Force nomade

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J’écrivais une date, à côté d’un texte, sachant qu’elle ne correspondait qu’à une représentation fictive de la chose vécue, sachant qu’en l’écrivant, je cédais au découpage temporel, à une aberration pour le moins originale. Je cédais à l’envie de percevoir les actes et les faits tels des aboutissements enchâssés par une progression, je niais toute simultanéité, alors que ce déroulement était chimérique, fabriqué par mes pensées, mon passé, mes expériences. Je n’aurais même pas dû essayer de choisir un titre. C’était trop de vanité, trop de fixité, qui ne décrivaient qu’un assemblage encré de flux d’hier, d’élans imposés à la page. Et je ne pouvais pas y résister : c’était la manifestation d’une facilité.
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748135763
Nombre de pages : 405
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Force nomade
Trente-Sept Dix
Force nomade
ROMAN
Le Manuscrit www.manuscrit.com
Éditions Le Manuscrit, 2004 5bis, rue de lAsile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.comISBN :2-7481-3577-6(fichier numérique) ISBN :2-7481-3576-8(livre imprimé)
J’écrivais une date, à côté d’un texte, sachant qu’elle ne correspondait qu’à une représentation fictive de la chose vécue, sachant qu’en l’écrivant, je cédais au découpage temporel, à une aberration pour le moins originale. Je cédais à l’envie de percevoir les actes et les faits tels des aboutissements enchâssés par une progression, je niais toute simultanéité, alors que ce déroulement était chimérique, fabriqué par mes pensées, mon passé, mes expériences. Je n’aurais même pas dû essayer de choisir un titre. C’était trop de vanité, trop de fixité, qui ne décrivaient qu’un assemblage encré de flux d’hier, d’élans imposés à la page. Et je ne pouvais pas y résister : c’était la manifestation d’une facilité, une partie qui n’était pas apprivoisée, ni retenue à l’ombre. J’avais marché, chemise ouverte, entre les rangées de condominiums fabuleuses, en construction, en partiels achèvements, entre les voitures garées des rues transversales, adjacentes aux gratte-ciel, car je me donnais le temps d’entreprendre, d’apprécier l’atmosphère, car ce qui n’est pas donné semble perdu. Je me régénérais par touches anodines, régulières, de périphéries en centres sémillants. Je partais d’une illusion, d’une impression fugace, puis redondante, et je m’intégrais à ces possibles, à ces ondes éparses, comme un grain d’extase à un paysage. Il y avait un chemin, qui n’était ni brusque, ni raviné, et au
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bout de ce chemin, des tourelles magnifiques, les signes d’une transcendance, et en dehors des engrenages, une palette de teintes subliminales, incroyables, de caresses visuelles. Il y avait un port de pêche, un massif, de célèbres sinuosités. J’avais marché dans l’Île, débonnaire. Elle contient ce que nous avons accompli. Ce n’est pas qu’un élément : nous ne pourrons pas la trahir, même si nous l’avons juste en mémoire ou en liasses de rendement, tout fous d’eau salée. Et les hôtels, à l’écart de la route, ressemblaient un peu à ceux du quartier étendu où nous avions atterri, vers le Stade, affamés d’Amérique, une quinzaine de cycles auparavant. Je me souvenais de la publication de ces caractéristiques par réflexion, par analogie, de cette chambre avec piscine, au rez-de-chaussée, de cette clôture louche mais impérissable, de nos corps huilés, des regards innocents, vagabonds, des constructions mentales, anticipatoires, milliardaires, et d’un je ne sais quoi d’intrigant, de fugitif, de cette ambition de ne plus avoir recours à n’importe quel subterfuge pour nous évader du rêve, des mirages sublimés. Observions-nous bien des tortues serties d’émeraudes ? C’était le manque qui écrivait, qui imposait son rythme, ses antémémoires. C’était l’absence des plongées, de la roche extraordinaire, sous les flocons naissants. Dans l’excitation de la découverte, nous choisissions le parfum de l’aventure, déjà humé en décalant les perspectives, déjà la base secrète de nos démarrages, et nous rôdions aux alentours des rues encore inconnues, avant leur assimilation, avant de connaître leurs noms par cœur, avec une perversité feinte, la volonté d’entamer un chapitre graduellement différent, de ne pas nous séparer du reste, de changer de décors mais non pas de lectures, de faire nôtre cette vitesse, cette énergie, de nous en remettre à la liberté. Baiser en cadence : c’était mieux que de se perdre, que de
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s’indigner et d’admettre la futilité de plusieurs montages, des facéties, et des essais pour rien. C’était ressentir les secondes au maximum, invincibles secondes, refaire surface, décidément vivre. Écrire après. Les diamètres, les proportions, la profondeur exacte d’une île, en m’initiant au phrasé, à des blocs-notes, correspondaient à l’aventure du sens, aux ressemblances entre les dimensions, et je singeais, peu à peu, leurs vitales distinctions, cette présence qui redoublait mon esprit. Peut-être était-ce la lumière grise, la définition de l’interface d’accès aux objets, où un rien d’anodin s’invitait avec le chuchotement des fontaines, qui me parlaient, chant primaire et signal. C’était un souvenir, un avenir, jumeaux, en tout cas, une réponse contenue dans une question. Et les paysages dégagés, les dispersements, au large, m’apportaient la forme du récit. Et tu m’emmenais aux bulles de Java, plus aimables que la terrasse des bulbes, et quoi, du fond des âges excitants, nous prenions un muscat de Beaumes de Venise, une assiette esthétique, sous le plafond conservé lounge d’un ancien club, autour d’un bar de magma, de raffinements indéniables. Tu portais, en ces voluptés, une robe d’un tissu indien. Derrière les carreaux, la liberté des heures, tant qu’on en profite, ivres ou couverts d’or, m’attirait, mais la foule bruyante, en contrebas, incessante, multidiffusion à forte densité, dissimulait les arches, la lisière des étendues vierges, claire d’abord, à perte de vue. Il y avait eu ce conflit en moi, entre la force d’agir et la paresse d’être seulement des mots, un corps avide, une méditation : sept ans qui s’achevaient pour un autre sort, plus ludique et fortuné, un certain érotisme. Printemps et fesses remuantes, chevelures ramenées d’un geste sec, glanant des choses dans les allées, faisaient une somme de tentatives, fouillaient leurs sacs monétaires. Il y avait une
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réalité, à côté, outre les décors entendus, les habitudes, les séductions, et elle crachait des paragraphes, balbutiait la suite. Nous étions oisifs, parfois, dès lors que les charges finissaient, maîtrisées par les trotteuses. Nous étions invincibles, hors du monde, puis réceptifs au peaufinage de surfaces absolues, nus au cours des étreintes, de la fente temporelle. Support de stockage informationnelle de capacité géante : l’unité Trente-Sept Dix n’en faisait pas qu’à sa tête. Elle lorgnait plutôt vers le filon des divertissements, du bonheur vite apprivoisé, après les génériques, les préambules. Cette soif de connaître l’allure des correspondances faciles, le baume, les alcôves soyeuses, lui valait une absence de tracas ou d’invectives, mais elle élargissait sans cesse, également, les rondes sensuelles, d’épanouissements, à explorer, et la ville, les sentiers, les voies mêmes qu’on n’empruntait plus guère, sols communs ayant fait leurs preuves, se changeaient en autant d’abris, de générateurs d’élixirs, dans sa conscience, en des ajustements élégants, foisonnant d’atours, à la trêve colorée, salutaire, d’un âge de magnétisme. Chaque fois, les octets nous propulsaient à travers combien de passages jouissifs, jouables, et ils sont à la quantité de données informatiques ce que les mètres sont à la distance : j’écrivais ces lignes, elles vivaient. J’étais simplement ce que je voulais écrire, et chaque octet. Nous devions nos départs, ainsi, à des perceptions agglutinatives, que nous transformions, fulgurances sur japon, autant qu’à un ensemble de choses, d’événements. Tu traduisais ces impressions, l’excellence des écrans, jusqu’à en avoir le dégoût des mots, n’être qu’un filtre enrichi de mondes. Bien avant, nous avions eu le désir d’un arrachement des bases, de nous extraire, comme une aspiration, en raison de connivences avec l’enchaînement
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