Feuilleton Belgravia épisode 6

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Feuilleton Belgravia épisode 6.

Fabuleuse saga en 11 épisodes à découvrir chaque semaine, dans la tradition de Charles Dickens et de Jane Austen, Belgravia déroule l’histoire d’un secret bien gardé, dans l’un des quartiers les plus somptueux de la capitale anglaise.
Dans les années 1840, au moment où l’aristocratie commence à être concurrencée par une classe émergente d’entrepreneurs nouveaux riches, la société londonienne est en pleine mutation. Mais c’est quelques années plus tôt que commence l’histoire, à la veille de la bataille de Waterloo, en 1815, au bal devenu légendaire de la duchesse de Richmond à Bruxelles, qui va changer pour toujours le destin d’une famille…
Amours contrariées, intrigues de classes sociales, sans oublier l’importance des domestiques : on retrouve dans ce roman tout le talent et le charme de l’auteur de Downton Abbey.

Publié le : jeudi 12 mai 2016
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782709657815
Nombre de pages : 45
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Couverture : Julian Fellowes Belgravia - Épisode 6
Page de titre : Julian Fellowes Belgravia - Épisode 6

Du même auteur

Snobs, JC Lattès, 2007, nouvelle édition 2016.

Passé imparfait, Sonatine, 2014.

Épisode 6

Un espion parmi nous

James Trenchard se trouvait dans son bureau de Gray’s Inn Road situé au premier étage, au-dessus d’un cabinet d’avocats. On y accédait par un grand escalier en spirale. C’était une pièce spacieuse aux murs lambrissés, avec quelques tableaux et un mobilier impressionnant, dont un magnifique bureau Empire avec ses bronzes, devant lequel il était assis. Il ne l’aurait jamais confié à quiconque, mais James se considérait comme un gentleman-businessman. La plupart de ses contemporains auraient trouvé ces termes antinomiques, mais c’était ainsi qu’il se voyait et il appréciait que son environnement reflète cette qualité. Des dessins de Cubitt Town étaient bien exposés sur une table ronde dans un coin de la pièce et un beau portrait de Sophia accroché au-dessus de la cheminée. Peint durant leur séjour à Bruxelles, il représentait sa fille dans tout l’éclat de sa beauté. Vêtue d’une robe crème et coiffée dans le style de l’époque, elle vous regardait droit dans les yeux, avec l’assurance de la jeunesse. Le portrait était ressemblant, très ressemblant à vrai dire, et lui rappelait de façon frappante la jeune fille qu’il avait connue. C’était sans doute pour cette raison qu’Anne refusait qu’on l’expose à Eaton Square, car il aurait trop ravivé son chagrin. Quant à James, il aimait contempler sa fille chérie et se souvenir d’elle dans ses rares moments de solitude.

Aujourd’hui, cependant, c’était une lettre qu’il contemplait, une lettre posée sur son bureau. Son secrétaire était avec lui quand on la lui avait remise, mais il désirait la lire en privé. James la prit dans ses mains et la retourna en scrutant l’écriture alambiquée et l’épais papier crème. Il n’avait pas besoin de l’ouvrir pour deviner sa provenance, car il avait reçu un courrier identique pour lui signifier qu’il figurait bien sur la liste des postulants pour entrer à l’Athenaeum. C’était sûrement la réponse d’Edward Magrath, le secrétaire du club. James désirait tant être accepté qu’il en oubliait presque de respirer et n’osait ouvrir le pli. Il savait que l’Athenaeum n’était pas à proprement parler un club à la mode, dans l’esprit de la plupart des gens. On y mangeait mal, c’était connu, et dans la haute société il était plutôt considéré comme une sorte d’escale londonienne pour divers gens d’Église et universitaires. Ce n’en était pas moins un lieu fréquenté par des gentlemen ; à la différence que, d’après son règlement quelque peu révolutionnaire, le club admettait aussi d’éminents hommes de science ou de lettres, ainsi que des artistes en vue. Il acceptait même des hommes travaillant pour le service public qui n’étaient pas issus de grandes familles, sans exiger d’eux aucun niveau d’études particulier.

Il résultait de cette politique une diversité de membres bien plus grande que dans les clubs de St James’s. C’était ainsi que William Cubitt avait été accepté ; or James ne les avait-il pas aidés, lui et son frère, à construire la moitié des quartiers chics de Londres ? Si ça, ce n’était pas du service public ! William l’avait proposé comme membre des mois auparavant et, comme ils n’avaient reçu aucune nouvelle, James l’avait harcelé pour qu’il réclame son acceptation. Il savait bien qu’il n’avait pas l’étoffe du membre idéal, même selon leurs règles plus libérales… Être le fils d’un commerçant ambulant n’est pas le genre de lignée estimée par les bastions de l’establishment. Mais Dieu serait-il assez cruel pour le lui refuser ? James savait qu’il n’aurait jamais la moindre chance d’entrer dans des clubs aussi élégants que le White’s, Boodle’s ou Brook’s, mais ne méritait-il pas d’être dans celui-ci ? En outre, il avait entendu dire que le club avait besoin d’être renfloué, or, de l’argent, il en avait à ne plus savoir qu’en faire, alors… Bien sûr, il y avait le risque qu’on lui batte froid. Anne ne comprendrait jamais ce qu’un club pouvait lui apporter de plus que son propre foyer, mais James avait besoin de faire partie du monde, ou du moins d’en avoir l’impression, et si l’argent était tout ce qu’il avait à offrir en échange, eh bien soit. Qu’il serve au moins à ça.

Pour lui rendre justice, il y avait en lui un autre James, tout petit et bien enfoui, qui admettait que ses ambitions étaient ridicules. Qu’une approbation donnée à contrecœur et venant d’une bande d’idiots et de gommeux n’ajoutait rien de vraiment précieux à sa vie, et pourtant… Il ne parvenait pas à refréner ce besoin secret et désespéré de se sentir accepté. C’était ce besoin qui le faisait avancer et il se devait de progresser aussi loin et aussi vite que possible.

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