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Fox Mulder a une tête de cochon

De
192 pages
Publiées en Russie avant La Soif, cinq nouvelles, autant de petits chefs-d'oeuvre, qui ont révélé celui qu'on a pu appeler le Salinger russe.
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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
“ — Touche ton genou, qu’elle a dit alors. Je l’ai touché. — Qu’est-ce que tu sens ? — Mon genou. — C’est un os que tu as là. A l’intérieur de toi, i l y a un squelette. Un vrai squelette, tu comprends ? Comme dans vos films imbéciles. Comme dans les cimetières. C’est le tien. C’est ton squelette à toi. Un jour, il n’aura plus de chair autour. Personne ne peut rien y changer. Et pendant qu’il est à l’intérieur il faut avoir pitié les uns des autres. Est-ce que tu comprends ? — Qu’est-ce qu’il y a de difficile à comprendre ? L e squelette est à l’intérieur, donc tout va bien. Elle a souri et a dit : — Bravo ! D’ailleurs, ce n’est pas si terrible que ça de mourir...” C’est ainsi, dans la nouvelle intitulée “L’Age tendre”, que la vieille Octobrine Mikhaïlovna, qui vit recluse dans son appartement, tente d’apprivoiser un jeune adolescent révolté et malheureux. On ne trouvera pas chez Andreï Guelassimov de ces g randes et généreuses phrases russes qui expliquent à l’envi ce que vous devez comprendre. Bien au contraire, il reste concis, allusif. Ce qui n’empêche pas le lecteur d’être plongé dans une histoire, une vraie. Dans la Russie soviétique et la Russie d’aujourd’hui. Où la vie est dure et âpre. Avec de belles âmes et de beaux salauds, sans qu’on sache toujours s’y retrouver. On ne s’étonnera pas que ce recueil de cinq nouvell es (“Fox Mulder a une tête de cochon”, “Accomplis ce miracle, Seigneur”, “Jeanne”, “Grand-mère par adoption”, “L’Age tendre”) ait été salué à sa parution comme un événement.
Andreï Guelassimov est né en 1965 à Irkoutsk. Après des études de lettres, il part à Moscou suivre au Gitis (l’Institut d’études théâtrales) les cours du prestigieux metteur en scène Anatoly Vassiliev. Spécialiste d’Oscar Wilde, il a enseigné à l’université la littérature anglo-américaine. Fox Mulder a une tête de cochon, son premier livre, a été publié en 2001. La Soif(Actes Sud, 2004), son second ouvrage, un récit sur la guerre de Tchétchénie publié en Russie en 2002, a confirmé sa place sur la scène littéraire russe. Il a été la révélation des Belles Etrangères russes en France à l’automne 2004, et son dernier roman vient d’être consacré par le Booker Prize des étudiants 2004.
ACTES SUD
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DU MÊME AUTEUR :
LA SOIF, Actes Sud, 2004. Titre original : Fox Mulder pokhoj na sviniou © Andreï Guelassimov / Obedinnoye Gumanitarnoye Isdatelstvo, 2002 © ACTES SUD, 2005 pour la traduction française ISBN 978-2-330-08829-3 Illustration de couverture : © Karen Kilimnik, Natalya Tatiana Petrovskaia(détail), 1996
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Andreï Guelassimov
Fox Mulder a une tête de cochon
et autres nouvelles
traduites du russe par Joëlle Dublanchet
ACTES SUD
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FOX MULDER A UNE TÊTE DE COCHON
]> — Il faut aller voir un prêtre, m’a-t-elle dit. Si tu te poses des questions. “Et si je ne m’en pose pas ?” ai-je pensé. Qui aller voir, si l’on n’a dans sa tête que des réponses ? A tous les niveaux de la morphologie. Prenez par exemple le substantif – le ciel, l’herbe , les enfants, le vin, les oiseaux, le vent. Au singulier ou au pluriel. Au masculin ou au féminin. Qu’y a-t-il là d’incompréhensible ? Il n’y a aucune question à se poser. Tout est clair. Ensuite l’adjectif – les enfants sont comment ? Drôles. Ils ont de grosses joues et des yeux ronds. Le ciel est comment ? Beau. Et l’herbe ? Verte. Si on la mâche, il nous en reste le goût dans la bouche. Comment est le vin ? Bon. Mais il faut savoir le choisir. Ça peut prendre des années. Enfin le verbe. Que fait-on dans l’herbe ? Là, que chacun réponde à sa guise. Que faire avec les enfants ? Rien. Ils savent déjà tout. Quelle quantité de vin peut-on boire ? C’est votre cœur qui vous dictera la réponse. Faut-il fermer la fenêtre quand le vent souffle ? Non. Et tant pis, si la réponse est aussi brève. Les verbes doivent être soulignés de deux traits. Mais ça, ce n’est plus de la morphologie, c’est déjà de la syntaxe. A l’école, il y avait beaucoup de questions à ce sujet. Dommage qu’on n’ait pas eu alors un prêtre sous la main. La prof de russe s’appelait Kaléria Nikolaïevna. Un nom finnois. Ou bien ougrien. C’est le finnois qu’elle aurait dû nous enseigner. On se serait peut-être posé aujourd’hui quelques questions. Et la grammaire fin noise, on ne s’en serait pas tirés à si bon compte. Tandis que là, plus de questions. Il ne nous est resté que des réponses. A tous les stades de la morphologie. Cf. plus haut, si vous avez envie d’en savoir plus. Et donc, on n’a pas besoin de prêtre. Pas pour ça, en tout cas. Avec les professeurs, c’est encore une autre histoire. Pourquoi est-ce qu’on tombe juste dans cette école ? Et pourquoi telle carte se trouve-t-elle précisément dans ce jeu ? Parce qu’on les a imprimées ensemble. Vous avez un jeu de cartes et, dedans, une carte en particulier. C’est fait comme ça. Par qui ? C’est le plus grand des mystères. On vient au monde, on crie, on fait pipi dans ses couches, et après on arrive dans une école, chez des professeurs qui nous étaient destinés. Par qui ? J’ai déjà tenté de répondre à cette question. Si vous ne me croyez pas, regardez plus haut. Exactement comme vous aussi leur étiez destiné. Sans vous, cet assemblage n’a pas plus de sens qu’un jeu de cartes sans le huit de pique. Ou le dix de carreau. Sans la dame de trèfle ou l’as de cœur – choisissez la carte que vous voulez, mais n’oubliez pas que les autres vous regardent et sont toujours prêts à rire de votre orgueil. Surtout si vous avez des raisons d’en avoir. Que l’on soit fier de soi ou non, on arrive auprès de ces gens-là et seulement des années plus tard on comprend qu’on avait eu tort somme toute de se m oquer d’eux. Que chaque individu que l’on côtoie dans son existence a une signification précise. Il ne pouvait apparaître que dans la vie de personnes bien déterminées, dans un groupe bien par ticulier, dont vous êtes l’un des éléments. Unique en son genre, et qui ne se reproduira plus. Semble-t-il. Et alors on commence à réfléchir – Seigneur en quoi les ai-je tous mérités ? On est avec eux dans la même patience. Sur le dos – encore heureux si la carte est belle et propre, mais il y en a de franchement épouvantables –, on est posé là et on complète le jeu. On est nécessaire à quelqu’un pour que la patience réussisse. Et si on a le temps, on se met à examiner les cartes censées nous accompagner dans la partie. Que s’est-il passé après nos six ans et demi ? On e n a eu seize, on est retombé amoureux, on s’est retrouvé dans l’école 39, avec tout à côté un port fluvial, un établissement scolaire de même
nature, des maisons de mariniers, et de là un tas de complexes qui ne sont pas nécessairement liés au fleuve, mais qui définissent néanmoins le statut social de nos camarades de classe. De même, d’ailleurs, que leur statut culturel. Et sexuel. Ainsi que leur sens de l’humour. Si tant est qu’il puisse y avoir quelque chose de drôle dans le clapotis de l’eau. On riait de tout autre chose. De la culotte bleu ma rine d’Ekatérina Mikhaïlovna, par exemple. Qui était longue et lui arrivait pratiquement aux genoux. Les femmes, à un certain âge, ne se préoccupent que d’avoir chaud. Elles font une croix sur elles-mêmes. Elles comprennent trop bien qu’il n’y aura plus de miracles. Les hommes, c’est différent. Leur imagination travaille jusqu’à la fin. Ils ont “le démon dans les côtes”, comme disent les Russes, qui ont dans ce do maine bien d’autres expressions tout aussi candides. Ils espèrent toujours quelque chose. Est-ce leur faute si l’envie de vivre les tenaille ? Mais il n’y avait rien de tout cela pour Ekatérina Mikhaïlovna. Elle posait un tabouret près du tableau et grimpait dessus devant toute la classe, pour aller chercher une carte qu’elle avait cachée la veille. La carte de l’offensive des troupes soviétiques sur le front nord-ouest, durant l’automne et l’hiver 1944. Elle l’avait mise à cet endroit exprès, pour que Lydia Timofiéïévna ne la trouve pas. Celle-là, c’était une jeune. Qui avait terminé ses études à l’institut juste l’année d’avant, mais avait déjà une haute opinion d’elle-même. Elle n’avait qu’à faire ses preuves, comme Ekatérina Mikhaïlovna. Vin gt-huit ans d’ancienneté à son actif, et sa photo sur la couverture de la revueKommunist. Enfin, pas tout à fait sur la couverture, sur la première page, bien en évidence. Tandis que l’autre n’avait même pas appris à dire bonjour normalement. Elle pouvait bien préparer elle-même s on matériel. On allait voir. Sinon, elle se chargerait de leur éclairer la lanterne, à ces imbéciles heureuses qui ne savaient que s’esclaffer. Ekatérina Mikhaïlovna n’aimait pas Lydia Timofiéïévna. Cela venait certainement du fait que Lydia Timofiéïévna ne portait pas encore de culotte bleu marine. Ni d’une autre couleur d’ailleurs. On aurait vu la marque. Or, elle aimait les vêtemen ts très ajustés. Quant à ce qu’elle portait dessous, il ne nous a pas été accordé de le voir. Du moins, à la majorité d’entre nous. Simplement l’occasion ne s’en est pas présentée. Ekatérina Mikhaïlovna, debout sur son tabouret, sec ouait la carte enroulée de l’offensive soviétique, afin d’en faire tomber la poussière. Ge ste stupide. Elle n’avait caché cette carte au regard de Lydia Timofiéïévna que la veille au soir. Il ne s’était même pas écoulé vingt-quatre heures. Quelle poussière pouvait-il y avoir ? Mais on pouvait à présent sortir hardiment la carte de sa cachette : Lydia Timofiéïévna avait déjà traité la question. Le cours d’histoire venait de se terminer dans sa classe de terminale B. Je ne sais si on enviait les élèves de cette classe, mais dans la nôtre en tout cas on s’amusait bien. Ekatérina Mikhaïlovna se penchait en avant et ouvrait son tableau, comme on ouvre la portière d’un wagon de train. Invention très astucieuse. On s’approchait, on tirait une petite poignée sur le côté – et on avait devant soi tous les trésors ékatérinesques. Mais point de carte de l’offensive des armées soviétiques. C’est en vain que Lydia Timofiéïévna, venue l’emprunter pour sa leçon, avait fouillé en tous sens. Elle n’avait réussi qu’à perdre une bonne dizaine de minutes de son cours. Son visage avait rougi sous l’effort. Elle avait le regard perdu. La carte était à présent dans la main d’Ekatérina M ikhaïlovna qui, perchée sur son tabouret, offrant son dos à notre regard, se penchait de plus en plus. Elle voulait atteindre sa baguette, mais elle voulait tout faire à la fois sans descendre de son tabouret. Economie de moyens. Pourquoi faire des manières quand on est chez soi ? On travaille dans le même endroit depuis vingt-huit ans et on ne fait plus la différence entre son lieu de travail et sa maison. La baguette, elle n’avait pas besoin de la cacher à Lydia Timofiéïévna qui avait la sienne. Elle se penchait de plus en plus et, nous, on voyait de plus en plus haut. Tel le nuage qui, ayant obscurci le ciel toute la j ournée, soudain s’éloigne, et découvre une grande étendue d’un bleu pénétrant. Comparé à ça, ça nous faisait une belle jambe que l a terminale B ait reçu en partage Lydia Timofiéïévna. Pour l’humour, on avait encore la directrice. Elle aussi un cadre de grande valeur. Humoristiquement parlant. Elle était de la vieille école.
1 2 Pendant un temps, elle avait enseigné la littératur e. Pétchorine , Onéguine , les hommes de 3 4 trop . Sonia Marméladova , élément moralement instable. Elle avait peur de p rononcer le mot “prostitution”. Ça ne passait pas. Peut-être s’inqu iétait-elle pour ses collégiennes ? Elle disait : “Elle est allée sur le trottoir.” L’amour des euphémismes. “Appeler un chat un chat.” Ainsi parlait Zarathoustra. Ou peut-être Jonathan Swift ? Qui mourut de chagrin, face à l’incompréhension générale. Manifestement il s’était trop enthousiasmé pour la simplicité. Et un imbécile, faut-il l’appeler un imbécile ? Elle enlevait ses chaussures sous son bureau. Faisait bouger ses orteils dodus. Parlait avec les mains. Petite personne grasse, qui nous enseignait la littérature. Un jour, elle nous a convoqués, mon copain et moi, pour nous dire : “Votre exposé a été le meilleur au concours de la ville. L’un de vous doit aller à Moscou. Vous devez décider tout de suite lequel des deux partira.” La brave femme. Nous avons dû manifester notre joie. Surtout moi. P arce que ce n’était pas agréable de rester dans ce silence. Nous avions comme avalé notre langue. J’ai dit : “Qu’il aille, lui.” Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Elle a répondu : “Eh bien, c’est d’accord.” Elle était sortie sur le perron juste avant la fête de fin d’année des classes de terminale. Elle avait décidé de s’adresser au peuple. A cette époque-là, ils aimaient bien parler du haut des tribunes. Jusqu’à ce qu’ils meurent les uns après les autres. Et qu’on les transporte au Mausolée. Pour être plus exact, c’est à côté qu’on les enterrait. A l’enterrement du premier, on avait failli faire tomber le cercueil. Parce qu’il était massif. On avait tou t montré à la télévision. Difficile, n’est-ce pas, d’arrêter une émission en direct. D’autant plus que tout s’était passé très rapidement. Le cercueil avait heurté le sol, on l’avait vite relevé. Cette année-là fut pour moi l’année de la “dernière sonnerie”. Elle était donc sortie sur le perron, avait promené sur nous tous son regard, et accompagnant ses paroles d’un geste de la main : “Eh bien, chers parents, vous êtes venus accompagner vos enfants pour leur dernier voyage ?” Les filles portaient d’énormes rubans, des tabliers blancs. Tout le monde avait des fleurs. Les garçons s’étaient depuis longtemps approvisionnés en vodka. Les parents étaient endimanchés. Par la fenêtre, on entendait rire les cuisiniers à la cantine. Et elle s’est tue. Tel le soleil, longtemps désiré par un jour maussade, sort furtivement des nuages, et tout de suite disparaît, d’un voile gris de nouveau enveloppé. On l’a fêté quand même, ce dernier jour de classe. Mais la blague la meilleure de notre directrice a été, sans conteste, Edouard Andréïévitch. Pour ce qui est de l’humour, encore. C’était un capitaine à la retraite. Il s’était hissé jusqu’à ce grade. On ne l’avait pas supporté plus longtemps. Et pourtant, à l’armée, on en avait vu bien d’autres. Il était devenu instructeur militaire des écoles. Et de la nôtre en particulier. Parce qu’il avait un lien de parenté avec la directrice. Dans ces condit ions, où voulez-vous qu’il allât ? Question d’humour, toujours. Il nous faisait sortir de la classe. Nous mettait e n rang dans le couloir. S’arrêtait devant le rouquin Gorbounov et sifflait entre ses dents : “Alors, Gorbounov ? On est un châtain qui a mal tourné ?” Après il lâchait les filles et les suivait longtemps du regard. Pendant qu’elles prenaient leurs affaires sur le rebord des fenêtres, qu’elles chuchotaient entre elles. Quand la dernière disparaissait au bout du couloir, il se tournait vers nous et avec un clin d’œil : “Elles ont filé, les pisseuses.” Il s’était rapidement trouvé des compères. Le prof de gym Guéna nous lançait de son cagibi un ballon de basket, tandis qu’il s’enfermait avec Edo uard Andréïévitch pendant toute la durée du cours. Comme il n’avait pas de ballon de football à nous donner, nous poussions du pied ce gros œuf de cuir. S’il tombait sur quelqu’un à toute volée, ça faisait très mal. On avait beau nous dire qu’on pouvait abîmer le ballon en jouant comme ça, on s’en moquait éperdument. Lorsque après le cours de gym nous avions dans notre emploi du temps cours d’instruction militaire, Edouard
Andréïévitch se mettait un mouchoir sur la bouche. Il avait dû apprendre ça à l’armée. Ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre un homme bien éduqué. Avec de bonnes manières et tout. Il aimait beaucoup nous faire ses démonstrations. I l assemblait sa mitraillette, revêtait une combinaison de caoutchouc contre les attaques chimi ques. Impossible de savoir où il l’avait dégotée, parce que avant lui on n’en avait jamais v u de pareille à l’école. Il avait certainement rapporté ça de l’armée. Revêtu de sa combinaison, i l se plantait devant toute la classe et nous regardait à travers de petites ouvertures rondes. Q uelquefois il émettait des sons, inaudibles à travers le caoutchouc. Comme il ne s’en rendait pas compte, il continuait à parler à l’intérieur de son scaphandre. Quand il en enlevait la partie supérieure, il avait le visage heureux, tout rouge, et il y avait alors toujours quelqu’un pour lui demander de refaire la démonstration. Il ne refusait jamais. Ça lui plaisait. Il aimait bien que tout le monde rie. Surtout les filles. Ça, manifestement, c’était un problème à l’armée. La nostalgie du rire féminin. Des intonations particulières de la voix non masculine. Beaucoup plus haute et plus précise. Sans hurlement, sans graillement. Et qui trouble, bien sûr, de façon différente. Il remettait son énorme cloche de caoutchouc et rec ommençait à se donner des ordres à soi-même. Il menait grand bruit dans son costume. Il tournait brusquement à droite, à gauche, marchait dans la classe entre les rangs. Saluait. Petit cosmonaute absurde. De petite taille : il partageait avec notre directrice ce trait de famille. Pourquoi le capitaine était-il apparu dans ma vie ? L’important est de ne pas penser à ce genre de chos e avant de s’endormir. On se tourne d’un côté, de l’autre, en cherchant désespérément le sommeil. Il faut éviter ça à tout prix. Il devait y avoir quelque chose dans votre nature. Qui lui avait permis d’apparaître. Qui supposait une corrélation entre vous deux. Maintena nt, demandez-vous ce qui vous a valu ce bonheur ? L’intérêt pour les femmes ? Lorsque les filles disparaissaient au bout du couloir, Edouard Andréïévitch disait que les blondes étaient quand même mieux que les brunes. Lydia Timofiéïévna était incontestablement jolie – la taille, la silhouette –, elle avait tout là où il faut, mais Eléna Nikolaïevna avait plus de chien. Si l’on considérait le fait que l’une et l’autre venaient d e terminer leurs études à l’institut, la deuxième paraissait beaucoup plus jeune. Même chose pour les formes. Les blondes étaient nettement mieux roulées. — Gorbounov, disait-il en s’approchant de nous et e n se balançant sur la pointe des pieds. Pourquoi est-ce que les poules n’ont pas de seins ? — Je ne sais pas camarade capitaine, répondait Gorbounov qui, à chaque cours, devait trinquer pour tout le monde. — Parce que le coq n’a pas de mains. Notre rire flagorneur suivait infailliblement. Je n ’étais pas en reste. Gorbounov souriait largement. Il était clair qu’Eléna Nikolaïevna plaisait au capitaine davantage que Lydia Timofiéïévna. — Qu’est-ce qu’il y a à prendre chez cette Lydia ? Elle est noiraude, maigrichonne, elle s’agite dans tous les sens à travers l’école, comme si elle avait le feu au cul. Nouveau rire de notre part. A seize ans beaucoup de choses semblent drôles. Le feu au cul du professeur n’était pas une exception. C’était en tout cas des amies. Je veux parler d’Eléna Nikolaïevna et de Lydia Timofiéïévna. Aux récréations, on les voyait au buffet de l’école, as sises à la même table ; après le déjeuner, elles chuchotaient ensemble dans la salle des professeurs . Instinct de conservation. Comportement naturel dans un milieu hostile. Séparées, on leur a urait fait leur affaire en six mois. Ekatérina Mikhaïlovna était loin d’être la seule à avoir une dent contre elles. Il y en avait un bon nombre qui étaient assoiffés de sang. Personne pourtant ne lisait Bram Stoker. Ecrivain jugé non progressiste. Eléna Nikolaïevna enseignait les mathématiques, et le capitaine avait coutume d’insister sur ce fait : “L’algèbre, c’est une force. Regarde un peu quelle tangente elle a ! Une tangente pareille, c’est aussi facile à trouver qu’une aiguille dans une botte de foin.” Est-ce qu’il voulait parler des mathématiques ou d’ Eléna Nikolaïevna elle-même, on ne le comprenait pas toujours, on sentait néanmoins que ce mot de “tangente” troublait le capitaine.