Gabriel voulait voir son père

De
Publié par

« Te rends-tu compte qu’au bout de dix-neuf ans, ma vie ne m’appartient toujours pas ? De plus, l’éducation française et la tradition arabe sont très différentes. Moi, Adam, le Musulman, aux cheveux bruns frisés et au teint basané. Circoncis. Alias Gabriel, le Français, le Parisien. Devenu chrétien. Qui suis-je ? Que suis-je ? »


Publié le : jeudi 22 octobre 2015
Lecture(s) : 10
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332935649
Nombre de pages : 132
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-93562-5

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

Aux bâtisseurs de la paix.

 

 

Il est facile de vivre dans la paix, mais la créer demande beaucoup de courage. Les années noires en Algérie sont passées. La paix est installée. Certaines personnes reçoivent en héritage la souffrance, d’autres restent attachées à ces événements douloureux, à leur identité, car tout simplement, les histoires ne se ressemblent pas…

Bienvenue dans le monde de Gabriel !

 

 

Nous étions le 21 novembre 1986 lorsque notre voisin est venu en courant pour nous annoncer que Sid Ali avait été retrouvé mort. Sid Ali est mon père. Ce jour-là, il s’est réveillé à l’aube, comme d’habitude. Il a fait sa prière puis s’est rendu dans les champs. Actuellement, je suis persuadée qu’il repose en paix… Qu’il est doux de partir un beau matin après avoir adressé un petit message spirituel à Dieu, et je pense que mon père a mérité l’au-delà après tant de sacrifices : il avait peut-être un cancer, il nous disait souvent qu’il avait des maux intestinaux mais il refusait de se rendre à l’hôpital car c’était loin et les soins étaient chers. Comme il ne voulait pas être opéré, mon père a préféré mourir naturellement. Pourtant, il n’avait pas peur de la mort, convaincu que seul Dieu décide de notre destin. Maintenant que je travaille à l’hôpital et que je vois les souffrances psychologiques des gens, je me dis que mes aînés avaient de la chance de mourir si discrètement et paisiblement.

Je culpabilise parfois de ne pas avoir pu l’aider, mais j’étais si petite que je ne pouvais lui apporter le soutien dont il aurait eu besoin. En effet, à cette époque, la femme était interdite de sortie et la répression était très prononcée.

La femme ne se sentait pas libre dans la société, notamment dans les campagnes. Elle ne parlait pas en présence de l’homme et ne le côtoyait pas. Son rôle se limitait à la maison et elle ne s’aventurait jamais au-delà de ce seuil. Dans les petits villages, elle s’occupait de sa famille et était heureuse ainsi, car c’était tout simplement son quotidien. Aujourd’hui, je suis impressionnée par l’avancée de la femme au sein de la société algérienne, de sa place qu’elle a réussi à conquérir suite à de longues négociations.

Le corps de mon père était posé sur la table de la pièce. Je l’ai touché une dernière fois, c’était un moment fort. J’étais entourée de nos voisins, qui nous réconfortaient. Je me demandais si j’aurais le courage d’oublier ce père qui avait occupé une place si importante dans mon quotidien. Cette sécurité, cette chaleur qu’il dégageait, cette joie qui régnait en sa présence avec nous. Il était certes pudique, il ne nous disait pas qu’il nous aimait mais le faisait toujours sentir. Je n’admettais pas sa mort, le fait que cet être si complexe, si beau, si tendre, devienne poussière et rejoigne le ciel, les étoiles, les âmes. Le départ de mon père créa un grand vide dans ma vie. Sa mort fut un événement si douloureux qu’il me laissa dans un état de fragilité intense des mois durant. J’étais minée par le chagrin et j’avais constamment une sensation mêlée de peur et de crainte. Tous les vendredis matin, je me rendais sur sa tombe au cimetière. Il sentait ma présence, j’en suis persuadée. Je le saluais et je demandais le pardon pour lui. En rentrant chez moi, je lisais des versets du Coran pour son âme. C’est un rituel chez tous les musulmans.

À la mort de mon père, j’ai laissé du temps à ma peine, certains appellent cela « faire son deuil ».

Quelques mois plus tard, le temps avait fait son œuvre. Le désir de revivre m’est revenu, le désir de reprendre mes habitudes et d’accepter ma vie sans mon père. Son départ était donc moins éprouvant, la mort de ma famille est, en revanche, le scénario qui a engendré les traumatismes dans mon histoire.

Mon père était alors un vieil homme de soixante-dix ans mais avait encore une belle énergie, pour son âge. C’était un homme trapu, de grande taille, aux bras larges, au visage rond et lumineux, à la peau blanche et aux yeux verts. Il ne retirait jamais de sa tête son vieux chèche marron qui cachait ses cheveux gris et les cicatrices de son front.

Ce visage était rayonnant malgré les rides, sa barbe blanche protégeait le bas de son visage du soleil tout en laissant entrevoir un léger sourire.

Sa canne lui conférait une démarche déséquilibrée, mais toutefois fascinante et pleine d’assurance. Mon père cachait sa tristesse et montrait un courage plein de bonté envers les autres.

C’était un ancien combattant de la guerre d’Algérie. Nous étions pauvres. Combien de fois ma mère lui a-t-elle demandé de se rendre en mairie pour y déposer un dossier de pension ! Ce que mon père refusait, estimant que « combattre pour la liberté de sa patrie n’a pas de prix ». Il nous disait qu’il n’avait pas lutté pour l’Algérie pour être payé ! Cette phrase de mon père est restée ancrée dans mon esprit jusqu’à ce jour : « On lutte par principe, on aime son pays par conviction, on prie par amour de Dieu, le matériel tue le bon sens. » C’étaient les paroles de cet homme si noble, si féroce, si fort, si tendre et si courageux. C’était un homme brave, Allah yarhmah*.

Les années passèrent, j’ai vécu orpheline…

*
*       *

Quand j’étais jeune, on vivait dans un petit village entouré de champs. Tout le long se trouvait une rivière illuminée par les rayons de soleil. La terre était souvent couverte d’un tapis vert brodé de fleurs, les papillons bariolés volaient autour d’elle pendant le printemps.

Le village était éloigné d’environ soixante kilomètres de la capitale, Alger. La faim creusait les ventres, nous étions pauvres mais nous étions heureux. On dormait tranquillement. On était libres, on courait dans les champs, on appréciait le bleu du ciel, la lune au matin, et on ramassait les lilas pendant le printemps. Les rayons du soleil rendaient la sérénité à nos esprits. Si les gens pensent que les enfants des villages sont malheureux, ils oublient qu’ils possèdent une force intérieure exaltant la joie de vivre.

On avait le luxe du cœur. J’avais un sommeil profond à cette époque-là.

Je vivais avec mon petit frère Mansour, ma sœur Karima et ma mère, Yamina. Mon frère, Mansour, était à l’école primaire avec ma sœur ; il était très brillant et souvent le premier de la classe. Ma mère sortait après chaque prière du matin pour apporter l’eau et travailler dans les champs. Elle cousait des tapis pour les revendre et nous nourrir. Je rêvais d’aller à l’école moyenne puis de m’inscrire au lycée d’Alger pour faire des études de sciences. Je voulais me rendre à « Alger la Blanche ». Je rêvais de devenir quelque chose, j’étais brillante à l’école mais ma mère n’y accordait pas beaucoup d’importance. Quant à mon père, pour lui, « la fille finira par rester dans la demeure de son mari ». Mais moi, je leur disais en silence : « Je suis capable d’avoir un diplôme et de travailler. » Je voulais devenir médecin, je voulais aider ces gens à se soigner, je voulais aider ces gens qui traversaient des kilomètres pour se rendre chez le chirurgien, à Alger. J’aurais tellement souhaité que mes parents soient fiers de moi et que les gens de mon petit village s’exclament : « La fille d’El hadj Sid Ali, elle a bien réussi sa vie ! » Toutefois, la plupart mouraient naturellement car ils ne croyaient pas trop aux médicaments : ils avaient la thérapie de la nature et laissaient le destin jouer son rôle dans leur quotidien.

Quand j’étais jeune, je ne comprenais pas pourquoi ces gens parlaient beaucoup de ce destin. Mais nos aînés ont atteint un niveau de spiritualité si avancé, cette foi suprême, que rien ne leur faisait peur ; ni les armes, ni la mort, ni les maladies. Ils n’étaient pas angoissés comme la génération d’aujourd’hui. Ils étaient braves et j’ai appris d’eux la patience, la ténacité, mais aussi l’amour, des valeurs qui m’ont aidée à lutter contre la souffrance.

Pour eux, tout est maktoub*.

Sur le chemin de l’école, on souriait : on était contents d’affronter une nouvelle aventure. On marchait, insouciants, en donnant des coups de pied dans les cailloux. La misère s’envolait et se transformait en joie. On sentait les odeurs de nourriture des voisins : le pain chaud et les tajines* déjà prêts pour le repas du midi. À l’entrée de l’école, il y avait un préau avec un bac à sable collé sur la gauche. Une petite pente menait au jardin, d’où émanaient des odeurs suaves de plantes sauvages. Au milieu de la cour se dressait un vieil arbre aux longues branches, à côté d’un petit bassin. Au fond, un garage en bois abritait les véhicules des maîtres. Seuls ces derniers se déplaçaient en voiture, à cette époque.

Avant d’entrer en classe, nous étions obligés de nous ranger deux par deux ; les filles d’un côté, les garçons de l’autre. Il fallait beaucoup de discipline, toujours de la concentration et du sérieux.

Nous étions une quarantaine d’élèves par classe, parfois en retard à cause du trajet. Un seul maître nous enseignait toutes les matières. Les lundis après-midi, nous apprenions les versets du Coran. Nous devions garder le silence et avoir les bras croisés toute la journée. Si jamais un élève n’écoutait pas, le bâton se chargeait de le punir. Nombreux étaient les élèves incapables de faire leurs devoirs : les garçons devaient aider leurs parents aux champs, et les filles leurs mères dans les tâches ménagères.

Je rentrais le soir après une longue journée de marche. Je faisais mes devoirs à la lueur de la seule lampe de la pièce. Le jeudi après-midi et le vendredi, il n’y avait pas cours. Nous allions dans les champs, filles comme garçons, pour travailler et gagner quelques dinars.

C’était le bon vieux temps.

Ma mère ne pouvait pas subvenir toute seule à nos besoins. Je ne pouvais pas rester sans rien faire. Je devais délaisser les bancs de l’école pour travailler et l’aider. Je devais l’épauler car elle avait des maux de dos tout le temps. Ça m’était difficile au départ, je voulais concrétiser mes rêves, étudier. J’aimais beaucoup l’école car c’était mon seul moyen d’évasion pour me sentir exister. Le chemin de l’école était long, pénible pendant l’hiver, car on devait parcourir quatre kilomètres à pied pour s’y rendre. On était, malgré tout, heureux et on ne sentait pas l’épuisement. Nous avions un épanouissement naturel. De nos jours, les enfants qui ont tous les moyens de réussite scolaire ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont. Avec le recul, j’ai le cœur brisé de voir un tel désintérêt pour l’école.

Quand la lune disparaissait après une douce et paisible nuit, on entendait les premiers bruissements de l’aube. Chèvres et moutons nous réveillaient. On ressentait une fraîcheur naturelle, mêlée à l’odeur indéfinissable de terre mouillée, de café et de pain chaud. Une joie douce et pénétrante nous enveloppait.

Ma mère était déjà levée et avait déjà préparé le repas du matin de toute la famille, composé de lait de chèvre, pain et beurre du lait de notre vache. Mon frère et ma sœur se préparaient à aller à l’école avec un sourire indéfinissable. Lorsque mon frère réclamait un cartable, je lui disais souvent : « Mets tes cahiers dans un sachet, la réussite ne se limite pas au matériel ; quand on veut réussir, on n’est pas obligé d’être bourgeois ni d’avoir de l’argent. Justement, ce sont ces moments difficiles qui vont t’apprendre à avancer. » Je lui répétais ainsi les paroles de mon père dont je me suis tant prévalue. Lui était trop petit pour pouvoir en comprendre le sens mais il acceptait la situation en souriant. Mansour était un petit garçon raisonnable et tendre. Il ressentait ma douleur et celle de ma mère, mais je ne voulais pas qu’il en soit perturbé. Je me disais que même nous, les pauvres, avions le droit à l’éducation pour nous en sortir. Quand je vois les élites actuelles, je me dis que j’avais raison car les intellectuels sont aussi issus de familles pauvres ou modestes. L’argent ne fait pas la réussite. Je voulais faire de Mansour un enfant du monde, lui assurer au moins un petit avenir avec ce que je gagnais quand je cousais des vestes pour l’hiver. Je voulais jouer le rôle de mon père. On était pauvres mais on avait le cœur sur la main.

Ma mère passait de longues heures sur sa machine à coudre. Elle se redressait, se penchait, se pliait pour ne pas accuser la fatigue et épargner son dos fragile et douloureux. Moi, je sortais tous les matins, après chaque prière, avec une dizaine de filles pour apporter l’eau dans les bacs pour le ménage. Je prenais la route à pied, la casserole sur la tête. On prenait du temps, on bavardait, les discussions étaient longues. On avait toujours quelque chose à se raconter avec les filles, on parlait en rêvant du prince charmant, on refaisait le monde tandis que les jeunes voisins étaient déjà dans les champs. Ils nous regardaient parfois étrangement, sans toutefois engager la moindre conversation. Farid me lançait souvent des regards séducteurs, mais il fallait se hâter pour préparer le repas du midi.

Je rentrais à notre demeure en me réjouissant à l’idée de retrouver ma mère et de bavarder avec elle.

Ainsi allait la vie…

*
*       *

En 1991, suite à des élections, un conflit entre le gouvernement et le FIS* se déclencha, visant l’armée au départ puis s’attaquant également aux civils. Notamment ceux des petits villages, qui étaient des proies faciles à atteindre. Que de traumatismes et de drames dont bon nombre d’Algériens portent encore aujourd’hui les marques ! Une histoire hors du commun. La situation politique en Algérie, à cette époque, était très complexe, et dans mon petit village je la vivais dans ma chair et au quotidien.

Partout des émeutes éclatèrent, provoquant une lourde crise sociale. L’Algérie entra alors dans une guerre civile durant dix ans. La violence s’installa dans le pays.

On était très touchés par ces phénomènes, mais on vivait avec. On suivait les événements au jour le jour, grâce aux médias ; partout, voisins, petits et grands en parlaient, mais moi, je ne voulais pas me focaliser beaucoup sur le sujet. Le peuple algérien était à feu et à sang. J’étais adolescente à cette époque et je continuais de rêver, je rêvais d’être quelqu’un, j’aimais la vie et j’y tenais, mais au bout de quelques années, la dure réalité me rattrapa.

Les gens disaient que nous avions de la chance car notre voisin Farid était déjà monté dans les montagnes pour rejoindre les groupes armés. Nous étions les « intouchables », tandis que d’autres personnes étaient ciblées. C’est ce que j’appelle « l’injustice au cœur de l’injustice ». Généralement, lors des attentats, ma mère était moins stressée car elle savait qu’on serait épargnés. Je me rappelle avoir enserré Mansour et Karima de toutes mes forces. On fermait les yeux tous les trois en se bouchant les oreilles. J’avais l’intime conviction qu’un jour ce serait notre tour. Rien n’était rassurant à cette époque-là.

Une nuit d’hiver, ne...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant