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82 pages

Court récit poétique d'Edmée de la Rochefoucauld, paru sous le pseudonyme de Gilbert Mauge.

"Jacques aime la liberté : l'idée qu'il pourrait être enfermé dans un cadre; avoir été, par exemple, prêtre salien sauteur et danseur à Rome, cette idée l'étouffe. Hélas ! notre liberté n'est pas grande et que, sur la rue, il est triste, le ciel, tout ce bleu bêtement collé au plafond. Jacques a de la fièvre."

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Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions Grasset & Fasquelle, 2012.
9782246802112 — 1re publication
Fragment autographe du manuscrit de Gilbert Mauge
DANS le square où des globes brillent pleins d’une claire liqueur, Jacques Brême portant l’histoire des Himyarites s’est assis sur un banc. Il aperçoit la statue et elle l’attriste. Les statues rappellent à l’humanité ses erreurs de jeunesse : on en a trop adoré.
Jacques pose son livre. En quelques années d’études il a édifié la première Pyramide, signé d’adroits contrats avec Dieu, terrifié les Indes, frissonné dans les alcôves, transformé les nombres en surface, et considéré les poules, le printemps, les pauvres, car s’instruire c’est être successivement le roi Chéops, Clovis, Charlemagne, Gengis Khan, Charles IX, d’Alembert, Chateaubriand, Pasteur, Verlaine, Georges Sorel.
Toutes ces âmes précises, raidies, achevées, flottent à diverses profondeurs dans notre mémoire. Parfois Jacques les en fait sortir, replace les personnages dans leur décor. De nouveau, Pasteur lit à huit ans les ordonnances de Juillet. De nouveau, d’Alembert subit le rêve et l’amour, que lui imposèrent Diderot et Lespinasse. De nouveau, Gengis Khan s’emplit les mains de royaumes, les rois aztèques surveillent la naissance du vieil art épigonal proto-mexicain tandis que les croisades tracent de Paris à Damas, de Hongrie en Egypte leurs pieuses et cupides trajectoires. Charlemagne, ne sachant toujours pas écrire, vient s’asseoir entre l’éléphant et l’horloge à roues d’Haroun.
Et souvent la vue de ce passé bien ordonné procure à Jacques quelque satisfaction. Il est doux de penser que de notre existence fluide, contradictoire, errante en cent chemins, il restera la matière d’une jolie biographie.
Mais ce soir, dans le square désert, tandis qu’au ciel voyagent les pluies futures, Jacques dédaigne les âmes achevées du passé (fût-ce celles des Himyarites). Pourra-t-il encore longtemps se garder lui-même souple, extasié — car c’est au moment que l’Univers nous étonne que nous pouvons le saisir — indéterminé ?
Il regarde autour de lui. Cette chaîne tendue en demi-cercle d’une borne à l’autre ressemble — métaphore, calembour de l’œil — à un énorme rosaire. Jacques, machinalement, en compte les anneaux. Il songe à l’un de ses amis qui prierait volontiers, malgré les conciles (car pourquoi le pape Damase condamna-t-il en 374 à Rome, Apollinaire et Timothée et qu’est devenu l’âme humaine de Jésus-Christ ? Mais sans doute y a-t-il une réponse et la première chose est d’être parfait...)
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