exactement.
— Je connais très bien, car je fournissais directement cette institu-
tion avant que la cuisinière ne s’éprise d’un jeune homme et ne le
23 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
suive. Après cet épisode, je ne fus plus autorisé à me rendre directe-
ment à la résidence et il semble bien que ce soit toujours ainsi à
l’avenir.
— Nous pourrons peut-être arriver à un compromis, soit que je
vienne tous les jours ici acheter les produits et vous pourrez venir
nous les livrer à la porte de la résidence tous les jours. Croyez-vous
que ceci pourrait être un bon compromis ?
« Tous les compromis sont acceptés à l’avance, se dit Jean inté-
rieurement, surtout si cela me permet de la voir plus souvent. »

Le lendemain, Eugénie prépara une liste exhaustive de tous les
condiments, fruits et légumes qui pouvaient manquer dans le garde-
manger, afin de pouvoir s’assurer une présence la plus longue pos-
sible au kiosque à légumes. Elle fut surprise de se voir ainsi attirée,
elle qui n’avait jamais trop porté attention à la gente masculine aupa-
ravant et qui, de surcroît, était en prise de décision face à la tournure
de son existence au sein de la communauté.
« Voyons Eugénie, ressaisis-toi au plus tôt. Tu ne sais vraiment
pas où tu te diriges. Tu es en train de mêler tes pensées et tes senti-
ments et après tout, ce ne peut être que néfaste. Va donc chercher
tous les légumes que tu as besoin, et arrête de te faire des illusions.
C’est le manque d’attention qui te pousse à te rapprocher ainsi, tu ne
peux pas être attirée par cet homme. C’est insensé… »
Plus cette voix se faisait entendre, plus son cœur chavirait à la
seule pensée de revoir ces yeux jade qui lisaient au plus profond de
son âme.
— Je veux trois livres de persil, deux tomates et une livre
d’oignons.
— Vous me semblez un petit peu égarée, chère mademoiselle.
Pardon, Madame, de mes familiarités, je ne voulais pas… Enfin, que
puis-je vous servir ?
Elle réalisa sa bévue, et se rendit compte que tout ce cafouillage
traduisait son inconfort et sa gêne d’étaler ses vrais sentiments ainsi.
Elle inspira profondément, et finit par décrire précisément sans
rougir ce dont elle avait besoin.
— Excusez-moi, je me trouvais dans la lune, pour ainsi dire.
Donnez-moi trois paquets de persil, quelques branches de votre mer-
24 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
veilleux basilic pour agrémenter les sauces, trois livres d’oignons,
quelques belles tomates juteuses, des carottes… Tiens, le gros paquet
là-bas me semble convenir. Une poche de patates, six grands con-
combres, et vous avez des framboises ? J’en prendrai un panier.
— Vous allez bien passer une semaine sans revenir avec une telle
commande ?
— Vous verrez, avec le groupe de personnes que nous avons, ceci
ne va pas durer une éternité, dit-elle afin d’éteindre les craintes qui
semblaient vouloir prendre place dans l’esprit de Jean.
— Je vous porte toutes ces choses cet après-midi vers 3h p.m. ça
ira ?
— Parfait, nous ne commençons jamais à préparer les repas avant
5h p.m. Nous aurons suffisamment de temps si nous disposons de
nos denrées à cette heure.
— Voulez-vous vérifier si tout le matériel y est, et si tout est à
votre goût ?
— Je me fie parfaitement à vous. Vous pouvez passer à l’intérieur
et nous vous paierons ce que nous vous devons. Combien vous de-
vons-nous ?
— 8,13$. Merci beaucoup de votre encouragement. Je pourrais
aussi bien passer chaque jour ici avec mon matériel et il vous serait
plus facile de choisir en priorité

— Pas nécessaire. Évitez les dérangements inutiles. Vous pourriez
perdre votre place au marché, lança-t-elle sans même penser ni con-
trôler ses paroles.
« Pourquoi, pourquoi n’ai-je donc pas accepté cette invitation ?
Espèce d’écervelée, je n’irai plus à ce marché. Il n’y a pas d’autres
marchés à des milles à la ronde. Enfin rien ne m’oblige à aller à ce
kiosque. Je peux très bien aller vers d’autres fournisseurs, ce n’est pas
la fin du monde. »
— Que puis-je vous servir ce matin ?
— La grosse provision d’hier est suffisante, mais je tenais à vous
dire bonjour en passant.
— Je suis honoré de votre gentillesse. Puis-je vous offrir un fruit
ou une poignée de framboises ? Prenez donc ce qui vous plaira.
— Une belle pomme me ferait plaisir, merci.
25 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Puis-je vous poser une question indiscrète, mademoiselle ?
— Vous pouvez m’appeler Eugénie, on se connaît assez bien pour
cela maintenant.
— Je m’excuse, mais je vais en rester à mademoiselle sans vous
offenser, car ma mère m’a toujours dit de n’employer les familiarités
qu’après l’union.
— Comme vous le voudrez. Quelle était votre question ?
— Avez-vous, je ne veux pas être indiscret, enfin, vos vœux per-
pétuels sont-ils prononcés ?
— Je crois que nous devrions avoir une conversation. J’ai remar-
qué depuis quelque temps que vous semblez vous intéresser à moi, et
je vous dois toute la vérité. Premièrement, il est vrai que j’habite à la
résidence depuis plus d’un mois. Il est aussi vrai que l’on m’a appro-
chée pour faire partie de cette institution d’une façon permanente et
si je devais m’engager en ce sens, je devrai formuler des vœux perpé-
tuels, ce qui n’est pas fait.
— Je suis convaincu que vous saurez y réfléchir sérieusement.
— La décision que je dois prendre est très importante. Je dois
communiquer à la congrégation si je reste ou non, et confirmer mon
statut en prononçant mes vœux perpétuels d’ici deux mois. Je ne suis
pas du tout fixée sur ce point car auparavant, il est fort possible que je
doive, à brève échéance, prendre le train pour me rendre à Princourt
afin d’entrer en fonctions à titre de maître de poste de cette ville. On
m’a offert l’emploi et il ne reste que quelque temps avant l’ouverture
du nouvel emplacement. À partir du moment où tout sera sur pied, je
prendrai une décision définitive : soit rester, ou partir pour Princourt.
Pour toutes ces raisons, je trouve important que vous soyez informé
des voies qui s’offrent à moi et que vous ne vous fassiez aucune illu-
sion, ni fausses joies. En attendant que tout soit réglé et que mon
statut soit confirmé, je vous saurais gré de garder ces informations
confidentielles.
— Vous pouvez en être persuadée, mademoiselle Eugénie. Je sais
garder les informations que l’on me transmet sous le couvert de con-
fidences absolument secrètes. Si vous êtes ici pour encore quelque
temps, accepteriez-vous que nous puissions nous voir de temps en
temps, histoire de bavarder et de nous connaître, si vous n’y voyez
26 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
pas d’objections. Cela me ferait grandement plaisir, car j’apprécie
beaucoup les moments passés en votre compagnie.
— Ceci est réciproque M. Jean, mais il va de soi que notre relation
ne devra être qu’amicale. À cause de mes engagements et de mon
travail qui vient, il est préférable d’en rester à une relation amicale.
— Prendriez-vous un café ? Je quitte à l’instant le marché et j’ai
tout le temps. Nous en profiterons alors pour causer en chemin et
mieux nous connaître.
Ils prirent la ruelle qui mène à la rue principale. De là, ils descendi-
rent jusque devant un bistro. Ils y entrèrent et discutèrent pendant
des heures.
— Je vais vous reconduire. Il est 4 h p.m. et si vous voulez être là
pour la préparation du souper, nous devons nous presser.
Traversant le parc, ils s’arrêtèrent au milieu de celui-ci pour admi-
rer une mare où des canetons y nageaient. Jean se sentit tout à coup
épris d’une folle envie d’en faire le tour à pied, et il en informe Eugé-
nie qui trouva l’idée fort amusante.
Il lui tendit la main, dans laquelle elle y déposa la sienne et tout en
lui caressant la paume, ils s’engagèrent sur le sentier contournant ce
petit endroit.
Le cœur de Jean battait si fort qu’il eut l’impression que sa com-
pagne de route pouvait certainement l’entendre. Tout en se
promenant, ils se rapprochèrent au point de se côtoyer. Ne disant
mot, tous les deux savaient en leur for intérieur ce que leur cœur leur
dictait.
Sans que personne ne sache pourquoi, ils s’arrêtèrent au pied d’un
grand chêne, se regardèrent et tels des aimants, leurs lèvres se posè-
rent doucement les unes contre les autres et se soudèrent en un baiser
foudroyant, les yeux clos.
Les mains de Jean entouraient et encerclaient les frêles épaules
d’Eugénie qui tenta de se dégager en suppliant celui-ci de la laisser, et
que tout ceci ne pouvait mener nulle part. Mais plus elle essayait de se
persuader qu’il fallait arrêter cette pulsion qu’elle n’avait jamais res-
sentie en elle avant ce moment, plus elle bouillait d’envie. Elle fut
surprise de ses émotions, enlaçant ce virulent gaillard et l’entraînant
avec elle dans un endroit à l’abri des regards.
27 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
C’est avec stupéfaction qu’elle vit Jean à demi dévêtu et haletant.
À cet instant précis, elle comprit l’expression apprise toute jeune :
« Ne laisse jamais le fruit de la passion s’assouvir, sinon tu ne pourras
jamais connaître les joies du don de soi à ton époux à travers les liens
sacrés du mariage ».
Mais il était trop tard, et les yeux mêlés de tendresse, de joie et de
honte, elle se rhabilla. Elle sourit tendrement à son compagnon
d’aventure et lui signifia qu’il devait prendre congé et qu’ils ne de-
vaient plus se revoir afin d’éviter la répétition de tels événements.
En arrivant à la résidence, elle constata que les heures avaient
tourné, il était déjà 8h p.m. En entrant au réfectoire, elle croisa deux
résidentes ici depuis plusieurs années qui lui infligèrent un regard qui
en disait long sur ce qu’elles pensaient intérieurement.
Le souper était roussi, malgré le fait que personne ne savait exac-
tement ce que nous aurions dû manger, si ce n’était la principale
intéressée qui a mis des heures à faire les provisions, lancèrent-elles
en ricanant, ce qui fit rougir Eugénie qui comprit vite le sens de leurs
paroles.
Elle monta directement dans sa chambre et elle était certaine de se
faire convoquer au bureau de la directrice le lendemain. Tel ne fut pas
le cas, et personne ne fit d’autres remarques du genre de celles de la
veille. Peut-être étaient-elles un peu au courant de ce qui s’était passé
ou au fond d’elles-mêmes, étaient-elles un peu heureuses que l’une
d’entre elles connut enfin les joies de se retrouver entre les bras cares-
sants d’un être qui saura lui donner un peu de bonheur, si éphémère
puissent être ces moments.

Durant les jours qui suivirent, Eugénie ne retourna pas faire le
marché, invoquant tantôt un affreux mal de tête ou toute autre raison
pouvant l’empêcher de se rendre au marché.
Ella demanda à son aide cuisinière Aurélienne de s’occuper de
cette tâche et lui indiqua même les endroits où elle faisait habituelle-
ment les provisions, en omettant virtuellement de lui mentionner
l’étalage de Jean.
Mais, celui-ci remarqua la présence de cette dame et il s’organisa
pour attirer l’attention de celle-ci lorsqu’elle passa devant lui.
28 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Bonjour Madame, puis-je vous être de quelconque utilité pour
vos légumes journaliers ? Je peux vous offrir des quantités de provi-
sions, assez pour nourrir toute une armée.
— Je vous remercie, mais nous ne sommes que trente à la rési-
dence et je n’ai pas votre référence pour me procurer ce dont j’ai
besoin.
— Ce n’est pas nécessaire d’acheter de grosses quantités. Je me fe-
rai même un plaisir d’aller vous les livrer, comme à l’habitude.
Elle était confuse, embarrassée, car elle avait compris pourquoi cet
étalage ne figurait pas dans sa liste. Constatant la qualité des produits,
elle se hasarda.
— Pourquoi ne venez-vous donc plus, y a-t-il une raison ? Il doit
bien y en avoir une. Ceci me semble bien étrange.
Voulant se sortir de ce guêpier, Jean lui dit tout simplement que
trois jours auparavant, il avait livré toute une cargaison de sacs de
carottes dont un ne contenait que des rebuts, et c’était effectivement
à la résidence qu’il était allé les livrer.
— Ne vous en faites pas trop. Je crois bien que notre chef de cui-
sine, mademoiselle Eugénie, saura comprendre et vous pardonner
votre erreur. Elle me pardonnera aussi de ne pas l’avoir trop écoutée
et de refaire mes provisions auprès de vous.
En revenant, la cuisinière prépara une raison justifiant ses achats à
l’étalage de Jean.

— Eugénie, je me suis arrêté auprès de notre fournisseur. Il m’a
raconté toute l’histoire sur le sac de carottes avariées et constatant la
valeur de ses produits, je me suis dit que nous pouvions sûrement lui
faire encore confiance.
— Je crois que vous avez certainement raison. Il serait un peu in-
grat de notre part de cesser toute activité auprès de Monsieur Jean. Je
ne sais pas pourquoi j’ai été aussi sévère envers lui, je suis un tantinet
vertueuse, et je devrais me corriger de ce vilain défaut, car ceci me
porte à demander constamment des autres ce que je m’exige de moi-
même, la perfection. Je ne sais pourquoi je vous fais toutes ces confi-
dences. C’est sûrement que je vous fais assez confiance pour vous
raconter ces balivernes sur moi.
29 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Croyez-moi, Eugénie, que je suis très touchée par cette con-
fiance et je ne trahirai jamais ce que vous pourriez me confier sous le
secret de la confiance mutuelle. Si vous le désirez, nous pourrions être
confidentes l’une et l’autre. Vous rayonnez l’honnêteté et sans vouloir
déprécier nos consœurs, lorsqu’on leur confie quelque chose que l’on
veut que tout le monde sache, on n’a qu’à leur dire de garder ceci
confidentiel et le tour est joué. Vous n’avez pas à le répéter à per-
sonne et vous savez que tout le monde le sait. Dieu me pardonne.
— Je suis bien contente de savoir ceci, car j’aurais pu tomber sur
une autre personne qui ne gardait rien. Pourriez-vous vous occuper
de faire les provisions à ma place, car je constate que je n’ai pas tou-
jours le temps de bien regarder la marchandise qui nous est offerte
surtout si celle-ci est à l’intérieur de sacs fermés, comme ce fut le cas
pour les carottes.
— Avec le plus grand des plaisirs, madame Eugénie. Je me lèverai
tous les matins et je me rendrai au marché afin de remplir la liste que
vous voudrez bien me donner, car je ne suis pas très au courant de
toute la marchandise nécessaire pour une journée.
— Je vous donnerai celle-ci chaque soir. Comme cela, vous pour-
rez faire les provisions très tôt le matin et bénéficier des fruits et
légumes les plus frais avant que le soleil ne les touche. Ce sera parfait
et vous pourrez ainsi vous familiariser facilement avec tous les
rouages de la cuisine.
« Pardonnez-moi, Seigneur, pour ces affreux mensonges, se dit
Eugénie à elle-même, mais je ne peux tout de même pas raconter
toute cette triste aventure avec Jean à ma consœur. Elle ne saurait
comprendre. Enfin, si je décide de rester ici d’une façon définitive, je
lui raconterai toute cette histoire. En attendant, ceci va me permettre
de m’éloigner de Jean… Tiens, je l’appelle par son prénom mainte-
nant. Je suis toute mêlée : Seigneur, délivre-moi. »
— Pour le paiement de la facture, Monsieur Jean tient à ce que ce
soit vous personnellement qui lui payiez la commande de ce matin,
car il insiste pour vous rencontrer afin de s’excuser des inconvénients
causés à la résidence par son geste involontaire.
— Je descends. Dites à Monsieur Jean que je le verrai dans
quelques instants.
— Bien, mademoiselle Eugénie. Je le fais patienter.
30 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
« Que puis-je lui dire ? Enfin, on en aura fini de cette histoire. »

Eugénie rejoignit Jean à l’entrée de la résidence.
— Bonjour, Eugénie, enfin je veux dire mademoiselle Eugénie, je
ne sais plus où j’en suis.
— Oubliez tout ceci, Jean, et le plus rapidement possible, vaquez
à vos occupations et ne pensons plus à notre sottise de l’autre jour.
Ceci vaut mieux pour vous et pour moi. D’autant plus que je suis
presque incluse de façon définitive, si je prononce mes vœux.
— Vous avez tout le loisir de penser à cela, Eugénie. Pour ma
part, je suis prêt à vous attendre tout le temps que vous voudrez, car
je dois vous l’avouer, je ne pense qu’à vous et je veux vous épouser.
Si vous le voulez, partons, laissons tout, sauvons-nous au bout du
monde.
— Soyez gentil, Jean, prenez votre argent et ne nous revoyons
plus, car je vous dois la vérité : je ne vous aime pas assez pour pour-
suivre une relation qui ne saurait que nous faire souffrir tous les deux,
et qui nous mènera nulle part. D’ailleurs, si je suis venue ici, ce n’est
que par pur hasard. Si le train avait accompli son voyage, nous ne
nous serions jamais rencontrés et à quoi bon… Prenez vos neuf dol-
lars. Tiens en voilà 10, gardez le tout et adieu.
Avec regret, elle quitta Jean et fuyant son regard empli de larmes,
elle courut à la chapelle où elle tenta de remettre de l’ordre dans ses
pensées tant bien que mal.
« Seigneur, faites que tout cela ne soit qu’un mauvais rêve et que
dès l’aube demain, je m’éveille pleine de vitalité. »
On se renseigna sur l’état d’Eugénie :
— Eugénie, allez-vous bien ? C’est la troisième fois cet avant-midi
que je vous vois vous rendre à la salle de toilette. Vous n’êtes pas
souffrante, je l’espère.
— Non, peut-être un peu de surmenage. Ces temps-ci, les jour-
nées sont trop courtes pour tout faire. Le nombre de résidentes a
presque doublé depuis un mois et je n’y arrive plus, même avec mon
assistante.

— Ce sera avec un grand plaisir que nous vous fournirons une
aide supplémentaire, si vous en ressentez le besoin.
31 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Merci, je vous le ferai savoir en temps et lieu.
— C’est tout à fait normal. Lorsqu’on a une personne aussi omni-
présente que vous, on veut la garder.
— Arrêtez, vous me faites rougir. Je serais cramoisie d’orgueil que
je n’en serais pas surprise.
— Alors, soyez humble dans votre comportement, et acceptez ce
compliment comme vous étant dû pour votre dévouement.
— Bien.

À la suite de cet échange, on lui envoya une aide.
— Bonjour chère consœur, je vous assignerai la préparation des
légumes ainsi que des soupes pour débuter. Mademoiselle Aurélienne,
qui est ici depuis un certain temps, préparera les desserts ; quant à
moi, je me réserve les plats principaux et la supervision de tant de
travail. Pourriez-vous accompagner Aurélienne au marché demain
matin ? Ceci vous permettra de vérifier la fraîcheur des légumes. Pour
vos soupes, vous pourrez ainsi choisir une variété de légumes vous
permettant de varier les soupes le plus souvent possible, ce qui est
très apprécié des convives.
— Je me ferai un grand plaisir d’accompagner Aurélienne demain,
et j’espère être à la hauteur de la confiance que vous placez en moi,
mademoiselle Eugénie.
— Bonsoir, et on se revoit demain.
— À quelle heure dois-je me lever, et où me rendre pour vous
rencontrer, Aurélienne ? J’espère que ceci ne vous gêne pas que je
vous appelle simplement par votre prénom. Je fus ainsi habituée dans
ma famille d’accueil.
— Bien au contraire, quel est votre nom ?
— Alicette.
— Quel joli prénom ! Alors bonne nuit Alicette, on se rencontre
demain matin vers 7 h 30 a.m. à l’entrée principale. Bonne nuit et à
demain.
— Bonne nuit à vous aussi Aurélienne et à demain.

Le lendemain matin, elles se rendirent au marché pour effectuer
leurs courses.
— Bonjour Aurélienne.
32 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Bonjour Monsieur Jean. Je vous présente Alicette qui est char-
gée des légumes ainsi que de la préparation des soupes. Elle choisira
les légumes nécessaires à ses tâches.
— Je lui montrerai tous les légumes qu’elle pourra me demander
et elle pourra ainsi choisir les plus beaux qui sauront satisfaire votre
directrice de cuisine qui sait reconnaître la qualité dans tout ce qu’elle
emploie et goûte. Au fait, comment se porte-t-elle ? Il y a longtemps
que nous avons eu le plaisir de la saluer.
— Mademoiselle Eugénie a quelques problèmes de santé. Elle est
régulièrement absente de la cuisine, car elle éprouve des petits pro-
blèmes de foie provoquant des nausées.
— J’espère qu’elle reviendra très vite à la santé, car vous en avez
grandement besoin pour gérer une telle organisation.
— Nous le souhaitons sincèrement nous aussi. Elle sait diriger
avec entrain une cuisine.
Eugénie semblait ne plus pouvoir agir convenablement dans ses
tâches.

Elle décida donc d’aller voir le docteur Phirmain afin d’en avoir le
cœur net et savoir exactement de quel problème elle pouvait bien
souffrir, elle qui n’était jamais malade.
— Veuillez vous asseoir, mademoiselle, nous allons vérifier votre
pression. Les yeux semblent clairs… Souffrez-vous de constipation ?
— Non, jamais.
— Je ne vois pas quel est votre problème. Votre régularité mens-
truelle, ça va ?
— Je dois vous avouer docteur que ce mois-ci, je n’ai eu aucun
symptôme et ceci m’inquiète un peu.
— Nous allons nous assurer que tout est normal de ce côté-là.
Auriez-vous 1’obligeance en passant demain de me laisser un échan-
tillon de vos urines du matin. Peut-être y a-t-il un petit microbe qui
vous gêne… Nous regarderons tout ceci de plus près et nous avise-
rons.

Une fois les urines analysées, le docteur convoqua Eugénie.
— Veuillez vous asseoir, Eugénie, je crois que nous devons avoir
une conversation.
33 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Merci, docteur. Vous m’inquiétez un peu, est-ce grave ?
— Tout dépend de la façon dont on peut interpréter le fait de de-
venir maman.
Eugénie éclata de rire.
— Ne me faites pas marcher, docteur. Vous voulez me jouer un
tour, n’est-ce pas ? Comment cela serait-il possible ? Voyons donc,
ceci ne peut être qu’une grossière erreur.
— Eugénie, j’ai fait moi-même les analyses par trois fois, et je
peux vous garantir que vous êtes effectivement porteuse d’un em-
bryon. Vous allez avoir un enfant, il vous reste à faire savoir au
garçon la situation dans laquelle il vous a mise, ou garder le silence.
— Comment cela se peut-il ? Je n’ai jamais eu de fréquentations
intimes autres qu’avec… Oh non ! Est-ce possible ? Une seule fois, ce
fut trop beau. Il fallait dire non : mais, il est trop tard maintenant.
Que faire ?

Le soir, dans la pénombre, Eugénie se saisit de papier et d’une
plume qu’elle laissa couler au fil de ses pensées, ne sachant qu’à
l’instant même, elle était en train de changer sa destinée.
Était-il temps de vérifier si elle pouvait entrer en fonction, car
maintenant, le temps pressait. Il devenait très évident qu’elle ne pou-
vait rester à la résidence plus longtemps. Tout le monde verrait très
clairement qu’elle engraissait à vue d’œil et la vérité ne saurait
qu’éclater au grand jour dans la communauté.
34


Chapitre 3



Elle écrivit :

Monsieur Pierre Fredette
Trésorier,
Ville de Princourt.

Je m’excuse de communiquer avec vous avant de recevoir de vos nouvelles
concernant l’aménagement de l’espace réservé au bureau de poste. Trois
mois se sont écoulés depuis mon arrivée, et je me dois de prendre une déci-
sion quant à mon avenir au sein de la communauté de la Charité
fraternelle. En effet comme vous le savez sûrement, les personnes désireuses
de rester à la communauté plus de trois mois se doivent de prononcer des
vœux perpétuels. Et on me presse de prendre cette décision.

Comme vous le remarquerez sûrement lors de notre rencontre, il serait de
bon aloi de vous prévenir tout de suite. Lorsque mon mari décéda, je déci-
dai de partir de Telmost afin de me refaire une nouvelle vie, c’est alors que
je vis votre petite annonce.

Je ne savais pas à ce moment que je portais un enfant.
— Ce n’est que lors d’une visite chez le médecin, remarquant des pro-
blèmes de santé, qu’il m’indiqua alors que je ne souffrais pas de problème
spécifique de santé, et que ma condition ne représentait aucun problème.
J’attends un heureux événement pour dans environ sept mois et si je pou-
vais être en place avant, ceci me faciliterait bien la tâche.

Il est bien évident que je ne saurais entrer définitivement au sein de la
communauté avec un enfant, bien que cela ne représente pas de problème
spécifique, n’étant pas une communauté religieuse proprement dite. Mais,
35 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
il serait mieux pour un enfant de ne pas être élevé sans compagnons et
compagnes de son âge.

Pour toutes ces raisons je vous saurais gré de bien vouloir me prévenir le
plus tôt possible de la possibilité de me rendre à Princourt et de me fixer
dans votre municipalité.

J’espère recevoir de vos nouvelles le plus tôt possible.

Je demeure respectueusement vôtre,

Eugénie Latourelle.

Après deux semaines qui lui parurent interminables, une lettre lui
parvint du secrétaire de Princourt.

Je suis très heureux de vous annoncer que les travaux sont presque termi-
nés. Il ne reste que la peinture et quelques petits travaux à exécuter avant
que l’on puisse aménager les meubles, et enfin inaugurer le nouveau bureau
de poste.

Quant au lieu de résidence, si vous le désirez, nous disposons d’un deu-
xième étage libre et vous pourrez y loger, le temps que vous receviez votre
premier salaire, et que vous ne soyez définitivement installée dans les lo-
caux du bureau de poste.
Veuillez vous considérer comme notre invitée personnelle, et ensuite nous
verrons le loyer à défrayer.

Il va s’en dire que ma femme considère avec beaucoup d’empressement votre
venue, et vu que nous n’avons plus de jeunes enfants à la maison, cela lui
fera un extrême plaisir de vous accommoder en gardant le ou la nouvelle
venu(e).
Elle me prie instamment de vous le dire, et soyez assurée que vous êtes la
bienvenue chez nous,

À très bientôt.
Pierre Fredette, secrétaire trésorier de la ville de Princourt.
36 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES

« Maintenant, il ne faut pas que je fasse d’erreur. Tout s’est bien
passé jusqu’à présent, il ne tient qu’à moi que cela continue.
C’est au tour de la directrice. Je me dois de lui expliquer mon dé-
part imminent sans pour cela traumatiser qui que ce soit et ne pas
bouleverser l’organisation de la cuisine. Ils devront sans doute nom-
mer quelqu’un pour me remplacer. Je vais suggérer le nom
d’Aurélienne comme chef et celui d’Alicette comme assistante-chef
cuisinière.
Je ne vois aucun problème à faire accepter tout ceci à la directrice,
car elle a pleinement confiance en moi. Malgré le fait qu’elle ne saurait
tarder à changer d’avis, si elle savait que je lui ai caché toute cette
histoire avec Jean. Toute vérité n’est pas bonne à dire. »

Dans une longue lettre, Eugénie expliqua en long et en large les
détails de son arrivée à Montréal en direction de Princourt afin de fuir
son village, la mort de son présumé mari. Un mensonge de plus pour
se couvrir, enfin se garder une porte de sortie si elle devait revenir à
Montréal pour une raison ou une autre.
Ceci fait, elle écrivit un mot d’adieu à Jean afin de clore le plus ra-
pidement possible cet épisode douloureux de sa vie.

Je quitte définitivement la résidence lundi prochain pour me rendre à Prin-
court, afin de prendre la direction de la poste de cette ville. Je quitte
Montréal, un peu à regret car je commençais à trouver la vie de ville fort
plaisante. Ma remplaçante sera en service très bientôt s’il n’en tient qu’à
moi. Si mes recommandations sont suivies, vous aurez à contracter avec
mademoiselle Aurélienne pour le paiement des achats faits pour la rési-
dence et mademoisel1e Alicette pourrait très bien se charger, comme c’est
son habitude depuis déjà presque un mois, de compléter la commande que
vous pourrez livrer un peu plus tard dans la matinée.
Je fus sincèrement heureuse de remplir mes fonctions et je vous remercie de
vos bons offices. Il est un peu regrettable que nous ayons dû nous séparer
de façon impromptue. Enfin, nous ne sommes pas responsables des mau-
vais tours que peut nous jouer la vie.
37 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
Je tiens à vous souhaiter des récoltes les plus fructueuses dans l’avenir et
ainsi, je puis être assurée que les pensionnaires sauront jouir des meilleurs
repas possibles.
Adieu, et merci.
Amicalement, Eugénie.

« Je ne sais pourquoi j’écris à Jean, j’espère qu’Alicette lui remettra
cette note de façon confidentielle. Je le lui rappellerai avant de lui
transmettre mon papier. »
— Je me ferai un devoir de remettre cette lettre à Monsieur Jean.
Puis-je savoir si ceci n’est pas indiscret, pourquoi vous ne la lui don-
nez pas personnellement ?
— Dans cette lettre, il est question de mes remplaçantes et il va
sans dire que ceci se doit d’être fait de façon conforme. Inutile de
vous dire que votre nom ainsi que celui d’Aurélienne y apparaissent.
C’est pourquoi, avant que la nouvelle ne soit officielle auprès de vos
consœurs, je tiens à garder le tout le plus secret possible. Je suis per-
suadée que je puis vous faire entièrement confiance.
— Je ne saurais dire à qui que ce soit que vous m’avez donné une
lettre. Soyez-en assurée.
— J’apprécie grandement votre compréhension.
— Quand partez-vous, Eugénie ?
— Lundi prochain, si tout est réglé.
— Vous nous manquerez grandement. Votre bonne entente et
toutes vos capacités sont reconnues même en dehors de cette maison.
— Que voulez-vous, je crois que ma place est ailleurs… On ne
sait jamais, peut-être changerais-je d’avis après avoir expérimenté la
vie de responsable d’une maison de la poste royale. L’avenir nous le
dira et si je vois que ceci n’est pas ma place, alors je reviendrai vers
cette demeure qui m’a si bien accueillie auparavant.
— Bonne chance dans votre entreprise.
— Merci à vous deux et je vous souhaite la meilleure des chances,
vous le méritez bien.

« J’espère n’avoir rien oublié », se répéta-t-elle avant de monter
dans le tramway vers la gare. Je crois bien que j’ai tout.

38 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
Après avoir salué tout le monde, Eugénie s’engouffra dans le wa-
gon de tramway. Même si la gare fut proche, elle était trop chargée de
bagages pour faire le chemin à pied.
— Gare de Montréal ! s’écria le chauffeur.
— Puis-je avoir un billet pour Princourt, s’il vous plaît ? C’est
combien ?
— Cela dépend, madame. Voulez-vous un billet aller-retour ? En
première classe ou en classe ordinaire ? Ce sera selon vos désirs.
— C’est compliqué ! Quelle différence y a-t-il entre la première et
la classe ordinaire ? Combien de temps le billet reste valide ?
— Pour commencer, il faut vous dire que tout billet doit être utili-
sé durant l’année suivant son acquisition. Après cela, il n’est plus
valide. Le prix de la seconde classe est de 8,00 $ aller-retour et si vous
ne prenez qu’un billet aller, le tarif est de 5,00 $.
En première, vous avez un dîner que vous pouvez prendre au wa-
gon-restaurant. Le tarif est de 10,50 $ aller-retour ou encore de 6,50 $
pour un aller simple. Que désirez-vous, madame ?
— Je prendrai un aller simple en première, Quand arrive le train à
Princourt ?
— Le trajet est de cinq heures trente et le départ étant fixé à 6h
p.m. Vous serez donc à Princourt, si tout va bien, vers les 11h p.m.
disons minuit pour être dans les normes habituelles.
— Merci de toutes ces précisions. Je reviendrai donc vers 5h p.m.
Je laisse mes valises ici ?
— Oui, un porteur les acheminera dans le wagon à bagages en
temps voulu.

Eugénie passa le reste de la matinée à se promener dans les rues
environnantes et à regarder dans les vitrines toutes les marchandises
qui étaient offertes, étant certaine de ne pas retrouver une pareille
panoplie d’effets divers et hétéroclites dans la petite municipalité de
Princourt.
Le trajet débuta par une longue parade à travers la ville. Elle re-
garda attentivement défiler les maisons de deux à quatre étages, et elle
fut très étonnée par ce sentiment grandissant en elle qui lui disait
qu’elle ne partait que pour un temps. Mais, elle voulait quitter pour
toujours cet endroit qui lui fit connaître toutes sortes d’émotions
39 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
socialisantes, religieuses et les plaisirs que l’on qualifiait de défendus
et permis qu’en mariage seulement. Elle avait osé outrepasser toutes
les lois du petit catéchisme afin de goûter au moins une fois à ce fruit
défendu qui lui parut le meilleur fruit qu’elle n’eut jamais goûté.
« Tu as vécu des jours heureux, d’autres moins palpitants. Oublie
toutes ces joies et peines passées. Ne pense seulement qu’à 1’avenir. »
Elle se dirigea vers le wagon-restaurant, et se commanda un grand
verre de lait et des biscuits. Elle avait une petite faim qui la tenaillait.
« Princourt. Les passagers sont priés de descendre par les portes
avant des wagons et de présenter leur billet afin que l’officier puisse le
poinçonner à la sortie. Merci et bonne journée à tous. »
— Voici votre billet, madame, il vous sert de reçu. Attention à la
marche, elle est un peu haute. Un instant, je vous aide à descendre.
— Merci jeune homme.
— Il rougit en se faisant faire un tel compliment qui était tout à
fait déplacé venant d’une femme.

Eugénie avait pourtant fait cette remarque sur un ton anodin qui
ne portait pas à conséquence et sans aucune arrière-pensée.
Eugénie attendit quelques moments à l’intérieur de la gare que les
passagers, qui semblaient tous familiers avec l’endroit, se soient dis-
persés après les mots de bienvenue et les baisers langoureux des
tourtereaux séparés pour quelque raison durant un certain temps ou
pour quelques jours qui leur semblèrent une éternité.
Au bout de quelques minutes d’attente, une voix se fit entendre
derrière elle, ce qui eut pour effet de faire sursauter quelque peu Eu-
génie qui ne s’attendait guère à une interpellation en cet endroit tout à
fait inconnu.
— Mademoiselle Eugénie, je présume ?
— Oui, balbutia-t-elle en se retournant tout étonnée que l’on eut
prononcé son nom.
— Je m’excuse infiniment de vous avoir fait sursauter, je ne vou-
lais aucunement vous importuner. Je me présente : Pierre Fredette,
secrétaire municipal de la ville. C’est avec moi que vous avez com-
muniqué auparavant. Je tiens à vous souhaiter la plus cordiale
bienvenue à Princourt.
— Bonjour.
40 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— Je tenais à être là à votre arrivée afin que vous n’ayez pas trop
de problèmes à trouver notre demeure, même si notre ville est plutôt
petite par rapport à cette grande ville de Montréal où vous avez habi-
té durant les derniers mois. J’allais oublier de vous présenter ma
femme. Mademoiselle Eugénie, ma femme Lyrette.
— Très heureuse de vous connaître, mademoiselle Eugénie. Je
suis honorée que vous veniez habiter en notre demeure, c’est une
charmante petite maison, sobre mais confortable. Le salaire de mon
mari ne nous permet pas de nous offrir une plus vaste demeure pour
l’instant, mais nous souhaitons pouvoir nous offrir mieux dans
l’avenir. Du moins, elle est très chaude, et nous pouvons ainsi amas-
ser les sommes nécessaires à l’acquisition future de nos rêves. Vous
verrez par vous-même que vous serez bien à l’aise. Si le logement ne
vous convient pas, nous n’en serons aucunement offusqués et nous
connaissons plusieurs endroits où vous pourriez habiter.
— Je suis certaine que je me plairai en votre demeure. Je ne suis
pas habituée au grand luxe car où j’habitais avant à Telmost, les de-
meures sont plutôt modestes, si ce n’est la résidence du notaire et du
médecin. Les gens sont de nature assez conservatrice et je me plais
davantage dans la sobriété que dans le luxe.
— Nous avons demandé à notre garçon Laurin qui habite un peu
plus loin de nous accompagner afin de vous aider au transport de vos
valises.
— Laurin, veux-tu aider mademoiselle Eugénie à porter tous ses
effets dans la voiture.
— Avec grand plaisir. Toutes ces boîtes ?
— Oui, tous ces effets sont à moi, mais je peux très bien en porter
quelques-uns.
— Dans votre état mademoiselle Eugénie, vaut mieux ne pas for-
cer inutilement.
— Je ne suis pas encore très avancée, seulement quelques mois.
— Nous sommes rendus. Veuillez descendre et nous accompa-
gner à l’intérieur. Nous vous ferons visiter la maison, vos
appartements, après nous pourrons apprendre à mieux nous con-
naître en bavardant autour d’une bonne tasse de café, si cela vous va,
bien entendu.
41 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
Je crois que le souper est prêt. Vous nous feriez un immense plai-
sir de bien vouloir être notre invitée. Ceci vous permettra de vous
reposer un peu du voyage qui est passablement long entre Montréal
et Princourt. Y a-t-il eu des complications au cours du trajet ?
— Aucunement, madame Lyrette.
— Appelez-moi Lyrette tout court. Ne nous ennuyons pas avec
toutes ces formules si vous le voulez bien. Ici, dans les petites villes,
les gens sont beaucoup plus près les uns des autres et les familiarités
plus courantes.
— Dans ce cas, vous pouvez commencer à m’appeler Eugénie
tout simplement. Pour en revenir au trajet, ce fut une randonnée de
tout repos. Aucun inconvénient d’aucune nature que ce soit n’est
venu troubler le voyage, ce fut merveilleux de voir les grandes éten-
dues de forêts et de champs durant tout le parcours. Les noms des
villages traversés m’échappent un peu. Je n’ai pas beaucoup porté
attention aux noms, j’avais tellement de choses à voir et à regarder
que j’aie oublié de me remémorer ces noms. Mais, je compte retour-
ner à Montréal dans quelques semaines pour finaliser définitivement
mes affaires.
« Dans quel imbroglio me suis-je encore mise ? se demanda-t-elle.
Lors de la vérification de mes antécédents par mon extrait de nais-
sance et de tous les autres formulaires nécessaires à mon embauche,
ils vont certainement découvrir que je suis bel et bien célibataire, et je
risque fort de me retrouver le bec dans l’eau pour mon emploi et je
ne pourrai jamais retourner au sein de la communauté, car les filles
mères ne sont pas reconnues. Même si les veuves avec enfants sont
les bienvenues, le fait d’avoir commis un acte répréhensible au point
de désobéir au sacrement du mariage me rendra automatiquement
inapte à demeurer en ces lieux. Ma seule porte de sortie serait de re-
tourner à Montréal dans les plus brefs délais et de m’arranger pour
que la ville de Princourt passe outre mes agissements passés et après,
on verra la tournure des évènements. Bonne nuit. À demain. »

Un soir de la semaine suivante, Eugénie demande à Pierre et Ly-
rette de les recevoir dans ses appartements afin de discuter et de
prendre le café et quelques friandises, en espérant pouvoir faire passer
son message disculpant les mensonges qu’elle avait insérés dans sa
42 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
dernière lettre au sujet de son prétendu mariage et de la mort de son
mari.
— Entrez, chers amis. Veuillez excuser le désordre qui règne en-
core ici. Je n’ai pas encore eu le temps de tout placer. Il reste
beaucoup de boîtes, mais j’apprécie grandement toutes les commodi-
tés qui sont mises à ma disposition. Avez-vous estimé le prix du loyer
que je vous verserai ?
— Nous avons évalué ma femme et moi que votre salaire étant de
quatre-vingts dollars par mois, nous pourrions vous demander vingt
dollars, si ceci vous convient et ne nuit aucunement à vos finances
bien sûr ?

— Ceci me convient parfaitement. Je ne croyais pas gagner de tels
gages, cela représente une petite fortune.
— C’est le salaire prescrit par les postes canadiennes.
— Vous me voyez absolument ravie d’une pareille nouvelle. Il y a
une chose très délicate à laquelle je ne vous ai point instruit et qui
vous fera certainement un peu de peine, étant donné la très grande
confiance que vous avez en moi. Je ne peux garder une pareille chose
en moi plus longtemps, car ceci représente un poids sur ma cons-
cience, et j’ose espérer que vous saurez me pardonner et que notre
relation n’en sera pas entachée. Passons aux aveux, car je suis de na-
ture assez directe. Êtes-vous prêts à entendre mes confidences ?
— Allez-y en toute confiance.
— En premier lieu, il est vrai que j’ai passé tout ce temps dans la
communauté de la Charité fraternelle. Là où il y a un petit mensonge,
c’est que je ne fus jamais mariée… Voyez-vous, j’ai rencontré au mar-
ché un jeune homme nommé Jean et je me suis liée avec lui au point
que nous devions effectivement nous marier le printemps suivant, et
nous avons eu un accident de parcours. Je compte bien le revoir afin
de lui exprimer ce que je vis présentement, et étant donné notre sépa-
ration brutale à la suite d’une discussion sur le rapport intime que
nous avons eu, je n’aurais jamais pensé qu’une pareille chose puisse se
produire. Je ne savais aucunement que je porterais un enfant de lui, je
veux lui faire part de ses responsabilités et lui proposer rien de moins
que le mariage.
43 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
Pour toutes ces raisons, vous comprendrez mon embarras à votre
sujet et j’ose espérer que ces révélations ne sauront nuire à la cordiale
relation que nous avons entretenue jusqu’à présent.
— Ma pauvre Eugénie, je vous comprends et je crois bien que si
cet homme se respecte, il saura vous accorder d’effacer cette bévue
monumentale et il saura prendre ses responsabilités en donnant un
père à votre enfant. Bien que vous ayez été très imprudente, je com-
prends que quand une femme aime à ce point, elle veuille parfois
jouer avec le feu. Vous n’êtes pas la première à qui cela arrive et vous
ne serez pas la dernière. En ce qui me concerne, je vous excuse plei-
nement et si vous voulez, on peut s’arranger pour que ceci ne soit pas
divulgué et ne traverse pas les murs de notre demeure. Nous n’avons
qu’à conserver la thèse que votre mari est officiellement mort et que
vous êtes restée veuve et enceinte de celui-ci. Qu’en penses-tu,
Pierre ?
— Eh bien, je suis un peu bousculé par toutes ces révélations
mais, comme le dit ma femme, on ne peut vous pénaliser pour un
petit égarement de conduite, malgré toutes les implications que peut
comprendre votre geste. Pour les papiers officiels de la poste, il figu-
rera que votre mari est décédé et personne ne vous incommodera à ce
sujet. Ce sera la première fois de ma vie que je prendrai une telle ini-
tiative, malgré le fait que je ressens un vif regret de devoir agir ainsi.
Je le fais pour vous, car je vous estime beaucoup de nous avoir mis au
fait de votre situation d’une façon aussi humble. Terminons ce bavar-
dage, et parlons un peu de vous et de la façon avec laquelle la
communauté vous intègre et si vous êtes satisfaite de l’accueil qui
vous est réservé.
— J’ai visité les artères principales de la ville. Je suis passée hier
matin par les bureaux de la poste, vous m’aviez expliqué que tout
serait bientôt prêt. Les ouvriers s’affairaient à peindre le vestibule, et
les couleurs sont très attrayantes tout en étant sobres. Je ne sais pas si
vous avez eu à choisir les couleurs, mais je tiens à vous exprimer que
l’on ressent le calme à travers ces bureaux.
— Merci beaucoup, mais je dois vous avouer que mon épouse me
fut d’un grand secours pour le choix des couleurs et du matériel
d’ameublement.
44 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— C’est tout naturel, renchérit Eugénie. Nous, les femmes, avons
plus de facilité pour les choses artistiques et culturelles que les
hommes qui, de par nature, ont des tâches beaucoup plus rudes à
accomplir. Pour cela, il ne leur est pas facile de pouvoir agencer cou-
leurs, arts et tissus. Nous avons toujours fait ces tâches depuis notre
enfance, mais je suis ravie de voir que nous sommes sur la même
longueur d’ondes en ce qui a trait à la décoration intérieure.
— Je dois vous faire remarquer, Eugénie, que les coloris de votre
cuisine me font littéralement rêver. Les magnifiques rideaux de vos
fenêtres se fondent dans le décor pour ne former qu’un ensemble, et
je dois vous avouer qu’il ne m’est arrivé que très rarement de voir
autant de goût chez mes voisines et amis. Ma mère nous a habitués à
rechercher tout ce qui était beau, autant dans ce que nous faisions que
dans toutes choses que nous puissions admirer durant une journée.
C’était une artiste et une grande poétesse dans l’âme qui, malgré
toutes les contrariétés de la vie quotidienne avec une pareille mar-
maille, prenait le temps de voir et d’admirer le lever du soleil. Elle
prenait toujours le temps de sortir pour s’exclamer devant la splen-
deur du coucher de soleil qu’elle comparait à une boule de feu venue
du ciel, avant d’être ramenée à la dure réalité de la vie et changer de
couche le tout dernier-né. Quelle femme ce fut et quel exemple pour
nous tous ! C’est sûrement de là que remontent mes aspirations cultu-
relles. Pauvre mère, Dieu a son âme. Je lui parle constamment afin de
garder le contact et de continuer à m’en inspirer dans la vie de tous
les jours.
— Arrêtez, vous allez me faire rougir les yeux devant tant de ma-
gnificence pour une personne. Je n’ai pas eu cette chance-là et je vous
envie, Eugénie. Moi, mon père était constamment parti vers les aven-
tures en mer, comme il disait. Il était pêcheur et il comparait toujours
la mer à sa maîtresse. Je crois bien qu’il avait un peu raison, car elle lui
accaparait beaucoup plus de temps que sa famille et sa femme ne
pouvaient en recevoir.
— Ah oui.
— Je l’ai toujours soupçonné de ne pas partir à la pêche, car par-
fois, il ne prenait rien. Il avait toujours une raison plus ou moins
crédible à nous donner le soir pour ses infortunes : peu de vent, la
marée ne fut pas bonne et le poisson restait en hauts fonds trop pro-
45 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
fonds pour les filets dont il disposait, et de bien d’autres raisons que
maman feignait de croire pour que nous ne nous apercevions pas des
subterfuges de notre père. Je dois vous avouer que les enfants ne sont
pas sots et que pour ne pas déplaire à ceux-ci, on feignait de tout
gober, en nous racontant entre nous ce que nous pensions que notre
père faisait sur la mer. Il recherchait la paix auprès de celle-ci, car il
n’aurait jamais dû se marier, étant fait pour l’aventure et non pour les
responsabilités de père de famille. Il ne faut pas détruire les gens,
surtout s’il s’agit de nos parents. Ils avaient, comme nous, leurs quali-
tés et leurs défauts et comme ils ne peuvent se défendre n’étant plus
de ce monde, il faut que nous leur pardonnions leurs écarts, bien que
j’aie encore des difficultés à lui pardonner un certain dimanche de
septembre. Au lieu de festoyer avec nous pour l’anniversaire de mon
frère cadet, je le vis partir pour la mer en goélette et compris tout de
suite, en le voyant faire monter une jolie dame, que ses déboires de
pêche avaient une raison très évidente. Je perdis instantanément toute
l’estime que je pouvais avoir pour lui. Enfin je gardai ce secret pour
moi et n’en parlai jamais à personne, et vous êtes la première à con-
naître ces épisodes de ma vie. Je m’excuse auprès de toi, Pierre, pour
ne jamais t’avoir raconté cela, mais je n’étais pas capable de parler de
ceci à personne. J’espère que tu sauras me pardonner.
— Voyons chère, on a tous des petits secrets que nous ne voulons
partager avec personne et si, par hasard, nous divulguons ceci, c’est
sûrement que l’autre est capable de comprendre. Je n’ai pas à te juger
et le passé étant le passé, on se doit de passer l’éponge et d’oublier si
possible.
— Je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps chère Eugénie,
nous avons maintenant des petits secrets et des confidences.
— Vous ne m’ennuyez aucunement et soyez assurée de mon en-
tière discrétion sur vos propos. De toute façon, je n’ai rien à redire
des agissements des autres. On essaie tous de faire de notre mieux et
notre possible.
— Je dois vous quitter à l’instant Eugénie, dit Lyrette. Je viens de
me rappeler que le repas est sur le feu et je dois aller vérifier immédia-
tement si tout n’est pas carbonisé. Je devais arroser la viande assez
souvent et nous sommes ici depuis au moins deux heures, ou même
plus, et la conversation fut si captivante que j’en ai oublié mon repas.
46 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
Si tout est carbonisé, nous pourrons nous alimenter des restes du
dîner d’hier que j’ai mis au frais dans la glacière. Nous n’aurons alors
qu’à réchauffer tout ceci et à jeter le reste aux poules. Enfin, nous
verrons bien. Je descends à l’instant pour vérifier les dégâts en espé-
rant qu’il n’y en ait pas trop. À demain pour l’ouverture officielle du
bureau de poste.
— À demain Lyrette et je fus très contente d’avoir pu vous ren-
contrer ici, Pierre.
— Vous pouvez compter que je serai des vôtres demain, car
j’aurai l’infime honneur de procéder à la réouverture avec le respon-
sable de région des postes et du maire, ainsi que le député qui sera
aussi des nôtres.
— Je ne croyais pas avoir une pareille chance de pouvoir côtoyer
autant de personnalités. Ce sera la première fois de ma vie que je
pourrai assister à un pareil événement. Dois-je aller m’acheter une
nouvelle robe et me procurer des effets neufs pour l’occasion ?
— Ne faites pas de frais inutiles. Vous êtes de la même taille que
ma femme en ce moment, et celle-ci a confectionné trois nouveaux
ensembles. Elle a fait venir des ensembles à chapeaux amovibles, de
telle sorte qu’elle peut en changer la couleur, la taille et l’allure à vo-
lonté. Elle pourra ainsi, si elle n’y voit pas d’inconvénients, vous
prêter une robe et un chapeau pour l’occasion et par la suite, les mo-
difier de telle sorte que personne ne s’en apercevra lors des
cérémonies religieuses du dimanche, lors desquelles elle porte ceux-ci.
— Je me ferai un grand plaisir de vous accommoder, Eugénie.
Venez demain matin vers 8 a.m., avant la cérémonie, et nous vous
trouverons tout ce dont vous avez besoin. En attendant, viens vite
Pierre, sinon les voisins vont sûrement s’amener avec seaux et pelles
croyant notre résidence en feu.
— J’arrive à l’instant, je te suis. À demain Eugénie, et bonne soi-
rée.
— Bonne soirée à vous aussi.
Le lendemain matin, Eugénie rejoignit Lyrette.
— Bonjour Eugénie, entrez vite, c’est particulièrement frisquet ce
matin.
— Bonjour Lyrette
— Avez-vous pris votre déjeuner, Eugénie ?
47 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
— J’ai mangé deux biscuits d’avoine avec un verre de lait. Je vous
remercie de votre aimable invitation.
— Vous prendrez bien une bonne tasse de café, au moins ?
— Avec grand plaisir. À quelle heure devons-nous nous y rendre ?
— La réception est prévue pour 11 h a.m, suivie du dîner à 12h 30
a.m.. Si nous y sommes à 10h a.m. nous avons suffisamment de
temps car comme vous avez pu le constater lors de votre visite, nous
n’aurons qu’environ dix minutes de marche à faire.
— Bonjour Pierre. Avez-vous passé une bonne nuit ?
— Excellente, merci. Je me sens en pleine forme pour cette im-
portante journée. Alors Eugénie, pas trop nerveuse pour votre
première journée ?
— Je me sens un peu anxieuse, mais je suis certaine que si vous
avez la responsabilité de l’organisation de l’ouverture de la poste, tout
se passera comme un charme. Je dois avouer, Lyrette, que votre mari
a le sens des affaires et que lors des communications verbales et
écrites passées, je me suis bien vite rendu compte du potentiel de
votre mari. Vous êtes très gâtée. J’aimerais bien en dire autant.
— Il ne faut jamais désespérer dans la vie. Tout finit par
s’arranger. Le tout est de garder espoir. Mais en une si belle journée, il
nous faut nous préparer pour ne pas être en retard.
— Surtout pour une première journée de travail et en compagnie
de gens aussi importants.
— Il est presque 10h a.m.. Voulez-vous vous apposer une poudre
ou une lotion, j’en ai plusieurs dans la salle de bains.
— Merci Lyrette, mais j’ai déjà tout prévu avant mon départ et je
suis fin prête.
— Prends-tu un café, Pierre ?
— S’il te plaît.
— Comme d’habitude, crème et sucre ?
— Oui, s’il te plaît, et reste-t-il encore de tes merveilleux gâteaux
aux amandes ?
— Combien en veux-tu ?
— Donne-m’en deux, ce sera suffisant. Merci, ma tendre épouse.
— Que c’est admirable un aussi beau couple ! s’esclaffa Eugénie.
— Ne vous confondez pas, Eugénie. On a aussi nos divergences
et nous tentons toujours de les résoudre sans cris ni gémisse-
48 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
ments. C’est comme ça que les couples évoluent en harmonie et que
tout ne se termine pas dans la violence et les chicanes comme c’est
trop souvent le cas.
— Je vous crois et c’est la ligne de conduite que je veux avoir avec
celui qui méritera ma confiance.
— Avez-vous terminé vos bavardages chères dames, car j’ai
presque fini mon petit déjeuner et il sera bientôt l’heure de partir. Je
voudrais bien réviser mon discours avant que n’arrivent les digni-
taires.
— Si tout le monde est prêt, on y va.
— Je vous suis. Nous partons dans quelques minutes.
— Vous pouvez me retrouver à l’avant-scène. Je serai derrière les
rideaux à repasser mon texte.
— À tantôt.
— C’est cela, mais ne traînez pas en route car vous devez être là
pour me seconder durant mon discours.
— Nous y serons dans une quinzaine de minutes, c’est promis. Ne
soyez pas inquiet.
Après le départ de Pierre,
— Il est toujours un peu nerveux, c’est dans sa nature. Il veut que
rien ne cloche. Il est un peu perfectionniste.
— Ce n’est nullement un défaut, Lyrette.
— Je le crois aussi.
— Nous y allons, sinon on fera faux bond à nos promesses.
— Après vous, Eugénie. Je vais mettre le loquet à la porte.

Elles arrivèrent ensuite pour le discours de Pierre :
— Monsieur le responsable de région des postes, monsieur le dé-
puté, monsieur le maire, madame la mairesse, mesdames et messieurs,
nous sommes réunis en ces lieux aujourd’hui afin de procéder à
l’ouverture officielle des nouveaux locaux de Poste Canada. Il me fait
un grand plaisir de vous présenter celle qui prendra en charge les
destinées de notre bureau de poste en la personne de mademoiselle
Eugénie Latourelle. Mademoiselle Latourelle possède un diplôme de
fin d’études de son école, ce qui en fait une personne aux ressources
exceptionnelles qui saura remplir, avec très grande habileté, toutes les
49 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
responsabilités de tenir à jour toutes les formules et administrer les
biens de la Couronne royale.
Je lui souhaite la bienvenue au sein de notre belle communauté et
je suis persuadé que tous et chacun en feront autant à la fin de la
cérémonie. Je tiens à vous indiquer qu’après la fin des présentations,
un dîner sera servi. Toute la population présente pourra y participer
et rencontrer personnellement les membres dignitaires ainsi que la
représentante des postes en la personne de mademoiselle Latourelle.
Maintenant, je cède la parole au responsable des postes de notre ré-
gion. Il vous fera une brève allocution, suivi de notre distingué
représentant de compté, monsieur le député Aristide Guizot et notre
bien-aimé maire, Monsieur Tancrède Beaujeune. Merci de votre at-
tention soutenue, et je cède la tribune au responsable des postes.
— Je suis particulièrement heureux aujourd’hui d’avoir l’occasion
et la chance de venir vous rencontrer en cette belle ville de Princourt,
et je suis certain que le service des postes a eu beaucoup de clair-
voyance en choisissant votre ville pour l’ouverture de son nouveau
bureau de poste. Au nom du service postal de la région, je tiens à
féliciter notre représentante mademoiselle Eugénie Latourelle qui
saura vous représenter fidèlement. Bienvenue au sein de notre entre-
prise et la meilleure des chances dans l’exercice de vos fonctions.
J’invite maintenant le député, le maire de la ville ainsi que leurs
distinguées épouses à s’approcher afin que nous puissions procéder à
l’ouverture officielle en coupant le traditionnel ruban qui rendra offi-
ciel le début des opérations. Comme le veut la tradition, il incombe au
maire de la municipalité de couper le ruban. Voulez-vous procéder
monsieur le maire ? Voici les ciseaux.
— Merci beaucoup, monsieur le représentant. Au nom du service
des postes, je déclare officiellement ouvert le bureau de postes.
Les ciseaux se refermèrent, et on vit voler le ruban en deux mor-
ceaux qui se répandirent sur le plancher impeccablement ciré et
astiqué pour l’occasion. Une salve d’applaudissements se fit entendre.
Eugénie et Lyrette eurent un serrement de cœur commun et dans
l’euphorie et l’enthousiasme du moment, furent-elles un peu surprises
de voir s’échapper une fine gouttelette au coin de l’œil, et furent-elles
obligées de se ressaisir pour ne montrer à personne le degré
d’émotion qui les étreignait.
50 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
Elles se jetèrent un coup d’œil et avec un petit sourire forcé, dis-
simulant leurs émotions, elles en furent quittes pour intérioriser leurs
sentiments profonds.
Elles souriaient à la foule d’un sourire nerveux et personne ne se
rendit vraiment compte de leur inconfort.
Après la coupe du ruban, les dignitaires de la tribune officielle se
présentèrent à la table garnie de toutes sortes de mets plus appétis-
sants les uns que les autres. Ils furent suivis immédiatement après de
la foule de convives, qui ne se firent pas prier pour goûter à ces pré-
parations. On doit l’avouer, eux qui n’avaient ni la chance ni les
moyens de se payer toutes ces bonnes choses, se régalèrent au point
de donner de sérieux maux d’estomac aux plus gourmands.
La cérémonie terminée, Eugénie, Lyrette et Pierre firent part au
représentant des postes, au député, ainsi qu’au maire, par la voix de
celui-ci, de venir chez eux afin de prendre le thé ou un digestif.
Le représentant des postes déclina gentiment 1’invitation, devant
se rendre à Montréal pour une réunion clé des bureaux de comtés.
Le maire ainsi que le député, raffolant tous les deux des invitations
de toutes sortes, ne se firent pas prier pour accepter celle-ci.

Ils se rendirent donc au domicile de Pierre et Lyrette.
— Prendriez-vous quelque chose monsieur le maire et vous mon-
sieur le député, que pouvons-nous vous servir ? Puis-je vous tenter
avec un petit cognac importé de France, ou un whisky en provenance
d’Angleterre ?
Les trois hommes optèrent d’un commun accord pour le cognac,
qui était une boisson toute récemment introduite au pays par décret
spécial d’importation, et ceci faisait d’un très grand chic de boire ce
divin liquide accessible qu’aux plus bien nantis.
— Quel divin nectar ! s’exclama Pierre qui en était à sa première
expérience, la bouteille étant toute neuve.
Les deux autres acquiescèrent et s’engagèrent dans une conversa-
tion sans but précis tandis que Lyrette et Eugénie se retournèrent vers
les épouses de ceux-ci pour leur offrir un thé avec biscottes fraîche-
ment confectionnées.
Elles se gavèrent tout en piaillant comme de véritables pies sur la
pluie et le beau temps, évitant comme la peste toute anecdote pou-
51 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
vant porter atteinte d’une façon ou d’une autre à la réputation ou à
l’intégrité de quiconque, vociférant contre les gens qui se plaisent à
pratiquer le commérage et qui nuisent de façon malsaine au bien des
autres.
L’après-midi se passa rapidement et les convives ne partant pas,
Lyrette se sentit un peu obligée de les inviter à souper avec eux, bien
qu’au fond d’elle-même, elle souhaitât vivement qu’ils déclinent celle-
ci.
— Je vous remercie de votre bienveillante invitation, s’exclama le
maire, mais nous ne pouvons accepter celle-ci. Mes beaux-parents
viennent à la résidence ce soir et nous devons vous quitter pour pré-
parer le repas et les recevoir avec tout le respect que nous leur
devons.
Le député sentit bien qu’il devait en faire autant et s’inventa une
réponse toute prête : il invoqua un léger mal de tête afin de prendre
dignement congé, sachant très bien que tout le monde savait perti-
nemment qu’il ne s’agissait que d’une défaite.
— Bonsoir monsieur le maire et à bientôt, je l’espère, s’écria le
député.
— N’hésitez pas à venir me rendre visite à la maison chaque fois
que vous serez aux alentours, renchérit le maire.
— Il ne devrait pas se passer beaucoup de temps, répliqua le dé-
puté, sans se rendre compte de la bévue qu’il venait tout juste de faire
et espéra fortement que personne ne se rendit compte qu’il venait de
vendre la mèche d’une élection prochaine qui avait été décidée au
bureau du Premier ministre la semaine auparavant.
Pierre feignit ne rien comprendre à la conversation et fut soulagé
du départ de tous les convives.
— Bonsoir et à très bientôt.
— À bientôt, monsieur le maire.
Eugénie prit elle aussi congé et dit à Lyrette qu’elle devait ouvrir le
bureau de poste à 8h a.m. et devait se coucher tôt.

Le lendemain matin, au lever du jour, Eugénie se leva avec un mal
de tête qu’elle ne pouvait endurer. Elle chercha les raisons qui purent
en être la cause et en vint vite à la conclusion que les quatre verres de
52 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
vin ingurgités la veille, lors de la réception, n’étaient pas étrangers au
malaise qu’elle ressentait.
Elle prit la bouteille de médicaments dans la pharmacie et lut
l’étiquette : « Oxyprin pour maux de tête et autres douleurs ».
Deux comprimés devraient amplement suffire à la débarrasser de
ce mal de tête.
Après à peine une demi-heure, elle s’aperçut avec plaisir que
toutes les douleurs qu’elle ressentait auparavant s’étaient volatilisées.
« Dieu merci, se dit-elle, car je dois être dispose pour mon premier
jour de travail officiel. »
Le courrier se fit attendre, car le train avait presque une heure de
retard. Elle allait avoir de nombreuses occasions dans les mois qui
suivirent de constater que ceci ne représentait pas une chose ef-
froyable, et s’habitua à recevoir au moins deux à trois fois par
semaine le courrier avec parfois un léger retard et habituellement une
bonne demi-heure : le train étant constamment en retard comme
toute bonne entreprise ferroviaire en ce temps-là.
Les premiers clients se présentèrent à l’heure citée sur la porte et
ne furent aucunement impressionnés par le fait que le courrier était
une fois de plus en retard.

Les excuses formulées par Eugénie ne firent que sourire les gens
qui attendaient, et ce répit leur permit de faire la conversation sur les
nouveaux locaux et le service qui leur serait désormais offert à tous
les jours, contrairement à la livraison bihebdomadaire qui se faisait en
avant-midi, les mardi et vendredi, parce qu’il n’y avait personne
d’attitré à cette tâche depuis le départ de la préposée quelques mois
auparavant. Une dame se chargeait de distribuer le courrier, mais
pour ce qui était des autres services offerts normalement par la poste,
ils devaient l’envoyer à la ville suivante et attendre parfois plusieurs
jours avant que les transactions ne soient effectuées.
Le sac de courrier arriva enfin. Après avoir effectué le tri, ce qui
ne prit à Eugénie que trente minutes, elle distribua celui-ci à leurs
destinataires.
Madame Jeannette Fletti reçut enfin le colis qu’elle avait fait venir
d’un catalogue spécialisé en fines dentelles. ! Elle fut ravie de consta-
ter que tout le matériel qu’elle avait commandé était bel et bien arrivé
53 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
en parfait état. Après avoir examiné le tout au grand jour, et après
l’avoir montré à toutes les personnes présentes au bureau de poste,
elle leur expliqua la destination de chacune d’elles, tantôt une robe
pour les offices religieux, une jupe pour la réception de la semaine
suivante, et, bla bla bla.

Elle remisa soigneusement le tout dans la boîte et fila à la maison,
ravie que toutes les femmes savaient qu’elle porterait de nouvelles
robes, ce qui ne pouvait être le cas de la plupart d’entre elles, L’argent
manquant aux simples employés.

Ceci ferait de nombreux jaloux – La modestie ne faisant pas partie
des qualités intrinsèques de Mme Fletti, celle-ci se flatta de mettre un
peu de jalousie, dans les regards.
Les casiers se vidèrent les uns après les autres et l’avant-midi était
à peine commencé que tout le courrier avait été remis à leurs destina-
taires. Eugénie se rendit soudainement compte qu’elle pourrait
facilement avoir beaucoup de temps de libre afin de vaquer à ses
occupations personnelles telles que le tricotage et en belle saison, faire
un petit potager à l’arrière du bâtiment ainsi que décorer l’entrée et les
fenêtres de jolies fleurs.

Elle ne pouvait quitter le bureau de poste afin de satisfaire aux
demandes qui n’étaient pas nombreuses d’envoi de colis, vente de
timbres et mandats poste ces derniers servant à payer les fournisseurs
des catalogues qui exigeaient le plein paiement des achats avec la
commande.

Le jour suivant, elle fut surprise par l’ampleur du courrier qu’elle
eut à trier et à classer. Après vérification de l’appartement attenant au
poste de distribution du courrier, elle constata que plusieurs sacs
n’étaient pas ouverts, et portaient encore le sceau scellant ceux-ci.
La dame chargée de trier le courrier avait tout simplement placé
les sacs dans la remise et elle les avait laissés là en attendant
l’ouverture du bureau de poste, car elle trouvait qu’il y en avait trop.
Elle fut un peu frustrée de voir qu’elle ne pouvait pas envisager de
prendre l’emploi de responsable de bureau de poste car elle n’avait
54 EUGÉNIE IMPÉRATRICE DES TEMPS MODERNES
que peu d’instruction, juste assez pour pouvoir lire les noms des des-
tinataires.
Eugénie s’informa discrètement auprès de la dame si elle n’avait
pas d’autres surprises, elle lui expliqua que son geste ne porterait pas à
conséquence.
Toutefois, elle aurait une bonne raison à donner à quiconque
pourrait lui formuler une plainte à ce sujet. La poste fut remisée dans
une chambre arrière des nouveaux locaux. Personne ne remarqua
qu’il s’agissait effectivement de courrier à livrer ; tout le monde pen-
sait qu’ils ne contenaient que du matériel pour le bureau. Ce n’est que
ce matin qu’Eugénie découvrit la chose en vérifiant le contenu des
sacs.

Effectivement, certaines personnes bien titilleuses remarquèrent la
chose et en firent part à Eugénie, mais elles ne s’attendaient certaine-
ment pas à une réponse aussi directe de la part d’Eugénie et furent
quittes de se fermer le clapet.
— Je ne savais pas que je pouvais aussi facilement faire avaler des
choses aux gens. C’est vrai que j’ai acquis une certaine expérience
avec toutes les invraisemblances que j’ai pu faire avaler à tout le
monde, relatives à mon enfant et aux autres anecdotes passées.

Les mois se succédaient et il devenait de plus en plus évident que
la période d’accouchement venait à grands pas. Il devenait prioritaire
pour Eugénie de réguler sa situation auprès de Jean.
Pour ce faire, elle devait de toute évidence quitter son poste pour
quelques jours et elle allait devoir trouver une remplaçante dans les
plus brefs délais.
— Lyrette, croyez-vous qu’il serait possible que vous me rempla-
ciez le temps que je me rende à Montréal, pour rencontrer le père de
mon enfant. Je veux essayer de régulariser ma situation pour que cet
être trouve un père, afin qu’il n’ait pas à affronter l’ire des gens qui se
verraient dans l’obligation de lui rappeler toute sa vie qu’il est illégi-
time.
— Oh oui, Eugénie, vous avez entièrement raison. Les gens sont
parfois très durs, et particulièrement les enfants qui ne comprennent
pas toujours le sens et la portée de leurs réflexions. Oui, je me sou-
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