Excursion dans les bas-fonds

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Ceux qui gèrent la communication s’appellent les « communicants ». Ceux à qui s’adresse la communication s’appellent les « communiqués ». Quand la communication est efficace, les communicants décident et les communiqués obéissent. Les parents de Mathieu, par exemple, qui vivent dans le Nord-Pasde- Calais, ont été très mal communiqués. Ils trouvent de bon goût de s’habiller chez Decathlon et pensent que, bien qu’il gagne à peu près cinq fois plus d’argent, Mathieu n’a pas aussi bien réussi que son frère, qui a passé son Capes et est devenu prof. Mais qu’importe. Un professionnel du talent de Mathieu, qui code subtilement des messages à longueur de journée, est aussi capable de décrypter les signes sociaux, et n’est pas dupe de lui-même dans son désir d’ascension et de revanche familiale. La supériorité du communicant en général et de Mathieu en particulier tient à cela : il n’est dupe de rien.
Du moins, jusqu’à ce qu’il croise Elise. Il n’aurait pas dû s’y intéresser, vu qu’elle travaille à l’étage inférieur – et donc dans un service subalterne. Mais Elise résiste à tout déchiffrage, toute classification. Aurait-elle cette chose rarissime que Mathieu appelle un style ? Mathieu doit en avoir le coeur net. Mais l’homme qui n’est dupe de rien n’est pas au bout de ses errances. Dans une langue brutale et précise, Christophe Mouton rend compte d’un monde où les inconscients, les relations aux autres et le langage sont pervertis. Un monde qui se révèle peu à peu avoir plus soif de conditionnement généralisé, d’appartenance et d’aliénations collectives que d’aventures et d’amour. Notre monde.
 
Christophe Mouton est notamment l’auteur de Un garçon sans séduction, Feuilles de calcul (Julliard, 2012) et de Cocaïne, Business-model (Julliard, 2014).
Publié le : mercredi 13 janvier 2016
Lecture(s) : 15
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213699837
Nombre de pages : 152
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Couverture
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Couverture : Hokus Pokus

 

ISBN : 978-2-213-69983-7

© Librairie Arthème Fayard, 2016.

du même auteur

Un garçon sans séduction, Feuilles de calcul, Julliard, 2012.

Notre mariage, Faire-part, Julliard, 2013.

Cocaïne, Business model, Julliard, 2014.

À Victo, la plus belle, à son habitude.

À Nicolas Weil, compagnon des montagnes
et premier lecteur.

« En vérité, le caractère plus ou moins soutenable d’inégalités aussi extrêmes dépend non seulement de l’efficacité de l’appareil répressif mais également – et peut-être surtout – de l’efficacité de l’appareil de justification. »

Thomas Piketty, Le Capital au xxie siècle.

 

 

« J’aimerais tant que ce qu’elle me donne, elle me le donne. »

Aline, « Je bois et puis je danse », 2012, Untitled EP.

I.
Préparation.

Je suis seul dans l’open space. On n’est pourtant jamais véritablement isolé dans ce genre d’endroit. Ailleurs que dans notre cellule individuelle d’une dizaine de mètres carrés cloisonnée de placards design, d’autres créatifs, des commerciaux, des stagiaires, les filles de l’achat d’art, des prestataires, vivent leurs vies professionnelles personnelles, mais, à 11 heures du matin, j’avais peu de chance d’y croiser Alban, mon rédacteur. Cela me permet de lire mes mails, de regarder des books de photographes, voire de réfléchir à une mise en page pour Peugeot.

Cette tranquillité est malheureusement attaquée par mon déjeuner d’aujourd’hui. Peut-être plus incapables de me comprendre et plus insupportablement intrusifs qu’Alban, mes parents sont descendus à la capitale voir mon frère.

J’ai échappé au dîner, à la virée des musées et des expos du moment ou, pire, à ce qu’ils s’installent chez moi dans le canapé du salon, mais je leur dois au moins un déjeuner d’amour familial avant qu’ils ne repartent vers le Nord.

Je n’ai pas honte de mes parents, je n’ai plus 15 ans, ce n’est pas cela. Je n’ai simplement aucun rapport avec eux. Je les aime bien, ou plutôt me revient assez facilement à l’esprit ou au cœur un souvenir de ce qu’enfant j’avais pu ressentir pour eux et qui devait pouvoir s’appeler amour.

Mais je ne comprends pas ce qu’ils sont et eux non plus n’ont pas d’idée bien claire de ce que je suis, toujours pas foutus de définir mon métier. Ils viennent certes du Nord-Pas-de-Calais, m’ayant obligé à y naître et y vivre mon enfance, mais ils sont professeurs de sciences sociales et d’anglais, ils pourraient très bien ne pas être habillés en Queshua/Camif de la tête aux pieds, être un peu moins moches, voire essayer d’appréhender quel est mon boulot.

Je ne suis pour eux que le débile de la famille, celui qui n’avait pas les meilleures notes, celui qui n’a pas eu un Capes, le diplôme qui prouve qu’on est le bon fils intelligent, qu’on est mon frère. Que je gagne cinq fois plus que lui n’a aucune importance, que le niveau de compétition pour faire ce que je fais soit infiniment plus élevé que celui requis pour passer un examen non plus. Pour eux, je suis ce à quoi mes études me destinaient : un graphiste qui fait du Photoshop toute la journée.

J’ai essayé tant de fois de leur expliquer de façon simple et efficace. J’ai été jusqu’à leur dire que je faisais le même métier que Beigbeder. Malheureusement, parce qu’ils n’ont que ça à faire, ils ont lu 99 francs et cela n’a fait qu’empirer les choses. Pour rattraper le coup et comprendre ce que mes parents me racontaient, j’ai été obligé de lire un livre et ce n’était pas la première fois que mes parents m’obligeaient à ce genre de prise de tête. Mon refus de me consacrer à la lecture, même de Oui-Oui à la neige, avait été l’occasion de vifs débats familiaux, dont je pourrais d’ailleurs dater ma prise de conscience de leur préférence pour mon frère (alors que finalement je l’avais quand même lu, leur livre, et c’était encore plus injuste de préférer mon frère au moment précis où j’essayais de leur plaire en me gavant de littérature).

Comment aurais-je pu savoir que dans 99 francs Beigbeder n’est pas en team et n’a pas de directeur artistique, qu’il nie jusqu’à l’existence de mon métier et qu’il y invente le seul créatif français qui vit et travaille en solitaire parce qu’il est Fréderic le trop cool ? Beigbeder n’a fait que me confirmer dans le rôle de Chandler, le héros de la série Friends, dont personne, y compris ses parents, n’est capable de saisir le métier ou qui fait s’endormir son interlocuteur dès qu’il tente de l’expliquer.

Je n’oublie pas que je suis directeur artistique. Mon mode d’expression est d’abord l’image. Je pourrais essayer de leur faire un schéma, ou une dizaine de schémas. Un objet graphique n’est pas là pour faire joli (bien que les miens le soient souvent), mais pour balancer du message. Un bon schéma vaut mieux qu’un long discours.

Je prends mon bloc et un marqueur. Il faut commencer par les fondamentaux. Des parents, cela aime les trucs simples. Ce n’est pas parce que dans sa jeunesse on a pu croire qu’ils étaient intelligents, voire les plus intelligents du monde, qu’il ne faut pas grandir un peu.

Qu’est-ce que la communication alors ? Puisque c’est la chose par laquelle commencer quand on veut ne pas mettre la charrue avant les bœufs. Professeurs, ils devraient apprécier la pédagogie et se poser cette question pour comprendre leurs enfants, y compris celui qu’on ne préfère pas.

Merci papa et maman de m’avoir demandé. Je vous réponds tout de suite.

La communication, c’est quand un communicant, moi donc, ce fils qu’on prend pour un débile alors qu’il gagne cinq fois plus que le capésien prodigue, envoie une communication à quelqu’un, qu’on pourrait appeler prospect quand on ne l’a pas encore atteint et qu’on pourrait appeler communiqué quand la communication est entrée en lui et a atteint son cerveau (ou ses tripes ou son cœur quand on a du talent, mais l’essentiel est que maintenant cela fasse partie de lui). Je vais dessiner ça.

La communication, expliquée aux vieux cons de l’Éducation nationale que sont mes parents. Principe.

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Mais cela ne sert à rien de penser que la communication n’a pas atteint le prospect, ce n’est pas mon métier que de chercher à atteindre la bonne cible, de trouver les bons médias pour atteindre les chauves ou les tondus. Le job du créatif est seulement de faire en sorte que le prospect soit fortement transformé, que la communication l’ait suffisamment ému, remué, pénétré, qu’il soit profondément communiqué en un mot.

 

Donc je refais mon schéma.

La communication, expliquée aux barbu(e)s de l’Éducation nationale. Principe.

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Voilà. Déjà, un parent, ou des parents à intelligence limitée et à compréhension du monde d’aujourd’hui faible voire inexistante, pourraient mieux saisir ce que je fais.

Mais si j’ai le principe du secteur d’activité, pour expliquer mon job, il faut maintenant préciser que je suis inséré dans une entreprise et que je ne suis pas celui qui achète des pages de pub aux journaux, ou qui récupère les infos sur Internet (ça, c’est le media planning et le big data), ni celui qui écoute le client raconter ses problèmes de varices et que la pluie ne cesse jamais (ça, c’est le commercial, qui existe en plusieurs échelons, de chef de pub à directeur général en passant par directeur de clientèle), ni celui qui est censé être à l’écoute des évolutions sociales et sociétales pour aider le client à trouver comment se placer différemment (ça, c’est le planning stratégique). Moi, je suis la création, celui à qui on fournira des bouts de temps de cerveau disponible de prospect et qui doit construire des histoires et des images pour transformer les possesseurs desdites cervelles en communiqués qui feront ce que le client attend d’eux (le plus souvent acheter cher le produit).

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Pourtant, j’ai bien envie de faire un rond, voire des ronds, je ne sais pas trop pourquoi, certainement à cause de mon intuition artistique de directeur artistique.

Parce que tous ces dessins sont bien jolis, mais ne ressemblent aucunement à une création, un truc qui vit, qui émeut, qui touche, qui parle, qui fait réfléchir, avec qui le prospect se sent en interaction. Non, là, ces schémas ne sont que des slides, des bouts de présentations PowerPoint. Il y manque justement mon travail, ce supplément d’âme dont je suis le garant, en tant que directeur de l’art. Là, je suis au niveau du commercial ou du planner stratégique, un monstre froid sans la chaleur que mon rédacteur et moi devrons apporter pour transformer leurs boulots en vrai amour et vraie envie d’acheter.

Je fais mes ronds pour voir si ça pourrait se rapprocher d’une création avec direction d’art dedans.

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Cela s’arrange, même si on reste encore proche du slide, on voit bien qu’avec une infime portion de temps de cerveau disponible il faut arriver à obtenir une transformation de celui-ci.

On peut comprendre que mon métier n’est pas si facile et certainement beaucoup moins que d’apprendre la grammaire à des banlieusards avec son Capes dans la poche et l’amour de ses parents dans le cœur.

Et puis j’aime l’idée d’une flèche de la création qui, comme celle de Cupidon, atteint l’âme des gens et ce qu’il y a de plus profond en eux.

Malheureusement, je suis à peu près certain, par intuition de directeur artistique, que mes parents ne vont pas mesurer toute l’intelligence nécessaire pour faire ce que je fais et vont encore me prendre pour un graphiste qui fait des graphiques. À coup sûr, ils vont m’expliquer que mon frère lui aussi fait des posters pour ses élèves sur son ordinateur avec le complément d’objet direct qui peut être avant ou après le verbe « avoir » et que d’ailleurs je devrais lui en parler.

Pour que mes parents puissent comprendre, il faudrait justement faire une création.

Malheureusement, générer un impact émotionnel implique d’avoir un message plus réduit et en tout cas peu informatif. Je sens bien qu’il y a un truc à faire avec une pomme et un ver qui la rongerait, mais, pour signifier créativement l’intrusion communicante avec la limace qui mange tout le fruit de l’intérieur, je m’interdirais de pouvoir exprimer l’objectif et l’effet de mon boulot qui est que la pomme incarnant le prospect corrompu saute ensuite de joie pour aller acheter des Pringles parce que maintenant elle adore ça et qu’elle trouve cela trop prestigieux dans sa tête toute mangée au vers créatif.

Il y a peut-être des créations à faire pour expliquer mon travail, mais cela prend du temps, et on peut être certain que ce ne sera pas exhaustif. Le temps de l’affect retranche du temps à la raison, on ne peut pas communiquer des idées ou des analyses, on ne communique que des messages généralement résumables en un seul impératif (achète, vote, trie, désire, trouve cool, trouve chic, trouve rebelle…).

 

Parfois il faut savoir renoncer à être compris de ses parents, c’est cela aussi devenir un homme, les prendre pour ce qu’ils sont : des petits profs de province habillés en Queshua©Decathlon et passer à autre chose, tracer sa propre voie, devenir celui que l’on est ©Lacoste, inventer la vie qui va avec ©Renault, cesser d’être jaloux d’un frère pauvre obligé de vivre en banlieue et de fréquenter des pauvres encore plus pauvres que lui et tout aussi mal habillés.

Non, pas la peine de faire des schémas, de gâcher mon talent pour des provinciaux. Je paierai le repas. S’ils ne saisissent pas le message, ils n’ont simplement rien compris au monde.

En plus, cela m’a pris du temps de cerveau disponible de chercher à faire un schéma et maintenant il faut que j’y aille si je ne veux pas être en retard.

Car oui, pour voir des parents en total look Décathlon, on ne choisit pas le restau le plus près de l’agence.

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