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Gévaudan, le roman de la bête

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Au XVIIIe siècle, la montagne du Gévaudan a subi pendant trois ans les attaques répétées d'une « bête », tuant nombre de ses habitants et semant la panique au cœur de cette terre d'une beauté rustique et légendaire. La presse s'empara rapidement de cette affaire pour composer un feuilleton national sensationnel. Tout l'inverse de ce roman qui se veut, à travers le regard des villageois, un tableau le plus proche et le plus fidèle de leur quotidien, leurs joies, leurs peines, leurs doutes, et parfois leur désespoir..


L'auteur : Après des études à la faculté de médecine, Gérard Roche s'établit comme praticien en centre hospitalier, dont il est aujourd'hui retraité. Parallèlement à cette activité, il débute une carrière d'élu local en Haute-Loire, sa région de cœur, avant de devenir président du conseil général et sénateur, postes qu'il occupe toujours aujourd'hui. "Gévaudan Le Roman de la Bête" est son premier livre publié aux éditions De Borée.
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Extrait
Prologue
D’un voyage au col du Goulet


Lundi 15 octobre 1764.

LA NUIT A ÉTÉ DE PLEINE LUNE, une nuit sans sommeil, une nuit pour les loups. À l’aube, le sol s’habille d’un voile de brume que le froid dépose en fines gouttes de gelée blanche sur chaque feuille, sur chaque brin d’herbe. C’est l’automne… C’est le lundi 15 octobre de l’an 1764… La terre craque sous le pied de l’homme qui marche. Cet homme, c’est Daniel Aligier, un solide et grand gaillard au pas régulier, infatigable. Il a bien préparé son long voyage. Avant le lever du soleil, il a lacé ses jambières sur son habit de drap et les grosses chaussures de cuir qu’il a façonnées lui-même, pour remplacer ses sabots, lorsqu’il marche longtemps ou travaille dans la forêt ; puis sur ses fortes épaules, il a endossé une veste en peau de mouton et enfin mis son chapeau à large bord pour protéger du soleil de gel, non pas son visage déjà buriné par les vents et les froids derrière son abondante barbe noire, mais ses yeux bleu clair et leur regard profond. Dans son dos, une couverture roulée, une musette pour le pain de seigle, le morceau de lard, le fromage de brebis. Dans sa main droite, un grand bâton, vieux compagnon de voyage, pour protéger son chemin…

Quand il a traversé la place de l’église de La Besseyre-Saint-Mary, l’aboiement d’un chien a déchiré le calme de la fin de nuit, puis il est parti vers les Septsols et les confins de la Margeride…
La Margeride ! Le nord du Gévaudan !… Ici, le sol est fait d’un granit vieux comme le monde, seulement recouvert d’une mince pellicule de terre où s’accrochent l’herbe rase, les taillis et les forêts. Cette trop fine peau végétale se déchire, la roche alors surgit et ressurgit partout. Parfois, au contraire, dans un creux s’amassent eaux et alluvions en un dangereux espace verdoyant mais bourbeux qui se dérobe sous le pied : les molières
… La pierre de granit fait ce pays ! Elle est le mur qui longe le sentier, les croix, invitation à l’incessante prière, elle fait les maisons qui abritent des neiges accumulées par les vents glacés des trop longs hivers, elle fait le clocher qui sonne l’angélus, le glas, le tocsin et rythme la vie de village en village !
Un fin liseré, de la lueur d’une aube nouvelle, dessine au levant le contour de la Margeride, le soleil déjà éclaire le Velay et le Vivarais. Très vite la lueur devient lumière, le soleil s’élève par-dessus la montagne et brille sur tous les sommets… Les oiseaux chantent, ce sera une belle journée. Daniel aime les senteurs de la nature qui s’éveille, celle des mousses humides, celle des feuilles mortes tombées la veille au dernier vent du soir… Celle qu’il préfère, c’est l’odeur des bois. Le bois fait partie de sa vie, le bois est sa vie. L’été, il est bûcheron : il faut bien que la prairie nourricière gagne sur la forêt, alors il abat les arbres de la forêt de Mercoire jusqu’à celle du Ténezère en passant par celle du Sauvage. L’automne, il casse les troncs de fayard en « bois de brûle » pour alimenter le feu des âtres. Durant l’hiver, dans le bois de bouleau il est habile à faire les sabots, les jougs pour les bêtes, mais aussi dans le chêne, le pin, le noyer, à confectionner les meubles de la maison. Avec l’aide de son ami Pierre Ostalier, quand c’est la bonne lune, il sait « scier de long » les fûts des pins et sapins pour faire les planches et les charpentes des toits qui supportent le lourd fardeau des lauzes. Il connaît tout de la forêt, les gîtes et passages des animaux, les sous-bois à champignons, où sont les airelles, les framboises, les mûres, où l’on cueille les noisettes pour faire l’huile… Il est robuste comme un chêne, il est un arbre de la forêt…

Le soleil est maintenant bien haut. Fini le moment d’émotion quand, au départ, on ferme derrière soi la porte de la maison, fini l’appréhension d’un voyage dont les loups, les brigands font une dangereuse aventure, il ne reste que le poids de la fatigue qui s’alourdit à chaque pas… Daniel sait que le chemin sera long, très long, plus de dix-huit lieues1 avant d’arriver à la montagne du Goulet et à son tapis de bruyère feutrée qui s’ouvre sur le pays des camisards. Ce voyage il l’a tant voulu avant l’hiver précoce, il ne sent pas la fatigue, il ne la sentira pas, elle est tout simplement le prix à payer… Alors la pensée échappe au rythme des pas, pour aller vagabonder dans les méandres de la mémoire… Il se souvient… Il se souvient mot pour mot de ce que lui a dit au printemps dernier son ami Raymond de Cheylard-l’Évêque, bûcheron comme lui, alors qu’ils travaillaient dans la forêt de Mercoire.
– Mon père a travaillé dans cette forêt avec ton père en un temps où il habitait lui aussi à Cheylard… Ils étaient amis… Jacob… c’est cela ?…
Après quelques minutes de silence, sur un ton un peu gêné il reprit :
– Il y a sur la montagne du Goulet un « désert »… Le prédicateur s’appelle « Élie »… Il est très célèbre… des fidèles viennent de toute la Cévenne pour entendre ses paroles qui pour eux sont celles d’un prophète… Là-haut, ils sont loin de tout, c’est bien pour eux car s’ils ne sont plus persécutés ils restent dans la clandestinité !... Cet Élie est le frère cadet de ton père… Il est ton oncle ! Il te faut aller le rencontrer… C’est facile à trouver… Juste au col, il vit dans une bergerie en contrebas du chemin, à main gauche… Il t’attend. Il t’attend et il t’espère… Je ne peux t’en dire plus…
Ces quelques mots bouleversèrent Daniel ! Certes, Jacob, son père, lui avait toujours dit qu’en 1714 il avait rencontré et épousé Marie Chagny, une jeune veuve sans enfants, vivant à La Besseyre-SaintMary. Sa maison était leur demeure actuelle, mais sa famille, une vieille famille de la Margeride, avait mal accepté ce mariage et avait rejeté Jacob et Marie. Daniel avait trois ans lorsque sa mère fut emportée par la terrible épidémie de peste de 1721. Son père le prit seul en charge, il arriva à bien le nourrir en des temps pourtant difficiles, il l’éleva, l’éduqua malgré son dur labeur, il lui apprit tous les métiers du bois. Ils étaient très liés, mais jamais, jamais, il ne voulut lui parler de sa vie avant son mariage… Pourquoi ? Comment son père a-t-il pu suivre régulièrement les cérémonies religieuses à l’église de La Besseyre alors que son frère cadet devenait un des prédicateurs les plus renommés de la montagne cévenole ? Il fallait qu’il en sache plus, non pour juger son père tant aimé et qui l’avait quitté en 1744, tué par un arbre qu’il était en train d’abattre, mais pour rencontrer cet oncle, mieux le connaître et lui expliquer sa soif de tolérance, son besoin de justice, son attachement au doute, son angoisse, et aussi sa peur du destin…
Cette peur du destin c’était elle, encore plus, qui l’avait décidé à entreprendre ce long voyage… Il se souvient alors de tout ce qu’il a entendu par ses compagnons de travail, ou lors des conversations à la sortie de la messe le dimanche, ou à l’auberge, ou par les muletiers et les colporteurs… Depuis le début du dernier été, s’étendant peu à peu comme un brouillard d’automne, une rumeur s’est répandue sur toute la Margeride jusqu’au hameau le plus reculé. Un loup ? des loups ? un monstre ? disons une « Bête » dévore les enfants, les femmes, du Vivarais, de la forêt de Mercoire jusqu’aux portes de l’Aubrac. Daniel sait que la rumeur déforme la réalité, que le mystère excite les imaginations, que la peur peut générer les pires comportements, mais lui, dans son angoisse, redoute un grand coup du destin et il a le fort pressentiment que la Margeride n’en sera pas épargnée… La montagne du Goulet est toute proche de Langogne, le pays où tout a commencé. Tous les fidèles qui montent écouter les prêches de son oncle Élie lui rapportent certainement des faits très précis, que dans sa sagesse il doit analyser en faisant place à la seule vérité. Son avis sera donc très précieux, ses conseils aussi et, puisqu’il est prophète, peut-être ses paroles lèveront-elles le voile qui cache l’avenir ?
… Le clocher de Thoras sonne l’angélus de midi et Daniel abandonne ses pensées, si lointaines qu’il a l’impression de s’éveiller ! Il a presque marché six lieues, il lui faut s’accorder un peu de repos. Il s’assoit le dos contre le mur de pierres sèches qui borde le chemin après avoir bu l’eau du ruisseau qui coule en contrebas. Son modeste repas lui paraît un festin : le pain, le lard, le fromage, tout est bon, réconfortant. S’il avait pensé à prendre sa gourde avec un peu de vin piquant des bords de l’Allier, c’eût été un plaisir d’homme riche ! Les paysans, les pantres, connaissent eux aussi ces plaisirs, mais n’en parlent pas, les nobles en seraient jaloux ! Les Aligier père et fils sont des pantres, mais ils ne sont pas originaires du pays, ce sont des accampés, même s’ils sont estimés on le leur fait parfois remarquer. Peut-être par jalousie, car Daniel vit bien. Il a une bonne et solide maison avec même des fenêtres vitrées dans la cuisine, la salle unique où l’on vit. En plus de ses métiers de bûcheron, de fustier, il a en propriété assez de prairies qui descendent vers les rives de la Desges pour y récolter vingt-six charretées de foin, en nourrir six vaches à l’étable et Dragonne, sa jument noire des Pyrénées, dont il est si fier, qui sait si bien sortir les troncs d’arbres abattus de la forêt ou encore, l’hiver, tirer sur la neige le traîneau qu’il a confectionné. Une trentaine de moutons, une dizaine de chèvres, les vaches du pauvre, sortent tous les jours même parfois l’hiver, pour paître dans les sous-bois, les garnasses2, les pastiers3 en compagnie des autres troupeaux de La Besseyre. Aidés par un ou deux chiens de village, ce sont les enfants qui en assurent la garde. Son épouse s’occupe de donner à manger aux quelques poules, à la truie aux longues oreilles tombantes jusqu’à terre, qui vivent en liberté dans la cour, l’étable et aussi le logis. De la famille des Sasselange, propriétaire du tout proche château du Besset, les Aligier tiennent en fermage des terres labourées pour semer à l’automne le bled, ce seigle qui contient trop de grains noirs, de la nielle, le froment dont la blanche farine est exigée par les seigneurs, mais aussi au printemps, surtout si l’hiver a compromis la récolte, pour semer l’orge et l’avoine. Daniel s’occupe tout particulièrement de son hort4, son jardin, pour les choux, les salades, les herbes, pour les racines, bien sûr la rave, mais il est persuadé de l’avenir de la pomme de terre qui est résistante, vient partout, fertilise le sol et se conserve pour lutter contre les famines à venir !…
Après cette halte, les premiers pas sont pénibles, mais la bonne santé, l’habitude de l’effort prennent le dessus et la marche redevient facile, machinale. Notre marcheur sera bien à la nuit tombée près de Grandrieu, dans un lieu très particulier où il a décidé de dormir à la belle étoile malgré l’automne déjà avancé.
Ce lieu est d’une beauté sauvage à la fois sinistre et rassurante. Les eaux du Grandrieu bondissent de cascade en cascade, leurs grondements résonnent dans les profondes marmites de granit entre les rives abruptes où s’agrippent genêts, pins et fayards. Il y a là une fontaine miraculeuse qui guérit les maladies de peau, dédiée depuis des siècles à un saint gallois, saint Méen. Daniel trouve cet endroit à l’image de son angoisse et il veut s’en imprégner pleinement durant toute la nuit. Pour celui qui dort sous un toit entre murs et rideaux, la nuit n’est que mortelle monotonie. Si l’on dort en plein champ, le sommeil est vivant, s’ingénie à faire entendre respirer la nature et en faire découvrir les secrets. Dès que Daniel s’est étendu bien enroulé dans sa couverture, son bâton à portée de main, son chapeau comme oreiller, la fatigue aidant, il s’endort d’un sommeil profond, réparateur. En milieu de nuit, il y a une heure émouvante ignorée par ceux qui habitent dans les maisons. Guetteur vigilant, un coq chante mais n’annonce point l’aurore encore lointaine, il accélère le cours du temps et tout s’anime : les feuilles sous la caresse du vent, le chevreuil dans les fougères, le renard autour de la maison, les cris des oiseaux de nuit, le bruit des cascades… Le dormeur s’éveille mais sa nuit continue, le corps se repose, le regard se perd dans les étoiles, le songe remplace le sommeil…
Le songe !… Qu’il paraît bien loin ce soir de janvier 1747 où, remontant des gorges de la Desges, à l’orée du bois près de la crête, Daniel trouva un homme, un prêtre, inconscient, le visage ensanglanté en partie recouvert par la neige tombante… Un gémissement ! Il respirait, il vivait. Avec sa force peu commune, il le chargea sur son dos, le porta pendant plus de une lieue, jusque chez lui, à La Besseyre… Après lui avoir enlevé son manteau, sa soutane, un bon feu de bois réchauffa le blessé. La plaie du front une fois lavée parut être une contusion, cet abbé avait reçu un bon coup !… Mais il revenait à la vie.
– Mon Dieu… Mon Dieu !…
– Calmez-vous, dit son sauveur, vous êtes en sécurité dans cette maison, ma maison… Je vous ai trouvé inanimé dans la neige… apparemment assommé… des brigands sans nul doute !…
– Des brigands ?… Mon Dieu, mon sac ? Avez-vous retrouvé mon sac ?… Il y avait mon calice, mon bréviaire et… un peu d’argent…
– Plus de sac ! Les brigands sont bien passés par là !… Il faudra, monsieur l’abbé, faire une croix sur votre calice !
Après une soupe aux choux bien chaude, une tranche de pain et du fromage, le blessé avait repris tous ses esprits.
– Je suis l’abbé Grégoire… ma vie ne fut pas ordinaire !… En l’an 1721, l’année de la terrible épidémie de peste, j’ai été trouvé ainsi que Jeanne, probablement ma sœur jumelle, sur le pas de porte de l’abbaye de Mercoire ; enfants de la misère, nous avions été abandonnés !… Les religieuses nous ont recueillis, ma sœur vit encore dans ce couvent… À l’âge de six ans, je fus pris en charge au prieuré de Langogne, puis à l’abbaye Saint-Chaffre, pauvre abbaye d’ailleurs, où je suis devenu prêtre à vingt-trois ans. Actuellement, je suis
« missionnaire » dans le diocèse de Mende pour aller prêcher dans les paroisses, conforter la vraie foi chrétienne et lutter contre le mauvais esprit de la Réforme qui rôde toujours dans nos montagnes… et ailleurs.
Le père Grégoire resta une dizaine de jours, il était bien dans cette maison de La Besseyre, il trouvait Daniel fort, bel homme, calme, rassurant.
– Daniel, vous savez, ma sœur Jeanne est très belle, travailleuse. Elle est cultivée, elle sait lire et écrire même le latin, et… artiste ! Elle chante, elle sait sculpter, dessiner… Elle est pleine de reconnaissance pour les religieuses mais ne veut plus rester à Mercoire… Vous vivez seul, elle pourrait vous rendre heureux… Allons la voir ensemble.
Un an plus tard, en 1748, Daniel, dans un immense bonheur, épousait Jeanne dans l’église de La Besseyre-Saint-Mary, l’abbé Grégoire bénissait leur union.
Depuis, Jeanne illumine la vie de la maison familiale… Travailleuse, elle sait tout faire et le fait très bien. La maison est propre, agréable, parfois fleurie. Sa cuisine, bien sûr des aliments les plus simples, est toujours soignée, ses cueillettes incessantes, en particulier des fruits conservés dans le miel des ruches sont toujours disponibles dans le placard de la cuisine. Elle apprend à lire et à chanter aux enfants de la paroisse. Elle sait coudre, faire la dentelle, elle sculpte le bois et se plaît à orner les sabots façonnés par Daniel. Jeanne, femme pieuse, est réservée, rigoureuse même. Mais le soir, quand la lampe à huile est éteinte, elle se révèle passionnée et chaque nuit réinvente l’amour.
En 1753 naquit leur fille Estelle, tant chérie par ses parents. Jeanne dans une affection toujours attentive, peut-être trop présente, Daniel avec sa réserve naturelle en savourant le bonheur de la voir courir, sauter, de l’entendre rire, en espérant la fraîcheur du baiser de son enfant. Après cette naissance, Jeanne pensa mourir d’une infection torpide, douloureuse, lancinante. Elle en est guérie mais Estelle n’aura ni frère ni sœur… Ses parents le savent, la vie de leur fille n’en est que plus précieuse… Son père veut la protéger de tout… y compris de cette terrible Bête… C’est aussi pour cela qu’il accomplit son voyage…
Mais le ciel commence à s’éclairer, il faut se remettre en route. Il reste encore huit lieues à parcourir et Daniel sera sur la montagne du Goulet avant le coucher du soleil de ce mardi 16 octobre 1764…
Après deux journées de marche, de Chasseradès la dernière pente est bien pénible à gravir avant d’atteindre le sommet de la montagne du Goulet… En haut, c’est le toit des Cévennes ! Encore plus, au soleil couchant, le regard est dans l’irréalité du rêve en survolant les monts, les vallées de cette montagne totalement recouverte de taillis, de broussailles, pour cacher la souffrance des hommes qui l’habitent. Le visage, lui, reçoit de plein fouet ce vent soufflant par-dessus le mont Lozère chargé des eaux de la Méditerranée, porteur de la douceur et des parfums de la Provence. C’est la porte du Midi ! Daniel ne peut prolonger ces minutes d’extase car trop grande est son impatience de rencontrer enfin ce mystérieux personnage qui est le frère de son père. Juste au col, à main gauche du sentier, des traces de pas témoignent effectivement d’un lieu de passage. En contrebas, à une trentaine de toises, un toit recouvert de lauzes se soulève comme un ongle du tapis de bruyère… la bergerie ! La bâtisse est rustique, faite de pierres sèches agencées avec un savoir-faire acquis par les bergers depuis la nuit des temps. La façade est largement offerte aux lumières du sud. Un homme, une femme, sans âge, aux vêtements austères, apparaissent à l’angle de la maison. Les visages sont sans expression mais le visiteur devine qu’ils peuvent soit prendre le masque d’agressivité des gardiens toujours en éveil et prêts à tout pour éloigner un danger, soit s’éclairer d’un large sourire pour souhaiter la bienvenue.
– Dieu soit avec vous !
– Que désirez-vous ? dit la femme d’une voix étonnamment grave.
– J’ai parcouru un très long chemin de plus de dix-huit lieues pour rencontrer celui que je crois être le frère de mon père Jacob Aligier…
Les visages se détendent jusqu’à ébaucher un sourire complice.
– Ah ! C’est vous, suivez-nous… Il vous attend depuis si longtemps !
Tous trois franchissent le seuil d’une porte située sur la gauche de la bergerie proprement dite et qui donne accès au lieu d’habitation. C’est une salle vaste, le sol est de terre battue, les ouvertures n’ont pas de vitres et s’obstruent par des volets de bois. Au centre, il y a une grande table bordée de deux longs bancs. Dans la cheminée, un feu sans fin réchauffe le chaudron contenant l’inépuisable soupe. Juste en face, recouvrant tout le mur, une bibliothèque contient un trésor : la mémoire écrite de la parole divine. Tout est parfaitement rangé dans des coffres et sur des étagères. Pendant que Daniel découvrait la pièce, la femme qui l’avait accueilli était allée très discrètement parler au vieil homme assis sur un fauteuil fait de paille et de bois. C’est bien lui, Élie, le prophète ! Son visage est émacié, buriné, creusé par les années, les souffrances. Le regard est vif, étrangement brillant. Sur sa chemise blanche, celle des camisards, il porte une cape noire rabattue sur ses genoux. Ses mains posées sur les bras du fauteuil sont noueuses comme un vieux bois.
– Entre, mon neveu !
– Vous savez qui je suis ?…
– Je t’attends depuis si longtemps !
– C’est Raymond, un ami bûcheron qui… Élie l’interrompt :
– Je sais, je sais ! Certaines gens n’osent porter un nom biblique cher à la Réforme ni ne veulent d’un prénom usuel chez les papistes,
alors Raymond oui ! Mais comme Raymond de Tancavel, personnage emblématique de la résistance cathare ! Eh oui ! Ton ami, le bûcheron de Cheylard, est un fidèle de notre église du désert !… Mais viens t’asseoir à la table…
On lui sert un bol de soupe chaude, du pain, du fromage de brebis et de l’eau. Élie reprend :
– Éva et Ismaël, qui t’ont accueilli et viennent de te servir, sont au service de ton oncle depuis des ans et des ans ! C’est grâce à eux que je peux malgré mon âge continuer à vivre ici, dans un climat parfois difficile et dans la clandestinité… Je leur voue une reconnaissance sans bornes, ils sont ma providence, un don de l’Éternel !… Je veux avant tout t’éclairer sur l’histoire de la famille Aligier, une vieille famille protestante, vivant au Pont-de-Montvert, ta famille… Mon père, ton grand-père, s’appelait Daniel comme toi… Ton père Jacob est né en 1681. Ce fut mon aîné de trois ans… On était alors dans une période noire pour l’Église réformée : plus de ministres pour le culte, les temples étaient détruits, les huguenots bannis des fonctions publiques, justice, finance, ils ne pouvaient être ensevelis qu’à la nuit tombée et, en 1685, c’était la révocation de l’édit de Nantes ! En 1692, alors que nous étions tous rongés par la peur depuis des mois et des ans, on frappa à notre porte à grands coups de botte… C’étaient les dragons ! Avec des rires, des cris, des injures en nous brutalisant, ils nous poussèrent au fond de l’écurie : « Vous resterez avec les bêtes, vous êtes comme elles, vous n’avez pas de Dieu ! Nous, on s’installe dans votre maison ! Pour que l’on parte et et que vous puissiez y revenir, parbleu ! il vous faudra prendre le chemin de la sainte Église !… » Toute la nuit nous sommes restés serrés les uns contre les autres. Ma mère me murmura à l’oreille :
« Tu vois le petit fenestrou derrière toi… à huit ans tu es petit, tu peux y passer. Va ! Cours chez notre ami Massip, le muletier, il s’occupera de toi… » Ce que je fis… je n’ai plus jamais revu ma famille… Mon père, ton père furent humiliés, brutalisés, ma mère elle aussi fut violentée, offensée dans sa chair. J’ai su plus tard que, n’en pouvant plus, tous trois avaient abjuré et étaient devenus des « nouveaux convertis ». Mais la honte fut pire que la souffrance, ta grand-mère en mourut, ton grand-père et ton père partirent vivre à Cheylard-l’Évêque… Je fus traité comme un fils dans la famille du muletier. Massip servait de guide à ceux qui fuyaient les persécutions. Il fut pris, arrêté et en juillet 1702 il se trouvait prisonnier dans la maison André au Pont-de-Montvert, maison où logeait également, avec sa garde, l’abbé François de Langlade, abbé du Chaila, ancien missionnaire martyrisé en Chine et devenu persécuteur à son tour dans sa fonction d’inspecteur officiel des Cévennes… J’avais alors dix-huit ans !… Le soir du 23 juillet, avec d’autres jeunes du village, nous étions cachés sur le pont du Rieumalet d’où l’on voit bien le jardin de la maison André. Le bruit avait couru que dans la nuit une troupe de huguenots tenterait de délivrer les prisonniers… Vers 22 heures, on entendit une sorte de clameur… Un psaume chanté par d’innombrables voix… Le psaume 51 : « Miséricorde et grâce, ô Dieu des cieux ! » Le chant se rapprocha et voilà le groupe de huguenots menaçant à la porte de la maison servant de prison. C’était le cardeur de laine, Abraham Mazel, qui parlementait, puis brusquement il se saisit d’une hache et brisa la porte d’entrée ouvrant la voie à la révolte. Les insurgés entrèrent comme un flot en crue dans la maison… Il y avait des cris, des bousculades… Un coup de feu puis plusieurs… Une épaisse fumée, des flammes sortirent par les fenêtres… Des prisonniers hagards, hébétés, chancelants sortaient un à un dans la rue. Plutôt que de griller vif, le « prêtre barbare » au moyen d’un drap descendit le long d’un mur côté jardin, le feu le poussa, il se jeta dans le vide, sembla se blesser à la jambe et se traîna pour se cacher derrière un buisson. Mazel l’avait vu, il le fit sortir : « Tu vas payer pour tous ceux que tu as fait pendre, rouer ou envoyer aux galères. » L’abbé du Chaila, terrorisé, s’écria :
« Je jure de ne plus vous persécuter… » Mais Esprit Seigner, que je connaissais bien, un homme exalté, tira son sabre et frappa le prêtre à la tête… Des dizaines d’autres firent de même… Après le silence !… Puis le chant du psaume reprit et la troupe disparut dans la nuit du destin… la guerre des camisards venait de commencer sous mes yeux… Une vingtaine de jours plus tard, sur la place du Pont-deMontvert, j’assistais au supplice d’Esprit Seigner qui avait été pris par les soldats royaux. Il chanta sans cesse dans ses souffrances le psaume 69 « Sauve-moi ô Éternel », même pendant qu’on lui tranchait le poing. Puis, attaché par des chaînes de fer, il se donna de si grandes secousses qu’il se tua avant que l’on mette le feu au
bûcher… C’était trop !… Trop de barbarie !… Le soir même, j’embrassais la famille Massip, je partais rejoindre la troupe d’Abraham Mazel et je prenais la chemise blanche des camisards… Tu vois, je la porte encore !… Je fus alors de toutes les batailles, dans l’exaltation de la foi, cette exaltation qui permit aux deux mille cinq cents insurgés de tenir en échec vingt-cinq mille soldats royaux, cette exaltation qui fait oublier la fatigue, le sommeil, la douleur, la faim, l’ardeur du soleil, la morsure du gel, qui fait franchir et même soulever les montagnes. J’avais gagné la confiance de Roland, peigneur de laine devenu chef renommé. Il me fit découvrir le vrai sens des écritures, il m’apprit aussi l’art de mener sa guerre. Il m’arrivait de plus en plus souvent de prêcher, on m’appelait le « nouveau prédicant » ! En juin 1704, l’incompréhensible reddition de Jean Cavalier, le chef des camisards du bas Languedoc, mit le doute dans les esprits et je fus très affecté par la mort de Roland au mois d’août de la même année. Mazel me demanda de gagner le haut Vivarais et le Mézenc pour appeler les protestants de ces montagnes à rejoindre la révolte armée. Je ne les ai pas convaincus et au contraire ce sont eux qui m’ont amené à rejeter la violence, et, en mon for intérieur, j’étais déjà prêt à le faire après les massacres par les huguenots des villages catholiques de Fraissinet-de-Fourques et de Saturargues. La haine attire la haine, la violence appelle la violence. Quand les fils du Dieu d’Abraham se déchirent entre eux, ils offensent leur Dieu de bonté car ils en font un Dieu de barbarie. Par la suite, je me liais d’amitié avec le pasteur Antoine Court du Vivarais qui lui aussi rejetait la violence. Je suis resté deux ans au séminaire français de Lausanne pour organiser les synodes du désert… Vers 1734, je me suis senti las !… Les cinquante ans ! Je vins alors ici sur cette montagne avec Éva et Ismaël, c’est notre toit du monde, tout près de l’Éternel !… J’ai beaucoup parlé ! Maintenant à toi mon neveu, à toi de me raconter, de m’ouvrir le livre de ta vie… Je désire tant le connaître… tu es le seul descendant de la famille Aligier.
Daniel énumère alors dans le détail tout ce qui lui paraît important, le décès de ses parents, son mariage avec Jeanne, la naissance d’Estelle. Il décrit sa maison, toutes les facettes de ses métiers de bûcheron, de fustier, de paysan, sans oublier aussi ses pratiques religieuses à l’église paroissiale. Élie l’écoute sans perdre un seul mot et son visage austère se détend comme si le masque façonné par une vie de souffrance et d’exaltation s’effaçait pour laisser place à toute la douceur d’un vieil oncle attendri devant son neveu… Il y eut ensuite un long temps de silence pour souligner encore plus l’importance de ce moment exceptionnel…
– Je suis si heureux de découvrir que tu vis dans cette paix, cette sérénité que je n’ai jamais connue si ce n’est maintenant, au crépuscule de ma vie, dit alors avec une vraie émotion le vieil homme.
– La paix, la sérénité dans le quotidien oui, peut-être. Mais je suis de la race des Aligier avec notre foi, nos doutes… je suis d’une famille huguenote, d’une famille persécutée et je suis pratiquant dans l’église catholique qui a fait souffrir les miens ! s’indigna Daniel.
– Je connais des prêtres de l’Église de Rome, des petits curés de paroisse qui ont sauvé bien des protestants !… Surtout, il faut protéger ta famille et la petite Estelle… Ne change rien à tes habitudes, va à la messe du dimanche à l’église de La Besseyre-Saint-Mary… Les catholiques pensent être jugés sur leurs actes, nous savons que nous le serons sur notre seule foi. Les Écritures sont notre autorité, notre sacerdoce est universel… En attendant des jours meilleurs pour nous, vis ta vraie religion dans le secret !…
– Mais, mon oncle, pourquoi tant de souffrances ? Pourquoi ces persécutions ? Comment Dieu peut-il les permettre ?
– Dieu n’y est pour rien ! Comme le lièvre a l’épervier, la poule le renard, l’agneau le loup, l’homme, lui, a l’homme ! Si l’animal est dans la règle du meurtre permanent pour respecter le fameux équilibre biologique, l’homme est libre, il a été créé libre par l’Éternel, il est libre de faire le bien ou le mal et il en porte seul la responsabilité pour l’éternité. Telle est la révélation que j’ai eue, le message que portent mes prédications, la règle de vie à laquelle je m’astreins. Tu vois, pour ne pas tuer les animaux, je ne mange pas de viande !…
– Que signifie le mot révélation, pour vous qui êtes reconnu comme un prophète ?…
– Je ne sais que répondre… Je ne prépare pas mes prêches… Je suis tant imprégné des textes de la Bible… de l’Apocalypse, surtout de l’Apocalypse, que les idées, les mots coulent d’une intarissable source… Parfois les fidèles entendent les paroles que je ne me souviens pas avoir prononcées !… Mais tu comprends que ton vieil oncle puisse être fatigué !… Demain, on parlera de ces malheurs attribués à la mystérieuse bête… Nous avons entendu bien des choses et avons tout noté !
Tous dorment dans la même pièce et à même le sol. Élie près de la cheminée, Daniel le long de la bibliothèque, Éva et Ismaël, après avoir fermé soigneusement portes et volets et en bons gardiens, en travers de part et d’autre de la porte d’entrée…
Au point du jour, Daniel est le dernier à s’éveiller. Éva prépare la table, Ismaël apporte du bois pour alimenter le feu dans la grande cheminée, en expliquant que chaque matin Élie sort, quand le temps le permet, pour aller méditer sur son « rocher des prédications ». Une écuelle, un bol, une cuiller en bois d’olivier permettent de prendre la soupe source de vie, le lait mêlé au miel source de douceur, le fromage et le pain sources de force.
L’oncle, le visage grave, les a rejoints à la table qui a été nettoyée. Ismaël a déposé une liasse de notes qu’il commence à consulter.
– Ismaël, dis-nous tout ce que nous avons appris sur ces massacres…
– Tout a commencé dans l’été 1764, près de la forêt de Mercoire où la rivière Allier prend sa source…
Et Ismaël se met avec application à raconter sa longue histoire en lisant les différentes notes qu’il avait préparées.
– La première attaquée fut une vachère. Elle fut sauvée non par ses chiens qui ne voulurent pas « donner », mais par ses vaches qui se mirent autour d’elle cornes baissées et la défendirent. Cette femme fut la première à décrire la Bête. Elle semblait un loup de prime vue, mais ne l’était point, la tête plus grosse et plus effilée, la gueule béante, une raie noire sur le dos. Sur le coup, on ne prêta guère attention à ses propos, mettant l’attaque sur le compte de quelque chien ou d’un loup, mais… Mais le 30 juin, au village des Hubacs, paroisse de Saint-Étienne-de-Lugdarès, Jeanne Boulet fut retrouvée morte en partie dévorée, le cœur, le foie, les intestins rongés ! Elle avait quatorze ans ! Un mois plus tard, plus précisément le 8 août, une autre fille du même âge fut tuée et dévorée à Masméjean, paroisse de Puylaurent. Au cours des semaines suivantes, une « bête inconnue » rôdait dans la paroisse de Chaudeyrac,
le 31 août elle attaqua et mit à mort un garçon de quinze ans et le 1er septembre un enfant des Pradels fut victime de ses pulsions meurtrières. Je me dois de continuer cette sinistre énumération… dit avec regret Ismaël. Le 6 septembre, dans le village des Estrets près d’Arzenc-de-Randon, une femme s’occupait de son petit jardin. C’était à côté de sa maison. Tout à coup, avant même de se rendre compte de ce qui lui arrivait, elle eut la Bête sur elle qui la saisit au col, lui troua la gorge d’un coup de crocs et, incontinent, se mit à boire son sang. Ce monstre n’abandonna le cadavre qu’en voyant accourir les voisins armés de serpes, de haches et de fourches. À Saint-Flour-de-Mercoire, le 16 septembre, le soir entre chien et loup, un jeune berger revenait du pâturage et s’était attardé, pour son malheur, loin de ses vaches qui l’auraient peut-être défendu. La Bête s’élança sur lui, le rua à terre, lui ouvrit le ventre. Il mourut là, sur place, dans son sang. La peur était née dans chaque maison, dans chaque village, chaque paroisse.
– C’est effectivement à la fin de l’été qu’en Margeride est arrivée la sinistre rumeur de ces carnages, et votre peur est devenue aussi notre peur, interrompt Daniel.
– Quelques jours plus tard, le 21 de septembre, on crut être soulagé. En effet, des bergers près du village des Pradels virent leurs chiens attaquer un gros loup, ils vinrent à la rescousse, le loup fut étouffé. Tous sautaient de joie, pensant avoir délivré leur campagne de la Bête qui dévorait le monde. Ils portèrent la tête de l’animal au curé de Luc pour qu’il rédigeât un écrit attestant de leur exploit. Prudent, le curé n’osa rien certifier, il mit sur le papier que ce gros loup serait bien la « Dévorante » si l’on voyait cesser les attaques continuelles !… Hélas, on sut très vite qu’en tuant le loup des Pradels on n’avait pas tué la « Bête dévorante ». Le 26 de septembre, aux Thorts, dans la paroisse de Rocles, une petite fille de douze ans fut égorgée encore ! On nous a rapporté une attaque, bien plus terrible si l’on peut graduer l’atrocité de la mort, attaque qui aurait eu lieu à Rieutort-de-Randon. Une petite fille d’une douzaine d’années ramenait son troupeau, elle sortait d’un petit bois à cinq cents pas à peine de la maison, où sa mère la surveillait sur le seuil de la porte. Soudain, d’une roche qui dominait le chemin, une masse noire, sombre comme le destin, s’abattit sur la malheureuse enfant en un tournoiement de pans d’étoffes et nuages de poussière. La mère accourut et deux frères aussi, la Bête s’enfuit mais la fillette était déjà morte, déchirée, dévorée à ne pas la reconnaître, la peau du crâne arrachée, rabattue sur la face, les entrailles arrachées aussi… Tout cela si près du village, si brutalement, et avec une férocité qui fait frissonner !… la peur devint épouvante ! En fait, Rieutort-deRandon était sur le chemin de la Bête qui abandonna les sources de l’Allier et la forêt de Mercoire pour gagner les rives de la rivière Truyère vers Aumont, Saint-Alban, Saint-Chély, Le Malzieu. Nos renseignements sont moins précis, nous n’avons plus les témoignages directs que nous amenaient les fidèles de notre désert. Toutefois, j’ai collecté des faits assez précis jusqu’à la fin de la dernière semaine. Le 7 octobre, une jeune fille de vingt ans a été tuée près du village d’Apcher. Le 8 octobre, un garçon de quinze ans fut surpris par la Bête au Pouget, paroisse de La Fage. Il voulut s’enfuir, le fauve essaya de lui emboîter la tête dans son immense gueule mais se blessa au flanc sur la lame d’un couteau fixée en bout du bâton que le jeune berger tenait fermement dans sa main, ce qui le sauva… La Tueuse, ce même jour, se déchaina. Il y eut des blessés dans les paroisses voisines de Prinsuéjols, de Sainte-Colombe, de SaintAlban. Enfin, mercredi dernier, le 10 d’octobre, un garçon aurait été attaqué au village des Caires, paroisse de Rimeize…
C’est Daniel qui rompt le silence :
– Comme nous, vous connaissez bien les loups. À l’inverse de ce que nous voyons actuellement, ils attaquent les troupeaux, les moutons, oui, mais rarement les humains si ce n’est par les grands froids de l’hiver quand il leur faut vivre du vent et que la faim les fait sortir du bois… Et encore faut-il qu’ils soient affaiblis à tomber dans la neige, ceux et celles qu’ils suivent, avant de se jeter sur eux ! Quand on est de la montagne, on ne craint pas les bêtes… Les bergers lancent contre eux les chiens au collier armé de pointes. Eux-mêmes tapent dessus à grands coups de bâton, certains sont même armés d’une trique d’épines noueuses, pesante, ferrée, armée d’une lame de fer… Si, sur un chemin isolé, ils accompagnent la voiture d’un riche marchand, une corde attachée à l’arrière serpentant sur le sentier suffit à effrayer l’animal… Non, il n’est pas possible que ce soit un loup…
– D’autant, reprend Éva, d’autant que toutes les descriptions faites par les témoins sont identiques à la première faite par la vachère : la tête grosse et effilée, la raie noire sur le dos, la queue longue de quatre pieds fournie, feuillue, aussi grosse que le bras…
Et Ismaël de rajouter :
– Près du ruisseau de Rieutort, on a relevé des traces bien marquées, le pied est celui d’un loup mais il a des griffes. Non ! Ce ne peut être un loup… Le curé d’Aumont qui chasse actuellement à la tête de ses paroissiens a vu la Bête, elle est de la taille d’un veau de un an, elle est terriblement longue, sait s’aplatir, le ventre au sol, guettante, grondante, prête à bondir sur sa proie plus vite qu’un chat sur la souris… comme un éclair !
Élie, qui n’avait rien dit, se met à parler avec son ton particulier fait de douceur et de gravité :
– Un de mes fidèles, dans le secret bien sûr, est un proche collaborateur d’Étienne Lafont, délégué de l’intendant du Languedoc. Il m’a dit des choses, il pense depuis ces derniers jours que la Bête est invulnérable… Début octobre, Jean-Pierre Pourcher arrangeait la paille dans sa grange quand il vit de sa fenêtre un animal, qu’il pensa être le monstre, s’approchant de la fontaine. Il put atteindre son fusil et tirer à travers un fenestrou. Un premier coup, l’animal s’effondra puis se releva en se secouant. Pourcher rechargea, tira à nouveau, toucha la Bête qui poussa un cri et s’en alla après s’être à nouveau secouée… Depuis les premiers jours d’octobre, les proches d’Étienne Lafont savaient que la Tueuse faisait son gîte dans la Margeride dans les bois de Saint-Alban, Saint-Chély et du Malzieu, pour y continuer ses ravages et Ismaël vient de nous en parler. Des battues importantes ont été organisées avec l’aide de chasseurs venus de Marvejols. Le 8 octobre, le fauve fut trouvé, caché derrière une muraille, guettant un vacher gardant des bœufs. À la vue de la troupe, la Bête s’est réfugiée dans un bois pour en ressortir en un point où l’attendaient deux chasseurs à moins de dix pas de distance. Au premier coup de fusil, elle fut touchée, s’effondra et… se releva ! Le deuxième chasseur qui n’avait pas déchargé son arme put lui tirer dessus, la toucher et la faire tomber à nouveau… Pensant la Dévorante morte, la troupe entière se rua sur elle mais l’animal se releva pas très rassuré sur ses pattes, mais assez pour courir plus vite que ses poursuivants et se cacher dans l’épais sous-bois. La nuit, tombant vite en ce mois d’octobre, les recherches durent cesser mais chacun était persuadé de retrouver le fauve blessé ou mort le lendemain au matin. Hélas, le lendemain on ne retrouva rien, comme une fumée la Bête avait disparu !… Le mythe de l’invincibilité est né il y a huit jours, il ne tardera pas à faire place au phénomène surnaturel ! Et alors… tout se dramatise, tous les excès sont envisageables ! Je n’ai de cesse de prêcher la tolérance, mais la tolérance n’exclut pas la lucidité !… Sans vouloir polémiquer… je crains le rôle de l’Église catholique… Soit elle va faire de la Bête une « Bête huguenote », soit elle ne manquera pas de la présenter à ses fidèles comme une punition méritée de leur Dieu !… Pauvres gens !… Daniel, on a parlé hier au soir de ton obligation, pour protéger Jeanne ton épouse et ta fille Estelle, de continuer ta vie de catholique pratiquant. Malgré cela, il est bien sûr que, par certaines rumeurs colportées des Cévennes, le doute sur tes origines huguenotes a dû se glisser dans l’esprit de quelques voisins dans tes montagnes où le non-dit est règle de vie. Daniel, si la Bête arrive aux sources de la Desges, si un jour un membre de la famille Aligier est concerné par un de ses méfaits, surtout n’en parle à personne, tu m’entends, à personne !… Sinon, le manteau du non-dit se déchirera laissant place à la malfaisance de ceux qui se réjouiront de voir le destin s’abattre sur des suppôts de la Réforme ou de ceux qui vous maudiront en vous accusant d’attirer la vengeance divine…
Après ce long et riche entretien, l’après-midi, Daniel marche sur le sommet de la montagne avec Éva et Ismaël. Les taillis, les feuillus, les pins, sous la torture incessante des vents, s’enchevêtrent, s’embroussaillent pour abriter parfaitement le proscrit qui se cache. Ils marchent vers la « clairière de la parole » car cet après-midi a lieu un rassemblement de fidèles pour écouter la parole d’Élie. Les prêches ont lieu seulement à la belle saison car le climat est rude, en général les mercredis, deux heures avant le coucher du soleil pour que la nuit protège la fuite des fidèles en cas d’intervention inopinée des dragons… Est-ce le fruit du hasard, le fait du destin ou une volonté divine qui permet à Daniel de vivre ces heures qui, il le sait, resteront à jamais gravées dans sa mémoire ?… La clairière se détache comme une oasis de lumière dans l’obscur désert des broussailles et des sous-bois. Sur un bord se dresse un bloc de pierre : le « rocher des prédications ».
Tout est silence en dehors de la respiration de cette nature inhospitalière et pourtant protectrice, sécurisante, un silence propice à la longue méditation…
Soudain, un frémissement de branches, puis un autre, un autre… Une voix, puis une autre, une autre… comme si toute la montagne se mettait à chanter, à chanter le psaume 59 : « Délivre-moi de mes ennemis, Mon Dieu, protège-moi de mes agresseurs »…
En quelques minutes, ce temple de la nature s’emplit d’une foule de fidèles à qui un demi-siècle de clandestinité a appris à surgir ou s’évanouir comme leurs âmes insaisissables ! Élie apparaît sur le « rocher des prédications », le chant s’éteint comme la flamme d’une bougie sous l’éteignoir… Le silence est alors religieux… Le prophète parle, la douceur et la gravité de sa voix charment la clairière, chaque mot est détaché, clair, léger comme un battement d’ailes qui semble l’emporter par-dessus toute la Cévenne !
Daniel comprend tout de suite que cet après-midi son vieil oncle parle pour lui… il est son prophète. Chaque phrase est imprégnée de la mystérieuse symbolique apocalyptique, le prêche devient visionnaire, inspiré comme venu de l’au-delà :
– Le prophète Daniel a vu la Bête terrible, effrayante et forte extrêmement. Elle avait des dents de fer énormes, elle mangeait, broyait quantité de chair… Elle portait dix cornes, une corne petite et à cette corne il y avait des yeux, comme des yeux d’homme !… Moi aussi je vois cette terrible Bête dans la forme d’un sinistre nuage noir, qui s’embrase d’éclairs fulgurants, douloureux, qui déverse des flots de larmes et de sang sur les rives de nos fleuves et rivières… Ce nuage du plus funeste destin suit dans les cieux un croissant ouvert sur le levant, partant des sources de l’Allier, se courbant sur le couchant pour venir décharger toute sa violence sur les trois montagnes où le vent hurle comme le loup !…
Le silence… Le chant du psaume 59 reprend puis s’éteint… La clairière se vide… La nuit succède au jour…
Demain, sur la crête, le premier rayon de soleil éclairera le chemin pour Daniel déjà reparti vers les siens en Margeride !
1: En Margeride, une lieue équivalait approximativement à 4,2 kilomètres.
2: Garnasses : espaces  herbeux  parsemés  de  taillis  et  de  petits  épineux,  les  garnes, utilisées  pour  allumer  le  feu.
3: Pastiers : prés que l’on ne peut faucher du fait de leur configuration, trop pierreux, trop pentus…
4: Hort : petit jardin près de la maison.
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