Fugue d'hiver

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Après la mort de Marianne Skoog, Aksel Vinding tente de retrouver goût à la vie. Torturé par un sentiment de culpabilité, il ne sait plus quelle voie suivre dans sa carrière de pianiste. Jusqu'au jour où il décide de couper les ponts avec tout ce qui le lie à Oslo et de partir dans la Norvège du Nord, dans l'espoir de trouver un nouveau lieu où ancrer sa vie. La rencontre avec Sigrun, la sœur de Marianne, va être déterminante. Sa présence va raviver le souvenir de Marianne, mais aussi tous les événements du passé.

Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud

Publié le : mercredi 8 octobre 2014
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EAN13 : 9782709642149
Nombre de pages : 400
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DU MÊME AUTEUR :

La Société des jeunes pianistes, Lattès, 2006.

L’Appel de la rivière, Lattès, 2010.

 

 

 

 

www.editions-jclattes.fr

Pour Fanny

« … La dame de la vallée vit au pied d’une montagne

Elle te regarde

de très loin, chaque soir.

La femme que tu aimes est une fugitive

aux mille et un visages.

Elle erre comme toi

en quête d’une vallée au pied d’une montagne. »

Ole Paus, Garman.

« … Don’t get sensitive on me. »

Joni Mitchell, The Hissing of Summer Lawns.
PREMIÈRE PARTIE

Les secondes précédentes

— Essayez encore une fois de vous souvenir.

— Me souvenir de quoi ?

— De ce que vous avez ressenti.

— Comme je vous l’ai dit, j’étais dans l’eau. Je me débattais dans le courant. Je me rendais compte de sa puissance. Puisqu’il était nettement plus fort que je ne l’avais cru quand je me trouvais sur la berge.

— Ça vous a fait peur ?

— Non, j’y étais préparé. J’étais resté tout un moment sur un rocher, à fumer et à réfléchir.

— Vous pesiez le pour et le contre ?

— Oui.

— Et puis vous avez pris votre décision ?

— Je savais que je devais être mou et sans volonté, que je devais rester concentré, que je me ferais extrêmement mal si j’étais propulsé contre les rochers.

— Vous étiez sûr de vous noyer ?

— Disons plutôt que j’étais sûr de trouver la mort à force d’être projeté contre les rochers. Mais je ne croyais pas que l’eau serait si froide. La surprise n’a duré qu’un instant. Ma volonté était plus forte que la peur, à ce moment-là. Je me suis dit que j’éprouverais certainement la même chose que Marianne : sa décision était prise, elle avait retrouvé le contrôle de la situation, elle devait mettre à exécution son projet.

— Vous avez pensé à votre mère ?

— Non. Ça remonte à tellement longtemps.

— Pourtant, ça s’est passé dans la même rivière.

— Oui. Alors, d’une certaine manière, j’étais en confiance. C’est pour ça que je ne voulais pas renoncer : je voulais au contraire en finir, et vite. Je me souviens d’avoir été englouti par le courant, j’étais prêt à percuter le gros rocher qui semblait avoir attendu une seule personne pendant toutes ces années : moi.

— Vraiment ?

— Je me suis d’abord coupé sur un rocher tranchant, mais pas assez pour me vider de mon sang. Du coup, je me suis concentré encore plus. Je ne pensais qu’à une chose : il faut que ça marche, il faut que j’y arrive. Tout comme Marianne y est arrivée, tout comme Anja y est arrivée. Même si Marianne a toujours estimé qu’Anja ne s’était pas suicidée.

— Nous parlerons d’Anja tout à l’heure.

— L’eau glacée m’a engourdi et a paralysé mes muscles. Mais je n’avais pas peur. Pas encore. Je me disais que tout ce que j’entreprenais me rapprochait d’elles.

— C’est pour ça que vous avez choisi la rivière ?

— Je n’en sais rien. Ça a tellement d’importance pour vous ? Vous rangez les gens dans des cases, c’est ça ? Ceux qui se sont pendus ? Ceux qui se sont ouvert les veines ? Ceux qui se sont défenestrés ?

— Excusez-moi. J’essaie juste de comprendre.

— Dans cette partie de la rivière qui descend vers Lysaker, la vitesse a brusquement redoublé.

— Ça vous a angoissé ?

— Non, ça m’a mis en colère. Et en même temps, il y avait une espèce de… gravité, de solennité, comme avant un grand concert. L’angoisse d’échouer, d’être uniquement blessé, de devenir infirme au lieu de mourir. J’étais lâche.

— Utilisez l’adjectif qui vous semble le plus adapté.

— J’ai essayé de m’enfoncer la tête la première mais j’ai été déporté sur le côté et, au même moment, un rocher énorme m’a coupé le souffle. J’ai ouvert la bouche pour respirer mais… il n’y avait que de l’eau.

— Vous n’y étiez pas préparé ?

— Non. Je n’avais pas imaginé être incapable de remplir mes poumons d’air ni de recracher l’eau de ma bouche. Je n’arrivais même pas à tousser. J’avais l’impression que ma tête était en feu.

— Et pourtant vous aviez toujours la volonté de terminer ce que vous aviez commencé ?

— Non. D’un seul coup, j’ai eu l’impression d’être pris au piège, que tout était nettement plus sérieux que ce que j’avais imaginé. Je me souviens de la sensation de couler. À cet instant, un bruit strident a vrillé mes tympans.

— Vous avez été pris de regrets ?

— C’était comme si quelqu’un me tranchait le cerveau avec une plaque en acier.

— Comment vous êtes-vous senti ?

— Seul. Très seul. J’ai compris que j’écarquillais les yeux, que je regardais l’eau fixement.

— Vous avez compris que vous étiez en train de mourir ?

— Oui. Et ça m’a terrorisé. Je ne me suis jamais senti aussi vivant qu’à cette minute.

— Et qu’est-ce que vous avez fait ?

— Je me suis concentré pour perdre connaissance. J’ai continué à couler, même si je ne le voulais plus. Là, j’ai entendu un sifflement. Un bruit énorme, sinistre, qui a remplacé celui de la plaque. La seconde d’après, tout est devenu très lent. À croire que mes pensées et mes sensations s’arrêtaient d’un seul coup.

— Et ?

— Le monde s’est tu. Il a disparu sous mes yeux. Remplacé par une paix terrible et assourdissante.

— Vous étiez en état de choc.

— Ah oui ? Je me rappelle que j’ai touché le fond de la rivière, que je me trouvais dans un élément qui n’était ni la vie ni la mort.

— Qui était quoi, dans ce cas ?

— Une salle d’attente.

— Une salle d’attente ?

— Une salle d’attente où je ne pouvais plus bouger mes membres. Ni même mes doigts. Je gisais comme un mort, mais j’étais toujours en vie.

— Et la lumière ?

— Il n’y en avait pas. C’est n’importe quoi, quand on dit qu’on est entouré de lumière au moment de mourir.

— Vous vous en souvenez aussi bien que ça ?

— Oui. L’obscurité était totale. Il faisait nuit noire. Et j’avais la sensation que l’eau était enfermée dans mon cerveau. Comme si la mort était sur le point de gagner les plus petites parcelles de mon corps. Comme si elle partait des doigts et des orteils, remontait le long des veines pour atteindre mon cœur.

— Que s’est-il passé à ce moment-là ?

— J’ai ressenti une douleur inattendue, une piqûre. Ce n’était ni un rocher ni une pierre, mais quelque chose de pointu qui se retrouvait dans ma bouche, qui s’y était accroché. Ça me faisait un mal de chien.

— Et vous avez compris que cette chose était la vie en soi ?

— J’ai soudain senti la ligne. Oui, c’est seulement à ce moment-là que j’ai compris que j’étais accroché à un hameçon, qu’un abruti de pêcheur me ramenait à la surface.

— Ce qui vous a mis dans une colère noire ?

— Oui. Car je n’avais qu’un désir : les rejoindre. Toutes les trois.

Un ami dans le besoin

Trois jours plus tôt :

Il m’accompagne dans l’ambulance. Il pose sa canne à pêche et ses hameçons par terre. Il est grand, pâle, beaucoup trop maigre, et il fume cigarette sur cigarette, des roulées. Il s’appelle Gabriel Holst. Du moins c’est ce qu’il déclare au chauffeur qui le complimente d’avoir réussi à extraire aussi vite l’eau de mes poumons. Il répond qu’il s’y connaît en premiers soins. C’est un homme tranquille : il parle lentement, acquiesce lentement. Allongé sur le brancard, je le regarde d’un air confus.

— Je connais ta sœur, m’annonce-t-il de but en blanc.

— Comment ça ?

— Cathrine Vinding, la sœur d’Aksel Vinding. C’est bien toi, Aksel Vinding, non ?

— Oui. Et qu’est-ce que vous savez d’autre sur moi ?

— J’ai assisté à ton concert.

— Non ?!

— Ne lui parlez pas autant, s’il vous plaît, lui recommande le médecin ambulancier qui contrôle mon pouls. Il est en état de choc.

— Allez, calme-toi, me dit Gabriel Holst en soufflant des ronds de fumée avant de s’adresser au médecin : Il respire en ce moment, il respirera demain. On va s’en sortir.

 

Le véhicule roule gyrophares allumés mais sirènes éteintes. Le médecin est assis à côté de moi, Gabriel Holst également. Il me caresse continuellement le front, ce qui a le don de m’agacer. Je me retourne mais, très vite, la chaleur de sa main me manque. Je lève un œil vers lui.

— À présent, ferme les yeux, me conseille-t-il. Repose-toi. Et si tu dois me parler, je te demanderai de me tutoyer.

Je lui obéis. Puis je murmure :

— Ça ne vous regarde pas, ni toi ni personne.

— Tu es désespéré et furieux. C’est compréhensible. Mais tu ne vas pas mourir. C’est un ordre, tu m’entends ? Furieux, tu peux l’être autant que tu veux. Essaie même de ne penser à rien d’autre. Tu as déjà songé que la musique se compose seulement de douze notes ? Douze pauvres notes. Il n’en faut pas davantage pour composer la Symphonie no 9 de Beethoven ou Stella by Starlight.

— Je ne comprends rien à ce que tu baragouines…

— Raison de plus pour vivre ! Songe que nous avons besoin de vingt-neuf lettres pour pouvoir nous exprimer en norvégien. Songe à tout ce que tu ne sais pas. Songe que, en ce moment, tu ne sais pas quelle pièce tu exécuteras plus tard à… mettons : cent cinquante-trois pulsations par minute. De même que tu ne sais pas lesquelles des douze notes tu choisiras à ce moment-là.

— C’est effrayant.

— Tout dépend de la pièce que tu comptes interpréter. Ou pour dire les choses autrement : si tu es jazzman, tout dépend des sentiments et des pensées qui te trottent dans la tête à cet instant précis. L’avenir te le dira. Alors fais-lui confiance.

 

Quand l’ambulance franchit l’entrée du secteur hospitalier, je reconnais les murs en brique.

— Le pouls est toujours faible, indique le médecin.

— Ça ne fait pas si longtemps que je suis venu ici, tiens…, marmonné-je, dans un semi-délire.

— Tais-toi, m’ordonne Gabriel Holst.

Ils veulent me garder sur le brancard pour me faire entrer dans l’hôpital. Un autre médecin attend de prendre le relais. Il paraît gris, vieux, fatigué de tout.

— Je peux marcher tout seul, dis-je.

— Tu ne tiens même pas sur tes jambes, réplique le médecin de l’hôpital.

— Songe à Charlie Parker, ricane Gabriel Holst. Il lui arrivait à lui aussi d’être cloué au sol, face contre terre, deux heures avant son concert. Remarque… parfois même pendant le concert !

— Ne me dis pas que je suis prévu pour un concert ce soir !

— On ne sait jamais. Dans tous les cas de figure, il vaut mieux se tenir prêt.

 

Je reconnais la chambre où je suis conduit. Cette lumière blafarde et déprimante. Ces murs écrus et stériles. La photo d’un paysage de montagne. Le vide triste.

— C’est ici qu’Anja Skoog est morte, dis-je.

— Il y a beaucoup de chambres dans cet hôpital, rétorque le médecin.

Ils me plantent des aiguilles, me relient à des tubes, font vrombir un appareil et siffler un autre. Les yeux du médecin sont sans expression. La main de Gabriel Holst est toujours posée sur mon front. Ses doigts sentent le tabac.

— Je n’affirmerai pas que tu étais en train de faire une bêtise. Ta liberté, elle t’appartient. N’empêche que, maintenant, tu es là.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Tu as mordu à l’hameçon…

— Je n’étais pas trop lourd à remonter ?

— Et comment ! Mais j’ai du bon matériel pour la pêche en eaux douces. Et l’une des meilleures cannes à pêche : en fibre de verre, de chez Abu. Une ligne d’une épaisseur de 0,25 millimètres. Une cuillère de 10 grammes. L’hameçon Mepps, je l’ai sur moi.

Gabriel Holst le sort de sa poche pour me le montrer. Il est noir, avec des taches jaunes.

— Tu veux le garder ? Comme un petit joyau ?

— Non, ça ira, merci.

— Il t’a sauvé la vie.

— Pourquoi la ligne n’a pas cédé ?

— Avec ce matériel, en principe, je peux remonter une bestiole de vingt kilos. Et la ligne est prévue pour un poisson de trois kilos maximum.

— Mais j’en pèse quatre-vingts !

— Certes. Sauf que tu n’as pas opposé de résistance. Je te rappelle que tu étais étendu au fond de l’eau. Tu avais perdu connaissance.

— J’ai senti la douleur dans ma bouche.

— Ça a dû se passer avant que tu tombes dans les pommes. Bien sûr, j’ai eu peur que la ligne casse. Le courant était tellement fort. J’ai réussi à t’attraper dans un trou d’eau. Comme tu ne bougeais plus un muscle, j’étais persuadé que tu étais mort. Tu imagines à quel point c’est sordide, pour un pêcheur parti tranquillement à la pêche à la truite sauvage, quand il remonte le cadavre d’un jeune homme ?

— Pourquoi as-tu assisté à mon concert ?

— Je voulais voir ce que ça vaut, Prokofiev. Et si tu veux mon avis, il devait avoir une case en moins, le bonhomme.

— Tu es musicien, toi aussi ?

Gabriel Holst hausse les épaules.

— Grosso modo, oui. Mais pas dans les lieux chics. Je joue de la basse. Couché. Mais si on parle d’un instrument avec ces formes-là, c’est d’une femme qu’il est question.

— Finalement je vais quand même le prendre, cet hameçon.

Enfermé

Un jour plus tard. Un jour dont je ne garde quasiment aucun souvenir, hormis ces rêves lourds et pénibles, ainsi que la sensation singulière des douze notes de l’échelle chromatique qui rebondissent dans mon crâne comme des balles de ping-pong. Muni d’un filet à papillons, je cours pour tenter de les attraper – en vain.

Il s’appelle Gudvin Säffle. Il est à moitié suédois, à moitié norvégien. Il parle avec un accent de Scanie à couper au couteau et il est la bienveillance même. Nous sommes dans son bureau. D’un geste énergique, il se frotte les mains qu’il a sèches et, je m’en aperçois, dont il ronge les ongles. Qui plus est, il n’a pas beaucoup de temps : cette sempiternelle lutte pour trouver des lits…

— Par quoi voulez-vous commencer ?

— C’est à cause de vous si je suis ici.

— Ne faites pas d’emblée votre tête de mule, s’il vous plaît, répond-il d’une voix atone. Je vous rappelle que vous étiez presque mort. Dès l’instant où on a de l’eau dans les poumons, c’est une question de secondes. Sans oublier que l’eau était glacée. L’homme qui vous a remonté à la surface a indiqué qu’il ne vous avait même pas vu au fond de la rivière, il a uniquement senti qu’il avait une touche.

Avec un signe de tête, je roule ma langue sur l’endroit où l’hameçon s’est accroché dans ma bouche.

— C’est une décision violente que vous avez prise, poursuit-il en baissant les yeux sur ses papiers.

— Pas si violente, en fait. Je voulais seulement les rejoindre.

— Tout peut s’expliquer.

— Je vais pouvoir sortir aujourd’hui ?

— Vous devez d’abord me parler de ce qui vous trotte dans la tête. C’est notre fichu devoir, à nous spécialistes, de nous faire une idée de nos patients.

— Qui a décrété que j’étais votre patient ?

— Ceux qui ont décidé que vous deviez vous présenter dans ce bureau.

— Que vous dire… ?

— Simplement quelques phrases qui me permettront de me forger une image un peu plus précise de votre état : comment vous vous sentez en ce moment, par exemple.

— Marianne a toujours prétendu que je lui rappelais la chanson The Only Living Boy in New York. À l’époque, je ne saisissais pas vraiment à quoi elle faisait allusion. Mais, après sa mort, j’ai compris. Elle nous avait certes tués tous les deux, mais elle seule avait trouvé la mort.

— C’est une pensée dangereuse…

— Alors, allez vous faire foutre.

J’ai des difficultés à parler. J’ai la bouche sèche, j’ai toutes les peines du monde à prononcer les consonnes.

— J’ai lu les articles consacrés à votre concert, embraye soudain Gudvin Säffle. Il se tortille sur sa chaise, visiblement mal à l’aise.

— Ah bon ?

— La critique était fabuleuse, précise-t-il, comme s’il m’annonçait une grande nouvelle. Je fais de mon mieux pour me tenir informé. C’est que je joue moi-même. Au moins trois quarts d’heure par jour. L’Aufschwung de Schumann est le but que je veux atteindre cette année. Mais c’est une pièce difficile, non ?

— Assez difficile, en effet. Mais très belle. Faites attention à ne pas la jouer trop vite.

— Ah ? fait-il en se penchant sur la table. C’est important ?

— Surtout quand vous jouez du Schumann. Si par malheur vous jouez Schumann trop vite, l’intensité dramatique disparaîtra.

— Oh, mon Dieu… Votre conseil m’a l’air juste. Je vois que je parle à un expert. Vous donnez aussi des cours de piano ?

— Non.

— Pourtant j’ai besoin d’un professeur de piano.

— Ce n’est pas ce qui manque. Je pourrai vous indiquer quelques noms, à l’occasion.

— Ce serait merveilleux.

— En contrepartie, il faut que vous signiez mon bon de sortie. L’enterrement de Marianne a lieu jeudi. Et j’ai beaucoup de choses à régler d’ici là.

— On verra, dit-il après un hochement de tête. Les décisions que prend un individu par rapport à sa mort demeurent une affaire personnelle. Mais il en va tout autrement dès l’instant où le corps médical s’empare de celui ou celle qui a décidé de mettre fin à ses jours. La société veut en effet que tout le monde vive le plus longtemps possible. La mort est trop importante pour la laisser aux personnes privées.

— Mais je ne veux plus mourir !

Gudvin Säffle se penche sur la table.

— Alors convainquez-moi que c’est vrai.

Un poisson à terre

Les deux journées et nuits suivantes se confondent. Le personnel soignant est en permanence après moi. Ils sont autour de moi, à côté de moi. Ils ont les yeux fixés sur moi. Ils parlent de moi. Ils me forcent à prendre des médicaments. Je ne suis seul que pendant de brèves périodes. Où je reste allongé sur mon lit. Où je vois Marianne gisant à la morgue. Où je suis submergé par la culpabilité. Säffle a raison. Pourquoi n’ai-je pas choisi la corde ? Pourquoi n’ai-je pas préféré les lames de rasoir ? Pourquoi n’ai-je pas avalé des cachets ? Comme elle devait être sûre de son geste, sûre que sa décision était la bonne, la seule possible. Comme j’ai été aveugle : je n’ai rien compris, rien. J’étais perdu dans mon brouillard musical, obsédé par mes répétitions et mon concert. L’enfant que Marianne portait dans son ventre a-t-il vécu longtemps, après sa mort ? J’entends quelqu’un crier derrière le mur de ma chambre.

 

J’en croise certains dans la salle fumeurs. Je suis le nouveau membre de cette famille. Je suis l’un d’eux. Celui qui l’a fait. Ou plutôt en a fait la tentative. Nous avons des gardiens en faction autour de nous, du moins c’est ainsi qu’ils m’apparaissent. Mais ils nous laissent tranquilles. Assise dans un coin, une jeune fille fume des roulées. Comme Marianne. Elle porte un tee-shirt rose à manches courtes. Des bandages entourent ses deux poignets. Elle a des cicatrices sur d’autres parties du corps : dans la gorge et le long des veines du bras gauche. Où qu’elle plante ses yeux, elle ne regarde aucun de nous.

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