Feuilleton Belgravia épisode 4

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Feuilleton Belgravia épisode 4.

Fabuleuse saga en 11 épisodes à découvrir chaque semaine, dans la tradition de Charles Dickens et de Jane Austen, Belgravia déroule l’histoire d’un secret bien gardé, dans l’un des quartiers les plus somptueux de la capitale anglaise.
Dans les années 1840, au moment où l’aristocratie commence à être concurrencée par une classe émergente d’entrepreneurs nouveaux riches, la société londonienne est en pleine mutation. Mais c’est quelques années plus tôt que commence l’histoire, à la veille de la bataille de Waterloo, en 1815, au bal devenu légendaire de la duchesse de Richmond à Bruxelles, qui va changer pour toujours le destin d’une famille…
Amours contrariées, intrigues de classes sociales, sans oublier l’importance des domestiques : on retrouve dans ce roman tout le talent et le charme de l’auteur de Downton Abbey.

Publié le : jeudi 28 avril 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782709657792
Nombre de pages : 45
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Du même auteur

Snobs, JC Lattès, 2007, nouvelle édition 2016.

Passé imparfait, Sonatine, 2014.

Épisode 4

La réception de Belgrave Square

Il était bientôt 22 heures. Anne Trenchard avait les mains tremblantes et l’estomac noué. Elle se regarda dans le miroir en priant silencieusement pour qu’Ellis termine rapidement sa coiffure. Les épingles qui maintenaient sa tiare lui tiraillaient le crâne. Elle aurait la migraine avant la fin de la soirée, cela ne faisait aucun doute.

Elle jeta un coup d’œil à l’horloge dorée sur le manteau de la cheminée. Deux chérubins à l’air boudeur se faisaient face. Belgrave Square se trouvait à moins de cinq minutes en voiture. Il serait impoli d’arriver avant la demie, mais elle n’était pas certaine de pouvoir patienter aussi longtemps.

Il était rare qu’Anne se réjouisse à la perspective d’une soirée mondaine. Cela dit, il n’était pas banal de rencontrer pour la première fois son petit-fils de vingt-cinq ans. La lettre de Lady Brockenhurst disait-elle vrai ? Anne peinait à le croire. À quoi ressemble-t-il ? songea-t-elle en ajustant son collier. Il avait les yeux bleus à la naissance, comme Sophia, mais tous les bébés naissent avec les yeux clairs, ce qui peut changer par la suite. Elle se rappelait son doux parfum, mélange de lait et de sucre, ses petites jambes potelées, ses genoux plissés et ses minuscules poings fermés. Ainsi que toutes les émotions qui l’avaient traversée : la colère, puis la terrible et douloureuse tristesse quand on lui avait enlevé l’enfant. Comment un être aussi frêle et impuissant pouvait-il provoquer une telle détresse ? C’était au-delà de son entendement. Elle souleva Agnes, sagement assise à ses pieds. L’amour inconditionnel de l’animal la réconfortait, mais n’était-ce pas le besoin de nourriture qui la rendait si fidèle ? Coupable de douter de la petite chienne, Anne lui embrassa le museau.

— Tu es prête ? demanda James en passant son crâne chauve par la porte. Susan et Oliver nous attendent.

— Nous ne voulions pas arriver les premiers.

L’exubérance de son mari la fit sourire. Rien ne pouvait faire plus plaisir à James qu’une soirée dans le beau monde, sans parler d’une réception donnée par la comtesse de Brockenhurst en personne.

— Aucun risque. D’autres seront arrivés avant nous pour dîner.

Ce en quoi il avait parfaitement raison. Ils faisaient partie de la seconde salve des invités. À n’en pas douter, James aurait vendu son âme pour faire partie des heureux élus du dîner, mais il était trop excité pour laisser ce détail gâcher son plaisir. Hélas, dans son impatience à entrer dans le sanctuaire des Brockenhurst, il semblait avoir oublié le véritable lien qui unissait leurs deux familles. Apparemment, ils feraient comme si ce lien n’existait pas, comme s’ils ne partageaient pas un petit-fils. Bien entendu, le réveil serait brutal pour James si Charles Pope était présent ce soir, mais il était inutile de le perturber maintenant. Anne se leva.

— Très bien. Ellis, allez me chercher mon éventail, je vous prie. Le nouveau Duvelleroy.

En dépit des généreux émoluments de James, Anne ne s’intéressait guère à la mode, mais les éventails étaient l’une de ses rares extravagances. Elle en possédait en effet une belle collection. Parmi les plus beaux, le Duvelleroy, peint à la main et d’une grande finesse, était réservé aux grandes occasions. Ellis le glissa dans sa main. Il représentait la nouvelle famille royale française, revenue sur le trône dix ans auparavant grâce à la révolution de Juillet. Elle observa le vieux Louis-Philippe. Combien de temps conservera-t-il cette couronne chèrement acquise ? se demanda-t-elle. Et elle ? Combien de temps parviendra-t-elle à garder son propre secret ? Combien de temps encore pourront-ils profiter de leur bonne fortune avant de voir leur univers s’écrouler autour d’eux ?

L’impatience de James coupa court à ses tergiversations.

— Il ne faut pas laisser les chevaux prendre froid.

Elle hocha la tête et, serrant son éventail contre sa poitrine, s’efforça de maîtriser ses nerfs en suivant son mari joyeux dans l’escalier. Elle espérait, priait qu’il comprenne pourquoi elle avait brisé le silence. Ils n’avaient pas le choix, se disait-elle. Peut-être que, avec le temps, il lui pardonnerait son geste. Elle avait eu tort de croire que James avait réussi à chasser Sophia et Bellasis de ses pensées, cela lui parut évident quand elle atteignit le pied de l’escalier.

— N’oublie pas, dit-il en lui effleurant le bras, pas un mot de l’autre affaire qui nous concerne. Je te l’interdis formellement.

Elle hocha la tête, le cœur soudain serré. Assurément, à l’instant même où il serait présenté à M. Pope, il saurait que le pot aux roses était découvert. Pour la centième fois, elle était déchirée entre colère et excitation.

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