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Gabrielle d'Estrées ou les belles amours

De
400 pages
Avec ses cheveux d'or, son teint de porcelaine et ses grands yeux bleus, elle est sublime : dès qu'il la voit, il en tombe amoureux. Or, elle en aime un autre, et persiste à se refuser à lui.
Elle, c'est Gabrielle d'Estrées, future duchesse de Beaufort, dix-sept ans à peine. Lui, c'est Henri IV, de presque vingt ans son aîné, roi de France et époux de Marguerite de Valois. Il faudra beaucoup de patience au souverain pour que Gabrielle lui cède et devienne sa maîtresse en titre. Et beaucoup de patience à Gabrielle pour que le roi, contre l'avis du pape et celui de Marguerite, accepte enfin de fixer une date pour leur mariage. Pourtant, Gabrielle ne sera jamais reine de France. Quelques jours avant les noces, la « putain du roi », comme l'appelait le peuple de Paris, meurt de façon mystérieuse à seulement vingt-cinq ans.

La romancière et historienne Isaure de Saint Pierre s'est passionnée pour le destin romanesque et tragique de cette « presque reine » qui exerça, pendant huit ans, une secrète influence sur Henri IV et régna huit ans dans les coulisses d'un royaume déchiré par les luttes intestines et les rivalités religieuses.
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À mes amis très chers, Isabelle et Gilles Léon-Dufour

1

En ce petit matin de décembre 1573, le givre emperlait la campagne picarde, étincelait aux fenêtres du château, poudrant de blanc les hauts toits d’ardoises. Des fenêtres à meneaux aux frontons délicatement sculptés s’ouvraient audacieusement sur une cour intérieure et les jardins de simples.

Dans la chambre, une grande flambée crépitait dans la haute cheminée ornée par les armoiries des marquis de Cœuvres, d’argent fretté de sable au chef d’or à trois merlettes de sable. Les servantes s’affairaient, apportaient des bassines d’eau chaude et du linge frais. On bassinait le grand lit à baldaquin de Françoise Babou de la Bourdaisière, l’épouse d’Antoine d’Estrées, vicomte de Soissons et gouverneur de La Fère, chevalier du Saint-Esprit. Elle reposait toute fraîche à présent dans sa chemise de nuit amidonnée à haut col de dentelle, dentelle encore à ses poignets. Elle vérifia dans le petit miroir qui la quittait rarement sa coiffure et son teint. Satisfaite, elle fit signe aux servantes d’ouvrir sa porte à son époux. À trente-trois ans, elle veillait attentivement sur une beauté qui avait été célèbre, du temps où elle était demoiselle d’honneur de la reine de France Marie Stuart. Mariée depuis plus de treize ans, elle se désolait de cette quatrième fille qu’elle décida de prénommer Gabrielle. Il y avait déjà eu Françoise, comme elle, puis Marguerite et Diane, mais toujours pas de garçon. Elle fit signe à la nourrice de s’approcher et de lui passer l’enfant à laquelle elle donnait le sein. Françoise effleura de la main la petite tête soyeuse, ornée d’un fin duvet blond, et contempla le minuscule visage au teint de porcelaine, qui n’avait même pas été fripé par la naissance.

– Gageons que vous serez fort belle, ma Gabrielle, murmura-t-elle.

– Si elle l’est seulement moitié moins que sa mère, ce sera déjà très bien, dit galamment Antoine d’Estrées, qui venait d’entrer et s’approchait de sa femme pour lui baiser la main.

– Je suis désolée de n’avoir pu, cette fois encore, vous donner le garçon dont vous rêviez, lui répondit-elle timidement.

– Ce sera pour l’an prochain, ma mie.

Elle soupira. Parfois, il lui semblait n’être qu’un ventre destiné à engendrer une progéniture. Pas moyen d’y échapper, il fallait au moins un garçon à son mari.

Antoine, de dix ans son aîné, était encore très bel homme et fringant cavalier. Grâce aux prouesses guerrières de son père, il était fort bien vu en cour et son empressement auprès d’elle n’était pas pour lui déplaire. Si seulement il n’y avait pas eu toutes ces grossesses à répétition… Enfin, dès qu’elle lui aurait donné un ou deux garçons, elle s’efforcerait de ne plus être enceinte. Ce n’est pas dans cet état qu’elle pouvait porter de belles robes et d’étincelantes parures. Sa beauté avait fait tourner tant de têtes… Elle sourit avec tendresse à son époux en rendant le bébé à sa nourrice et lui demanda :

– À présent que la capitale est redevenue sûre après la Saint-Barthélemy, cette affreuse tuerie du 24 août passé, au cours de laquelle tant de protestants furent injustement massacrés, je voudrais revoir Paris.

– Bien sûr, sitôt que vous serez remise de vos couches.

– J’espère que vous me présenterez au roi Charles, que je n’ai connu que dauphin, et à la reine Élisabeth d’Autriche. On dit son frère Henri guère pressé de rejoindre Varsovie, à présent qu’il est élu roi de Pologne.

– Il a fallu pas moins de dix ambassadeurs et deux cent cinquante gentilshommes polonais pour espérer le ramener à leur suite, une fois signés la Pacta conventa et Les Articles du roi Henry garantissant la tolérance religieuse dans son nouveau pays ! Mais ils ont dû s’en retourner sans leur roi… Enfin, on le prétend à présent disposé à partir. Et Charles IX ne tient pas à le garder près de lui.

 

Ils partirent donc pour Paris trois mois plus tard, impatients de tenir leur rang à la cour. La bonne fortune d’Antoine se maintint si bien au fil des années qu’ils finirent tous deux par passer plus de temps au Louvre que chez eux, laissant aux soins des nourrices et gouvernantes leur nichée, que vinrent bientôt agrandir les deux fils tellement souhaités, François-Annibal et François-Louis.

Au début du mois de mai, le roi, pris d’un malaise au cours d’une chasse, dut s’aliter. Les médecins, impuissants à le soulager et à endiguer les hémorragies successives baignant son lit de sang, diagnostiquèrent à tout hasard une fièvre maligne. Partout, dans les entours royaux, l’on évoqua un empoisonnement. Catherine de Médicis, sa mère, craignant plus que tout la contagion, le fit transporter au donjon de Vincennes, où l’air était censé être plus sain. Mais le roi dépérissait d’heure en heure. Son épouse, la petite reine Élisabeth, sanglotait à son chevet, se demandant ce qu’elle allait devenir. Elle ne lui avait donné qu’une fille malingre, Marie-Élisabeth de France, et pas d’héritier mâle. Contrairement à sa maîtresse, Marie Touchet, qui avait accouché d’un fils robuste qu’il avait reconnu, Charles de Valois. Mais un bâtard ne pouvait bien sûr monter sur le trône de France… Élisabeth n’aurait pas été reine bien longtemps…

Et le jeune roi de vingt-trois ans dont tous, même et surtout sa mère qui ne l’aimait guère, attendaient la mort, s’éteignit le 30 mai 1574 dans sa chambre surchauffée. Jusqu’à l’ultime instant, il grelotta de froid.

Comme à chaque nouvel avènement, de grands bouleversements ne tarderaient pas dans le royaume, et ce n’était pas le moment pour les d’Estrées de regagner leur château. Antoine espérait entrer dans les faveurs du nouveau roi, toujours en Pologne, et obtenir une belle charge militaire. Françoise n’aurait pas détesté devenir dame d’honneur de la reine, lorsqu’il y en aurait une.

2

La nouvelle de la mort du jeune roi ne parvint à Henri, à Cracovie, que le 14 juin suivant. À ses ministres, Henri promit de convoquer une diète à Varsovie pour décider de la conduite à tenir, tandis qu’il enverrait à sa mère une procuration générale pour gouverner le royaume de France en son absence. En réalité, Henri se souciait peu de la Pologne, quand le trône de France l’attendait. Le temps pressait. S’il ne se hâtait pas, son frère Alençon était capable de se faire couronner à sa place. Il fallait de toute urgence rentrer en France.

Tout en recevant avec émotion les condoléances de la noblesse polonaise et en assurant à tous son désir de rester, il envoya secrètement son ambassadeur Bellièvre préparer en Allemagne les relais nécessaires pour sa fuite.

Le 18 juin au soir, il quitta de nuit sa chambre avec l’aide de son ami Gilles de Souvré et de son capitaine des gardes Larchant. Les trois fugitifs se précipitèrent vers une chapelle abandonnée où les attendaient des chevaux et ses plus chers amis : Villequier, Pibrac, Caylus, Beauvais-Nangis et son médecin Miron. Tous avaient accepté l’exil pour ne pas le quitter.

On chevaucha à l’aveuglette par des chemins boueux, on s’égara dans des marais, puis dans une forêt touffue, perdant ainsi un temps précieux.

Au château royal, un marmiton qui avait vu passer le roi donna l’alerte. Tous les gentilshommes de sa chambre, furieux de s’être laissés berner, firent immédiatement seller leurs chevaux et se lancèrent à sa poursuite. Eux connaissaient le pays et avaient des traces pour les guider…

Henri galopait éperdument, obsédé par la nécessité de vite arriver à Paris. Il suivit le cours de la Vistule jusqu’à la frontière silésienne. Quand il la franchit enfin, l’ambassadeur Bellièvre l’attendait comme convenu avec de nouvelles montures. Le roi se restaura rapidement dans une mauvaise auberge avant de repartir à vive allure, distançant les seigneurs polonais.

Un cheval pourtant le talonnait, celui de son grand chambellan, le comte Tenczynski. Aussitôt qu’il rejoignit le roi, le comte se jeta à ses genoux en pleurant.

– Sire, les sénateurs m’ont envoyé assurer Votre Majesté de l’incroyable regret qu’ils ont de votre départ.

Henri le releva et l’étreignit, répondant avec émotion :

– Comte, mon ami, en prenant ce que Dieu me donne par succession, je ne quitte pas ce qu’Il m’a acquis par élection. Quand j’aurai fait ce que j’espère, je vous reverrai car j’ai, Dieu merci, les épaules assez fortes pour soutenir l’une et l’autre couronnes.

Une nouvelle étreinte et le grand chambellan s’en retourna à Cracovie, laissant Henri poursuivre son long périple. Il avait encore des centaines de lieues à parcourir avant d’atteindre Paris.

Après Pontebba, Venzone, Conegliano, Trevise, Mestre et Marghera, ce fut, mi-juillet, enfin la Sérénissime qu’il brûlait tant de connaître. L’attendaient à Venise les lettres de change pour cent mille livres que lui avait promises sa mère.

Le 18 au matin, le doge, Luigi Mocenigo, s’agenouilla devant lui avant de l’inviter à le rejoindre sur la galère capitane mue par trois cent cinquante galériens. S’y trouvaient les principaux dignitaires de la Sérénissime. La galère s’immobilisa devant l’église Saint-Nicolas du Lido, face aux trois arcs de triomphe de Palladio décorés par le Tintoret. Sur le parvis, Henri, splendide dans son pourpoint noir barré d’une lourde chaîne d’or, fut accueilli par le patriarche et entendit la messe, puis on repartit à bord du Bucentaure, la plus magnifique galère vénitienne, avec ses trente-cinq mètres de long et son unique mât d’où flottait une grande flamme pourpre frappée du lion de saint Marc.

Sur une estrade drapée de pourpre aussi, un trône attendait Henri, qui y prit place, se levant souvent pour admirer les coupoles de la basilique Saint-Marc, puis le ballet des innombrables galères venues à la rencontre du nouveau roi de France sur le Grand Canal, avant de s’immobiliser devant le somptueux palais Foscari que Venise mettait à sa disposition. Et ce furent dix jours de fêtes, de banquets, de joutes aquatiques, de bals masqués où les belles multipliaient les invites envers « le beau roi de France ».

Souvent aussi, le soir, accompagné de ses amis, il s’échappait du palais Foscari pour terminer la nuit dans quelque taverne et lutiner courtisanes ou filles de joie, dans le plus strict anonymat…

Le 27 juillet, jour fixé pour la cérémonie des adieux, arriva bien trop vite à son gré. Après avoir remercié les Foscari de leur hospitalité, Henri gagna en gondole Fusina, puis remonta la Brenta jusqu’à Padoue. Après la maussade Cracovie et ses fêtes rustiques, Venise avait charmé le jeune monarque de vingt-trois ans. À Ferrare, le rattrapa un envoyé de Catherine de Médicis venu lui demander de rencontrer au plus vite le gouverneur du Languedoc, Henri de Montmorency-Damville, par trop enclin à vouloir s’émanciper de la tutelle royale. La fête était bel et bien terminée. Il s’agissait à présent de régner dans un royaume toujours déchiré par les luttes intestines et les rivalités religieuses.

3

Les retrouvailles avec sa famille, sa mère qui avait assuré la régence durant ces trois mois, son frère François d’Alençon et son cousin Navarre eurent lieu à Bourgoin le 5 septembre 1574. Dès son arrivée à Lyon, il réforma les règles de sa maison, se faisant moins accessible à ses courtisans que ne l’avaient été ses deux frères. Ainsi, les entrées dans la chambre royale seraient hiérarchisées pour la cérémonie du lever. Seuls sa mère, le chancelier, les secrétaires d’État et les princes auraient alors le droit de s’approcher de son lit. De même, les courtisans seraient tenus à l’écart de sa table où il serait servi par des gentilshommes œuvrant bien sûr tête nue. C’était le début d’une véritable mise en scène monarchique destinée, selon Henri, à rendre de sa majesté à la personne royale, les courtisans ayant profité de la jeunesse et de l’inexpérience de ses deux frères pour se montrer trop familiers.

De même, il réforma son Conseil, récompensant les amis des mauvaises heures. Pomponne de Bellièvre fut nommé à la surintendance des finances, Martin Ruzé de Beaulieu devint secrétaire d’État et Cheverny son plus proche conseiller avec Bellegarde. Villequier fut promu premier gentilhomme de la chambre du roi, et du Guast colonel des gardes françaises.

Déjà, il ne pensait qu’à revoir son grand amour, Marie de Clèves, à laquelle il n’avait cessé d’écrire. Même si elle était l’épouse du prince de Condé et enceinte de ses œuvres, il était fermement décidé à obtenir l’annulation de son mariage par un tribunal d’Église, et à l’épouser pour en faire sa reine.

Françoise d’Estrées avait réussi à devenir l’amie de Marie et elle ne quittait guère l’hôtel de Condé, d’où l’époux était toujours en fuite. Henri avait secrètement envoyé le docteur Miron à sa belle, mais les couches s’annonçaient difficiles. L’enfant se présentait par le siège, ce qui affolait Miron et les trois sages-femmes dont il avait tenu à s’entourer, plus confiant en leur expérience qu’en sa science, même s’il se gardait de le dire. Les contractions durèrent toute la nuit, de plus en plus douloureuses, déchirant la jeune femme qui se tordait de douleur. Le médecin dut l’inciser pour aider à naître une petite fille déjà morte, étouffée par le cordon ombilical mal placé. Le placenta était percé et le médecin redoutait une infection, qui ne tarda pas à se déclarer.

Brûlante de fièvre, Marie de Clèves ne cessait de réclamer son « cher amour » à son chevet. Nul ne doutait qu’il s’agissait du roi, et non de son époux… Elle mourut à l’aube en prononçant « Henri ». C’était le dernier jour d’octobre. Françoise, même si elle avait tout d’abord recherché l’amitié de Marie par intérêt, s’était ensuite sincèrement attachée à elle et plaignait son sort. Dire qu’elle avait failli être reine et qu’à présent elle n’était plus, cette splendide jeune femme blonde et fragile d’à peine vingt et un ans.

Françoise avertit elle-même Catherine de Médicis de la mort de Marie. La veuve noire ne put se résoudre à en informer le roi, tant elle redoutait l’excès de sa douleur. Elle se contenta de glisser dans son courrier l’annonce officielle de la mort en couches de la princesse de Condé, en ce 30 octobre 1574.

Le roi cria, hurla sa peine, se cogna la tête contre les murs de sa chambre, en son palais de Lyon. Trois jours durant, il demeura cloîtré en ses appartements, entièrement tendus de noir, n’acceptant que son aumônier à ses côtés, s’abîmant dans le jeûne et les prières.

Affolée, sa mère le convia finalement à souper en petit comité. Henri, qui avait toujours eu le sens de l’apparat, parut tout de noir vêtu, mais, lorsqu’il s’approcha de sa mère pour lui baiser la main, Catherine s’aperçut, épouvantée, que le moindre ruban, la moindre aiguillette de son costume, jusqu’à ses chausses et les lacets de ses souliers étaient ornés de têtes de mort…

Pour l’arracher à l’atmosphère macabre en laquelle il se complaisait, Catherine décida d’accompagner ce fils qu’elle aimait tant, son préféré, en Avignon pour mettre fin aux éternelles turbulences de Damville. Pour son malheur, une fois dans la cité des papes, Henri se laissa aller à un excès de piété et de dévotion. Catherine n’arrivait à rien et, en désespoir de cause, elle se résigna à parler mariage, lui disant enfin :

– Je connais votre chagrin et je le respecte, Henri, mais un roi de France ne peut demeurer si longtemps célibataire. Il vous faut une épouse et assurer votre descendance.

– Pour vous plaire, je me marierai donc, mais ne me parlez plus de cette huguenote de Catherine de Bourbon, ou de ma belle-sœur Élisabeth d’Autriche, et encore moins des princesses de Suède ou de Danemark, aux manières par trop allemandes !

– L’infante Isabelle, fille de Philippe II d’Espagne, n’a que sept ans, alors je ne vois pas…

– J’ai rencontré à Nancy, sur ce funeste chemin de Pologne, Louise de Vaudémont, princesse de Lorraine. Elle est belle, douce et vertueuse. Même si elle ne remplacera jamais Marie dans mon cœur, je consens à la prendre pour épouse.

Louise n’appartenait qu’à la branche cadette de la maison de Lorraine, mais Catherine dut s’en contenter.

4

À présent, c’était Henri qui pressait sa mère de hâter les accords de mariage. Ce fut à Reims, le 11 février 1575, qu’Henri rencontra Louise pour la deuxième fois. À nouveau, il se sentit ému par sa beauté simple et sans artifice, par sa douceur délicate et son sourire d’ange. Louise avait eu une enfance triste et solitaire, loin du luxe et des intrigues de cour. Elle s’éprit immédiatement de son beau roi, se jurant de le chérir sa vie durant.

Françoise et Antoine d’Estrées, ainsi que les proches du roi et l’ensemble de la cour, se rendirent à Reims pour assister à la cérémonie du sacre, qui dura cinq bonnes heures. Le roi, qui aimait passionnément la toilette, changea sept fois d’habit ! Cela sembla bien long à Françoise qui se relevait à peine de ses couches après avoir encore donné à son époux une mignonne petite Angélique. Alors qu’Antoine se tenait près du roi ainsi que les autres gentilshommes de sa garde, elle défaillit, mais une main ferme la retint.

Un visage énergique et souriant, qui aurait été parfaitement beau s’il n’avait été grêlé par les marques de la varicelle, se penchait vers elle. Il s’agissait de Louis de Bérenger, sieur du Guast, l’un des meilleurs bretteurs de la cour devenu un intime du roi. Françoise, émue par ce grand corps élancé contre lequel elle s’appuyait plus qu’il n’était nécessaire, affecta de se trouver mal une nouvelle fois pour le plaisir de sentir son bras entourer sa taille. Il l’entraîna dehors. L’air vif et glacé de cette fin de matinée acheva de la ragaillardir, mais qu’il était bon de sentir à nouveau un homme se préoccuper d’elle, s’inquiéter – des sentiments qu’Antoine ne manifestait plus guère. Louis fit du zèle, mais elle ne protesta pas lorsqu’il délaça sa robe de soie émeraude, bordée de zibeline, pour l’aider à mieux respirer, lui faisant boire à sa gourde quelques gorgées de rhum. Puis il l’emmena marcher autour de la cathédrale. Elle s’appuyait contre lui, et il put sentir la fermeté de ses seins qu’il apercevait à travers l’ouverture de sa robe. Comme elle frissonnait, il l’enveloppa de sa cape, la serrant davantage tandis que sa belle bouche se penchait vers le creux de son décolleté, puis ses lèvres.

Il leur fallut encore contenir leur passion jusqu’au surlendemain du sacre, jour où Henri III épousa Louise de Vaudémont, mais ils n’assistèrent pas à son entrée triomphale dans Paris, le 27 février. Ils s’étaient offert une discrète escapade amoureuse avant de reprendre, comme si de rien n’était, leurs services à la cour, Françoise étant parvenue, grâce à l’appui de Louis, à se faire nommer dame d’honneur de la nouvelle reine.

 

Heureuse et amoureuse, Françoise rayonnait d’une beauté éclatante, et Marguerite de Navarre, la reine Margot, comprit immédiatement qu’elle était devenue la maîtresse du séduisant du Guast. Elle en conçut une atroce jalousie. Elle détestait qu’une autre femme qu’elle puisse attirer les regards, surtout ceux d’un homme pour qui elle-même avait un faible. Ne lui devait-il pas son nouveau grade de colonel des gardes ? L’ingrat semblait l’avoir oublié… C’était plus que Margot n’en pouvait supporter. Elle n’était pas femme à pardonner une offense et Louis allait l’apprendre à ses dépens. Elle convia dans son cabinet un autre bretteur réputé, le baron de Vitteaux. Le jeune homme se voyait déjà dans le lit de Margot que l’on disait aussi légère qu’elle était belle. Aussi, à peine entré chez elle, tenta-t-il de la prendre dans ses bras et de l’entraîner vers l’alcôve.

– Tout doux, baron, ordonna-t-elle, où vous croyez-vous donc ? Dans quelque bordel de Paris ?

Vitteaux, ne sachant comment faire oublier son abominable bévue, se jeta à ses pieds en la suppliant de lui pardonner une audace due à sa trop grande beauté. Elle fit alors semblant de se laisser fléchir et de songer à ce qu’elle allait pouvoir lui demander, puis elle dit d’une voix sèche :

– Provoquez du Guast en duel et tuez-le, il m’a offensée.

Vitteaux pâlit. La réputation de duelliste de du Guast n’était plus à faire. Il risquait sa vie dans cette affaire, mais la reine était bien belle et il ne voulait pas qu’elle pût le croire lâche. S’inclinant sur une petite main blanche et parfumée qu’elle lui abandonna volontiers et qu’il porta à ses lèvres, il répondit :

– Ce sera bientôt fait, ma dame.

– Le plus tôt sera le mieux.

 

Vitteaux se mit donc à la recherche de son futur adversaire. Lorsqu’il l’aperçut enfin devant les appartements royaux, donnant un ultime baiser à Françoise avant de regagner son service, il le bouscula sans s’excuser. Tandis que Françoise s’éclipsait, du Guast, furieux, mit la main à la garde de son épée en disant :

– Vous m’en rendrez raison, monsieur !

– Sur l’heure, si vous le souhaitez.

Les deux hommes dégainèrent et se saluèrent froidement avant de fondre l’un vers l’autre. La nuit approchait et il faisait sombre dans la vaste salle. La garde n’avait pas encore commencé sa ronde et l’endroit était désert à souhait. Du Guast, ignorant que ce duel avait été commandité, n’y mit pas autant de hargne que Vitteaux qui visa la poitrine et l’embrocha. Tout étonné de se voir touché à mort, il se laissa glisser le long du mur, tandis que Vitteaux s’éclipsait rapidement, pressé d’aller raconter son beau fait d’armes à Margot et de réclamer son dû.

Françoise pleura beaucoup un amant si passionné, si séduisant et si brave, et ne trouva rien de mieux que de bientôt le remplacer. C’était si délectable de se sentir désirée par un homme ! Et la cour de France n’avait jamais été renommée pour sa vertu… Les intrigues y foisonnaient, et les maris fermaient les yeux, ne pouvant trucider tous les amants. Pourtant, les duels ne manquaient pas et les couloirs du Louvre étaient devenus de véritables coupe-gorge dans lesquels on évitait de se risquer seul et sans arme.

5

Aux jours les plus chauds de l’été, quand le palais devenait irrespirable et que les fièvres sévissaient à Paris, Françoise et Antoine, affectant alors une entente qui n’existait plus depuis longtemps, rentraient ensemble en leur château de Cœuvres, satisfaits de constater que le domaine et les terres demeuraient bien administrés et que leur nichée poussait dru. Gabrielle surtout promettait d’être ravissante, avec ses cheveux d’or naturellement bouclés, son teint de porcelaine, ses grands yeux bleus et son exquis sourire. Son père en raffolait. Tous ces enfants grandissaient en liberté, n’étudiant que lorsqu’ils le voulaient bien, préférant monter à cheval et chasser dans les forêts du domaine, gouvernantes et précepteurs n’effectuant que le minimum. Les enfants n’étaient guère attachés à ces parents toujours absents, qui revenaient à intervalles irréguliers, apportant alors des nouvelles de Paris, le centre du royaume, et des présents pour tous, choisis un peu au hasard, belles étoffes, précieuses dentelles, quelques parures pour les filles, épées pour les deux garçons. Ils avaient tellement pris l’habitude de les voir bientôt repartir qu’ils n’en souffraient pas. Gabrielle fêta ses dix ans loin d’eux. Son père avait songé à lui envoyer une lettre un peu tendre et une jolie bague, sa mère n’y avait même pas pensé.

Toujours dans les entours de la reine – douce et facile à vivre, réprimant peu ses dames et décidément éprise de son bel époux –, Françoise ne trouvait pas son service bien contraignant. Elle volait de bras en bras, pressée de profiter de ses ultimes feux, à l’approche de la quarantaine. Un événement pourtant vint la bouleverser. Antoine, avec qui elle conservait de bons rapports, même s’ils se voyaient peu, lui apprit avec étourderie, alors qu’ils se croisaient dans les jardins du Louvre :

– Savez-vous, ma chère, que le marquis d’Allègre vient de tuer en duel le baron de Vitteaux ? Ce dernier n’était pas de vos amis, s’il m’en souvient…

Il eut un petit sourire ironique, la salua et s’éloigna.

Même si elle s’était consolée avec bien des amants, elle n’avait jamais oublié Louis, le premier à l’éveiller à la folie des sens. En sa mémoire, elle s’en alla trouver le marquis d’Allègre dans son hôtel proche du Louvre. Ce jeune homme de vingt-trois ans, qui venait d’hériter le bien familial, flatté de la visite d’une personne si bien en cour, se hâta de la recevoir dans le grand salon qu’il n’avait pas encore eu le temps de remeubler au goût du jour.

– Sans le savoir sans doute, marquis, lui dit-elle, vous venez de me débarrasser de l’un de mes pires ennemis, le baron de Vitteaux.

– Un bien arrogant personnage…

Il n’en dit pas plus, leur différend portant sur une affaire de femmes qu’il ne trouva pas utile d’exposer à Françoise d’Estrées. Celle-ci décrocha une bourse de sa ceinture et la lui tendit avec un timide sourire.

– J’espère que vous ne vous sentirez pas offusqué si j’offre au très jeune homme que vous êtes ce modeste témoignage de ma gratitude.

Le témoignage n’était pas si modeste, puisque la bourse ne contenait pas moins de mille écus. Tout en repoussant la bourse, Allègre vit l’émotion qui étreignait Françoise et les larmes qui rendaient ses yeux si brillants. Il se jeta à ses pieds et embrassa sa main avec transport en lui disant :

– Je ne veux plus jamais voir de larmes dans ces beaux yeux, madame, et si je vous ai involontairement bien servie, le ciel en soit remercié. Je mets mon épée et ma vie à votre service, disposez de moi comme vous l’entendez !

L’homme n’était certes pas beau, un gros nez déparant son visage, mais il était mince et bien fait. Ses chausses moulaient des jambes parfaites et son pourpoint de riche velours laissait deviner un torse musclé. Françoise, à un âge difficile, n’était plus aussi sûre de ses appas. Elle ne le repoussa pas, le laissant embrasser sa robe, puis caresser une jambe bien tournée, remonter encore… L’étreinte se fit bientôt frénétique et le jeune homme la souleva pour la porter jusqu’à sa chambre et son lit.

Entre ses bras, Françoise connut de nouveaux transports. Il sut si bien l’affoler qu’elle ne put bientôt plus s’en passer… Elle venait d’être mère à nouveau, cette fois d’une petite Julienne. Comme elle avait fait ses couches à Paris, l’enfant était en nourrice près du Louvre et sa mère s’y était attachée.