Face pile

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- L'habit ne fait pas le moine.
- Mais sans l'habit, comment le reconnaître alors ?
- Heu Bonne question, mon garçon... Heu... On reconnaîtra un moine sa parole et ses actes.
- ses actes, peut-âtre... Mais sa parole ?... Monsieur, prenons un moine et mettons-le face de l'antimoine. La parole de notre moine ne vaudra pas grand-chose.
- Bah !... Quel délire ! Mais avoue, mon garçon, ce n'est pas tous les jours qu'un moine est déboussolé par de l'antimoine.
- Bon, mettons notre moine au XVIIe sicle. Face aux inquisiteurs, il dira que la Terre est le centre immobile de l'univers et qu'elle ne tourne pas autour du soleil. Sa parole...
- Bah !... Quel délire ! Mais avoue, mon garçon, ce n'est pas tous les jours qu'un moine est placé face l'inquisition.
- Bon, mettons notre moine devenu médecin face un condamné d'une maladie incurable. Il ne va pas lui dire qu'il va mourir. Sa parole
- Bah !... Quel délire ! Mais avoue, mon garçon, ce n'est pas tous les jours qu'un moine médecin est devant un malade condamné.
- Bon, mettons notre moine face ...
Dans ce recueil, onze nouvelles illustrent les circonstances qui nous amènent souvent mentir... Dans une langue aux accents poétiques, l'auteur encense le mensonge ou le fustige entre l'humour et la dérision.
Publié le : mardi 1 juin 2004
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EAN13 : 9782296371323
Nombre de pages : 160
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FACE À PILE

BRIGITTE

TSOBGNY

FACE À PILE MENSONGES, HORREURS ET SPLENDEURS

01 30612445

Odin éditions odin.ed@noos.fr www.odin-editions.com

Du MÊME AUTEUR:

Rats, Odin Ponok-Ponok, drôles d'histoires mathématiques, Odin Fotakou, un petit mensonge de rien du tout, Odin Quand la forêt parle, Acoria

DANS LA MÊME COLLECTION:

Rats, Brigitte Tsobgny L 'Homme qui aimait Yngve, Tore Renberg La Vie d'un autre, Thierry Acot-Mirande Mémoire des sables, Nicolas Ragu

ISBN: 2-913167-45-4
iÇJÉditions Odin, octobre 2005 Graphisme et illustrations: François A. Warzala
Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

À ma mère, à mes seeurs et frères

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TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos Esclave de Kumba La première femme ... Beauté idéale ... ... ... Voleur d'histoire .. ... Madame Méphistophélès, la nouvelle locataire du cimetière de Martillon-Ie-Bourg Le jeune peintre et Picasso Les hommes et les hommes Papa n'est pas un roc Maurice et l'ange Vincent... Je veux savoir ! L'habit ne fait pas le moine, mais sans l'habit, comment le reconnaître alors ?

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AVANT-PROPOS On dit qu'il n'existe pas de petits mensonges, Ami lecteur, écoute cette anecdote africaine', Madam était un harpagon impénitent. Un jour, il achète un jarret de vache qu'il demande à sa femme de préparer. Voilà qu'un voisin passe lui rendre visite au moment où il s'apprète à savourer son bouillon. D'un clin d'œil, il fait comprendre à son épouse qu'il ne mangera son os que lorsque le voisin sera reparti. Avec Madam, le voisin s'installe dans la cour. Que d'histoires il a à lui raconter! MarIam s'impatiente. Il appelle sa femme:
-

Mon amie, l'os est cuit? L'os est là, ça mijote, lui répond l'épouse, qui retourne aus-

sitôt à la cuisine. Le temps passe et le voisin reste. Il faut croire qu'il apprécie le silence boudeur de son hôte. Mais peut-être est-ce la délicieuse odeur du bouillon qui le retient? Madam répond à ses bavardages par des monosyllabes. Il n'en peut plus.
-

Mon amie, l'os est cuit? L'os est là, ça mijote.

Les aiguilles de la montre tournent, tournent, tournent. Le voisin est toujours là, bavant à l'idée de savourer l'os avec son ami Madam. Il déjoue tous les stratagèmes qu'use son hôte pour le faire partir. Le soleil se couche. Le voisin attend. Patiemment. Madam n'a plus qu'une carte à jouer. Il va à la cuisine et fait le malade.
* L'Os de Mariam Présence Afticaine, in Les Nouveaux Contes d'Amadou Koumba, Birago Diop,

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MarIam est très mal en point, annonce sa femme au voisin, Vas-y, toi, répond l'importun, je ne peux abandonner mon

il te demande d'aller chercher un guérisseur au village.
-

ami dans un tel état. MarIam décide alors de faire le mort. Il espère que cette foisci le voisin s'en ira alerter le monde, le temps qu'il déguste son délicieux bouillon. La femme revient dans la cour.
-

MarIam est mort, dit-elle en larmes. Va au village avertir nos frères et sœurs, moi, je reste veiller

sur le mort, réplique le voisin. Après trois nuits et trois jours de lamentations, on va enterrer MarIam. Sa pauvre épouse demande aux parents et amis de la laisser seule un instant avec son mari.
-

Mon amie, où est l'os? lui demande-t-il dans son linceul. L'os est là, il est prêt. Mais tu ne vas pas te laisser enseve-

lir pour un os ! supplie la femme. Mais comment avouer à tout le village qu'il n'est pas vraiment mort ? On enterre MarIam. Les villageois retournent chez eux. Le voisin raccompagne la veuve de son défunt ami. Une fois chez MarIam, il demande à la femme:
~

Mon amie, l'os est cuit? Il est à point.

-

- Sers-le-moi, j'ai grand faim! Que de fois le mensonge nous délivre des situations fâcheuses! Cet ami de circonstance nous accompagne bien souvent avec ses multiples visages tantôt généreux, tantôt malveillants : ruse, farce, feinte, imposture, dissimulation, rêve, calomnie, mythe... Il court dès qu'on le sollicite; parfois, il suffit de se taire pour être certain qu'il est là, qu'il nous réchauffe de son duvet d'artifices...

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Dans ce recueil, onze histoires illustrent les circonstances qui nous amènent souvent à mentir. Horreurs et splendeurs du mensonge. Bienfaits et désagréments. Jusqu'où peut mener le mensonge? Pouvons-nous nous en passer? Le mensonge est l'arme du faible, dit-on. Nous libère-t-il vraiment? Brigitte Tsobgny

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ESCLAVE DE KUMBA

"Y é yé ! Kumba a son bac! Y é yé ! Kumba va me dire... yé yé L.. qu'elle a réussi... yé yé yé L.. son concours d'infirmière! Y éhé !!!" Mami Wock dansait sur la petite place du village. Elle dansait pour tromper son angoisse. Kumba, sa fille, allait revenir de la ville de Mbajok. Elle allait apporter une heureuse nouvelle, du moins Mami Wock l'espérait. Kumba, sa cinquième fille, venait d'obtenir son baccalauréat! Un exploit qu'aucun de ses quatre aînés n'avait réussi. Mami Wock avait pleuré trois jours durant. Trois jours de bonheur! Trois jours d'espoir! Elle attendait maintenant avec anxiété les résultats du concours d'infirmière. Kumba ne pouvait pas se permettre un échec. Elle était bien consciente de la situation de la famille. D'un jour à l'autre, la tuberculose allait emporter son père, Papa Potè, on ne se faisait plus d'illusion sur son cas. Qu'allaient devenir les sept autres cadets de Kumba si par malheur la défaite lui tombait dessus? La culture du café, variété arabica, effectuée par les aînés de la bachelière suffisait à peine à nourrir la famille. Comme si la situation n'était pas assez difficile, il fallait encore acheter des médicaments pour accompagner dignement le père dans sa terrible maladie. L'ordonnance du médecin était trop longue pour la famille qui n'en pouvait plus de payer'. Et elle devait en outre disposer d'un peu d'argent pour les obsèques qui se pointaient dangereusement à I'horizon. Tous les espoirs de Mami Wock reposaient sur Kumba. Si elle réussissait ce sacré
lecteur, si l'on guérit de la tuberculose en Europe, elle reste mortelle en Afrique, car les gens n'ont pas les moyens de se procurer les trois médicaments nécessaires pour lutter contre cette maladie. 13

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concours d'infirmière, elle allait pouvoir faire face à ces dépenses. Mieux, elle paierait la scolarité de ses sept frères et sœurs jusqu'à les hisser à leur tour aux portes de la réussite. Ces dernières années, le prix de vente de l'arabica, fixé par les pays développés, les acheteurs, avait considérablement chuté. Et

le village, qui ne vivait que par ce café - monoculture imposée du temps de la colonisation - n'en finissait pas de couler.
"Yé yé ! Kumba a son bac! Yé yé! Kumba va me dire... yé yé !... qu'elle a réussi. .. yé yé yé !... son concours d'infirmière! Yéhé !!!" chantait Mami Wack en se trémoussant les hanches comme un lézard grimpant sur un mur. "Yé yé ! Soyinka a son bac! Yé yé ! Soyinka va me dire... yé yé !... qu'elle a réussi. .. yé yé yé !... son concours d'infirmière! Yéhé !!!" hululait également la mère de Soyinka, en avançant à pas de soukousl à la rencontre de Mami Wack. Un soubresaut, et les deux femmes s'enlacèrent, coupèrent simultanément leurs balancements des reins et poursuivirent leur danse d'espérance dans un bal à terre2. Soyinka était la meilleure amie de Kumba. Comme Kumba, elle était nouvelle bachelière. Comme Kumba, elle s'était présentée au concours d'infirmière. Comme Kumba, ses parents comptaient sur elle pour parer à tous les besoins de la famille. "Yé yé ! Kumba a son bac! Yé yé ! Kumba va me dire... yé yé !... qu'elle a réussi... yé yé yé !... son concours d'infirmière! Yéhé !!!". "Yé yé ! Soyinka a son bac! Yé yé ! Soyinka va me dire... yé yé !... qu'elle a réussi... yé yé yé !... son concours lage ~ attendaient avec les deux femmes depuis plus d'une heure un taxi-brousse qui allait ramener les deux filles.
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d'infirmière! Yéhé !!!" Une foule - enfants et adultes du vil-

Une danse d'Afrique équatoriale. Dandinement des hanches, couplé d'un mouvement vers le bas, haché par des susla même jambe, suivi d'une remontée à la même

pensions d'une jambe, toujours manière qu'à la descente.

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Au Lycée de Mbajok, le verdict était tombé. Kumba et Soyinka s'étaient perdues dans l'affluence des candidats inquiets qui se bousculaient devant les panneaux d'affichage. La jeune Kumba parcourait la petite liste des admis. Le nom de son amie y figurait. Le cœur battant, elle reprit sa lecture, une fois, deux fois, trois fois. Son nom n'y était pas. La gorge nouée, elle s'éloigna lentement des fêtards qui hurlaient leur joie. À deux pas du petit groupe en liesse, un garçon se cognait la tête sur du béton. Plus loin, une fille sanglotait, le visage enfoui dans ses mains. Dans le cercle des élus, Soyinka agitait les bras et criait sa victoire. Kumba l'aperçut, elle esquissa un sourire troublé, leva timidement la main pour saluer la réussite de son amie. Qu'avait compris Soyinka dans ce geste de Kumba? Elle poussa un piaillement accompagné d'un grand bond. Dans son ivresse, l'amie n'avait pas vu l'affliction de Kumba. Elle continua à s'agiter allègrement. Kumba abandonna la foule et se réfugia dans le parc du lycée. De grosses larmes inondaient son visage. Comment allait-elle annoncer la cruelle nouvelle à ses parents? Les sanglots de sa mère défilèrent devant ses yeux salis, le chagrin de son père, la déception de ses frères et sœurs. Elle pleura, pleura, pleura, oublia le temps qui passait. Elle pleura, pleura. Puis, elle sursauta, saisie par le bruit du silence et courut vers la gare routière où elle allait emprunter le dernier taxi-brousse qui allait au village. Au village, un autre taxi-brousse stationnait déjà devant la petite place. Les deux mères interrompirent leur soukous. Le temps se figea. Soyinka sortit du petit bus animée d'une fougue extraordinaire. Sa mère se précipita sur elle, la foule également. On s'embrassa, on pleura de joie.
-

Et ta sœur'? fit fiévreusement Mami Wock après l'embrason emploie souvent "frère" ou "sœur" pour dire "ami".

sade générale, pourquoi n'est-elle pas avec toi?
* En Afrique,

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-

Je l'ai cherchée partout avant de quitter le lycée, elle était

introuvable. Mais rassure-toi, Mami Wock, Kumba aussi a réussi l'examen! "Y é yé ! Kumba a son bac! Yé yé ! Kumba a réussi. .. yé yé yé 1... son concours d'infirmière! Y éhé !!!". "Y é yé ! Soyinka a son bac! Yé yé ! Soyinka a réussi... yé yé yé !... son concours d'infirmière! Yéhé !!!" On s'embrassa, on chanta, on remercia le ciel. La petite place du village était à présent déserte. L'âme meurtrie, Kumba descendit du taxi-brousse. Personne ne l'attendait. Heureusement! ... Elle remonta lentement la colline qui menait à la concession familiale. Elle avait encore quelques minutes pour composer les mots, la manière dont elle allait annoncer la dure nouvelle. Une voix la héla. Une de ses cousines se ruait sur elle en hurlant, alertant ainsi le reste du village. Elle la serra fougueusement dans ses bras. Bientôt, hommes, femmes et enfants l'écrasaient dans une embrassade généralisée. Des bras énergiques la dégagèrent de la cohue et la soulevèrent. Que se passait-il donc? Voilà que Mami Wock avançait vers la foule en fête à pas de soukous. Suivie de sa progéniture. "Yé yé ! Kumba a son bac! Yé yé ! Kumba a réussi. .. yé yé yé !... son concours d'infirmière! Yéhé !!! Yé yé ! Kumba a son bac! Yé yé ! Kumba a réussi... yé yé yé 1... son concours d'infirmière! Yéhé !!!" La malheureuse n'en crut pas ses oreilles. Ses porteurs l'offrirent à sa famille. Hop! Les larmes aux yeux, abondantes comme les eaux du Nil, Mami Wock étreignit fortement sa fille prodige. Elle la massa des pieds à la tête, en remerciant les ancêtres qui avaient bien transmis ses prières aux dieux du feu, des eaux, des vents et de la forêt. Coincée dans ce piège vertigineux, Kumba n'avait plus d'autre choix que de subir la pluie de réjouissances qui tombait sur sa tête.

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