Gévaudan, le roman de la bête

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Au XVIIIe siècle, la montagne du Gévaudan a subi pendant trois ans les attaques répétées d'une « bête », tuant nombre de ses habitants et semant la panique au cœur de cette terre d'une beauté rustique et légendaire. La presse s'empara rapidement de cette affaire pour composer un feuilleton national sensationnel. Tout l'inverse de ce roman qui se veut, à travers le regard des villageois, un tableau le plus proche et le plus fidèle de leur quotidien, leurs joies, leurs peines, leurs doutes, et parfois leur désespoir..


L'auteur : Après des études à la faculté de médecine, Gérard Roche s'établit comme praticien en centre hospitalier, dont il est aujourd'hui retraité. Parallèlement à cette activité, il débute une carrière d'élu local en Haute-Loire, sa région de cœur, avant de devenir président du conseil général et sénateur, postes qu'il occupe toujours aujourd'hui. "Gévaudan Le Roman de la Bête" est son premier livre publié aux éditions De Borée.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 30
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812914270
Nombre de pages : 394
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GÉVAUDAN
LE
 ROMAN DE LA 
BÊTE

DU MÊME AUTEUR

Autre éditeur

Le Monastier-Saint-Chaffre. Naissance d’une abbaye


En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© img, 2014

GÉRARD ROCHE

GEVAUDAN
LE
 ROMAN DE LA BÊTE

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Préface

J’ai toujours vécu en Haute-Loire, je suis très attaché à ce départe- ment. Mon attachement est bien sûr plus marqué à la région du Mézenc et du Meygal mais j’ai toujours été fasciné par cette Margeride où le granit à fleur de terre dégage une impression de beauté rustique et même d’ésotérisme.

Au XVIIIe siècle, pendant trois ans, cette montagne du Gévaudan a fait plus que souffrir, elle a saigné par la mort de nombre de ses enfants victimes d’un monstre surgi d’un destin mystérieux.

Une approche purement historique de ces faits amène à une lecture déshumanisée d’une simple rubrique nécrologique.

C’est pour créer un lien entre ces événements cruels que, par le biais du roman historique, j’ai imaginé au cœur de ce terrible drame une famille vivant à La Besseyre-Saint-Mary.

Au fil des jours, en côtoyant cette famille et, à travers elle, bien des gens de la Margeride, en découvrant leur quotidien, leurs joies, leurs peines, leurs doutes, parfois leur désespoir, le lecteur, je l’espère, peu à peu les aimera et ainsi partagera leurs souffrances.

Toutes les attaques de la « Bête » relatées ici ont réellement eu lieu et elles sont placées dans leur ordre chronologique. L’histoire roman- cée m’a permis de les inscrire dans la vie de tous les jours en mettant en scène des personnages fictifs aux côtés des acteurs réels. Ce choix n’a pas été fait à la légère, bien au contraire. Ce drame m’a paru cruel

au point de mériter que le lecteur revive les malheurs de ces gens, en étant, en quelque sorte, un des leurs.

En parcourant ces pages, j’ose espérer que chacun aura hâte de savoir comment se résout l’énigme de cette terrible affaire. Pour le dénouement, entre les trois hypothèses, à mon sens les plus crédibles, j’ai choisi celle me semblant la plus apte à susciter l’intérêt du lecteur. En ce XVIIIe siècle, dans cette Margeride profondément chrétienne, il fallait bien que cet ouvrage traduise le doute des esprits et des âmes

confrontés au mystère de la souffrance et de la mort.

Et pourtant, de cette période la plus noire, j’ai voulu faire émerger une lueur d’espoir en montrant combien au-delà du bien, au-delà du mal, la parcelle d’humanité, qui sommeille en chacun d’entre nous, peut s’éveiller et s’unir à d’autres pour rendre supportable et même vaincre le plus terrible des destins.

Je vous souhaite bonne lecture, en espérant qu’en lisant ces pages vous trouverez un plaisir identique à celui que j’ai eu en les écrivant.


Gérard Roche


Prologue
D’un voyage au col du Goulet

Lundi 15 octobre 1764.


LA NUIT A ÉTÉ DE PLEINE LUNE, une nuit sans sommeil, une nuit pour les loups. À l’aube, le sol s’habille d’un voile de brume que le froid dépose en fines gouttes de gelée blanche sur chaque feuille, sur chaque brin d’herbe. C’est l’automne… C’est le lundi 15 octobre de l’an 1764… La terre craque sous le pied de l’homme qui marche. Cet homme, c’est Daniel Aligier, un solide et grand gaillard au pas régulier, infatigable. Il a bien préparé son long voyage. Avant le lever du soleil, il a lacé ses jambières sur son habit de drap et les grosses chaussures de cuir qu’il a façonnées lui-même, pour remplacer ses sabots, lorsqu’il marche longtemps ou travaille dans la forêt ; puis sur ses fortes épaules, il a endossé une veste en peau de mouton et enfin mis son chapeau à large bord pour protéger du soleil de gel, non pas son visage déjà buriné par les vents et les froids derrière son abondante barbe noire, mais ses yeux bleu clair et leur regard profond. Dans son dos, une couverture roulée, une musette pour le pain de seigle, le morceau de lard, le fromage de brebis. Dans sa main droite, un grand bâton, vieux compagnon de voyage, pour protéger son chemin…

Quand il a traversé la place de l’église de La Besseyre-Saint-Mary, l’aboiement d’un chien a déchiré le calme de la fin de nuit, puis il est parti vers les Septsols et les confins de la Margeride…

La Margeride ! Le nord du Gévaudan !… Ici, le sol est fait d’un granit vieux comme le monde, seulement recouvert d’une mince pellicule de terre où s’accrochent l’herbe rase, les taillis et les forêts. Cette trop fine peau végétale se déchire, la roche alors surgit et ressurgit partout. Parfois, au contraire, dans un creux s’amassent eaux et alluvions en un dangereux espace verdoyant mais bourbeux qui se dérobe sous le pied : les molières… La pierre de granit fait ce pays ! Elle est le mur qui longe le sentier, les croix, invitation à l’incessante prière, elle fait les maisons qui abritent des neiges accumulées par les vents glacés des trop longs hivers, elle fait le clocher qui sonne l’angélus, le glas, le tocsin et rythme la vie de village en village !

Un fin liseré, de la lueur d’une aube nouvelle, dessine au levant le contour de la Margeride, le soleil déjà éclaire le Velay et le Vivarais. Très vite la lueur devient lumière, le soleil s’élève par-dessus la montagne et brille sur tous les sommets… Les oiseaux chantent, ce sera une belle journée. Daniel aime les senteurs de la nature qui s’éveille, celle des mousses humides, celle des feuilles mortes tombées la veille au dernier vent du soir… Celle qu’il préfère, c’est l’odeur des bois. Le bois fait partie de sa vie, le bois est sa vie. L’été, il est bûcheron : il faut bien que la prairie nourricière gagne sur la forêt, alors il abat les arbres de la forêt de Mercoire jusqu’à celle du Ténezère en passant par celle du Sauvage. L’automne, il casse les troncs de fayard en « bois de brûle » pour alimenter le feu des âtres. Durant l’hiver, dans le bois de bouleau il est habile à faire les sabots, les jougs pour les bêtes, mais aussi dans le chêne, le pin, le noyer, à confectionner les meubles de la maison. Avec l’aide de son ami Pierre Ostalier, quand c’est la bonne lune, il sait « scier de long » les fûts des pins et sapins pour faire les planches et les charpentes des toits qui supportent le lourd fardeau des lauzes. Il connaît tout de la forêt, les gîtes et passages des animaux, les sous-bois à champignons, où sont les airelles, les framboises, les mûres, où l’on cueille les noisettes pour faire l’huile… Il est robuste comme un chêne, il est un arbre de la forêt…

Le soleil est maintenant bien haut. Fini le moment d’émotion quand, au départ, on ferme derrière soi la porte de la maison, fini l’appréhension d’un voyage dont les loups, les brigands font une dangereuse aventure, il ne reste que le poids de la fatigue qui s’alourdit à chaque pas… Daniel sait que le chemin sera long, très long, plus de dix-huit lieues1 avant d’arriver à la montagne du Goulet et à son tapis de bruyère feutrée qui s’ouvre sur le pays des camisards. Ce voyage il l’a tant voulu avant l’hiver précoce, il ne sent pas la fatigue, il ne la sentira pas, elle est tout simplement le prix à payer… Alors la pensée échappe au rythme des pas, pour aller vagabonder dans les méandres de la mémoire… Il se souvient… Il se souvient mot pour mot de ce que lui a dit au printemps dernier son ami Raymond de Cheylard-l’Évêque, bûcheron comme lui, alors qu’ils travaillaient dans la forêt de Mercoire.

– Mon père a travaillé dans cette forêt avec ton père en un temps où il habitait lui aussi à Cheylard… Ils étaient amis… Jacob… c’est cela ?…

Après quelques minutes de silence, sur un ton un peu gêné il reprit :

– Il y a sur la montagne du Goulet un « désert »… Le prédicateur s’appelle « Élie »… Il est très célèbre… des fidèles viennent de toute la Cévenne pour entendre ses paroles qui pour eux sont celles d’un prophète… Là-haut, ils sont loin de tout, c’est bien pour eux car s’ils ne sont plus persécutés ils restent dans la clandestinité !... Cet Élie est le frère cadet de ton père… Il est ton oncle ! Il te faut aller le rencontrer… C’est facile à trouver… Juste au col, il vit dans une bergerie en contrebas du chemin, à main gauche… Il t’attend. Il t’attend et il t’espère… Je ne peux t’en dire plus…

Ces quelques mots bouleversèrent Daniel ! Certes, Jacob, son père, lui avait toujours dit qu’en 1714 il avait rencontré et épousé Marie Chagny, une jeune veuve sans enfants, vivant à La Besseyre-SaintMary. Sa maison était leur demeure actuelle, mais sa famille, une vieille famille de la Margeride, avait mal accepté ce mariage et avait rejeté Jacob et Marie. Daniel avait trois ans lorsque sa mère fut emportée par la terrible épidémie de peste de 1721. Son père le prit seul en charge, il arriva à bien le nourrir en des temps pourtant difficiles, il l’éleva, l’éduqua malgré son dur labeur, il lui apprit tous les métiers du bois. Ils étaient très liés, mais jamais, jamais, il ne voulut lui parler de sa vie avant son mariage… Pourquoi ? Comment son père a-t-il pu suivre régulièrement les cérémonies religieuses à l’église de La Besseyre alors que son frère cadet devenait un des prédicateurs les plus renommés de la montagne cévenole ? Il fallait qu’il en sache plus, non pour juger son père tant aimé et qui l’avait quitté en 1744, tué par un arbre qu’il était en train d’abattre, mais pour rencontrer cet oncle, mieux le connaître et lui expliquer sa soif de tolérance, son besoin de justice, son attachement au doute, son angoisse, et aussi sa peur du destin…

Cette peur du destin c’était elle, encore plus, qui l’avait décidé à entreprendre ce long voyage… Il se souvient alors de tout ce qu’il a entendu par ses compagnons de travail, ou lors des conversations à la sortie de la messe le dimanche, ou à l’auberge, ou par les muletiers et les colporteurs… Depuis le début du dernier été, s’étendant peu à peu comme un brouillard d’automne, une rumeur s’est répandue sur toute la Margeride jusqu’au hameau le plus reculé. Un loup ? des loups ? un monstre ? disons une « Bête » dévore les enfants, les femmes, du Vivarais, de la forêt de Mercoire jusqu’aux portes de l’Aubrac. Daniel sait que la rumeur déforme la réalité, que le mystère excite les imaginations, que la peur peut générer les pires comportements, mais lui, dans son angoisse, redoute un grand coup du destin et il a le fort pressentiment que la Margeride n’en sera pas épargnée… La montagne du Goulet est toute proche de Langogne, le pays où tout a commencé. Tous les fidèles qui montent écouter les prêches de son oncle Élie lui rapportent certainement des faits très précis, que dans sa sagesse il doit analyser en faisant place à la seule vérité. Son avis sera donc très précieux, ses conseils aussi et, puisqu’il est prophète, peut-être ses paroles lèveront-elles le voile qui cache l’avenir ?


… Le clocher de Thoras sonne l’angélus de midi et Daniel abandonne ses pensées, si lointaines qu’il a l’impression de s’éveiller ! Il a presque marché six lieues, il lui faut s’accorder un peu de repos. Il s’assoit le dos contre le mur de pierres sèches qui borde le chemin après avoir bu l’eau du ruisseau qui coule en contrebas. Son modeste repas lui paraît un festin : le pain, le lard, le fromage, tout est bon, réconfortant. S’il avait pensé à prendre sa gourde avec un peu de vin piquant des bords de l’Allier, c’eût été un plaisir d’homme riche ! Les paysans, les pantres, connaissent eux aussi ces plaisirs, mais n’en parlent pas, les nobles en seraient jaloux ! Les Aligier père et fils sont des pantres, mais ils ne sont pas originaires du pays, ce sont des accampés, même s’ils sont estimés on le leur fait parfois remarquer. Peut-être par jalousie, car Daniel vit bien. Il a une bonne et solide maison avec même des fenêtres vitrées dans la cuisine, la salle unique où l’on vit. En plus de ses métiers de bûcheron, de fustier, il a en propriété assez de prairies qui descendent vers les rives de la Desges pour y récolter vingt-six charretées de foin, en nourrir six vaches à l’étable et Dragonne, sa jument noire des Pyrénées, dont il est si fier, qui sait si bien sortir les troncs d’arbres abattus de la forêt ou encore, l’hiver, tirer sur la neige le traîneau qu’il a confectionné. Une trentaine de moutons, une dizaine de chèvres, les vaches du pauvre, sortent tous les jours même parfois l’hiver, pour paître dans les sous-bois, lesgarnasses2,lespastiers3 en compagnie des autres troupeaux de La Besseyre. Aidés par un ou deux chiens de village, ce sont les enfants qui en assurent la garde. Son épouse s’occupe de donner à manger aux quelques poules, à la truie aux longues oreilles tombantes jusqu’à terre, qui vivent en liberté dans la cour, l’étable et aussi le logis. De la famille des Sasselange, propriétaire du tout proche château du Besset, les Aligier tiennent en fermage des terres labourées pour semer à l’automne lebled,ce seigle qui contient trop de grains noirs, de la nielle, le froment dont la blanche farine est exigée par les seigneurs, mais aussi au printemps, surtout si l’hiver a compromis la récolte, pour semer l’orge et l’avoine. Daniel s’occupe tout particulièrement de sonhort4,son jardin, pour les choux, les salades, les herbes, pour les racines, bien sûr la rave, mais il est persuadé de l’avenir de la pomme de terre qui est résistante, vient partout, fertilise le sol et se conserve pour lutter contre les famines à venir !…


Après cette halte, les premiers pas sont pénibles, mais la bonne santé, l’habitude de l’effort prennent le dessus et la marche redevient facile, machinale. Notre marcheur sera bien à la nuit tombée près de Grandrieu, dans un lieu très particulier où il a décidé de dormir à la belle étoile malgré l’automne déjà avancé.

Ce lieu est d’une beauté sauvage à la fois sinistre et rassurante. Les eaux du Grandrieu bondissent de cascade en cascade, leurs grondements résonnent dans les profondes marmites de granit entre les rives abruptes où s’agrippent genêts, pins et fayards. Il y a là une fontaine miraculeuse qui guérit les maladies de peau, dédiée depuis des siècles à un saint gallois, saint Méen. Daniel trouve cet endroit à l’image de son angoisse et il veut s’en imprégner pleinement durant toute la nuit. Pour celui qui dort sous un toit entre murs et rideaux, la nuit n’est que mortelle monotonie. Si l’on dort en plein champ, le sommeil est vivant, s’ingénie à faire entendre respirer la nature et en faire découvrir les secrets. Dès que Daniel s’est étendu bien enroulé dans sa couverture, son bâton à portée de main, son chapeau comme oreiller, la fatigue aidant, il s’endort d’un sommeil profond, réparateur. En milieu de nuit, il y a une heure émouvante ignorée par ceux qui habitent dans les maisons. Guetteur vigilant, un coq chante mais n’annonce point l’aurore encore lointaine, il accélère le cours du temps et tout s’anime : les feuilles sous la caresse du vent, le chevreuil dans les fougères, le renard autour de la maison, les cris des oiseaux de nuit, le bruit des cascades… Le dormeur s’éveille mais sa nuit continue, le corps se repose, le regard se perd dans les étoiles, le songe remplace le sommeil…

Le songe !… Qu’il paraît bien loin ce soir de janvier 1747 où, remontant des gorges de la Desges, à l’orée du bois près de la crête, Daniel trouva un homme, un prêtre, inconscient, le visage ensanglanté en partie recouvert par la neige tombante… Un gémissement ! Il respirait, il vivait. Avec sa force peu commune, il le chargea sur son dos, le porta pendant plus de une lieue, jusque chez lui, à La Besseyre… Après lui avoir enlevé son manteau, sa soutane, un bon feu de bois réchauffa le blessé. La plaie du front une fois lavée parut être une contusion, cet abbé avait reçu un bon coup !… Mais il revenait à la vie.

– Mon Dieu… Mon Dieu !…

– Calmez-vous, dit son sauveur, vous êtes en sécurité dans cette maison, ma maison… Je vous ai trouvé inanimé dans la neige… apparemment assommé… des brigands sans nul doute !…

– Des brigands ?… Mon Dieu, mon sac ? Avez-vous retrouvé mon sac ?… Il y avait mon calice, mon bréviaire et… un peu d’argent…

– Plus de sac ! Les brigands sont bien passés par là !… Il faudra, monsieur l’abbé, faire une croix sur votre calice !

Après une soupe aux choux bien chaude, une tranche de pain et du fromage, le blessé avait repris tous ses esprits.

– Je suis l’abbé Grégoire… ma vie ne fut pas ordinaire !… En l’an 1721, l’année de la terrible épidémie de peste, j’ai été trouvé ainsi que Jeanne, probablement ma sœur jumelle, sur le pas de porte de l’abbaye de Mercoire ; enfants de la misère, nous avions été abandonnés !… Les religieuses nous ont recueillis, ma sœur vit encore dans ce couvent… À l’âge de six ans, je fus pris en charge au prieuré de Langogne, puis à l’abbaye Saint-Chaffre, pauvre abbaye d’ailleurs, où je suis devenu prêtre à vingt-trois ans. Actuellement, je suis

« missionnaire » dans le diocèse de Mende pour aller prêcher dans les paroisses, conforter la vraie foi chrétienne et lutter contre le mauvais esprit de la Réforme qui rôde toujours dans nos montagnes… et ailleurs.

Le père Grégoire resta une dizaine de jours, il était bien dans cette maison de La Besseyre, il trouvait Daniel fort, bel homme, calme, rassurant.

– Daniel, vous savez, ma sœur Jeanne est très belle, travailleuse. Elle est cultivée, elle sait lire et écrire même le latin, et… artiste ! Elle chante, elle sait sculpter, dessiner… Elle est pleine de reconnaissance pour les religieuses mais ne veut plus rester à Mercoire… Vous vivez seul, elle pourrait vous rendre heureux… Allons la voir ensemble.

Un an plus tard, en 1748, Daniel, dans un immense bonheur, épousait Jeanne dans l’église de La Besseyre-Saint-Mary, l’abbé Grégoire bénissait leur union.

Depuis, Jeanne illumine la vie de la maison familiale… Travailleuse, elle sait tout faire et le fait très bien. La maison est propre, agréable, parfois fleurie. Sa cuisine, bien sûr des aliments les plus simples, est toujours soignée, ses cueillettes incessantes, en particulier des fruits conservés dans le miel des ruches sont toujours disponibles dans le placard de la cuisine. Elle apprend à lire et à chanter aux enfants de la paroisse. Elle sait coudre, faire la dentelle, elle sculpte le bois et se plaît à orner les sabots façonnés par Daniel. Jeanne, femme pieuse, est réservée, rigoureuse même. Mais le soir, quand la lampe à huile est éteinte, elle se révèle passionnée et chaque nuit réinvente l’amour.

En 1753 naquit leur fille Estelle, tant chérie par ses parents. Jeanne dans une affection toujours attentive, peut-être trop présente, Daniel avec sa réserve naturelle en savourant le bonheur de la voir courir, sauter, de l’entendre rire, en espérant la fraîcheur du baiser de son enfant. Après cette naissance, Jeanne pensa mourir d’une infection torpide, douloureuse, lancinante. Elle en est guérie mais Estelle n’aura ni frère ni sœur… Ses parents le savent, la vie de leur fille n’en est que plus précieuse… Son père veut la protéger de tout… y compris de cette terrible Bête… C’est aussi pour cela qu’il accomplit son voyage…

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