Firmine

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Firmine est une mulâtresse qui, durant toute son enfance, n’a pas vraiment réalisé en quoi elle pouvait se distinguer des autres jeunes filles. Elle ne connaissait pas son père et n’était pas intriguée plus que cela par son identité.

Ce n’est qu’au moment de son mariage que sa mère, lui faisant des confidences sur sa naissance, éveilla sa curiosité. À partir de cet instant, sa vie deviendra un roman outrageusement décevant.

Publié le : vendredi 1 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782953148459
Nombre de pages : 116
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En Martinique, un demi-siècle à peine après l’abolition de l’esclavage, une nouvelle généra-tion savourait gracieusement sa liberté. Et pourtant, à considérer que tout allait pour le mieux dans les villes, il n’en était guère de mêmedans les quartiers les plus reculés. La si-tuation n’était pas aussi facile pour les familles. Rien n’avait été réglé. À quelques rares exceptions, le système escla-vagiste perdurait et l’exploitation outrancière des femmes et des hommes était plus que jamais d’actualité. Ils étaient tous libres, cependant ils restaient encordés à leurs bourreaux d’hier. Ces comportements persistaient et maintenaient les gens dans leur propre misère. Le lotisseur avait bien fait les choses. Ceux qui détenaient le pouvoir par la mainmise sur l’ensemble des richesses étaient toujours les mêmes et leurs attitudes n’avaient en rien changé.
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Dans l’un de ces lots communément appelés bourgades vivaient Rachelle et les siens. Peuplée d’une centaine de familles, la bour-gade Watel est ce qu’on appelle une habitation (uneBitationen créole, une grosse ferme de nos jours). Elle est le domaine de monsieur D., béqué fortuné qui détient les trois quarts de la superficie des terres de ce lieu. Il est communicatif, mais garde néanmoins de la distance avec son en-tourage. Sa femme, une sang-mêlé venue d’on ne sait où, n’a ni arrogance ni prétention apparentes. Elle dit aimer ce lieu, ses coutumes et ses traditions. Elle joue souvent de ses moyens exorbitants pour donner un peu de bien-être à ses gens. Mais en retour, elle attend leur totale collaboration. C’est dans cet environnement que grandit Rachelle, entourée de parents très aimants. Ils n’étaient pas aisés. Ils savaient surtout se dé-brouiller pour ne jamais manquer de rien. Chaque jour suffit sa peine, disaient-ils. Chaque jour que Dieu faisait, ils parvenaient à nourrir et habiller leurs enfants. Ils connais-saient l’importance de savoir lire et écrire, l’im-portance de pouvoir comprendre un document et y apposer sa signature au bas, au lieu d’une croix. Leur fille alla donc à l’école.
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Au désespoir de ses parents, Rachelle, élève studieuse, ne put faire de grandes études malgré ses compétences. La liste des achats nécessaires à l’année de préparation au certificat d’études était si importante, que ses parents durent renoncer. Ils s’étaient déjà endettés pour qu’elle arrive à ce niveau. Ils ne pouvaient ajouter d’autres crédits à ceux déjà contractés auprès de leur patron. C’est le cœur rempli de tristesse qu’ils durent se résoudre à lui faire quitter l’école et à l’en-voyer travailler à l’usine. Le « tout faire pour l’avenir de ses enfants » restait une utopie à cette période. Les parents pensaient plus en termes de survie. Avoir de quoi nourrir et habiller les petits, leur donner les moyens de grandir, voilà quelle était leur préoccupation première. Ils savaient ainsi pouvoir compter sur leur aide, quand arriverait le crépuscule de leur vie. Car un jour ils ne seraient plus aussi forts physiquement pour accomplir la somme des tâches nécessaires pour subvenir aux besoins de toute la famille. L’école n’était pas secondaire. Un certain niveau d’études demandait beaucoup trop d’in-vestissement. La situation des parents ne le per-mettait pas ou trop rarement. Aussi, faire quit-ter l’école à son enfant était-il une décision qui faisait la quasi-unanimité dans ces contrées. En
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effet, la pauvreté y était aussi stagnante que les revenus de ces miséreux. Le plus souvent, les enfants en étaient même les instigateurs. Ils voulaient ainsi montrer à leurs parents leurs capacités à tenir leur rôle au sein de la famille. Les membres de la centaine de familles qui vivaient dans cette contrée se connaissaient à bien des égards. Elles faisaient vivre ce lieu en y apportant tous leurs savoir-faire, en toute cir-constance. D’ailleurs, elles pratiquaient souvent la politique de l’entraide qui leur permettait de mieux s’apprécier. Leurs enfants, s’ils n’avaient pas été scolarisés ensemble, se fréquentaient dans le quartier. En grandissant, Rachelle était devenue une super nana que tout le monde connaissait et adulait. Elle aimait rendre service, apporter du bien-être autour d’elle, faire la joie de ses sem-blables. Avec ses amis, elle animait chez les uns et les autres des soirées récréatives. Les saynètes qui y étaient jouées retraçaient leur vie de tous les jours ainsi que l’histoire de leurs aînés. Elles se terminaient souvent par un bal, dans des lieux aménagés pour l’occasion. Souvent, les espaces annexés étaient trop ré-duits. Il leur suffisait alors de quelques poutres, lattes de bambou et branches de cocotier ou de feuilles de canne pour construire une véranda
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de fortune. Le tour était joué. Cela faisait la joie de tous, et personne ne déboursait d’argent. Rachelle était très douée de ses mains et adorait plus particulièrement faire la cuisine. Elle tenait cela de sa grand-mère et de sa mère qui étaient de fins cordons bleus en matière de cuisine exotique. D’ailleurs, elle était souvent recrutée chez son patron pour aider en cuisine lors des grandes festivités. Elle aimait en ces occasions se faire accompagner de sa fille. Elle était jeune, dynamique, enthousiaste. Elle ne rechignait pas à la tâche. Elle appréciait beaucoup l’apprentissage de toutes les subtilités et tours de main que la pratique en cuisine dans cette maison lui fournissait. Rachelle et ses amis aimaient se rencontrer les soirs de pleine lune sous l’arbre « à palabres ». C’était un gros manguier dont les racines sorties de terre s’enchevêtraient pour former une assise assez confortable. C’était le lieu où ils se racontaient. Ils par-laient de la pluie et du beau temps, disaient ce qu’ils attendaient de la vie, contaient leurs amourettes, expliquaient ce qu’ils souhaitaient faire plus tard, quand ils seraient en mesure de quitter la maison des parents. Toutes ces choses qui les faisaient rêver et leur donnaient la force
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nécessaire pour aller au bout des objectifs qu’ils se fixaient y étaient passées au crible. Un soir, alors que la lune était si belle qu’on se serait cru en plein jour, la conversation s’éternisa. Ce fut au point que les questions abordées devinrent de plus en plus sérieuses. Avoir un foyer, des enfants, rester ou ne pas rester à Watel, etc., tous ces sujets furent abordés à bâton rompu et sans relâche. Chacun s’aven-turait sur la route lumineuse des rêves en-chanteurs. Quand ce fut son tour, Rachelle mit du cœur à l’ouvrage pour rendre plus réel son futur, car il s’agissait bien de cela, de son avenir. Elle s’y voyait. Elle voulait mimer de manière ludique la grande dame qu’elle serait quand elle aurait trouvé le mari idéalement riche qui lui permettrait d’acheter toutes les tenues qu’elle souhaiterait. Alors, elle défit le haut de son corsage et bomba la poitrine non sans une certaine élégance. Soudain, d’un cri d’un seul, on entendit dans cette belle lueur de la nuit : « Tu es enceinte, ma belle ! » Cela avait été lancé bien plus sur le ton d’une affirmation que d’une interrogation. « Lorsqu’on connaît bien quelqu’un, les mé-tamorphoses qui s’opèrent en pareilles cir-constances sont plus facilement décelables et apparaissent comme une évidence, malgré la surprise. »
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