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Ganja

De
323 pages
Ganja est l'histoire d'un amour impossible, né d'un désir fulgurant au cœur de la tourmente de Mai 68. Il nous fait revivre une époque où une jeunesse sublimée, impertinente et libérée des interdits, croyait à un monde nouveau. Les héros expérimentent au sortir de leur adolescence l'amour libre, l'engagement passionnel dans les mouvements maoïstes, le cannabis et ce voyage-pèlerinage aux Indes qui a marqué toute une génération. Ganja, c'est aussi l'histoire de l'après 68, rarement évoquée et marquée d'un long désenchantement qui poussa la révolte étudiante vers les voies dispersées et sans issues du terrorisme, du suicide ou de la drogue.
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Ganja
3

4
Alain Paul Aimable B.





Ganja





ROMAN










5

© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-6609-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748166095 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-6608-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748166088 (livre imprimé)
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7

8

1

LE DÉPART



11 juillet 1970.

Antoine Grandsir se réveilla à l’aube avec une sale
impression de gueule de bois. Il émergeait d’un sommeil
chaotique ; à ses côtés, Laurent, son complice de
toujours, dormait encore. Les deux amis s’étaient
embarqués au large d’Ankara, sur le coup d’une heure
du matin, après des heures de stop. Toute la nuit, un
vent froid avait balayé les hauts plateaux d’Anatolie :
pour trouver un peu de chaleur, ils avaient été
contraints à se glisser à l’intérieur d’une de ces
nombreuses piles de pneus qui encombraient la benne
du véhicule. Leur installation n’était pas des plus
confortables. Mais qu’importe ! N’étaient-ils pas venus
chercher dans ce voyage un sens à leur vie de petits-
bourgeois occidentaux à qui cinq ans de militantisme
n’avaient toujours pas apporté de bonne réponse ?

Qu’attendaient-ils exactement de ce voyage vers les
Indes, devenu pèlerinage obligé pour tous les gars de
leur génération ? Bourlinguer, rêver, échapper au vide et
à l’ennui, voir d’autres horizons ? Sûrement ! Mais
encore ? Partager la galère des peuples du Tiers-Monde
pour qui ils avaient combattu sans vraiment les
connaître. Enfin surtout, une ultime manière d’être
9

subversif et de dire merde à la société de
consommation. De tout cela, ils en avaient terriblement
besoin depuis que leur rêve de mai 1968 s’était éteint.

Antoine et Laurent avaient quitté Paris depuis
quarante-huit heures. Mais que de chemin déjà
parcouru ! Comme l’Europe leur semblait loin !
Transitant par Athènes, ils avaient vite rejoint l'île de
Chio, par bateau de nuit. À Chio, ils avaient espéré
pouvoir gagner la Turquie qui se situait en face, à
quelques bornes. Jeunes innocents ! Ils avaient crû qu’il
aurait été aussi simple de gagner la Turquie à partir de la
Grèce que de passer la frontière entre la France et la
Belgique. Mais c’était sans compter sur les vieilles
querelles qui taraudaient ces voisins, tour à tour
occupants et occupés, tyrans et soumis. La réalité était
autre : aucun bateau régulier ne reliait les rivages des
deux pays. C’est ainsi qu’ils durent vaquer de longues
heures. Rechercher un passeur clandestin. Aller de
bistrots sordides en tavernes enfumées. Poser mille fois
les mêmes questions. Éprouver l’inutilité.
Ça puait le flic et le facho partout – pas du tout
l’ambiance Zorba ! Avec des manières d’automates, de
vieux Grecs égrenaient des chapelets devant des verres
d’eau poisseux ; ils semblaient momifiés, pétris par un
interminable désœuvrement. Insensibles au temps qui
passait, insensibles au silence qui oppressait, insensibles
aux cris des chats squelettiques qui se disputaient, à
leurs pieds, les restes de maigres pêches. Autour d’eux,
les quais désertés brûlaient, un soleil immobile figeait
tout ; seuls quelques filets de pêche étendus
nonchalamment rappelaient que les barques misérables
qui sommeillaient dans la rade partaient parfois au large.
10
Mais pour l’heure, la mer accablée gisait dans une
immobilité d’acier inquiétante : Poséidon faisait la sieste
et personne n’osait le déranger. Le temps s’était
englué…

Antoine et Laurent en rageaient d’avoir dû passer par
la Grèce des colonels. Dire qu’il y avait deux mois à
peine, ils avaient manifesté contre la tenue d’un meeting
organisé par un groupe d’extrême droite qui voulait
vanter les bienfaits du régime fasciste de
Papadhópoulos. C’est à coup de boulons qu’ils avaient
accueilli l’ambassadeur de Grèce ! Boycott du tourisme :
tel avait été le mot d’ordre ! Maintenant, ils se sentaient
sales d’être là et n’avaient qu’une envie : déguerpir de ce
trou.
Le soir, enfin, un passeur aphone les interpella. Ils le
surnommèrent d'emblée Gueulophone : en effet, l’individu
usait d’une sorte d’appareil amplificateur de sons qu’il
plaquait sur sa gorge pour se faire comprendre. Le
passeur – « Sûrement un pote à Papadhópoulos ! » avait
persiflé Laurent – leur proposa de les embarquer sur un
minable rafiot. Le tout pour la petite fortune de huit
Dollars ! Ils n’eurent d’autre choix que d’accepter. Le
passage vers Çeszme se fit nuitamment.

Leur première impression d’Asie fut lugubre : tout à
fait à l'opposé de celles qui peuplaient leur imaginaire. Il
faisait un noir d’encre ; des cabots aboyaient tout autour
d’eux et déchiraient sans cesse le silence profond de la
nuit. Rien ne les retenait, ils décidèrent de poursuivre
leur route. Après deux heures de stop, ils furent pris par
une camionnette bourrée de joyeux Turcs. Ils
constatèrent vite que les passagers étaient eux-mêmes
11

bourrés de raki. C’était la fête à bord, on chantait et on
jouait bruyamment de la flûte. À peine embarqué, une
espèce de panique contamina Laurent. Il tenta de la
communiquer à Antoine. Des regards de vierge
effarouchée, de drôles clignements d’yeux, des rictus
convulsifs animèrent son visage. Mais en réalité les gars
n’étaient pas bien méchants : leurs gueules n’étaient pas
celles de ces violeurs d’enfants qu’on voit dans les
mauvais films. Les gars n'attendaient que quelques
sourires et gestes approbatifs. Antoine le comprit. Il
trinqua et se mit à chanter avec eux, puis il rassura d'un
clin d’œil son ami qui fit de même.

Ils arrivèrent à Izmir à l'aube, fatigués et ivres.
Adieux, embrassades, mots d’encouragements. Ils
remercièrent leurs compagnons d’un soir et
dénichèrent, près de la gare routière, un p’tit-hôtel-du-trou-
du-cul : selon l’expression consacrée de Laurent. C’était
parfaitement à propos pour ce petit hôtel : quelques lits
de corde éparpillés dans une cour en plein air ; une forte
odeur d’urine ; une humidité malsaine qui envahissait
tout. En dépit de tout cela, la fatigue l'emporta sur la
répulsion et Antoine sombra vite dans un sommeil
profond, malgré les agitations d’un vieux rachitique qui,
à ses côtés, crachait tous ses poumons ou se grattait les
couilles, alternativement.

Quelques heures plus tard, ils voyageaient vers
Ankara. Bus flambant neuf ; place numérotée ; eau de
Cologne offerte par le convoyeur, de quoi se rafraîchir
le cou et les aisselles. Le luxe quoi ! Le regard d’Antoine
était accroché par ces paysages poussiéreux et rocailleux
qui défilaient inlassablement, ponctués seulement de
12
quelques villages perdus, faits de simples amas de
maisons terreuses d’où émergeaient des pointes de
minarets. Pas d’églises ni de monuments aux morts sous
ces contrées se dit-il. Exit notre cher poilu ! Il se gava
avec boulimie de ces horizons nouveaux, savourant son
premier bonheur de voyageur ; la poésie du Transsibérien
de Cendrars se mit à résonner dans sa tête :
« En ce temps-là, j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà
plus de mon enfance
J’étais à 16 000 lieues du lieu de mon enfance… »

Manque de bol ! À la gare routière d’Ankara, on leur
répétait sans cesse « No bus. » Ils devaient attendre le
lendemain pour continuer vers l’Est. Vers Sivas puis
Erzurum. Cette contrainte leur déplut alors qu’ils étaient
tenaillés par ce besoin d’errance tout neuf. À nouveau,
ils décidèrent de tenter leur chance en stop. Ils
gagnèrent les faubourgs à pied. Le soleil déclinait : une
nuit longue s’annonçait.

En premier lieu, une camionnette d’un vert pisseux
très écaillé les chargea. Le chauffeur-paysan, qui revenait
du marché avec son lot d’invendu de courges, roulait
sans phares dans le crépuscule. Avec une inconscience
totale, il voyageait au beau milieu de la route, sans se
soucier des poids lourds qui lui fonçaient dessus en sens
inverse et le forçaient à s'égarer sur les bas-côtés, in
extremis. Ces incidents de route l’amusaient
énormément, comme un jeu de foire. Très en verve, le
gars tapotait sans cesse de ses mains baladeuses les
cuisses de Laurent.
13

– Tu vas arrêter de me toucher, vieille lope ! lançait
régulièrement celui-ci à l’autre en lui remettant les mains
là où il fallait : sur son volant !
Mais rien n’y faisait. Le chauffeur, entre deux écarts
de conduite, riait, chantait et caressait ce pauvre Laurent
de plus belle. Comme pour se soustraire à cette emprise,
Laurent se mit à chanter à son tour.
– La digue du cul en revenant de Nantes, entonna-t-il
bruyamment.
– Gezel, gezel, manifesta aussitôt le chauffeur.
– C’est qu’il en redemande ! clama Laurent. Vas- y
Toinet, avec moi !
– De Nantes à Montaigu, la digue, la digue…
continuèrent-ils en chœur.
Ainsi, de chansons paillardes en refrains coquins, ils
arrivèrent dans un bled perdu où le chauffeur-paysan les
largua, la nuit tombée.

Un autre camion partait sur l’heure. Antoine et
Laurent le prirent après marchandage et s'embarquèrent
dans la benne qui était chargée de pneus. Ils roulaient
d’une demi-heure qu’un vent glacial d’Est se leva, les
figeant de froid. Ils se serèrent l’un contre l’autre
engoncés dans leurs sacs de couchage, mais ne
parvinrent pas à se réchauffer. C’est ainsi que chacun
d’eux se réfugia dans une de ces piles de pneus entassés
qui encombraient la benne, s’y calant debout, maintenu
immobile par les parois contiguës, la tête émergeant
seule – comme de petits marsupiaux.

Au petit matin, Antoine se réveilla donc, avec une
sale impression de gueule de bois, le regard hagard fixé
devant lui. Nous étions le 11 juillet 1970 ; les premiers
14
rayons de soleil pointaient. D’un bleu gris très délavé, le
levant vira au pourpre rose, puis soudain à l’or : les
nuages s’illuminèrent de mauve et d’acajou. Le ciel
bouillonnait, fougueux. Le vent toujours soutenu
déchiquetait puis étirait les masses nuageuses. Le
paysage, plongé jusqu’il y a peu encore dans l’obscurité,
se révéla grandiose. Leur camion roulait sur une route
de crête. On voyait des montagnes à perte de vue ;
l’horizon infini les encerclait d’une ligne ondulée et
harmonieuse qu’aucune construction humaine ne
perturbait ; les montagnes rabotées formaient des
arrondis et des plats se succédant de telle sorte que
l’ensemble évoquait une mer terrestre sur laquelle leur
embarcation voguait précairement. Petit à petit, les
roches sombres prenaient des couleurs de bronze ; dans
le même temps les végétaux bas, dont le vert était
encore absent, mimaient des ombres animales
immobiles, comme tapies au sol.
– Toinet, ça va ?
C’est par ce sobriquet que Laurent avait pris
l’habitude de surnommer Antoine. Il venait d’ouvrir
l’œil.
– Oui, ça va répondit Antoine.
– Putain, qu’est-ce qu’on a caillé ! ajouta Laurent.
Les deux amis ne dirent pas un mot de plus ; ils
restèrent muets un long moment, une heure
probablement, immobilisés qu’ils étaient dans leurs étuis
pneumatiques, les membres ankylosés, le dos endoloris,
la tête lourde, les yeux complètement hypnotisés par le
paysage qui s’offrait à eux, jusqu’à ce que le camion
s’arrêtât. Ils descendirent du camion qui continua sa
route vers Trabzon, au Nord. L’endroit était désert. Un
nœud routier qui justifiait deux masures basses presque
15

sans fenêtres qui se faisaient face. L’une d’elles affichait
au-dessus de la porte une plaque métallique publicitaire
vérolée de Coca Cola. Antoine et Laurent y entrèrent
pour boire deux çay, ce qui leur permit de sympathiser
avec le chauffeur d’un autre camion en partance pour
Erzurum. Celui-ci accepta de les prendre. Ils reprirent
leur route sur-le-champ.

Cette fois la benne était pleine de blé. Ils s’y
couchèrent ; quel régal après la pile de pneu ! Très vite,
le soleil levant les réchauffa, infiltrant une chaleur
subreptice dans leurs corps, une chaleur qui gagna les
os, puis chaque extrémité de leurs doigts qui
s’enflammèrent. Antoine se surprit alors à bander, tout
secoué de frissons. Il ne put s'empêcher d'exprimer sa
joie à haute voix :
– Merde ! Je bande comme un pendu !
Laurent lui sourit, puis lui répondit par ce cri de
triomphe :
– À nous l'Asie, p'tit père !

Ils arrivèrent le soir même à Erzurum, soûlés de
route : ils venaient de traverser la Turquie à un rythme
d’enfer.
16

2

LES CHEVEUX LONGS



Juin 1966.

Antoine et Laurent se connaissaient du lycée de
longue date. Laurent portait un drôle de nom d’origine
flamande : Kijbroedt. Il voulait qu’on le prononce à la
française : « qui broute ». Et c’est ainsi de fil en aiguille
qu’Antoine l’avait surnommé « Le Brouteur. » Parisien
de naissance, Laurent connaissait sa ville comme sa
poche. Il était le prototype du bon vivant, jamais torturé
par les problèmes de bonne conscience. Son
engagement politique ne l’empêchait pas de prendre son
pied ; il savait lire Marx tout en écoutant les Beatles,
jouer une partie de tennis entre deux manifs ou faire
l’amour avec une nouvelle militante immédiatement
après une réunion de cellule. Optimiste de nature, plutôt
Danton que Robespierre, le copain Laurent ! Il
s’affirmait maoïste, en principe, mais avait plein de
copains trotskistes ou anarchistes, sans s’encombrer du
sectarisme qui caractérisait beaucoup de militants ;
Antoine l’avait d’ailleurs toujours soupçonné d’être anar
dans son cœur. Le visage rond et joufflu de Laurent
évoquait la Lune, cette lune sympathique que l’on voit
dans un des premiers films muets des frères Méliès. Un
gros nez trônait au milieu, surmonté de deux petits yeux
bleus très clairs, légèrement enfoncés. Au-dessus
17

paradait une tignasse abondante, jaune délavée, raide
comme de la paille. Laurent « le Brouteur » témoignait
d’une volonté d’amusement inépuisable : il élaborait
sans cesse des projets saugrenus ; ses obligations de
militant lui pesaient d’ailleurs souvent dans la mesure où
elles l’empêchaient de réaliser ses projets. C’est lui qui
avait convaincu son ami de partir vers les Indes, à eux
deux, loin de tout, « pour la défonce. » Les désillusions
amoureuses et politiques d’Antoine l’avaient aidé dans
ce sens.

Antoine, lui, était le contraire presque parfait de
Laurent. Grand. Mince. Plein de verticalité. Tout dans
ses traits évoquait un mystère profond : un nez aquilin,
un sourire discret qui ne dévoilait jamais les dents, un
regard noir et brillant, comme perpétuellement mouillé
du passage d’un orage. Et puis un nom sans concession,
fort, Picard, qui faisait crisser les r : « Grandsir. »
Antoine n’aimait pas Paris. Son cœur était resté en
Afrique où il avait passé son enfance. La vague des
décolonisations avait poussé sa famille à regagner la
métropole. Cette ville sans odeur de fruit mûr lui était
étrangère. Au bout de la rue, des autoroutes grises et
bruyantes avaient remplacé sa savane.
De sa mère, Antoine Grandsir avait hérité tout ce
qu’il aimait, et de son père, tout ce qui est nécessaire à la
vie. De lui : une intelligence moyenne, une solide
mémoire, le refus d’accepter sans comprendre, un
athéisme fier, le dégoût des amitiés de complaisance,
une bonne résistance à la solitude. D’elle : un goût
démesuré du contact cutané (plus qu’un goût, un
besoin), le plaisir de s’enfouir, les confidences, les pâtes
et la scatologie. Antoine conservait intact de sa petite
18
enfance, probablement de l’époque où sa mère lui
talquait les fesses, un étonnement magique pour les
facéties du métabolisme intestinal et pour l’orifice anal,
bouche de geyser incongru qui bulle, siffle, gémit,
soulage ou trahit, et expulse ses magmas avec une
fantaisie aléatoire qui le ravissait à tous les coups. Il
témoignait à ce sphincter, qu’il prénommait « le trou du
cul », un grand respect pour ses irrévérences : il y aimait
cette inaptitude à se soumettre à l’éducation policée, il y
admirait cette capacité à rappeler leur animalité aux
bourgeois qui voulaient s’élever au-dessus des masses.
Après sa mère, Antoine avait trouvé en Laurent un
complice à son univers scatologique. C’est ainsi que les
deux compagnons avaient pris l’habitude de déféquer
partout où bon leur semblait, marquant le territoire de
leurs passages à la manière de deux grands félins
impertinents.

Leur premier acte de contestation fut de laisser
pousser leurs cheveux. Ils venaient d’avoir seize ans :
tous deux étaient nés en juin à quelques jours
d’intervalle. « Au milieu du siècle » comme ils aimaient
le rappeler.

Leur génération adolescente était entrée en ébullition
partout dans le monde. Des images leur parvenaient des
États-Unis, plus spécialement de Californie, des images
qui montraient la révolte de toute une jeunesse contre
l’ordre établi. Les États-Unis ! Combien de fois en
avaient-ils entendu parler comme un modèle de
société ? Nos libérateurs ! Le rempart contre le
communisme ! Le pays de la démocratie ! Mais voilà que
de jeunes iconoclastes brisaient le carcan de ces images
19

d’autosatisfaction ! Cette bouffée de vent libertaire avait
enthousiasmé Antoine et Laurent, eux qui supportaient
de plus en plus mal le joug de la double autorité
paternelle et professorale. Ils ne rêvaient plus que d’une
chose : faire comme eux. Vivre. S’éclater. Refuser le
pouvoir de l’argent, le mythe de la carrière, l’utilité du
travail, le mirage des biens de consommation, la
propriété privée. Pour afficher leur révolte, Antoine et
Laurent s’étaient laissés pousser les cheveux, à la mode
des jeunes californiens.

Le mouvement de contestation étudiante avait
démarré à Berkeley le vingt et un septembre 1964 par
l’occupation des bureaux des autorités universitaires.
Les étudiants qui avaient réclamé l’égalité raciale furent
durement réprimés. Belle démocratie qu’on leur
montrait en exemple ! Depuis ce jour, ils avaient fondé
le Mouvement pour la liberté d’expression improvisant sittings
et happenings sur les campus. Une explosion de liberté
géniale. Du jamais vu chez les étudiants ! Sans fausse
pudeur, ces jeunes revendiquèrent la liberté sexuelle, et
la pratiquèrent ; demandèrent la légalisation des drogues
douces et en fumèrent ; déchirèrent leurs livrets
militaires en public, et refusèrent de partir au Vietnam.
Toutes ces images avaient façonné en profondeur
l’univers idéologique d’Antoine et de Laurent.

Antoine vouait aussi une admiration sans bornes à
1Rudi Dutschke , un jeune dirigeant étudiant allemand
que la presse à sensation avait surnommé Rudi le Rouge
– surnom qui évoquait une sorte de nouveau Robin des

1 Rudi Dutschke sera assassiné par un militant d’extrême-droite
20
Bois. À dix-huit ans, vivant encore en Allemagne de
l’Est, Rudi avait refusé de faire son service militaire,
puis était passé à Berlin-Ouest, non pas pour s’y fondre,
mais pour fonder un mouvement marxiste original, à la
recherche d’une troisième voie, ni démocratie
capitaliste, ni caricature de socialisme de type URSS. Ce
faisant, Rudi était devenu rapidement la figure de proue
de ces jeunes berlinois qui contestaient leur société, celle
du miracle économique allemand qui rendait tout un
peuple amnésique à propos des horreurs du passé. Rudy
était venu participer cette année à Paris, salle de la
Madeleine, au meeting des Jeunesses Communistes
Révolutionnaires. Antoine avait été subjugué par son
regard noir.

Durant l’été et l’automne 66, les manifestations
contre la guerre au Vietnam se multiplièrent dans le
monde. Plus que tout, cette guerre de riches voulant
mettre à genoux un petit peuple avait précipité
l’engagement d’Antoine dans les mouvements
gauchistes. Cela s’était passé tout naturellement. Sans
remise en question cruelle. Sans révélation subite.
Comme une espèce de continuité de ce qu’il avait
toujours été : sa propension à toujours prendre parti
pour les plus faibles ou les minorités était chez Antoine
comme une seconde nature. Petit, il s’était
systématiquement retrouvé du côté des « Indiens », avait
ressenti de la compassion pour les petites filles qui se
faisaient rabrouer, avait préféré la compagnie des boys à
celle des colons, et ainsi de suite. Pourquoi agissait-il
ainsi ? Il n’avait réellement jamais décortiqué la question
mais ressentait confusément l’amour de sa mère en être
responsable. La plénitude heureuse qu’il avait toujours
21

trouvée dans le bercement des caresses de sa mère, être
dominé s’il en était, avait ancré en lui l’exécration de ce
goût de la domination qui caractérise tant d’homme.
Antoine n’avait encore rien lu à ce sujet mais tenait pour
certain que les mères de Staline ou d’Hitler avaient dû
être d’ignobles marâtres : « la bête immonde ne peut
naître que du ventre fécond de femmes de fer au sang
de glace » avait-il écrit dans son journal intime. Que
serait doux le monde s’il était dirigé par de bonnes
mères ! Une république de mater, dont l’unique but serait
l’amour, et les méthodes : douceur, confidence, pardon.
Antoine aspirait intimement à ce rêve chaque fois que la
bêtise brutale du monde des adultes le ramenait vers sa
mère, où il venait s’échouer comme un baleineau
meurtri sur les rivages de la tendresse.

Dès le début, Antoine Grandsir participa aux grandes
manifestations contre la bombe atomique et pour la
paix au Vietnam. Ensuite, succédèrent des manifs de
solidarité avec le peuple vietnamien dont les mots
d’ordre étaient devenus franchement anti-américains.
On ne criait plus « Paix au Vietnam ! » mais « Johnson
assassin ! US go home ! FLN vaincra ! »
Que de fois n’avait-il scandé ces mots d’ordre avec
jubilation ! Les manifs avaient brisé l’isolement du début
de son adolescence. Antoine n'avait pas de copains,
Laurent était l'exception : il trouvait ses condisciples
sans intérêts : « des moutons prêts à rentrer dans le rang
des adultes consommateurs ! » Ce qu’il préférait dans les
manifs, c’était ces moments où se formaient de grandes
chaînes humaines, quand il se retrouvait entre deux
filles, au coude à coude, collés les uns aux autres,
sautillant sur place – Hop ! Hop ! Hop ! – avant de
22
s’élancer dans une course effrénée, poussé par un
énorme cri collectif. Au cours de ces gesticulations, il lui
arrivait souvent de frôler le relief d’un sein, et le soir,
rentré chez lui dans la solitude de sa chambre, il prenait
plaisir à respirer, avec insistance, cette odeur féminine
d’aisselle fraîche qui l’imprégnait encore, avant de
s’endormir tout ébahi de bien-être.

À l’époque, Antoine Grandsir fréquentait un ces
nombreux Comités VietNam de base qui avaient vu le jour
et regroupaient beaucoup de militants maoïstes, à ne pas
confondre avec le Comité Vietnam National qui lui était
noyauté par les trotskistes. Son comité était dirigé par
Claire V., une femme d’âge mûre, belle, aux longs
cheveux noirs, toujours habillée d’un jean et d’un pull-
over. Claire V. impressionnait fortement Antoine qui
avait surtout noté qu’elle ne portait pas de soutien-gorge
sous ses pulls, chose tout à fait inhabituelle à l’époque et
qui lui procurait beaucoup de fantasmes et d’érections
secrètes. Un jour, au cours d’une réunion où l’on
discutait de l’organisation pratique d’une manif, lorsqu’il
fut question de savoir qui serait placé en tête comme
porte-drapeau des emblèmes du FLN. vietnamien,
Claire V. se tourna vers lui d’un air très maternel et dit :
– Je propose qu’Antoine soit porte-drapeau.
Grandsir en éprouva une joie et une fierté comme il
en avait encore rarement éprouvé.

Au cours de cette année 1966, les discussions à la
maison avec son père devinrent passionnées, souvent
brutales – un dialogue de sourds. Les cheveux longs
irritaient son père plus que tout.
23

– Tu crois que c’est en te laissant pousser les cheveux
que tu vas changer la face du monde ? répétait-il
inlassablement.
– Pourquoi pas ? Les cheveux courts n’ont pas
toujours été un signe d’intelligence. Regarde le Christ ou
Louis XIV !
– Qu’est-ce que tu en sais toi, de l’intelligence ? Tu es
encore puceau et tu n’as même pas passé ton bac.
Ces phrases, Antoine les prenait en pleine figure. Son
père connaissait son point faible et ne se gênait pas d’y
faire allusion pour asseoir le peu d’autorité dont il se
sentait encore investi. C’est vrai qu’il était encore
puceau.
– Oui mais moi, je n’ai pas envie d’aller au bordel.
L’amour c’est trop beau que pour commencer avec une
putain.
– Et alors ? On y est tous passés ! À ton âge, mon
père m’y avait déjà emmené et je n’en suis pas mort.
Cela ne m’a pas empêché de connaître ta mère et de
l’aimer.
« Tu parles ! Aimer ma mère ! La pauvre qui passe
ses journées à faire le ménage et à préparer la bouffe
pour six personnes. Si c’est tout ce que tu as à lui
offrir ! » pensait Antoine secrètement.
Le père Grandsir, homme brillant, grand lettré,
magistrat connu, gardait des voyages qu’il avait entrepris
durant sa jeunesse estudiantine une vaste culture
encyclopédique. Très dominateur, il affichait un besoin
irrépressible de diminuer ses fils (ils étaient au nombre
de quatre) qu’il voulait à son image. Tous les prétextes
étaient bons : une lacune dans leurs connaissances
historiques, une difficulté lors d’une version latine ou
une défaite lors d’un tournoi de tennis. Le pater familias
24
aimait boire, chanter des chansons estudiantines,
exhiber son postérieur, et poussait ses fils à monter sur
la table pour l’accompagner. C’était insupportable !
Antoine étouffait.

Pour se soustraire à cette chape, Antoine allait
souvent au cinéma avec Laurent. C’est alors qu’ils se
passionnèrent pour les cinéastes italiens, Fellini,
Antonioni et les autres. Cette année-là, ils virent et
revirent Blow up. Ils se découvrirent aussi une passion
pour Godard le jour où ils apprirent que son film À bout
de souffle avait été interdit de diffusion à la télé sous le
prétexte qu’on y voyait Belmondo pisser dans un
lavabo. Pierrot le fou, qu’ils considéraient comme un chef-
d’œuvre parmi les chef-d’œuvre, était devenu leur film
fétiche ; ils en ressortaient systématiquement ivres d’une
envie fondamentale de vivre.

25

26

3

LA TRANSHUMANCE



12 juillet 1970

Antoine et Laurent ne restèrent que quelques heures
à Erzurum, dépités de leurs balades dans les ruelles
humides et sales. C’est qu’ils rêvaient de vents salubres,
mais des odeurs de moisissure s’échappaient des murs
tuberculeux ; c’est qu’ils recherchaient le bonheur sans
contingence, mais ils découvraient la mendicité. Tout
autour d’eux, agglutinés comme de mauvais insectes,
s'agitaient la main tendue des flopées d’enfants
haillonneux aux nez coulants. Pire, dans une ruelle plus
sombre que les autres, un Turc cauteleux d’âge moyen,
aux conjonctives rougies, leur avait proposé de faire
« fik-fik » avec l’un de ses enfants, fille ou garçon au
choix. Dégoûtés, nos amis s’étaient réfugiés à la gare
routière.
Là, ils retrouvèrent ce pour quoi ils étaient partis. La
gare routière était encombrée de jeunes gens de leur âge,
tous en partance vers l’Est. Finie la solitude des bennes
de camion ! La route vers l’Iran qui passait par Agri et
Dogubayazit constituait un passage obligé : Erzurum
faisait figure de camp de rassemblement de pèlerins.
Une foule juvénile y vibrait de mille couleurs. On y
entendait toutes les langues : une sorte de nouvelle
Internationale, paisible et pacifiste. Antoine s’était joint
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à un de ces cercles assis qui entouraient de petits
orchestres improvisés, souvent duos de guitare et
d’harmonica, qui jouaient des airs de folksong. Il s’assit
par terre, écouta la musique et s’imprégna de la douce
ambiance qui régnait. Antoine remarqua d'emblée la
beauté singulière des filles. Elles étaient parées de longs
cheveux décoiffés que la grâce du hasard avait
simplement disposés ; leurs habits colorés étaient faits
d’empiècements de tissus différents ; des bijoux d’argent
ornaient abondamment leurs mains et leurs pieds
maculés de henné. Ces beautés singulières déambulaient
pieds nus malgré le froid matinal. Peu de bagages les
encombraient : juste un sac de toile, avec une
couverture ou un sac de couchage enroulé par-dessus.
Des enfants, beaux comme de petits anges blonds,
couraient librement sans se soucier de leurs parents ; la
foule les avait adoptés. Quelques femmes enceintes les
regardaient avec envie en soutenant amoureusement
leur ventre déformé, avec une sérénité déconcertante.
Antoine fut touché jusqu'à l'âme par cet
environnement de quiétude, tellement insolite pour lui :
ni cris, ni bousculades, ni revendications, ni polémiques.
Chacun attendait le bus avec calme. Pourquoi vouloir se
presser, alors que chaque moment présent se suffisait à
lui-même et qu’ils partaient vers l’Orient dit éternel ? Le
temps déjà se dissolvait…

Peu d’autochtones siégèrent dans le bus qui emporta
les jeunes pèlerins. L’ambiance du voyage se chargea
d’un caractère familial de retour au pays. Pour
beaucoup, c’était vraiment cela : ils rentraient chez eux,
dans un pays mythique qu’ils n’auraient jamais dû
quitter. À l’approche de la frontière iranienne, le pays
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devint plat, écrasé par la silhouette triangulaire du mont
Ararat qui culminait si haut qu’il paraissait percer le ciel ;
le mont s’élevait droit comme un titan de pierre à trois
mille mètres au-dessus du plateau. Antoine distingua au
loin, au pied de la montagne, quelques taches de
verdure, témoins de résurgences de sources volcaniques,
et des hameaux de maisons cubiques bâties en briques
de boues séchées qui semblaient inhabités. Était-ce la
mémoire du déluge qui rendait ce paysage si précaire ? Il
imagina aisément que des torrents de pluies diluviennes
dévalant le mont rendraient un jour à leur boue
originelle ces constructions éphémères. « Les
descendants de Noé semblent avoir compris la leçon du
déluge et ne se sont plus aventurés à défier la nature : ils
s’y sont fondus. »

Le passage de la frontière iranienne fut désagréable,
de cette sorte de désagrément que l’on ressent lors d’un
examen de passage face au jury de professeurs hostiles.
Les contrôles policiers s’étaient intensifiés, traquant la
drogue mais aussi les communistes qui menaçaient le
régime du Shah. L’Iran du Shah appliquait une politique
de répression démesurée de la drogue. Les
emprisonnements, les tortures et les exécutions de
jeunes occidentaux accusés de trafic n’étaient pas rares.
Les fouilles furent nombreuses, sans ménagements. Les
policiers affichaient ouvertement leur mépris pour cette
jeunesse occidentale qui rejetait une société que le
régime du Shah leur faisait miroiter. Les filles, surtout,
furent la cible de leurs quolibets. Personne n’avait envie
de séjourner une heure de trop dans ce pays et tous
aspiraient à le traverser au plus vite pour enfin rejoindre
l’Afghanistan !
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Le trajet jusqu’à Téhéran dura toute la nuit, ponctué
par des arrêts fréquents de contrôle de police. Les
jeunes voyageurs arrivèrent vers huit heures du matin,
un train partait pour Meched à midi, ils le prirent sans
aucun regret : le climat qui régnait à Téhéran eut l’effet
d’un répulsif. Ensuite, ils traversèrent l’après-midi la
fournaise du désert du Dacht-i Kevir. À la tombée de la
nuit, Antoine s’étendit sous la banquette de bois des
passagers à la recherche d’un peu de confort.
– Ça va Toinet ? T’es cool ? s’informa Laurent.
– Au poil, c’est bonnard.
– Il est impayable, dit-il à la chambrée. Il serait
capable de dormir au milieu d’une porcherie pourvu
qu’il puisse se coucher.
Antoine entendit leurs rires, puis le brouhaha des
paroles le berça et il s’endormit là, dans la poussière et
la sueur, respirant l’odeur âcre des pieds. Le matin, ils
débarquèrent à Meched : l’Afghanistan était aux portes !

Le passage de la frontière afghane releva du
vaudeville. Le poste frontière occupait petitement une
maisonnette où deux douaniers siégeaient. Aux
alentours, le désert s’étendait à perte de vue, parsemé
d’une végétation rase de touffes d’herbes assoiffées. Le
bus iranien était reparti alors que le bus afghan les
attendait de l’autre côté d’une ligne virtuelle censée
représenter la frontière. Les jeunes migrateurs firent la
file à l’extérieur ; l’intérieur acceptant à peine plus de
deux personnes à la fois. De part et d’autre de l’entrée,
les autorités afghanes avaient placardé quelques affiches
officielles des Nations Unies, écrites en plusieurs
langues : elles rappelaient que le trafic et la
consommation de drogues étaient illicites et sévèrement
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punis. « Tu parles ! Cause toujours mon colonel ! » La
lecture des affiches déclenchait régulièrement des éclats
de rire et des commentaires irrévérencieux au sein de la
file. Entre-temps, des minibus multicolores aux dessins
psychédéliques véhiculant des familles hippies avaient
rejoint l’attroupement : la transhumance continuait.
À l’intérieur, le dialogue avec les douaniers fut des
plus cocasses :
– Passport, please. Do you want hashish, Mister ?
La question avait de quoi surprendre ! Pendant qu’ils
tamponnaient d’une main les passeports, les agents
tiraient du dessous de la table un bloc brun très odorant
et résineux.
– Good price for you, Mister ! First quality.
Ces drôles d’officiers en mirent une pincée sous le
nez d’Antoine et de Laurent, de quoi les faire saliver un
peu plus.
– Fais gaffe Toinet ! Si c’était un piège ? dit Laurent.
– Peut-être, mais si on n’en prend pas, ils risquent de
râler et de nous en faire baver.
Alors que nos deux amis se regardaient d’un air
dubitatif, un douanier déposa dans la main d’Antoine un
morceau gros comme un sucre, en insistant fortement :
– Five Dollars for you, Sir. We are friends !
À leur sortie, tous les gars qui attendaient encore
dans la file leur sourirent d’un air complice et impatient.

Fin d'après-midi, les voyageurs s’embarquèrent à
trente dans un bus qui pouvait contenir au plus vingt
passagers. Le mot bus sonnait pompeusement pour ce
véhicule, camion d’origine dont la benne, avec
beaucoup d’ingéniosité, avait été transformée en
compartiment voyageur. Il n’y avait pas de fenêtres, tout
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était ajouré. Les passagers devaient s’asseoir sur
d’étroites banquettes, sortes de bancs d’écoliers sans
dossier, serrés fesse contre fesse, les genoux pointés
dans le cul du voisin d’en face, le dos titillé par les
genoux du voisin de derrière. Par malchance, Antoine se
retrouva assis à côté d’une Anglaise aux fesses épaisses
dont la tête ne lui revint pas et qui, comble
d’exaspération, lui écrasait les pieds sans arrêt ; de plus,
elle sentait la mauvaise transpiration. Exaspéré, il
souleva une fesse vengeresse et lui décocha un pet
sonorissime. La fraternité avait ses limites !
– Toinet, je t’ai reconnu.
Laurent, qui était assis de l’autre côté de l’Anglaise,
lui répondit en écho. La bougresse, soumise au feu de
leur tir croisé, devint pourpre, s’éventa et lâcha un
« Oh ! Oh ! » Nos artilleurs d’un jour plongèrent dans
un fou rire interminable qui se mariait tellement bien
avec leur joie d’être enfin en Afghanistan.

Deux heures plus tard, le camion-bus s’arrêta pour la
prière en face d’un petit restaurant très rustique où tout
le monde s’engouffra pour fumer du haschich. Les
pauvres lurons ! Depuis des lustres, ils en rêvaient de ce
qu’ils pensaient être le dictame souverain de leurs
blessures d’âmes. Antoine ne voulut pas les suivre. Il
resta seul dehors. Il n’avait pas envie de fumer : il ne
voulait pas goûter ces premiers moments de découverte
de l’Afghanistan au travers du prisme déformant du
haschich.
Pour lui, fumer était tout sauf fuir la réalité. C’est
comme ça qu’il voulait le voir. Fumer était une
démarche volontaire d’exploration du Monde et du Moi.
Comme une quête méthodique ! Il ne voulait quitter la
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