Fortuné

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Que peut l’insupportable sentiment de jalousie qu’éprouve Pierrette face à la passion qui naît entre la belle Yvette et Fortuné, son mari ? Absolument rien, et peut-être même que cette jalousie-là, perverse incitatrice, est à l’origine de cet amour adultère.

À travers les tourments du coeur de ces trois protagonistes, Marcel Andiné nous raconte, à la façon des romans populaires, la Provence et ses moeurs méridionales.


Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9999998894
Nombre de pages : non-communiqué
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La famille Fortuné La route s’enfonçait sous l’ombre chaude des pins. Entre les branches sèches et recouvertes d’aiguilles roussies, assoif-fées d’une pluie qui ne venait jamais, on apercevait, au pied de la montagne, une carrière rongée par les dents des bulldozers. On entendait de loin les gros engins s’acharner à extraire la roche calcaire de la colline. La pierre s’effritait dans les crocs terribles des mâchoires la grignotant, laissant des nuages de poussière recouvrir les arbustes rabougris alentour. Un incessant va-et-vient de camions, aux ridelles ventrues, empruntait cette route. Leurs roues gigantesques creusaient des ornières profondes, avec des roulements de tonnerre, leur puissant moteur faisait vibrer les cloisons et les vitres des appartements de la cité toute proche. Cela durait depuis des années. Malgré les plaintes du syndicat des immeubles, au-près de la mairie, jamais il ne fut permis d’ouvrir une voie carrossable, au bout de la carrière, à l’endroit où encore aucune habitation n’était érigée. Justement une construction avait été prévue dans le périmètre. Mais rien n’était encore fait et les camions roulaient, embêtant le monde, soufflant de la poussière dans leurs courses folles. Vers le milieu de cette route, à droite, un chemin, en partie défoncé, donnait accès à la cité « Les Roches blanches ». La famille Dubois demeurait dans un appartement situé au sixième étage. De cette tour, haute de huit, on dominait d’un seul regard, tout Marseille. À gauche, le massif de Marseil-leveyre rejoignant la mer avec, à ses pieds, des grappes de cabanons construits en toute hâte avec des matériaux hétéro-clites. Au loin, en face, les montagnes blanches de l’Étoile, sans cesse ravagées par des incendies, barraient d’un trait blanc l’horizon bleu. Enfin à droite, les massifs du Garlaban et de la Sainte-Baume encore verts, laissant apparaître cependant des langues de roches blanchies par le soleil. Marseille était serrée dans ce corset étroit de barrières naturelles. La ville 5
essayait de s’allonger au-delà du Prado et du boulevard Rabatau voulant s’éclater de ce côté en volant à la montagne les dernières parcelles de terre caillouteuse. Alors, quand on avait suffisamment rogné la colline, près de la cité, il se construisait d’autres blocs d’immeubles que l’on nommait par des lettres. On en était à E. L’on se deman-dait si tout l’alphabet allait y passer faisant en le vendant, au propriétaire de la colline aride, le bénéfice de la roche et celui du terrain à bâtir. Fortuné Dubois était l’aîné de la famille. Le père, Antoine Dubois, âgé maintenant de cinquante-sept ans avait épousé, dans son jeune âge, Germaine Langlois, fille d’une couturière qui habitait un petit village vauclusien. Tous deux vivaient dans une belle demeure, à Allauch, avec à charge, deux en-fants encore. Travaillant dans l’administration, il vivait, depuis deux ans déjà une retraite heureuse. Jeanne, sœur cadette qui touchait ses vingt ans, avait hérité des yeux de son père, mais à bien la regarder, c’était tout le ravissant portrait de sa mère. On la nommait ainsi en sou-venir de la grand-mère paternelle, atteinte d’un mal incurable et morte, rongée par cette maladie, sans avoir revu ses enfants enlevés par l’Assistance publique. Puis Ernest qui, à dix-huit ans, donnait énormément de soucis à ses parents. On ne savait pas d’où lui venait cet héri-tage de fichu caractère. Se fâchant toujours, s’obstinant dans des idées à lui, qui n’étaient pas toujours celles des autres. Il ne pouvait supporter aucune remontrance ni réprimande. Fâ-ché contre les études, nul au lycée, il aurait de la difficulté plus tard. Cependant il ne voulait rien savoir, disant toujours qu’il perdait son temps à dormir sur les bancs de l’école. Les bras d’Antoine et de Germaine en tombaient de lassitude et d’épuisement. Qu’allait-on faire de cet enfant difficile ? Dubois Fortuné venait de garer sa voiture sur le parking, à proximité de la cité. Il était brisé de fatigue et las d’une journée de labeur dans les bureaux écrasés de chaleur. Plus harassante serait encore la soirée à la maison. Heureusement sa fillette et son garçon lui apportaient beaucoup de réconfort. 6
Ce qui le tracassait, par-dessus tout, était la jalousie de sa femme, Pierrette. Elle se rendait malade d’une parole échappée de Fortuné qui ne voyait aucun mal à relater de riantes anec-dotes circulant dans les couloirs à son travail. Le moindre incident dans le comportement de Fortuné, sans cesse tour-menté, la jetait dans les abandons, croyant toujours son mari sortir des bras d’une autre femme. Fortuné était un bel homme de vingt-cinq ans. De très longues moustaches noires comme sa chevelure lui coupaient le vi-sage en deux. Il avait comme un tic à vouloir en amincir les extrémités, entre le pouce et l’index. Ses yeux verts jetaient un certain trouble lui donnant une assurance. Dès qu’il ouvrait la bouche, à la denture parfaite, son visage était en fête. On se plaisait à l’entendre et on l’écoutait. Toujours habillé d’un costume sombre et ses chemises qu’il voulait blanches, re-haussaient son teint hâlé. Hormis les fins de semaine, il portait la cravate, même dans les grandes chaleurs. Il travaillait sans relâche dans un cabinet d’administrations judiciaires où il occupait un poste de contrôle, essayant d’élucider des dossiers compliqués et litigieux. Il en était à étudier le dépôt de bilan d’une entreprise. Il cherchait dans ces papiers, sentant la poussière, quelque fausse déclaration. Des erreurs qui conduiraient les dirigeants, soit au règlement judiciaire, soit à la faillite. Ce dont répugnait Pierrette était qu’il fût entouré, à son bureau, de femmes et de jeunes filles. Depuis cinq ans, vivant huit heures par jour à leurs côtés, il en était arrivé à les mieux connaître que sa propre femme mariée il y a cinq ans aussi. Pourtant son comportement était irréprochable. Il connaissait les mots et dans les discussions il était des plus disert. Son humour, très recherché, n’avait pas d’égal dans son entourage. On aimait travailler avec lui. Justement Pierrette, agitée de ce mal de jalousie, arrivait à devenir mé-chante, jetant toujours, dans des moments choisis, quelques mauvaises paroles, cherchant à donner à Fortuné une instabi-lité de caractère, voulant qu’il fût jaloux lui aussi, preuve de son amour pour elle. 7
Il leva la tête, jetant un coup d’œil au sixième étage. Il voulait se rendre compte si Pierrette l’observait derrière un rideau. Ensuite il consulta sa montre, il était dix-neuf heures qua-rante, un peu de retard dû aux problèmes de la circulation. Son bureau se situait au cœur de la ville. Il se démenait, usant ses nerfs dans les encombrements au volant de sa voi-ture. C’était toute une histoire que d’expliquer les retards à sa femme toujours bourdonnante de mauvaises pensées. Elle n’était pas au bout de ses persécutions, elle en avait de toutes couleurs et de toutes étoffes. Après être sorti de l’ascenseur, il sonna à sa porte, d’une façon convenue. Il entendit la voix de Pierrette criant à son fils : « Julien, ouvre à papa ! » Le gamin ouvrit la porte. Il se jeta dans les bras de son père qui le recouvrit de baisers. Pierrette était dans la cuisine, juste en face du hall d’entrée, occupée à préparer le repas du soir. Fortuné alla poser un baiser fuyant dans le cou de sa femme. Jamais il ne devait oublier de le faire. D’ailleurs tout était dicté dans sa conduite, promenant toujours quelque in-quiétude à rechercher ce qu’il fallait faire. C’était pénible que d’être dedans ce que l’on n’est pas dehors. Il fallait aussi qu’il surveillât ses propos. C’était une manie de fouiller chez elle qui devait être un calcul pour devenir une habitude. Pierrette ne supposait pas que les femmes dussent le voir avec d’autres yeux qu’elle-même. Cependant, comme c’est un supplice les plus friands pour une femme que la torture par la jalousie. Aussi, chaque soir, c’étaient les mêmes mots, les mêmes phrases, courtes et sèches. Tout va bien ? Rien de neuf ? Les petits ont été sages ? « Rien de spécial. Ici, c’est toujours pareil, lui répondait-elle. — Je vais prendre une douche, il a fait très chaud au-jourd’hui. — Dépêche-toi, on va passer à table. » C’était généralement au sortir de son bain que Pierrette, piquante comme une mouche, attaquait son mari, le harcelant 8
de questions idiotes, le mettant dans des embarras. Fortuné dérouté, ne pouvait prévoir ces agressivités. Dans ce silence plein d’agitations, il ne savait que répondre. Attention s’il rougissait ! Elle s’emportait comme une flamme qui vient de trouver un courant d’air. Un soir, il n’était pas encore sec de son bain, qu’elle commença à le chamailler. « En voulant laver ta chemise ce matin, je me suis aperçue que le col était taché de rouge à lèvres. », dit-elle en lui jetant un œil froid comme le regard d’un ennemi armé doit regarder son adversaire dans un coup qui va lui permettre de le toucher. Alors Fortuné, brisé d’épuisement, attaqué par surprise, avait éclaté de rire. Il adorait sa femme, fort jolie du reste, à la chevelure blonde comme une gerbe de blé. Un corps de déesse et un visage de poupée s’enlaidissant quand il se fâchait. Il n’avait pas à chercher au-dehors ce qu’il avait chez lui. On ne pouvait le surprendre dans une liaison. Cependant, depuis quelque temps la situation dans le ménage se dégra-dait, tout doucement comme d’invisibles brins qui s’effri-taient, usés par des tiraillements et des habitudes. Cela commençait par de petits soupçons, sans gravité, riant tous les deux de bêtises racontées dans le creux de l’oreille. Mais cette méfiance germait dans le cerveau de Pierrette accumu-lant les histoires anodines, voulant connaître les pensées de Fortuné amusé de ses questions. Lorsqu’ils se promenaient et qu’ils croisaient une jolie fille, elle prenait un malin plaisir à lui demander comment il trouvait cette femme. Riant dans son cou, il lui murmurait à l’oreille, sans arrière-pensée, qu’il en ferait bien ses dimanches. Il se gardait bien maintenant de donner des avis de ce genre, disant toujours que sa femme était la plus belle. Mais ce rouge sur le col le tracassait. Alors il lui demanda dans une brusquerie, agité d’énervement : « Fais donc moi voir cette chemise ! »
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Elle la lui apporta, lui montrant d’un doigt tremblant la trace, objet de cette querelle. Il fut stupéfait de voir des points rouges sur le col. À cela venait s’ajouter que la veille, il était rentré fort en retard. Il réfléchit intensément à ce qu’il allait répondre, s’irritant davantage sur ce manque de confiance qu’elle avait de lui. Alors, comme une vrille, il plongea son regard gros d’orage dans les yeux bleus de Pierrette voulant lui donner beaucoup de reproches dans cette façon de la regarder. « Mais enfin Pierrette, où vas-tu chercher ces choses aux-quelles personne ne songe ? À croire que tu passes la journée à réfléchir pour me contrarier le soir avec ce défaut que tu as d’être jalouse, tu me fiches par terre. Souvent il m’arrive de me concentrer, la tête entre les mains. C’est dans cette posi-tion que ma tête est plus féconde à trouver des lacunes dans les dossiers que l’on me présente. Alors il est probable que la pointe du crayon rouge, me servant à souligner des chiffres soupçonneux, a pu déraper sur le col de ma chemise. Il n’y a pas plus simple que cela. Tu tiens à ce que je me mette en colère ? Tu te trompes bien ! » Voyant la chose plausible, inquiète d’être prise à défaut, elle n’ouvrit plus la bouche de la soirée. Fortuné put demeurer tranquille à rire avec les enfants. Ce soir-là, il sortit du bain, sifflant comme un rossignol un soir de printemps. Il alla donner une tape légère sur les fesses de Pierrette frissonnante d’une envie devant les enfants amusés. « Pas maintenant, tout de même ! », lui dit-elle rougissante comme une jeune fille.
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