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Fan de Lune

De
379 pages
Et si vous vous réveillez demain matin et que tout change, qu'un évènement anodin vous entraîne dans des pays et des aventures que vous n'avez jamais imaginés ? Blaise se réveille, Blaise s'endort. Sa vie est un fil si fin, si long qu'il n'en voit que ses pieds au dessus du vide. Son existence rectiligne de cadre moyen se brise en fragments épars et le voilà emporté dans le tumulte. Malaisie, Chine, Chili. Il se débat, construit page après page, un avenir, mais, chaque fois, se brise sur les récifs de sa destinée. Qui est le maître du jeu ? Comment s'extirper de cette mélasse d'humanité, s'élever, trouver l'air, la délivrance. La vie est un fil si fin, si long qu'on n'en voit que ses pieds au dessus du vide. Au bout du fil...
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1 2 Titre

Fan de Lune

34 Titre
Bévé
Fan de Lune

Roman
Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02258-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304022582 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02259-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304022599 (livre numérique)
6





A mon père.
7 .
8





Aujourd’hui 11 novembre, date chômée ;
Jour, disons, de mise en « veille », de relâche-
ment des dispositifs de guerre, de prélassement
dans son «cocon ».

Dans son vaisseau d’illusions, on se met en
conquête. Construction ou re-construction de
soi.
Rêves, violence, sexe, arts, contemplation,
prière…
Un jour comme ça, où on se pose, on baisse
les armes et on s’endort, sans se douter…
On lève les yeux et on se rend compte que
l’on est arrivé, tout à coup, à la croisée de son
destin.
Ça vous le fait pas à vous, ça ? ….
Ça vous le fait pas à vous ça ? …
Évidemment là, Ben le Zen ne put
s’empêcher de l’ouvrir :
– La dernière fois que tu as dit ça, je m’en
rappelle encore ; Et j’espère que nous aurons
autant de chance cette fois !
La dernière fois que j’ai dit ça… Bon Dieu !
C’est vrai ! Que de chemin parcouru depuis …
9 Fan de Lune
C’était il y a plus de 2ans. Nous étions le 17
septembre 1973 et nous nous apprêtions à par-
tir dans le blizzard.
A l'abri dans notre bout de carlingue en zinc
calfeutré, nous attendions le moment où nous
allions ouvrir la porte sur l’enfer blanc.
Dehors, nous attendaient des spectres dévo-
rants et glacés ; Des ectoplasmes furieux qui
soufflaient leur haleine mortelle de vent et de
neige.
Où étions nous ? Quelque part sur un som-
met des Andes, c’est sûr.
Donna, Ben, Julot, les filles, mes deux gar-
çons et moi étions seuls, perdus dans
l’ignorance dédaigneuse des montagnes blan-
ches.

Convaincue que l’issue était fatale, Donna, en
femme héroïque, avait décidé de ne pas mourir
sans combattre. Elle attendait, stoïquement, le
regard perdu au bout de ses chaussures.

Romuald avait opté « vivre à coté du
monde » et fredonnait une rumeur éteinte. A
moins qu’il ne psalmodie des prières sans fin
lues sur le vide improbable de ses yeux fixes.
– Papa je suis préparé, me lança t-il, cepen-
dant, du haut de ses treize ans, d’un ton posé,
où chaque syllabe était parfaitement distincte.
10 Bévé
Cher Romuald, tes difficultés d’élocution
font que chaque mot prononcé, est encore pour
toi un examen de passage à l’instant qui suit.
Chaque phrase est une sanction, un pied risqué
sur un escalier improbable qui menace de se dé-
rober et d’irrémédiablement chuter dans un ver-
tige de honte.
Je lui renvoyai un sourire de compréhension,
comme on récompense un lauréat.

Armand et Lucille avaient dix sept ans. Ils
étaient fleuris de boutons comme un printemps.
Armand, mon fils aîné, se la jouait «Cool,
mon frère ». Sa démarche se décomposait, sou-
plement, dans un mouvement oscillatoire du
buste de gauche à droite, sorte de métronome
des épaules, de pendule humain parfaitement
synchronisé avec le rythme de ses pas.
Il entreprenait jour après jour, envers Lucille,
une manœuvre d’approche type « ado ». C’est à
dire tournant, avec un détachement scrupuleu-
sement feint, donc sans risque, autour de la ga-
mine qui mettait un soin tout particulier à igno-
rer la ronde. Mais, vigilante, dés que le garçon
rompait la danse ou prenait, le jugeait elle, trop
de distance, elle intervenait par un rire, un re-
gard en coin, un mouvement et le petit soldat
revenait, en satellite docile, dans la trajectoire.
Ce ballet d’ellipses se déplaçait dans l’espace en
11Fan de Lune
deux corps dégingandés comme attachés par un
élastique invisible.
Manille, elle, en petite fille gourmande de la
vie, respirait par petites bouffées goulues. A
huit ans, elle faisait déjà petite mère. Conforta-
blement dodue et « emmitouflée » dans son
manteau douillet, elle trônait résolument sur le
chariot de glace.
Ben était Zen. Julot, le petit bébé était blotti
sur le sein de Donna.

Il n’y avait pas d’autre choix que de se jeter
dehors à moins trente degrés. Sortir de l’avion,
partir et ne s’arrêter qu’au but final.
– Allez ! Hue ! Dia !
Les deux chevaux s’ébrouèrent de colère,
puis se jetèrent en avant, martelant sourdement
la neige froide et indifférente, de leurs sabots
agiles.
Ainsi, petites flammes humaines perdues
dans l’immensité blanche et gelée, nous partî-
mes en direction de ce que nous avions déjà
nommé « notre seule chance ».
Mais dans quoi nous avais-je fourré ? Com-
ment en étions nous arrivés là ?
Il me semblait maintenant que l’univers en-
tier s’était organisé pour me conduire sur ce
chemin, pavé après pavé, carrefour après carre-
four. Et pourtant, rien ne nous laissait entrevoir
12 Bévé
une telle issue, quand nous avions débarqué à
Roissy, il y a six jours…
Roissy le départ
Aéroport de « Paris Roissy », Terminal 2.
Carrefour des passagers de toutes parts. Cœur
gigantesque d’acier, de béton et de plastique as-
pirant et refoulant ses flots d’humanité.
Au milieu de tout ça, nous marchions, ense-
velis sous nos sacs, à la recherche du point de
rendez-vous. Le courrier de l’OMS était clair :
« sous le panneau Informations Centrales, T2,
Hall2, Aérogare 3 ».
Nous avions encore largement le temps. Il
restait trois heures avant le décollage. Ha ! Voilà
le panneau. Il n’y avait apparemment personne..
Nous étions les premiers.

Après avoir entassé nos bagages sous le pan-
neau, comme des pionniers prenant possession
d’une terre vierge, nous partîmes en reconnais-
sance de l ‘endroit.
Armand fut immédiatement pris d’une activi-
té électrique. Il fallait vite aller jouer aux jeux
vidéo, boire un coca et fumer une cigarette.
Romuald, pour montrer qu’il pouvait être
également, et néanmoins affectueusement aga-
13Fan de Lune
çant, demanda et obtint de l’argent pour acheter
1un « trix » .
Je postai donc, seul, devant nos affaires,
guettant les autres passagers.
Le courrier de convocation ne précisait rien
d’autre que l’endroit et l’heure de rendez-vous.
Il fallait attendre….
Une heure et trois cocas plus tard, nous
étions dix…à attendre sous le même panneau,
englués dans l’instant.
Nous n’avions ni directive, ni contrainte, ni
étoile providentielle à suivre ; Pas le moindre
indice. Juste le panneau et l’attente.
Dans ce moment de flottement, ce soupir
inattendu, devant les assauts répétés et crois-
sants de notre incertitude, nous avions instinc-
tivement formé un cercle.
Était ce un lointain souvenir des conquérants
de l’impossible ? Les vrais, ceux qui furent na-
guère attaqués par des autochtones irrités de
peintures barbares ou qui luttèrent contre des
prédateurs hostiles, qu’instinctivement, nous
dressions ce cercle de défense devant
l’incertain ? Quoi qu’il en fut, ainsi rondement
amassés, nous étions dix et nous avions moins
peur.
Oui, nous étions dix.

1 « Trix » : Barre de céréale chocolatée très répandue.
14 Bévé
Il y avait une jeune femme avec son nourris-
son. Elle était assise sur une valise bardée de
trophées de voyages. Dans son pantalon en
toile « jean » bleue, son pull fantaisie noir tra-
versé de bandes horizontales rouges, jaunes et
bleues, elle avait des yeux noirs, perçants, qui
s’appuyaient sur un nez fin et sensible. Son vi-
sage lisse, fermé, était égayé par des cheveux
tire-bouchonnés ça et là. Elle attendait, sereine,
comme dans une escale habituelle.
Un couple d’amis et non d’amants ; Je le dé-
duisis par leur compétence manifeste à être li-
bres et fusionnés l’un avec l’autre, discutaient à
voix haute.
– Comment refuser une telle opportunité ?
Disait la jeune femme en position de défi.
Donna était là, femme hautaine, drapée d’une
dignité inaccessible. Ses cheveux noirs étaient
savamment noués en un chignon de vagues
immobiles.
Manille et Lucille exhibaient leur carte
d’embarquement suspendue à leur cou, tel un
trophée. Un type terne et feutré, comme son
chapeau, lisait.
Ben était Zen. Mes enfants et moi refermions
le cercle.
« Comment refuser une telle opportunité ? ».
C’est ce que je m’étais dit en lisant cette an-
nonce éditée sur le « Paris 15 –infos Quartier » ;
je cite : « L’organisme OMS propose une mis-
15Fan de Lune
sion humanitaire de transport de médicaments
et d’aide alimentaire, à destination de Mendoza,
Chili. Nom de la mission : « Wave of Life » Du-
rée : 3 semaines. Aucun diplôme exigé. Trans-
mettre candidature au journal qui fera suivre. ».
Cela tombait à pic, dans le cadre de la forma-
tion, voire de la reconstruction de mes deux
garçons. J’envoyai donc un dossier au journal
en précisant notre situation, nos motivations.
.etc.
Je reçus trois jours plus tard, une proposition
de contrat mentionnant parfaitement tous les
éléments de la chose : Rémunération, assurance
... Enfin, tout…
J’en discute avec les enfants, je signe et
j’amène le dossier à l’adresse de dépôt, pour
trouver, quoi ? …Une poste restante !
Là, je restai bête.
Pas de rencontre avec un responsable de la
mission ! Pas d’entretien ! Juste un contrat à
poster ! C’est un peu léger, tout ça, non ?
Que faire ? Poster ce pli ? C’était tout de
même engager nos vies dans une aventure dont
je ne connaissais pas grand chose (la suite allait
me montrer combien je n’en connaissais rien..).
J’eus beau chercher de l’aide autour de moi,
dans la rue, ni la cabine téléphonique, ni le petit
chien blanc intrigué, ni le petit « Bar Roman »
du coin, ne m’apportèrent de réponse, voire le
moindre petit indice. Un rapide regard, en coin,
16 Bévé
vers le ciel de mes pensées ne fut pas plus effi-
cace.
D’un autre coté, compte tenu de ce que
j’avais déjà vécu, je crois que je pouvais faire
confiance à la main qui m’avait conduit ici,
non ? Alors, joignant la mienne à la sienne, je
lâchai le contrat dans la boîte ! N’ai-je pas en-
tendu, à ce moment là, le soupir du vent, re-
marqué le clin d’œil du soleil ? …

…Une voix nasillarde me sortit brusquement
de mes rêveries pour me porter sur un panneau
où « Wave of Life » était hâtivement inscrit au
feutre noir. L’aéroport se redessina autour. Le
cercle se leva. L’attente était terminée.
Nous suivîmes le porteur du panneau (le
genre : dans la famille « je connais l’aéroport par
cœur », je demande le fils) jusqu’à une porte
d’embarquement où une hôtesse (le genre :
dans la famille « efficace.. ») enregistra nos ba-
gages.
Nous essuyâmes, ensuite, les formalités
d’usage : Passeport, détection électronique,
rayons X, cartes d’embarquement et puis, nous
descendîmes dans un tuyau de verre vers
l’appareil, où nous nous mêlâmes aux autres
passagers.
Là ce fut brouhaha, parlote…et puis :
– Mesdames et Messieurs, American Air li-
nes et son commandant de bord M. SenLuck
17Fan de Lune
vous souhaitent la bienvenue à bord de ce
Boeing 747 à destination de Santiago du Chili.
Le vol durera 15 heures, avec deux escales
techniques de deux heures à « MontRéal » au
Québec puis à « Recife » au Brésil… Ladies and
Gentlemen…… .
Vingt cinq minutes après, l’avion décollait.
Le vrombissement des moteurs, d’abord gê-
nant, devint vite une rumeur de fond. Les heu-
res s’écoulèrent monotones. Quelquefois, on
devinait l’océan Atlantique, à travers les nuages.
Puis, la nuit vint nous envelopper pour nous
épargner, de son voile pudique, la peur des dan-
gers de ce néant obscur.
La terre défila sous nos pieds. Les heures
s’égrainèrent.
Le jour darda ses premières flèches alors que
nous arrivions à Montréal.
Plus tard, il y eut l’escale à « Recife ».
A part le mauvais anglais et le teint mat des
douaniers rien ne nous indiquait que nous
avions changé de continent.
Nous étions le 11 septembre 1973. Il était
5h00, heure locale.
L’avion reprit son vol vers Santiago du Chili.
Je revoyais le fils de chez « je connais
l’aéroport par cœur », nous expliquant le plan
de vol : Une fois à Santiago, transfert des mar-
chandises dans un autre appareil afin de rallier
Antofagasta. Là, nous devions organiser un
18 Bévé
convoi de camions bourrés de médicaments, de
matériel agricole et autres denrées humanitaires
afin de les conduire vers leur destination finale.
Soudain, la voix tranchante du commandant
de bord fit irruption dans l’ambiance assoupie
de l’avion :
– Mesdames et Messieurs, des perturbations
importantes, sont imminentes. Veuillez attacher
votre ceinture et rester à vos places.
Un silence de surprise suspendit
l’atmosphère. Dans, ce qu’il fallait bien appeler,
sa hâte à nous communiquer ce message, le
boss avait laissé filtrer des discussions très vives
dans la cabine de pilotage. Et surtout, il y avait
cette pointe d’affolement perçante sous le ton
entraîné, lissé comme sa pèlerine bleue galon-
née d’or.
Les gens se mirent alors à chercher dans le
regard des autres les raisons de leur propre
peur. Ils les trouvèrent. Les voisins se dévisa-
geaient trouvant pour les un(e)s, un(e) concur-
rent(e), pour les autres une présence rassurante.
Beaucoup parlaient, échafaudaient.
– Une hôtesse ! Dit un monsieur entre deux
ages. Une hôtesse ! Il faut trouver une hôtesse
pour savoir ce qui se passe !
Quelqu’un allait tout de même bien venir
nous renseigner. Mais le personnel de bord
semblait brusquement évanoui. Nous nous ren-
dîmes alors compte que nous n’avions plus vu
19Fan de Lune
personne depuis un bon moment. Plus le temps
passait et moins l’espoir d’un problème bénin
ne paraissait plausible.
La phrase suivante diffusée, par haut-parleur,
retentit comme une sentence :
– Mesdames et Messieurs, n’arrivant plus à
communiquer avec aucune tour de contrôle,
nous sommes dans l’incapacité de nous poser,
pour l’instant. Nous aurons donc du retard sur
l’horaire prévu.
N’était ce que cela ? Un simple retard ? Et
puis comment se poser sans communication
avec les aéroports ? Toujours aucune hôtesse en
vue.
Romuald dit alors :
– Il y a de la neige sur les montagnes, c’est
beau !
Trop heureux de pouvoir faire diversion je
m’apprêtai à jeter un regard approbateur par le
hublot. La vision que j’en eus fut une gifle.
Nous avions perdu beaucoup trop d’altitude.
Nous étions très proche des sommets. Il y avait
vraiment un gros problème !
Puis la voix reprit, presque décharnée tant
elle semblait irréelle :
– Mesdames et Messieurs, une avarie des sys-
tèmes de navigation ne nous permettant plus de
nous diriger efficacement, nous allons devoir
atterrir, à vue, sur un terrain de fortune. Veuil-
lez vous mettre en position de sécurité !
20 Bévé
La stupeur tomba alors sur nous comme une
douche glacée. C’est quoi ce truc ? Et puis
d’abord, c’est quoi la position de sécurité ?
Je sentais la crise collective, proche. Je pris
alors, comme on me l’avait enseigné, la voie de
l’isolement et de la souplesse. L’isolement pour
ne pas sombrer dans l’affolement général et
pour garder une bonne lucidité. La souplesse de
corps et d’esprit pour accompagner la violence
des chocs et donc moins les subir. Je montrai à
mes fils l’exemple à suivre : Position repliée sur
soi, les genoux contre la poitrine, en respirant
par petits à-coups. L’enseignement que je leur
avais prodigué fit merveille : Ils se mirent spon-
tanément dans le bon comportement.
Passé la surprise, la première exclamation de-
vint un cri ! L’appareil se cabra brusquement et
se mit à basculer avec violence. Ballotté comme
une plume dans un tourbillon de vent, il se-
couait violemment les corps désarticulés, qui
s’entremêlaient à des cris et à des râles. Dehors,
la neige se rapprocha et nous engloutit. Après,
ce fut un bruit sourd et le choc : Effroya-
ble coupe souffle ! Puis, une avalanche de
coups. Roués, estomaqués, nous nous achar-
nions à respirer entre de suffocantes apnées.
Télescopés, en collision de sens, nos râles, de
plus en plus fréquents, s’entrechoquaient. Cela
dura encore, encore et encore… encore…
21Fan de Lune
Puis, l’avion, après une longue plainte grin-
çante, finit par s’immobiliser.
Le silence se fit, comme une onde plate et
lisse. Frémissait, juste, un sifflement lancinant et
lointain. Comme le souffle aigu d’un sommeil
agité, cela enflait puis expirait longuement.
Je me risquai à bouger. Apparemment, pas de
casse.
– Armand ? Romuald ?
Mes deux fils me répondirent d’une voix
complète. Pour eux aussi, ça semblait aller.
Craintifs, nous regardâmes autour de nous.
Autant que nous puissions le voir, de là ou
nous étions, tout, autour de nous, n’était que
silence et immobilité. La carlingue était éventrée
sur plusieurs mètres. L’hiver s’y engouffrait en
un glacial murmure. Il fallait trouver un abri ou
nous allions geler sur place !
Traversant la coursive, nous ne trouvâmes
que mort. Les âmes avaient quitté ces corps fi-
gés. Nous laissâmes, là, ce peuple de statues.
Chaque pas était une morsure de froid.
Nous trouvâmes refuge dans la queue de
l’avion. Là, au moins, nous étions à l’abri de la
furie du vent.
Cette partie était isolée du reste de l’appareil
et avait été aménagée avec des couchettes, je
suppose, pour le repos du personnel de bord ;
Repos devenu éternel !
22 Bévé
Les deux garçons, assis sur une couchette,
s’enroulèrent dans une couverture. Blottis l’un
contre l’autre, ils purent enfin grelotter, en frè-
res.
Chaleur ou gel ! Vie ou mort.
Bon Dieu ! Il fallait trouver quelque chose
avant que nous soyons complètement gelés. Et
la soute ? Même si elle était détruite, peut être
pouvait-on y dénicher quelque chose ?
Je la trouvai déchirée, retournée, sens dessus
dessous.
La patience paya car à force de farfouiller
dans ce capharnaüm de bric et de broc mélan-
gés, je trouvai trois poêles à pétrole. Les instal-
ler dans la queue de l’avion fut chose facile.
J’entrepris alors de les mettre en marche.
La porte du premier s’ouvrit en grinçant, on
eut dit, à contre-cœur. Était-il étonné de
s’éveiller déjà ? Etait-il vraiment arrivé à desti-
nation ? Il en doutait.
C’est obligé qu’il laissa couler le pétrole, dans
ses veines. Bon ! Il se laissa allumer dans une
bouffée de dépit.
La chaleur commença à nous irradier.
Il fallut les trois appareils pour créer un es-
pace supportable. Nous nous blottîmes en son
sein, perdus, cernés et dérisoires. Je ne pouvais
m’empêcher de sentir la présence de
l’immensité blanche qui nous entourait à perte
de vue et soufflait son haleine mortelle.
23Fan de Lune
Le désespoir me saisit. Je m’assis, me repliant
sur moi-même. Je ne trouvai, au fond de mon
cœur, que craintes et tourbillons de noires pen-
sées, prêtes à danser sur mon âme.
Qu’allions nous faire ? Ne valait t-il pas
mieux se laisser aller de vagues en larmes ? A
quoi bon lutter ? De toute façon, le mur était là,
infranchissable, fait de montagnes, de froid et
de neige.
Il n’y avait plus d’avenir. Qu’elle prétention
imbécile que de croire qu’il pût, jamais, y en
avoir eu un ! La seule réalité est celle de l’instant
présent. Seuls les imbus morts d’avance peu-
vent croire qu’ils maîtrisent quoi que ce soit de
leur destiné.
Mes hantises faites de cadavres refroidis et
d’oublis éternels m’emmenèrent dans une som-
bre farandole, au rythme des feulements lugu-
bres du vent.
Je restai là, prostré, la tête lourde de rêves
sombres reposant sur mon poing et les yeux vi-
treux de larmes intérieures.
Étais je seul à porter ce fardeau ?
Les « gosses » semblaient hypnotisés par le
feu, simplement.
Il est vrai ! Il est vrai que si seul l’instant pré-
sent compte, alors, c’est lui qu’il faut aimer.
C’est lui qu’il faut respirer et vivre. Alors, peu
importe que notre destin soit si noir ; Je
24 Bévé
l’affronterai ! Je relèverai la tête. Je défierai
l’espace. Je vivrai en homme debout !
Armand et Romuald virent, surpris, leur père
brusquement dressé, au garde à vous. Ils regar-
dèrent bien à deux fois, mais ne remarquèrent
rien qui l’expliquât. Alors ils éclatèrent de rire,
laissant échapper une cascade de sons joyeux.
Ce chapelet multicolore pourfendit la noirceur
de mon âme en un éclair et, lui rendit des habits
de fête.

Rasséréné, je partis inspecter le reste de
l’avion.
C’est alors que je la vis !
Elle était allongée au milieu de la coursive,
haletante, la main tendue cherchant à agripper
une branche de salut invisible.
Je me précipitai vers elle, la soulevai et la
soutins jusqu’à notre campement improvisé. Je
reconnus alors, la dame à la dignité inaccessible
qui attendait avec nous à l’aéroport.
Je l’installai, enveloppée dans une couverture,
près du feu.
– Ca va madame ? Demandai-je.
Pour toute réponse, elle me regardait, la bou-
che ouverte et ronde, happant l’air tempéré.
– Remettez vous, je reviens ! Lui dis-je, pé-
remptoire.
– Y a t-il d’autres personnes vivantes ici ?,
criai-je au peuple de cire.
25Fan de Lune
Je me sentais comme le berger appelant un
troupeau inexistant ; comme une lanterne dans
une nuit de solitude.
Une voix étouffée se fraya alors, un chemin
jusqu’à moi :
– En haut, monsieur …puis…
– En haut, avec les sacs
. Je découvris alors dans le compartiment à
bagage, situé au-dessus du siège 17, une jeune
enfant avec un petit bébé. Je les enjoignis à me
suivre pour se réchauffer, mais elle s’insurgea. :
– Ma sœur monsieur, il faut sauver ma sœur.
– Où est ta sœur ?
– Lucille ! Cria-t-elle, nous sommes sauvés !
Le monsieur du secours est là.
Une forme noire, indécise, tomba, alors, d’un
autre compartiment, avec grand bruit. Une
jeune fille apparut. Elle marcha, décidée, vers
nous.
Je profitai de son élan pour pousser ce petit
monde vers le désormais « cercle des survi-
vants ».
« Le cercle des survivants », cela ferait un
bon titre de film ; Encore faudrait-il une suite à
cette histoire.
Nous étions maintenant sept, dans la pé-
nombre fermée et froide de notre bout de car-
lingue, juste éclairé par la flamme tamisée bleue,
intermittente du chauffage.
26 Bévé
– Comment tu t’appelles ? Demanda Ro-
muald à la petite fille.
– Manille Boulaga ! Répondit-elle sur un ton
de reproche.
– Vous n’êtes pas les secours ? Ajouta t-elle,
d’une petite voix mouillée.
Puis elle s’effondra en larmes dans les bras de
sa sœur. Lucille nous raconta, alors, comment,
après l’atterrissage forcé, elle trouvèrent le petit
bébé, criant, dans les bras inertes de sa mère.
Puis, comment elles décidèrent de lui donner à
boire le lait trouvé dans le sac de voyage; Et
pour supporter le froid, comment elles se cal-
feutrèrent de couvertures dans les comparti-
ments à bagages.
– Tu m’avais dit que les secours viendraient !
Lança Manille, vers sa sœur.
Le ton était larmoyant et laissait percer la ré-
volte.
Puis elle se mit à panser son chagrin à coups
de hoquets pleurnichards.
Le silence s’imposa comme la pénombre.
– Qu’elle heure il est ? Demanda Romuald.
– Il est 17h20, à ma montre ! Dis –je.
A vue de nez, nous nous étions scratchés de-
puis deux heures. Combien de temps pourrions
nous tenir ainsi ? Il fallait appeler du secours et
vite ! Comment ?
Il me vint alors à l’idée que la radio de bord
pouvait peut être encore fonctionner ?
27Fan de Lune
….La cabine de pilotage était ouverte aux
quatre vents. Les trois pilotes reposaient, le vi-
sage bleu, dur habit de la mort. Je m’installai
devant une console murale qui par ses inscrip-
tions m’indiquait sa fonction de radio.
Le fascicule de bord m’indiqua la fréquence
d’appel de détresse : 1011 Mg hz ; Ainsi que le
numéro de vol : AL1972.
Bouton sur : ON. Média sur : Emission. Fré-
quence : 1011. Je pris une grande inspiration
puis :
– Allô, allô.. ici le vol AL1972. Nous avons
atterri, suite à une avarie, sur un terrain de for-
tune dans la montagne, vers 15h20, sur le plan
de vol. SOS, SOS.
Un souffle indifférent me répondit. Après
une brève attente, je recommençai. Puis encore
et encore :
– Allô, allô.. ici le vol…
Là ! Une voix blanche me coupa :

– La radio est hors d’état de marche !

Je sursautai, non sans noter, au passage, un je
ne sais quoi d’agacement, dans le ton de la voix.
Derrière moi, se dressait un jeune homme
arque-bouté sur ses deux jambes. Il avait le teint
mat et le visage long, durement taillé. Sous son
« anorak », en duvet, gonflé, je le devinais
28 Bévé
mince, sec. Son regard était aiguisé, sévère,
comme celui d’un rapace épiant sa proie.
– Salut ! Lui dis-je comme à un compagnon
d’aventure.
Entre parenthèses, pour ce genre de réplique,
je m’inspire beaucoup du cinéma américain. Je
2pris donc le ton « d’Indiana Jones », arrivant
dans un bar louche aux confins d’un pays hos-
tile, et rencontrant un autochtone qui, bien que
paraissant sauvage et bourru, prouvera sa vail-
lance, sa grande loyauté et des connaissances
innées stupéfiantes, venant de ses ancêtres (si
vous voyez le genre).
Mais, à son regard, je compris que Ben
n’avait pas vu le film. Il détourna les yeux au
ciel puis, comme par dépit, les reposa sur moi.
Je sentis, alors, comme des serres d’aigle sur
mes épaules. Je me levai, pour rompre le
charme.
– Il n’y a pas de survivant dit-il, définitif. Ve-
nez avec moi !
Je le suivis, vers la soute arrière de l’avion.
Nous arrivâmes devant une lourde porte, que
mon guide déverrouilla. J’entrai, ensuite, dans
une grande pièce, insoupçonnée. Instantané-

2 Héros de film, genre personnification idéale : Aventu-
rier archéologue (on apprendra, même s’il s’en défend,
que c’est le meilleur de sa génération). Beau, bon, fort.
Sachant être romantique, mais pouvant être sympathi-
quement un copain bagarreur.
29Fan de Lune
ment, une chaleur empourpra mes joues et une
forte odeur animale m’envahit. Je découvris,
ébahi, deux chevaux noirs. Ils secouaient la tête,
soufflaient, grattaient le sol avec leur sabot.
Leur puissance, à peine contenue, gonflait des
veines proéminentes sur leur poitrail. Ils renâ-
clèrent, me semble t-il, plus furieusement au fur
et à mesure que j’approchais. J’adoptai alors,
une démarche moins féline, plus pesante, plus
humaine.
Le jeune homme, naturellement adopté, les
caressait, tour à tour, à l’encolure.
– Je m’appelle Ben, sourit–il.

BEN. Ce nom résonna comme une longue
histoire.
Qui es tu Ben ? D’où viens tu ?
Un homme, bien fait, dans une société, bien
faite, a une représentation claire, une fonction
établie. Il entre dans une auberge bondée
d’anonymes où tout le monde le reconnaîtra.
Les signes sont nets.
« Homo supérieur » : Montre voyante, man-
teau fier, chapeau dressé, port de tête droit…
« Pauvre homo inféodé » : Epaules voûtées,
regard soumis, apeuré, mains usées. Il y aussi,
pèle mêle : Les romantiques, les idiots, les bru-
tes, les honnêtes, les idéalistes naïfs, les crain-
tifs, les forts musclés, …etc.. etc.. Partout et
pour tous, il y a une carte. Elle peut être ga-
30 Bévé
gnante ou perdante ; De toute façon, il y a tou-
jours plus fort. Il y a ceux qui jouent trop vite,
ceux qui n’osent pas, ceux qui trichent. Il y a
ceux qui pensent, à tort, maîtriser les lois du
jeux. Car, s’il en jouit, le « surfeur » invente t-il
la vague ? Est ce le marin qui crée le vent ?
Et toi, où est ta carte Ben ? Vos papiers s’il
vous plait, jeune homme !
Tu ne réponds pas à cela, mon Ben. Tu ne
présentes pas la figure sociale dûment légitimée,
que les « autres » exigent. Tu parles peu …alors,
bien sûr, « on » en dit long sur toi. Mais, fais at-
tention à ces mannequins là, à ce peuple des
« on ». Faits de « ils » ou de « ceux là » car « ils »
traquent les espaces sans nom. « Ils » créeront
pour toi, l’image que tu ne leur donnes pas sur
le chevalet de la rumeur publique. A la bâtir,
cette image, « on » se construit. A la détruire,
« on » tue ses démons.
Que veux tu « ils » ont horreur du vide. Il
faut que tout soit bien rangé comme il faut. Ne
sont plus vagues, alors, que les terrains en at-
tente d’habitations cubiques. La liberté est ca-
chée entre les espaces autorisés.
Qui es tu Ben ?
Il est Ben, du pays des Zens. Il naquit au Li-
ban en 1953. Sa mère, mal soumise à l’étau pa-
triarcal qui y régnait, s’exila en France. Il avait,
alors, trois ans. Il pouvait déjà sentir la douleur
de sa maman ; Elle, si généreuse des baisers
31Fan de Lune
chauds qui le lavaient des morsures des « au-
tres ».
Car il souffrait, Ben. Il souffrait de la vie.
Enfant, il était le seul à pleurer devant une
fourmi écrasé ou un chien boiteux. Les chats
des rues lui soutiraient compassion et caresses.
Trop sensible, trop exposé, trop pur, il n’était
pas fait pour ce monde animal. Savez vous
combien les sourires peuvent mordre et les re-
gards brûler ? Personne ne le comprenait vrai-
ment. Tous, par contre, étaient d’accord sur un
point : Il était la cible idéale pour les moqueries
et les brimades.
L’humour fût longtemps sa réponse. Mais, il
avait déjà, de la fuite dans les idées. Le phéno-
mène s’accentua quand, usée, sa mère se rema-
ria.
Son beau père s’appelait Ahmed Ben Sala.
Libanais bien construit, il n’eût de cesse que de
quitter la France pour retourner dans son pays
natal. Ben avait 10 ans quand ils repartirent. Il
laissait derrière lui, un sillon nostalgique de sou-
venirs et d’amour. Surtout Alain, son ami, de-
venu boule de chagrin dans son ventre et qui
enflait si fort qu’il en débordait de larmes. Il ju-
rait, solennité d’enfant, qu’il reviendrait, com-
plet, inattaquable, pour étreindre son copain re-
trouvé. Le défilement du décor derrière les vi-
tres de la voiture le laissait indifférent. La vie
pouvait se dérouler sans lui.
32 Bévé
Une fois rentré au Liban, son père naturel fit
jouer ses droits parentaux pour le récupérer.
S’écroulait, là, son dernier rempart.
Il prit, alors, les différents manteaux d’amour
et de haine qu’on lui prêtait ; Se construisit en
marge, s’instruisit comme on chaparde, grandit
caché.
Il faisait, désormais, partie du peuple Zen,
pays de l’intérieur de l’âme. Sa peau était deve-
nue un miroir, ses poings des barrières, ses yeux
des rayons menaçants. Il était comme une cita-
delle imprenable, un observateur du monde, un
guetteur du temple ; Rien ne pourrait, jamais, y
pénétrer, sauf, peut être, la joie des enfants.
A moins qu’un jour, l’amour n’y creuse des
chemins de traverse ; Que d’espiègles gamines,
aux cheveux de soleil, ne lézardent les murs à
coup d’éclats de rire ; Que des yeux de douceur
n’y fassent fondre la glace ; Qu’une passion
n’enflamme les barricades ?
Mais, la suite ne fût que la suite. Le guetteur
grandit et attendit.
Les années passèrent, vagues monotones.
Parfois, pourtant, un océan rageur gonflait et
jetait toutes ses forces à l’assaut de la forteresse.
Mais il finissait, toujours, par avouer son im-
puissance et en soupirs brisés, se retirait, alors,
grondant comme une promesse de retour.
Pour ses Dix huit ans, Ben eût le droit d’aller
chez sa mère, une semaine entière. Il était au
33Fan de Lune
faîte de l’adolescence. Quelques jours rieurs
semblaient s’annoncer.
Il trouva une femme usée, définitivement
soumise à son joug. Ses dernières larmes sé-
chées, il jura vengeance sur toute la terre. Puis
s’enfuit !
Après, c’est une histoire de cales, de trains à
bestiaux, d’asile politique et de galères… Le
plus dur, pour lui, ne fût pas d’être une ombre
invisible, il était habitué. Mais une faille grandis-
sait en son cœur, une sécheresse, un manque de
tendresse, depuis trop longtemps.
Le monde humanitaire devint alors, pour lui,
une famille. A défaut d’amour, il eût de l’aide…
numérotée.
Son nom disparut, petit à petit, au profit d’un
matricule…..

« Paris, Centre d’Accueil International ». La
France ! Alain avait disparu sans laisser de trace.
De toute façon, aurait il osé le rencontrer ? En
fait de conquérant magnifique, il était devenu
une sorte d’Arlequin en guenilles, un habillé
« social » au hasard des dons. Le pantalon venait
de Paul qui n’en voulait plus, le pull de Pierre
André car il avait déteint…Un vrai patchwork
de la récup et forcément…ça se voyait. Alors, il
restait caché.
34 Bévé
A bout de quelques mois, à force d’assiduité,
il trouva du travail au Bureau de distribution de
3tickets de Soutien .
Prenant de plus en plus part aux activités, on
lui confia de petites responsabilités.
Quand il apprit l’existence du projet « Wave
of Life », il eût l’impression que la mer s’ouvrait
devant lui. Il se débrouilla pour être du
convoi….
– Je m’appelle Ben dit –il, plus détendu. J’ai
essayé d’aller à l’extérieur de l’avion : Impossi-
ble ! Le froid aurait raison de n’importe qui au
bout de quelques minutes. Nous sommes déjà
mort !
N’y avait –il pas une petite place au doute
dans cette allégation ? Un léger courant d’air ?
Une porte mal fermée ? La voie semblait
étroite, c’est vrai, mais...
Pour toute réponse, je regardai ébahi autour
de moi.
Ils avaient prévu le transport d’animaux, me
dis-je. Sur trente initiaux, deux vaches, un bœuf
reproducteur, une chèvre, un bouc, une brebis,
un mouton, un âne et les deux chevaux étaient
encore vivants. Ils avaient été sauvés par un sys-
tème d’arrimage très souple et par les autres

3 Nom élégant donné à des bons d’achat de vêtements
et de nourriture. Ce dont les commerçants abusaient
largement pour primo, se débarrasser d’articles au ra-
bais, deusio, avoir des abattements d’impôts.
35Fan de Lune
animaux, moins chanceux, qui avaient absorbé
l’onde de choc.
Mais c’est pas vrai ça ! Noé ! Ils m’avaient
fait le coup de Noé. Je ne pus m’empêcher d’en
rire.
Je détachai les animaux encore entravés, leur
distribuai du foin, puis je passai à la traite de la
vache, aux pis durcis. Elle maugréa un peu puis
laissa gicler le lait chaud et fumant dans
l’écuelle. L’après midi était bien avancée quand
je l’accompagnai rejoindre les autres.
Je devançai le jeune guerrier, content de
l’effet de surprise qui serait provoquée, à coup
sûr, par la vue du campement. Il n’en fût rien.
Décidément, Ben était Zen.
Lassé d’attendre, le groupe nous submergea
de questions. Après les réprimandes de mes en-
fants pour être parti si longtemps, Ben le nou-
veau venu devint le centre d’intérêt de tous. Et
chacun de lui raconter son aventure : Pourquoi
ils faisaient ce voyage, comment ils avaient sur-
vécu. On jouait de mieux en mieux la scène.

Lucille et Manille se mirent à raconter leurs
histoires, comme des pigeons s’envolent : Dans
toutes les directions. Elles se coupaient, se
contredisaient, échangeaient des gloussements
rieurs, des visages désapprobateurs et des souri-
res complices. Le jeu consistait, surtout, à obte-
nir le meilleur effet auprès de l’auditoire. Pen-
36 Bévé
dant que l’une se trémoussait d’impatience,
l’autre décrivait une scène épique, savamment
ponctuée par des poses théâtrales. Pendant que
la première récitait ses versets de jeunesse, la
seconde, les mains jointes, mirait des yeux
d’admiration. Des regards furtifs, s’assuraient de
leur succès et les encourageaient à continuer
leur sarabande.
En résumé : Elles étaient, dans « notre »
4avion , sur le chemin du retour dans leur pays
(au Chili), après un an passé dans une école
« d’éducation Française » à Paris. Ce séjour était
la volonté de leur oncle « Salvatore » qui les
avait accueilli, il y a maintenant cinq ans, après
la mort tragique de leurs parents, dans un acci-
dent de la route. Cet accident, tout ce qu’elles
en surent, elles l’apprirent dans le journal local.
La voiture fut retrouvée pulvérisée au fond
d’un ravin après une chute vertigineuse.
En face de la borne 5, à la sortie de « Chu-
quicamata », la Ford « Prestige » bleu ciel avait,
brutalement, quitté la route pour effectuer son
dernier rugissement. On ne trouva pas
d’explication à cette embardée fatale. On jugea
comme ironie du destin que les deux époux, las
de longues années de querelles, trouvent la

4 Nous nous étions approprié l’appareil, pensant que
personne ne le réclamerait plus
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