FALAISE

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Kenneth Cliff vient d’arriver à X**. On ne sait d’où il vient ni où il va. Il partage son temps entre le bar-tabac, le cercle de jeu et sa chambre d’hôtel au décor immuable. Considéré comme « l’étranger », il ne fréquente que des marginaux. Les habitants travaillent pour la plupart à la fabrique de savons, usine tentaculaire dont l’odeur semble imprégner toute la ville. Sa rencontre avec Clémence, « dix-sept ans trois quarts » va bouleverser son errance monotone. Elle va l’installer dans une imprimerie désaffectée et chercher à percer le mystère de cet homme si secret. Peut-être fuit-il quelque chose ou quelqu’un, une blessure ou une femme, à moins que ce ne soit lui-même… Peut-être est-ce pour lui la fin du voyage...
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748139860
Nombre de pages : 224
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Falaise
Corinne Eugénie Ergasse
Falaise
ROMAN
Le Manuscr it w w w . m anuscr it . com
© Éditions Le Manuscrit, 2004 5bis, rue de l’Asile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.comISBN : 2748139879 (fichier numérique) ISBN : 2748139860 (livre imprimé)
Chapitre 1
Corinne Eugénie Ergasse
Les pas de Kenneth Cliff sonnaient dans la rue sombre et vide. Quelques réverbères à globe jetaient leur clarté lunaire sur les pavés plats, donnant à son ombre une monstrueuse démesure. Les trottoirs et les murs avaient cette même couleur gris pâle un peu triste, même de nuit. Un petit vent vif s’était levé. Il s’arrêta et alluma une cigarette en protégeant la flamme de sa main. Adossé contre la pierre froide, il savourait le goût de la fumée par de petits mouvements des lèvres, comme s’il tétait. Des éclats de voix se rapprochaient par vagues. Il vit quelques formes confuses le frôler, puis s’éloigner pour le laisser à nouveau seul. Il jeta son mégot dans un caniveau et respira un moment ses doigts jaunis de nicotine ; ce simple geste lui procura un réconfort certain. Remontant le col de son blouson, il reprit sa marche. Au bout d’une centaine de pas, il déboucha sur une place au centre de laquelle se trouvait une fontaine solitaire. De la bouche d’un poisson aux écailles de pierre coulait sans conviction un mince filet d’eau qui suintait contre la paroi avant de mourir au fond du bassin cylindrique en rendant un son monotone. Tout autour de la place, les fenêtres des
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appartements formaient une mosaïque de jaunes. De ces trous de lumière s’échappaient des odeurs de cuisine mêlées à des bruits diffus de conversations. Il tendit l’oreille, mais ne parvint à saisir que quelques bribes incompréhensibles de ces morceaux de quotidien. S’asseyant sur le rebord de la fontaine, il passa une main sur ses joues bleuies par une barbe incertaine. Deux couples tardifs le dépassèrent avant de disparaître au coin d’une rue comme des fantômes distraits. Il entendait encore leurs rires qui s’en allaient déclinant avant de se disperser tels des papillons volages. Puis ce fut à nouveau le silence. Il regarda le bout de ses chaussures au cuir terni, ce qui fit naître au coin de ses lèvres un sourire dérisoire. Sa main se dirigea vers sa poche intérieure qu’elle palpa ; le léger renflement était toujours là, ce carnet vert à spirales qui ne le quittait pas, une sorte de déposition sans signature. Ses yeux allaient se perdre dans les eaux troubles du bassin lorsqu’il aperçut une masse titubante, de l’autre côté de la rue. Il se serra un peu plus dans son blouson comme pour se soustraire au regard de cet homme qui avait dû passer sa soirée à lever le coude à un zinc quelconque mais déjà, celuici le hélait de loin. Il l’attendit avec résignation et l’espoir improbable de le voir passer son chemin. Arrivé à proximité, l’homme lui toucha le bras, plus peutêtre pour ne pas chanceler que guidé vers lui par une amitié spontanée. Les bras ballants, il s’affaissa sur le rebord de pierre et secoua sa tignasse grasse. Seule sa respiration bruyante dans laquelle on discernait une espèce de ronflement faisait pendant au
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monologue irritant de la fontaine. Il leva les yeux vers Kenneth et le regarda un moment, puis il trempa ses doigts dans l’eau glacée et s’en humecta le visage. Il soupira. – Ah ! ça fait du bien… Tu en veux ? – Non, merci. L’homme articulait avec difficulté. Dès qu’il se mettait à parler, une mousse blanchâtre apparaissait aux commissures de ses lèvres. Il sortit de sa poche un mouchoir à carreaux et se moucha longuement avant d’en inspecter l’intérieur. Après l’avoir replié, il fixa sans la voir l’une des fenêtres éclairées. – T’es pas d’ici, toi… Kenneth se contenta de secouer la tête en signe de dénégation. L’homme se rapprocha de lui. – Pourquoi tu me regardes comme ça ? – Comment ? – Avec… avec dégoût, oui, c’est ça, avec dégoût ! Tu me crois saoul, hein ? – Mais non, pas du tout. Il recula un peu. L’odeur du vin le mettait mal à l’aise. L’autre haussa les épaules, puis se tourna à demi et se mit à uriner contre la pierre de la fontaine. Kenneth s’était éloigné de quelques pas ; les yeux levés vers le ciel, il suivait l’évolution d’un nuage dont la forme grotesque passait à cet instant devant la lune.
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– Tu sais, je ne bois pas d’habitude. C’est ma femme… elle est partie… Tiens, si on allait prendre un verre, je te l’offre. Ils marchèrent jusqu’à un bartabac qui faisait l’angle de la rue. Il y avait encore pas mal de monde, lequel évoluait dans une odeur de tabac froid et de pain rassis. Ils trouvèrent un morceau de banquette dont le faux cuir, lacéré par endroits, laissait apparaître des entrailles de mousse jaune. Kenneth posa ses coudes sur la table en formica. La salle était enfumée et bruyante. Il s’en voulait d’avoir accepté l’invitation. – Je m’appelle Arthur, Arthur More, comme la mort, ah, ah ! Et toi ? – Kenneth. – Patron, deux demis pour mon ami et moi ! Le barman, sans quitter son comptoir, se mit à maugréer. – C’est encore toi ! Je t’avais dit que je ne te servais plus ce soir… L’autre plissa les yeux en dodelinant de la tête. – Allez, juste deux demis, pour fêter notre nouvelle amitié. – Ça va… Le reste de la phrase se perdit parmi les bruits du
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