Évasion

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Un étudiant veut faire évader un ami d'un hôpital psychiatrique. Partisan d'une évasion en douceur, il sollicite ou se voit proposer l'aide de son oncle, d'une infirmière, d'un ancien de la guerre d'Algérie et d'une lycéenne.
Partagé par ailleurs entre le souvenir d'une fille partie en Amérique et sa liaison avec la lycéenne, il cherche avant tout à protéger sa tranquillité et son célibat.


Publié le : jeudi 31 mars 2016
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EAN13 : 9782332999603
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ISBN numérique : 978-2-332-99958-0
© Edilivre, 2016
Je suis entré dans l’hôpital psychiatrique et j’ai demandé à voir Henri. Un infirmier m’a indiqué le quatrième étage. – Vous êtes un ami d’Henri ? m’a demandé le médecin responsable du service. – Oui. – Vous savez pourquoi il a été interné ? – Pas exactement. – Il a violé une vieille et après il lui a cassé la figure. Normalement ç’aurait dû être l’inverse. Quand on l’a retrouvé il était tellement ivre qu’il a fallu attendre un jour avant qu’il tienne des propos cohérents. Vous le connaissez bien ? On avait grandi ensemble dans une cité où la majorité des locataires étaient des immigrés. – C’est un ami d’enfance, je lui ai dit. – Il est vraiment fou ou il joue la comédie ? Je connaissais Henri, le roi des comédiens pouvait lui laisser sa couronne. – Il y a beaucoup de délinquants qui jouent les malades mentaux pour ne pas se retrouver en maison d’arrêt, m’a dit le médecin. Pour votre ami j’ai un doute. – Je peux le voir ? – L’aide-soignant va vous conduire à sa chambre. Henri était allongé sur son lit en pyjama. L’aide-soignant est resté dans le couloir. J’ai demandé à Henri ce qu’il faisait en pyjama à 4 heures de l’après-midi. – C’est la tenue de la maison, il m’a dit, on est tous en pyjama. Il faut que tu me sortes d’ici. – Qu’est-ce qu’il s’est passé exactement ? le médecin m’a dit que tu avais violé une vieille et que tu l’avais frappée après. Il s’étonne que tu ne l’aies pas frappée avant, c’est là où elles bougent le plus. – Je ne l’ai pas violée. C’est la veuve de l’escalier C, celle qui a les seins qui lui tombent sur le ventre. Tu vois qui je veux dire. – Vaguement. Les seins fatigués ce n’était pas ce qui manquait dans la cité, surtout avec les femmes des immigrés qui passaient leur temps à faire des grossesses. Je revoyais l’escalier C et une femme entre deux âges. Elle habitait un appartement avec la porte souvent ouverte. Henri m’a expliqué leur soirée. – Depuis qu’elle est veuve, il m’a dit, elle laisse toujours sa porte ouverte, c’est la solitude qui veut ça. Les immigrés voient la porte ouverte, ils trouvent ça accueillant. Un soir je suis entré à mon tour. Elle m’a offert à boire et le porto je n’ai jamais su dire non. Elle était contente que je partage la bouteille avec elle. Après on est passés au lit. Je l’ai honorée sans problèmes. J’ai terminé la bouteille de porto parce que je n’étais pas sûr d’en reboire de l’aussi bon. Mais quand j’ai bu je suis moins performant et j’ai été incapable d’honorer la veuve une deuxième fois. Quand un immigré vient la voir ça doit durer toute la nuit. J’allais pour partir mais elle s’est mise à gueuler que c’était honteux pour mon jeune âge de ne pas être plus capable que ça. Elle s’est jetée sur moi et j’ai été obligé de la frapper. Elle avait bu elle aussi et elle avait l’air d’aimer prendre des coups. Après je suis parti et je me suis retrouvé le lendemain allongé dans un terrain vague. J’étais à peine rentré chez moi quand la police a sonné. Ils m’ont dit qu’ils étaient là pour viol avec circonstances aggravantes. J’ai compris que je pouvais en prendre un maximum et j’ai joué les dérangés. Au lieu de la maison d’arrêt je me suis retrouvé ici.
– Tu leur as dit comment ça s’était passé exactement ? Que le viol avait été en réalité une partie de plaisir ? – C’était le témoignage de la veuve contre le mien. Mais j’ai surtout mon passé contre moi. Je connaissais son passé et ce n’était pas beau à voir. Le commissariat central et la correctionnelle lui tenaient lieu de résidences secondaires. Il n’avait encore jamais eu l’honneur des assises mais avec l’histoire de la veuve ça n’allait pas tarder. – Il faut que tu me sortes d’ici, il m’a répété. – Comment ça te faire sortir d’ici ? – Avec cette histoire j’ai le choix entre la réclusion criminelle et l’hôpital psychiatrique avec traitement en rapport. Je ne sais pas ce qui est le pire et je ne tiens pas à le savoir. On a tout connu ensemble, ce n’est pas ici que tu vas me laisser tomber. J’ai regardé sa chambre, on aurait dit une cellule de moine. – Tu veux de la lecture ? Je lui ai demandé. – J’ai tout ce qu’il faut. Ils sont attentionnés, ils ne me laissent pas dans le besoin. En sortant je suis repassé devant le psychiatre. – Je vais vous faire un billet de sortie pour que vous puissiez passer le contrôle, il m’a dit. Je suis rentré à la cité et je suis allé voir la veuve. D’après la description de seins c’était bien elle. Elle ne voulait pas me laisser entrer. – J’ai déjà tout dit à la police et je n’ai plus de porto à boire, elle m’a dit. Sortez. – On pourrait parler d’autre chose. Il n’y a pas que les viols dans la vie. Elle a hésité mais elle avait envie de se raconter, d’autant plus que j’étais français comme elle et ça crée des liens. On a parlé de choses et d’autres. Au bout de quelques minutes je l’ai sentie plus détendue. – Ça ne vous ennuierait pas d’aller à la police, je lui ai demandé, et de dire que votre viol ce n’était qu’une partie de plaisir un peu arrosée ? ça rendrait service à Henri. – Pourquoi est-ce que j’irais leur raconter ça ? J’ai été précisément violée, il n’y a pas à revenir là-dessus. Et les coups dans la gueule vous croyez que c’était pour le plaisir ? – Henri m’a dit que c’était effectivement ça. – Mais il est dingue votre ami ! Qui c’est qui est dans un asile psychiatrique en ce moment, c’est lui ou c’est moi ? – Vous maintenez que vous avez été molestée et violée ? – Mais bien sûr. Dans son regard il y avait un mélange de solitude, d’alcool, de quarante ans de cité et ça devenait fâcheux pour Henri. Je lui ai posé les mains sur les épaules en signe de non-violence. – Vous vous rappelez bien avoir bu avec Henri ? je lui ai demandé. Dans ces cas-là on n’a plus toute sa tête et on se mélange les idées. Essayez de vous rappeler. – J’ai bu parce qu’il m’avait forcée. Vous pouvez enlever vos mains ? C’est comme ça que ça a commencé l’autre soir. J’ai appuyé davantage mes mains. – Écoute-moi, espèce de vieille folle, Henri peut en prendre pour plusieurs années à cause de tes hallucinations, alors tu reviens sur ta déposition ou je monte tous les immigrés de la cité contre toi. – Les immigrés ils sont trop contents de trouver ma porte ouverte. Sortez de chez moi ou je crie. J’ai visité un par un tous les immigrés de l’escalier C. Ils étaient d’accord pour me rendre service, entre voisins pas de problèmes. Quand je leur ai dit que c’était au sujet de la veuve ils ont hésité. – Tu comprends, m’a dit Abdul Malik, cette femme c’est le paradis à domicile. En plus elle est atteinte de ménopause et pour nous c’est un soulagement. On n’a pas à se retirer à temps à cause de la fécondité. Et si on va au commissariat pour témoigner on se fera refouler en tant
qu’immigrés. Il m’a offert du thé en guise de consolation. Je ne pouvais pas leur en vouloir de préférer forniquer avec une vieille qui leur faisait gratuit et sans limite de temps que d’aller s’attirer des ennuis avec la police. La femme d’Abdul m’a apporté des rondelles de saucisses au cumin. Ce n’était pas l’idéal avec le thé mais ça partait d’un bon sentiment. Je suis rentré chez moi et je me suis allongé sur mon lit. J’ai contemplé les lézardes du plafond. L’une d’elles partait du dessus de la fenêtre pour terminer trois mètres plus loin près du tuyau à gaz et elle n’allait pas tarder à en rejoindre une autre qui était de l’autre côté du tuyau. J’ai repensé à Henri. C’était son témoignage contre celui de la veuve. Pour le viol il aurait le bénéfice du doute mais il avait contre lui les coups qu’il avait mis à la veuve et son passé judiciaire. En mettant les choses au pire il en prenait pour cinq ans. Je me voyais mal le faisant évader de l’hôpital, c’était moins gardé qu’une prison mais ce n’était pas un boulevard pour autant. J’ai eu envie tout à coup d’oublier Henri. Il était toujours partant pour les coups les plus tordus, ce qui m’avait fait passer deux fois en correctionnelle. Les deux fois j’avais eu des non-lieux mais à force de jouer on finit toujours par perdre. J’ai repensé à sa sœur avec qui j’avais vécu pendant cinq ans. Ça faisait huit mois qu’elle avait quitté la cité. Je me suis fait un café et je suis allé le boire à la fenêtre. J’ai repensé à ces cinq années passées avec Sophie et je lui parlais à voix basse, je lui demandais si elle était bien en Amérique, si elle ne regrettait pas la cité et si elle pensait revenir un jour. Il arrivait que les voisins me voient parler seul et sourire dans le vide. Je leur faisais des signes de la main pour les rassurer et leur montrer que tout allait bien. J’allais m’endormir mais j’ai entendu du bruit dans le couloir. C’était Djamal, le fils d’Abdul Malik qui était collé contre Raïssa Haykad. Dès que Raïssa m’a vu elle s’est précipitée chez ses parents. J’ai morigéné Djamal. – Je t’ai déjà dit que ce n’était pas des heures pour tripoter Raïssa, tu as toute la journée pour le faire. – On ne fait rien de mal. Je lui touche simplement le cul. – A force de lui toucher le cul elle va finir par se retrouver enceinte. Il y a suffisamment de gosses comme ça ici, ce n’est plus une cité c’est une maternité. – Tu as des nouvelles de Sophie ? Elle avait dit qu’elle nous enverrait des cartes postales mais je n’en ai pas encore vu la couleur d’une. Elle est dans quel pays maintenant ? – Je n’en sais rien et c’est préférable. Ça me permet de rêver davantage. – C’est la seule de la cité qui est partie. Les autres aussi parlent de partir mais ils sont toujours là. Quand tu auras fini tes études tu partiras toi aussi ? – Je ne sais pas. Il y le temps de voir. – A quelle heure on joue au foot demain ? Chaque fin d’après-midi les jeunes de la cité disputaient des parties de foot dans la cour. – Il faudra que Rachid rapporte des ballons de Carrefour, je lui ai dit. Avec les matchs de foot quotidiens les ballons s’usaient rapidement et on se retrouvait régulièrement en rupture de stock. Le lendemain j’ai eu la visite de mon oncle. C’était tout ce qu’il me restait de ma famille. Mes parents étaient morts d’un excès de cholestérol à peu de temps d’intervalle. Mon oncle m’aidait financièrement pour mes études. Il me restait une année à faire avant de devenir quelqu’un. – J’ai regardé les annonces immobilières, il m’a dit, et j’ai vu un meublé près du centre-ville qui présente bien. Il est encore temps que tu quittes ce repaire d’immigrés. Il avait des prévenances pour moi mais je ne tenais pas à quitter la cité. Ça faisait vingt-trois ans que j’y habitais, ça crée des habitudes. – Henri n’est pas là ? il m’a demandé. – Il est à l’hôpital psychiatrique.
– Si jeune ? Il doit être héréditaire du côté de son père. Il fait des crises ? – Il a violé une vieille. – Si ce n’est pas malheureux. Une jeune je ne dis pas, avec leurs pantalons qui les moulent comme ce n’est pas croyable, mais une vieille. Pourquoi on l’a mis chez les agités ? – Il joue la comédie. Il a raconté des incohérences pour atténuer le verdict. Il est allé à la fenêtre et il a regardé les allées et venues dans la cour. – On dirait qu’il y a de plus en plus d’immigrés ici, il m’a dit. Ils doivent se reproduire plus vite que les autres.
* * *
Comme mon oncle craignait la solitude il s’était mis en concubinage avec une retraitée de l’enseignement. Deux fois par mois je mangeais avec eux. La première fois que Thérèse, sa concubine, m’avait vu elle m’avait regardé de travers. Mes cheveux longs et mon jean rapiécé l’avaient déconcertée. A la fin du repas Thérèse a relancé la conversation sur Treblinka, le camp d’extermination polonais. Elle n’avait plus de famille et elle ne vivait plus qu’avec les morts. Elle avait en permanence des coupures de journaux dans son sac où on voyait des rescapés des camps d’extermination. Elle nous les a sorties pour le dessert. – Vous avez vu comme ils sont maigres ? elle nous a dit. A la Libération j’ai retrouvé ma mère dans le même état. Je n’ai jamais rien vu de pire, des squelettes vivants, des regards insoutenables, on n’arrivait même plus à distinguer les Juifs des autres. Léon était un médaillé de la Résistance et en 44 De Gaulle l’avait étreint comme compagnon de la Libération. Avec Thérèse ils parlaient de la guerre des journées entières. Quand ils n’étaient pas d’accord ils me demandaient mon avis. – Vous n’avez pas d’autres sujets de conversation ? je leur ai demandé. – On voit que vous n’avez pas connu cette époque, m’a dit Thérèse, on souffrait en permanence à cause de la réalité mais c’est là qu’on trouvait le sens du sacrifice. Elle est partie au salon. Léon m’a servi un digestif. – Tu as l’air ailleurs, il m’a dit. – Henri veut que je le fasse évader de l’hôpital. Le mot évader l’a fait repartir quarante ans en arrière et il s’est servi un deuxième digestif. – Comment ça se présente ? il m’a demandé. – La porte d’entrée et la porte de l’étage sont à commande électrique. Il y a des barreaux à toutes les fenêtres. – Des hommes en armes ? – C’est un hôpital, pas une prison. – Quels sont les véhicules qui en sortent ? – Je n’ai pas fait attention. – Je ne te sens pas chaud pour le faire sortir. S’il n’y avait pas eu le souvenir de Sophie j’aurais préféré oublier Henri mais c’était grâce à lui que j’avais connu sa sœur. – Il y a Sophie, j’ai dit à Léon, et pour elle il y a mobilisation. – Je suis volontaire, ça me sortira du quotidien. Il nous faudra du renfort pour couvrir nos arrières. On va mettre Thérèse dans le coup, elle a abattu de la besogne pendant la guerre. – Je retourne demain à l’hôpital, je te dirai comment ça se présente. – Tu me rapportes un maximum de détails. Je suis allé au salon et j’ai embrassé Thérèse car on avait besoin d’elle pour l’alliance générale. Elle a été surprise que je l’embrasse. Elle m’a regardé d’un air étonné, de l’air de dire encore c’est tellement bon.
* * *
Je suis retourné à l’hôpital. Le psychiatre tripotait des élastiques qui traînaient sur son bureau. On a tous des tics dans la vie mais chez un psychiatre ça fait encore plus malsain, ça fait voie sans issue. – Il me faudrait des éléments sur votre ami, il m’a dit. J’ai demandé à sa mère de venir me voir mais elle n’a pas l’air pressée de bouger. On m’a dit que son père n’était jamais là. Qu’est-ce qu’il a d’autre comme famille ? – Il a une sœur mais elle est en Amérique. – Vous pouvez me parler de la vie sexuelle d’Henri ? – Il est obsédé par les femmes. Il n’est pas exclusif, je l’ai vu avec des adolescentes, des femmes mariées, des Algériennes. Il aime bien les Noires aussi. A la cité on a tout sur place. – Et les vieilles il les aime bien aussi ? – C’est la première fois que ça lui arrive. Il faut dire que c’est la seule dans la cité à laisser sa porte ouverte. – Vous m’excuserez, je suis diabétique et c’est l’heure de ma piqûre. Je suis allé voir Henri dans sa chambre. Il avait retroussé les manches de son pyjama. Il avait un tatouage à l’avant-bras sur lequel on pouvait lire : Je ne crains ni la vérole ni Dieu. – Tu as un plan ? il m’a demandé. Il était pressé de partir, il était bien ici. Il y avait des dahlias sur la table, une gravure au mur représentant une scène champêtre et des revues pornos sur le lit. – Il y a des revues pornos dans les hôpitaux maintenant ? je lui ai demandé. Bientôt ils fourniront aussi des femmes. – Je les ai eues par l’aide-soignant, ils trafiquent de tout dans l’hôpital. Tu as trouvé quelque chose pour me faire sortir d’ici ? J’ai feuilleté une revue. Les revues pornos maintenant c’était vraiment au point, avec les gros plans on ne risquait pas de se tromper. Je n’avais rien trouvé pour Henri et quand je le regardais avec ses yeux qui respiraient la délinquance j’avais encore moins envie de trouver. Jusqu’à présent ses séjours en maison d’arrêt s’étaient toujours bien passés. Il promettait à l’éducateur qui le suivait depuis cinq ans qu’il ne recommencerait plus et ils se serraient la main jusqu’à son prochain délit. Il était catalogué multirécidiviste dans la petite délinquance mais il n’avait jamais eu d’idées d’évasion. Ici c’était la première fois que ça le prenait. – Qu’est-ce que tu feras une fois évadé ? Je lui ai demandé. – Ça n’a pas d’importance, l’essentiel c’est que je sorte d’ici. Tu fais des études, tu vas pouvoir mettre au point une stratégie. Je faisais des études d’anglais, ce n’était pas l’idéal pour faire sortir quelqu’un d’un asile. – Je vais en prendre au moins pour cinq ans, il m’a dit. Je suis encore moins fait que les autres pour la prison. J’en ai connu qui s’y plaisaient, qui s’inscrivaient à la bibliothèque, qui faisaient leur sport quotidien, qui piquaient des fous rires avec les gardiens, moi je comptais les heures. – Essaye de prendre sur toi. Si tu goûtes à l’évasion tu es perdu. A chaque fois tu voudras recommencer. Tu deviendras un proscrit, un pilier d’assises alors que pour le moment tu es seulement un jeune en mal de réinsertion sociale mais qui peut encore se reprendre. – C’est la première fois que tu me fais la morale. Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Il m’arrivait que j’aurais été heureux de ne plus le connaître pendant cinq ans. Je le voyais mal parti. A force de fréquenter des délinquants il perdait le contact avec la réalité. Il en viendrait à voir sa photo à la une des journaux et à s’écrier tiens c’est moi qu’on recherche. Il braquerait une voiture pour fuir encore plus loin et ça serait l’engrenage. Pour lui entretenir le moral je lui ai dit que mon oncle et sa concubine étaient partants pour l’aider à s’évader. – Léon ? il m’a dit. Qu’est-ce que tu veux qu’il fasse ? – Il a été un agent de liaison et un des meilleurs tortionnaires de la Résistance.
– C’est qui sa concubine ? – Une ancienne de la Résistance aussi. – Je n’ai pas besoin de monuments historiques. Il faut que tu mobilises les jeunes de la cité, un groupe décidé au pire. Une infirmière est entrée, c’était l’heure des médicaments. Elle était jeune et habillée court mais je ne me suis pas attardé sur elle. Depuis le départ de Sophie je ne regardais les femmes qu’à titre indicatif et sans engagement de ma part. Je lui ai demandé ce que c’était comme médicaments. – Des calmants, mais votre ami n’est pas du genre perturbé, on lui en donne moins qu’aux autres. Vous habitez la cité vous aussi ? – Oui. – C’est vrai que vous avez de tout là-bas, des Algériens, des Portugais, des Noirs ? – Oui Elle est repartie avec sa boîte de médicaments. – Je ne vais pas pouvoir jouer les dérangés longtemps, m’a dit Henri. Il faut envisager une sortie en force. Tu devrais mettre ça au point avec Hocine Haourni et son équipe. Ils sont tous fichés au commissariat central, c’est une référence. J’ai regardé le portail d’entrée, avec un véhicule lourd c’était faisable. C’était la suite qui m’inquiétait, on se promettait des lendemains agités. – Il me faudrait du haschisch, m’a dit Henri. – L’aide-soignant ne peut pas t’en avoir ? – Il ne peut pas en ce moment. Tu demanderas à ma mère, elle connaît un revendeur dans l’escalier C. – Qu’est-ce qu’il te faut d’autre ? – Une photo de Sophie, ça me fera du bien. Il l’aimait bien sa sœur. Je m’étais toujours demandé pourquoi il n’était pas parti avec elle. Je suis retourné à la cité. Je suis passé devant le gardien de mon escalier. Il restait des heures assis à côté des poubelles, à croire qu’elles ne pouvaient pas se passer de lui. J’ai soulevé le couvercle des poubelles pour vérifier quelque chose. – Les gosses ont encore pissé dans les poubelles, je lui ai dit. Vous ne pouvez pas leur dire d’aller pisser ailleurs ? – Ils œuvrent dans l’intérêt collectif. Ils pissent dedans pour chasser les rats. Je n’ai jamais pu sentir les rats. – Vous n’avez qu’à mettre des produits. J’aurais aimé signaler le gardien au gérant pour incapacité mais le gérant venait à la cité toutes les fois qu’il lui tombait un œil. La dernière fois que je l’avais vu c’était pour des fuites de gaz dans les caves qui menaçaient de faire sauter le bâtiment 2. Comme j’étais un des rares Français de la cité il m’avait demandé de l’accompagner. Pendant toute la visite des caves il était resté près de moi de peur qu’un Arabe ou un Noir ne lui règle son compte sans témoins. Je suis allé voir la mère d’Henri. Son appartement était toujours bordélique. En général j’évitais d’y aller, pas pour le bordel mais à cause du souvenir de Sophie. – Tu veux boire quelque chose ? elle m’a demandé. Il me reste un fond de vin de palme. – Le psychiatre aimerait que tu ailles le voir. Il voudrait en savoir davantage sur Henri. Elle a ouvert le frigo et elle s’est penchée pour prendre la bouteille. Elle s’appelait Adrienne mais dans la cité on la surnommait la grosse Bertha parce qu’elle avait un cul monstrueux. Ses seins étaient également hors-normes, ils tombaient tellement que j’avais toujours peur qu’elle se prenne les pieds dedans. Dans l’évier il y avait une vaisselle de trois jours sans parler de la poussière qui régnait partout. Elle a reniflé le goulot de la bouteille pour s’assurer que le vin était encore buvable. – Qu’est-ce que tu veux que je lui dise au psychiatre ? Que mon fils n’a pas eu les
fréquentations qu’il fallait, qu’il a été sous le coup de mauvaises influences, que son père n’est jamais là ? Il est très bien à l’hôpital. Il y a des infirmières, il finira bien par s’en envoyer une ou deux, ça lui fera passer le temps. – Il voudrait du haschisch. – Où est-ce qu’il veut que je lui en trouve ? Chez l’épicier du coin ? – Il m’a dit que tu connaissais un revendeur dans l’escalier C. Il lui en faudrait plusieurs joints, l’hôpital commence à lui porter sur les nerfs. – Je ne suis pas au mieux avec le revendeur. Je lui dois de l’argent et la dernière fois que je l’ai vu je l’ai insulté parce qu’il faisait gueuler ses disques d’Oum Kalsoum la fenêtre ouverte. – Il voudrait une photo de Sophie aussi. – Ça c’est faisable. Elle est allée fouiller dans des tiroirs et elle m’a tendu un paquet de photos. Je les ai regardées une à une. Sophie avait envoyé deux lettres à sa mère, la dernière de Vancouver. Ça n’aurait servi à rien que je parte là-bas. Le temps que j’y arrive elle serait déjà partie ailleurs. Elle ne demandait d’ailleurs pas que je la rejoigne. J’ai choisi une photo où on la voyait en train de rire, ce n’était pas fréquent. – Je te retiens à dîner ce soir ? m’a demandé Adrienne. Je suis seule en ce moment, si tu savais comme je suis bien. Mon mari est encore reparti en stage. Je te ferai une poularde Célestine, ça te rappellera ta mère. Je suis allé voir le dealer pour le hasch. C’était le vieil Abdel Sadek. Il avait une écharpe élimée qui faisait quatre fois le tour de son cou et une djellaba qui tenait on se demandait comment. En le voyant on aurait d’abord pensé à lui faire l’aumône qu’à lui demander ce que devenaient tous les millions qui lui passaient entre les mains. Il avait des jeunes qui travaillaient pour lui et qui le fournissaient régulièrement. Je lui ai parlé de la mère d’Henri, il n’ rien voulu savoir. – Elle me doit de l’argent, il m’a dit, et son fils a été arrêté. Je ne vends pas à ceux qui sont au trou. – Il n’est pas encore au trou, il est à l’hôpital. – Il est sous contrôle judiciaire, c’est pareil. – Depuis le temps que tu le connais tu pourrais faire ça pour lui. – Tu t’es trompé d’adresse, les sentiments ce n’est pas ici. Je suis sorti et j’ai poussé jusqu’à l’escalier D où se trouvaient les putes pour immigrés. Il y en avait une dizaine. Leurs souteneurs les avaient regroupées pour qu’elles puissent parler boutique entre elles. J’ai sonné chez Leïla. Un de ses oncles m’a ouvert. Leïla n’était pas là, elle était en train de se défendre mais si je voulais rester pour l’attendre et manger quelques briouats au miel c’était comme je voulais. J’ai grignoté quelques briouats, j’ai salué l’oncle de Leïla et je suis allé voir ailleurs si ça présentait mieux. Après avoir sonné à plusieurs portes je suis tombé sur Karima. Elle avait vingt-deux ans mais elle en paraissait quarante à cause du mélange des passes et de la drogue. Je lui ai dit qu’il me fallait plusieurs joints. Elle avait les pupilles dilatées à cause de la drogue, ce qui lui donnait l’air étonné en permanence. Elle m’a regardé et elle est restée plusieurs minutes sans répondre. Je lui ai répété qu’il me fallait plusieurs joints. Elle a eu l’air encore plus étonnée que d’habitude. – Je ne peux pas les avoir avant cinq jours, elle a fini par me répondre. Si Henri n’avait pas ses joints il allait faire une crise. – Comment va Amin ? j’ai demandé à Karima. Amin était un de ses frères et on jouait dans la même équipe de foot. Je l’aidais à préparer son C.A.P. de menuisier car son français n’était pas des plus reluisants. J’ai prononcé le nom d’Amin pour remuer le cœur de Karima et quand je lui ai dit qu’il me fallait les joints pour demain elle m’a dit qu’elle ferait pour le mieux. Je suis retourné chez Adrienne. Elle était allongée sur son lit et elle lisait un roman d’amour en se caressant les pieds pour donner plus d’attraits à l’histoire. Elle nous a servi la poularde
Célestine, une recette qu’elle tenait de ma mère. Elle a posé les deux coudes sur la table et elle a attaqué un pilon. La sauce lui a coulé sur les doigts et les poignets et elle n’allait pas tarder à lui visiter les avant-bras mais Adrienne ne s’attardait pas sur ce genre de détails. – Tu te rappelles les repas qu’on faisait avec tes parents ? elle m’a dit. C’était bizarre chez eux cette frénésie de bouffe. Dans mes romans-photos il y a une page spécial psychologie, je ne comprends pas toujours tout tellement c’est poussé. Dans un des derniers il y avait un article sur la compensation. A mon avis tes parents ils compensaient. Il y en a qui se droguent, d’autres qui font de la haute compétition, d’autres qui jouent au tiercé tous les jours, eux ils bouffaient. – Ils compensaient quoi ? – Va savoir. Ton père m’avait dit un jour qu’il avait vécu une période difficile mais il ne m’en a jamais dit plus. Ils t’ont eu sur le tard, ta mère allait sur ses quarante ans. C’était un peu après qu’ils se soient installés à la cité, il y avait moins d’immigrés à l’époque. Je n’ai jamais aussi bien mangé qu’avec tes parents. Quand j’avais vingt ans tu ne m’aurais pas reconnue. Depuis j’ai pratiquement doublé. J’essaye de me surveiller, quand on forcit on fait des complications internes. – Tu n’as toujours rien de Sophie ? – Non. Sa lettre de Vancouver remonte à six mois, elle n’a plus envie d’écrire. Je ne crois pas qu’on la reverra. Elle a réalisé ses rêves, partir en Amérique. Elle a toujours été à l’étroit dans sa vie. Je ne lui ai pas connu beaucoup d’hommes, c’est avec toi qu’elle est restée le plus longtemps. Il y a son frère qui a beaucoup compté aussi, on aurait dit un couple. – Tu crois qu’il y a eu quelque chose entre eux ? – Du point de vue du cul ? Peut-être, on ne peut rien faire contre les impulsions sentimentales. Je me suis étonnée qu’il ne soit pas parti avec elle. C’est depuis qu’elle est partie qu’il s’est mis au hasch. Pendant qu’elle faisait chauffer le café j’ai repensé à Sophie. Je la revoyais partout dans la pièce. C’est l’imagination qui veut ça. Elle avait un air de ressemblance avec sa mère. Je parle du visage, pour le corps Adrienne ne tirait plus dans la même catégorie. – Je comprends la veuve de laisser sa porte ouverte au tout-venant, m’a dit Adrienne. La solitude c’est la mort des femmes, ça leur ronge l’intérieur. Ça fait trente ans que je suis dans la cité et j’en ai vu des suicides. En général elles montent sur la terrasse du douzième étage et elles se jettent dans le vide. Une fois ç’a été plus tragique que d’habitude, une désespérée s’est écrasée sur une Portugaise qui passait par là. Ça a fait deux malheureuses en moins d’un coup. La Portugaise revenait du marché avec ses deux cabas pleins, les gosses d’immigrés c’est incroyable ce que ça bouffe. Quand ce n’est pas le suicide c’est la recherche des hommes. Mais elles ne font pas ça pour le plaisir charnel, simplement pour la compagnie. Quand le type les besogne ça leur fait une présence. Henri m’a raconté dans les grandes lignes sa soirée avec la veuve. Il est parti trop vite et elle a cru à l’abandon. Les coups sur la gueule qu’elle sollicitait c’était des appels au secours, des cris de détresse. C’était simple à comprendre mais quand Henri a pris un verre de trop il ne faut pas lui demander d’être psychologue. – Ce n’est pas une raison pour qu’elle fasse croire au viol. – Il y a eu viol dans sa tête. Il est parti trop vite. Les hommes ils partent toujours trop vite. – Tu crois que Sophie est allée à Whitehorse ? On se faisait un bien réciproque à parler d’elle. Depuis qu’elle était partie on passait des soirées entières comme ça. On commençait par un repas composé de recettes de ma mère pour se rappeler le temps d’autrefois, on se calait ensuite dans les fauteuils et on parlait de Sophie. Whitehorse était une ville du Canada qui avait servi de départ à une ruée vers l’or. Sophie m’en parlait dans ses projets. Elle me parlait aussi des Cherokees, des Séminoles, des bisons dans les prairies. Elle voulait qu’on parte ensemble pour connaître l’aventure, les lendemains incertains. Elle rêvait chaque jour les yeux ouverts et elle aurait aimé que j’en
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Le Chant de Marie

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