George Sand

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Dans cette nouvelle édition, Francine Mallet a pris en compte toutes les découvertes faites récemment. Elle met au jour l'ampleur de l'influence de George Sand à l'étranger, démontre combien a été profonde l'emprise et la fascination qu'elle a exercées sur les poètes et romanciers anglo-saxons, permet de comprendre comment, selon Dostoïevski lui-même, et bien d'autres, George Sand a stimulé, sinon fait naître la littérature russe d'opposition. Enfin, un nouveau chapitre : "George Sand et la musique", esquisse le rôle que la romancière a joué dans ce domaine et qui se trouve au centre des études actuelles.
Publié le : mercredi 4 janvier 1995
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246796213
Nombre de pages : 434
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CHAPITRE I
1
LES TRAUMATISMES
Quatre ans, elle avait quatre ans Aurore Dupin ! Et les cris de sa mère résonnent encore à ses oreilles, lorsqu'elle écrit Histoire de ma vie quarante ans plus tard. Ce n'est pas par goût du romantisme qu'elle décrit la figure livide, les longs cheveux épars de sa mère, le rire convulsif et les pleurs de Deschartres annonçant que Leopardo, le dangereux étalon ramené d'Espagne, vient de renverser son père sur la route de La Châtre, à moins d'une lieue du château de Nohant. Sa mère terrassée, c'est pour elle le commencement de l' « effroi » et de la « tristesse » : déjà un « apprentissage du malheur ».
Mme Dupin de Francueil vient seulement de pardonner à son fils le mariage secret contracté avec Sophie Delaborde peu avant la naissance d'Aurore. Il obtient enfin qu'elle reçoive sa bru. Une nouvelle naissance a déterminé ce pardon : un garçon, l'héritier du nom, né à Madrid, au palais de Murat. Depuis un mois, pour la première fois, le ménage et ses enfants sont accueillis à Nohant. Le bonheur du chef d'escadron Dupin est de courte durée : huit jours avant cette chute de cheval le bébé de trois mois est mort. Bouleversée, la jeune maman, forçant son mari à l'accompagner, va dans le jardin, de nuit, déterrer le petit cadavre pour s'assurer qu'il est bien mort. On imagine l'atmosphère de la maison.
Le jour de l'enterrement de son père, les cris hystériques que pousse la fillette pour passer les bas noirs du deuil, « les jambes de mort », montrent la violence du choc. Tout de suite le désespoir de la grand-mère et de Deschartres, le précepteur de Maurice Dupin - le futur précepteur d'Aurore -, se traduit par le désir inconscient d'assimiler la petite fille au bien-aimé disparu, à ce fils sur le point de réaliser enfin les ambitions de sa mère. « Ma grand-mère s'attachait à moi chaque jour davantage à cause de ma ressemblance avec mon père. Souvent elle m'appelait Maurice et disait " mon fils " en parlant de moi
1. »
Les conséquences d'une telle attitude se devinent, comme celles du constant reproche que lui fait sa mère de ne pas être belle. Privée brutalement d'un homme très aimé, cette femme ravissante qui devait tout à sa beauté, cette femme très ardente qui venait enfin, après quatre ans de pauvreté digne, d'être acceptée par une austère belle-mère, reporte sur sa fille une tendresse passionnée, mais fantasque et coléreuse ; elle manifeste bientôt des irrégularités de caractère. La petite Aurore, pour compenser le manque affectif qu'elle devine d'instinct, s'efforce de protéger sa mère.
D'autres peines accablent bientôt son enfance : l'antipathie naturelle qu'éprouvent l'une pour l'autre mère et grand-mère. La lutte féroce entre les deux femmes, bien que gommée devant l'enfant, entretient chez elle une crainte continuelle et une instabilité bien compréhensible.
Durant les trois années qu'elles vivent sous le même toit, Aurore doit écouter tour à tour deux êtres opposés soudés par le même chagrin, et subir deux éducations dissemblables : l'une primesautière et anarchique jusqu'à la révolte, l'autre raffinée et disciplinée jusqu'à la raideur.
Pour échapper à la dure réalité, Aurore se réfugie au fond du parc et élève un autel à une divinité de son invention : Corambé, héros des histoires qu'inlassablement elle se raconte, où les bons triomphent des méchants.
Le départ de la jeune Mme Maurice Dupin, résultat d'un pacte ou, pour mieux dire, d'un véritable contrat avec Mme Dupin de Francueil, affecte d'autant plus Aurore que, devant son chagrin, sa mère lui a promis de venir la rechercher et ne tient pas sa promesse. L'illusion qu'elle a créée chez l'enfant (elle allait ouvrir une boutique de modes, Aurore serait son ouvrière) se dissipe vite. Les échos de la souffrance que cet abandon provoque se font entendre dans toute son œuvre et, en particulier, dans le Voyage en Auvergne,
ouvrage écrit à vingt-trois ans, bien avant qu'elle ne songe à une carrière littéraire. « O ma mère, que vous ai-je fait ? Pourquoi ne m'aimez-vous pas ? Je suis bonne pourtant. Quand vous étiez en colère, je tremblais, j'étais pâle et me sentais mourir. Quand vous m'entouriez de vos séductions, j'arrosais vos mains de pleurs... O que je vous aurais aimée, ma mère, si vous l'aviez voulu ! Mais vous m'avez trahie, vous m'avez menti, ma mère, est-il possible ? Vous m'avez menti, oh que vous êtes coupable ! Vous avez brisé mon cœur. Vous m'avez fait une blessure qui saignera toute la vie2. » A la mort de sa mère, George Sand redit que ses plus grands maux lui sont venus d'elle.
De ce pacte qui confie entièrement la garde et l'éducation d'Aurore à sa belle-mère, Sophie Dupin a vu les avantages : échapper à cette maison rigide, recevoir des subsides de Mme de Francueil, et, surtout, pouvoir retrouver et faire vivre la petite Caroline, sa fille aînée, la bâtarde qui n'est pas reçue à Nohant.
Au premier séjour dans la capitale avec sa grand-mère, Aurore se rend compte que l'appartement parisien aussi est interdit à Caroline. « Que cette petite s'en aille tout de suite, qu'elle ne se présente plus jamais ici, elle sait très bien qu'elle ne doit pas voir ma fille. Ma fille ne la connaît plus et moi je ne la connais pas3. » La révolte de l'enfant devant les sanglots de sa demi-sœur si mal accueillie se traduit le jour même par une grosse fièvre.
Aurore supporte d'être battue comme plâtre par Rose sa bonne. Pourquoi l'aime-t-elle malgré la violence de son caractère et sa brutalité ? Parce qu'elle est la seule à lui parler « gentiment » de sa mère.
Quand, au retour d'un voyage à Paris, elle constate que la petite Ursule, qui a jusque-là partagé sa vie et ses jeux, la considère comme la « demoiselle », et, dûment chapitrée par la châtelaine, ne la tutoie plus, la peine d'Aurore chemine longtemps et aura certainement des conséquences multiples. Pour calmer la réaction de sa petite-fille à ce vouvoiement imposé, la grand-mère assure : « Tu comprendras plus tard », mais George Sand a prétendu n'avoir jamais compris.
Elle ne peut s'habituer à l'absence de sa mère. Cette peine de cœur ressentie après son départ est cause des langueurs, des froideurs qui lui sont reprochées, et d'un brutal manque d'intérêt pour l'étude.
Pour combattre le mauvais vouloir dont fait preuve Aurore dans le travail scolaire, et le désir qu'elle manifeste toujours de rejoindre sa mère, sa grand-mère, afin de se disculper, croit devoir faire des révélations cruelles pour l'enfant, sur la conduite de sa bru. Si la première « attaque » (comme on appelait la congestion cérébrale), dont elle vient d'être victime, excuse en partie Mme de Francueil, il n'en reste pas moins vrai qu'Aurore, elle, a réellement subi un traumatisme ; c'est à genoux, devant le lit, qu'elle écoute sa grand-mère : ce n'est pas le manque de naissance et de fortune qui est reproché à sa mère (Mme Dupin de Francueil n'a pas de ces préjugés démodés). Seule la force de l'amour qu'elle porte à son fils lui a permis de recevoir celle « qui avait affolé son Maurice au point de se faire épouser ». La terrible grand-mère ajoute que le devoir lui commande, pour protéger sa petite-fille, de l'éloigner de l'intruse qui « faisait partie des filles perdues », s'est laissé entraîner « à des polissonneries » dès son âge le plus tendre, s'est amusée avec la jeunesse licencieuse, passant des bras de l'un aux bras de l'autre, « n'ayant pour but que son plaisir ou son intérêt ». Bref, à treize ans, Aurore apprend que sa mère a suivi les armées de la République, qu'elle a eu plusieurs bâtards, que Caroline, dont on ignore le père, est la seule survivante, et que son père, à elle, a arraché Sophie Delaborde au lit « d'un adjudant général un peu sur le retour ». La grand-mère, enfin, sous-entend qu'à Paris, Aurore gênerait sa mère qui, bien sûr, a accepté de se séparer d'elle pour profiter de la liberté. Après ce discours, Aurore reste longtemps hébétée. Puis de violentes convulsions précèdent des « larmes âcres et brûlantes » qui lui mettent « les paupières à vif ». Un instant, la confiance et l'amour qu'elle voue à sa mère sont brisés. Comme dans un cauchemar, sa gorge se serre de plus en plus, l'abîme, dont on veut la défendre, l'engloutit. Brûlée, vidée, sans réaction, ne s'aimant plus elle-même, privée de consolation. Corambé devient muet. Le culte rendu au fond des taillis, la poétique création du mythe où les bons protègent l'enfant contre le mal, ce premier roman vécu de la petite Aurore, ce roman non écrit qui se poursuit depuis des années, prend fin alors avec son enfance.
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