Gilgamesh

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Il ne saurait s’agir dans ce livre de proposer une biographie d’un personnage dont aucune trace historique ne subsiste. Néanmoins, celui dont il est question dans cette narration a vraisemblablement existé ; le texte le plus ancien qui en a pour la première fois raconté l’épopée, aurait été composé il y a plus de 4 500 ans. On y fait mention de Gilgamesh, roi d’Uruk, ville à laquelle les historiens rattachent l’invention de l’écriture.
Ce texte, gravé sur des tablettes d’argile redécouvertes au XIXe siècle, fut, au moins partiellement, le fruit de l’imagination et des croyances des hommes de ce temps. Peut-on légitimement s’en servir aujourd’hui pour recréer une fiction ? Oui, si nous savons entendre les interrogations des contemporains de Gilgamesh et si nous considérons qu’il est des thèmes de réflexion qui sont universels et intemporels. Le temps alors n’efface rien, il est au contraire ce qui unit les pensées. Et c’est en fin de compte lui qui finit par s’évanouir, permettant aux idées de construire et de constituer un socle commun à diverses civilisations. Que dire par exemple, de l’amitié, de l ‘amour, de la mort ? Qu’est-ce que le pouvoir ? A ces questions, aucun évènement particulier ni aucun concept général ne permettent d’apporter une réponse satisfaisante et définitive. Aujourd’hui, comme il y a plusieurs millénaires, nous ne pouvons que constater nos tâtonnements et avouer notre faiblesse face à qui représente ce qu’il y a de plus essentiel et de plus fondamental dans la vie de chaque être humain.
Et c’est alors la question du sens qui est posée, question qui ne peut trouver de réponse, mais qu’il serait vain de vouloir éluder.

Après Voies Croisées, Jean-Luc GRAFF signe son deuxième ouvrage aux Éditions Edilivre.


Publié le : mercredi 31 juillet 2013
Lecture(s) : 8
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EAN13 : 9782332578334
Nombre de pages : 146
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ISBN numérique : 978-2-332-57832-7

 

© Edilivre, 2014

Première partie

I

Moi, Gilgamesh, habitant de la ville d’Uruk, ville prospère construite sur les bords de l’Euphrate, j’en ai été le roi. J’ai connu l’ivresse des plaisirs et le désespoir que fait jaillir le plus cruel des tourments. J’ai su ce qu’étaient la plus folle des espérances, la plus insensée des vanités, la plus cruelle des désillusions, mais j’ai appris aussi ce que pouvait signifier le simple fait d’exister. J’ai su jouir, j’ai su asservir, j’ai voulu être l’égal des dieux, j’ai été l’objet de leur mépris et de leur indifférence ; j’ai alors découvert ce qu’était l’humanité et ce que d’en faire partie, impliquait. Je sais maintenant que si l’existence est une énigme, il est vain d’en chercher la solution en usant de subterfuges et de stratagèmes.

Pourquoi parler de l’existence comme d’une énigme ? C’est de l’errance née de cette interrogation dont il va être question ici ; en effet, je me souviens des multiples échanges et conversations que j’ai eus et j’en ai gardé la trace comme s’ils venaient de se produire. Tout est resté dans ma mémoire, le temps n’a rien effacé, au contraire il a imprimé de sa marque indélébile chaque évènement.

Ce que je recherchais et ce dont je me satisfaisais au début de mon règne étaient la multiplication des plaisirs et la griserie qu’engendre la possibilité de pouvoir tous les satisfaire. Roi j’étais, il importait donc que je susse si telle ou telle accorte jeune fille allait rendre son mari heureux, il fallait en conséquence que j’en goûtasse les charmes ; roi j’étais, il était de fait indispensable que je fisse combattre leurs prétendants, car un mauvais guerrier ne saurait être un bon amant, l’inverse étant vrai également. Beaucoup d’entre elles n’acceptèrent qu’avec réticence de devenir mes courtisanes d’un soir, beaucoup d’entre eux moururent avant d’avoir pu connaître la volupté que semblait leur assurer leur douce promise.

Le peuple se mit à murmurer, car il désapprouvait que je régnasse ainsi, mais je m’en moquais. Ne suis-je pas le fils de Lugalbanda et le petit-fils d’Enmerkar, qui ont été tous deux non seulement roi d’Uruk avant que je ne le sois, mais appartiennent l’un et l’autre à la race des dieux ? Lorsque mon père rejoignit Enmerkar dans le lointain empyrée céleste, lieu magique où habituellement séjournent les dieux et leurs serviteurs, la charge de gouverner la cité d’Uruk m’échut.

Mes sujets avaient craint et respecté mes honorables aïeux. Il est vrai, que fréquemment un peuple fait montre de zèle pour professer une probité qu’en réalité il méprise, entretenant ainsi l’espoir d’être considéré comme vertueux et digne d’intérêt par ceux qui le dirigent. De sorte que ces derniers trouvent naturel de le gratifier d’avantages et d’accommodements divers. Progressivement pourtant, la multitude d’Uruk ne voulut plus se soumettre à ses devoirs et à ses obligations. Mes conseillers ne cessaient de me répéter que le plus grand nombre de mes sujets étaient satisfaits, mais les prêtres, à plusieurs reprises, me firent savoir que de plus en plus souvent, des fidèles dépités et désabusés leur demandaient d’implorer les dieux et de leur faire tant d’offrandes que ceux-ci allaient finir par compatir et donner une suite favorable à ces suppliques répétées. Encore jamais ces hiérophantes, chargés de réciter les litanies des différents cultes, n’avaient reçu autant d’oblations : des fruits, des tartes, des bœufs, des moutons, des poissons, de la bière ; tout cela leur était livré en quantité telle qu’ils commençaient à avoir le teint rose qu’arborent ceux qui s’adonnent à la ripaille et finissent par y trouver l’unique raison de leur contentement. Je me persuadais que j’étais, sinon l’égal des dieux puisque j’étais roi et d’ascendance divine, mais du moins, qu’il ne se trouverait personne parmi les humains qui pourrait s’imaginer se mesurer à moi au combat et y avoir l’avantage sans être immédiatement terrassé par ma fureur. Je restais donc indifférent aux rumeurs et négligeais les recommandations qui se voulaient avisées, confiant dans l’innocence d’un devenir qui jamais, au grand jamais, ne saurait un jour m’être défavorable.

Un matin, alors que je me laissais aller aux pensées enjouées qui font fréquemment de chaque commencement de journée un moment d’optimisme – la sérénité du soir étant l’épilogue de l’entrain du matin –, on vint m’annoncer qu’un chasseur désirait me parler. Je pensais tout d’abord que l’objet de sa visite n’était lié qu’à une déplaisante affaire de cœur et que, de par mes prétentions et mes gaillardises, j’avais mis cet homme, en tant que futur époux, dans un embarras fâcheux. De manière générale, lorsque cela se produisait, je feignais de regretter ce qui s’était passé et je faisais remettre un ou deux moutons au plaignant, ce qui avait pour effet de transformer dans l’instant son affreuse irritation en un désagrément tout à fait passager. Je le fis donc entrer, prenant un air exprimant à la fois une compassion de mise, mais aussi un certain dédain car je rechignais à perdre trop de temps avec quelqu’un qui avait eu l’impudence de m’importuner pour une affaire somme toute sans importance. Il se présenta, et dit se nommer Shangasu. Il m’apparut immédiatement qu’il n’était ni énervé ni indigné par ma personne, je pris donc un air plus aimable et lui demanda sur un ton calme l’objet de sa venue. Il m’indiqua connaître parfaitement la steppe autour d’Uruk, qu’il parcourait depuis qu’il était enfant. Ce fut là un propos qui me sembla d’une insigne banalité ; je me gardai pourtant de le lui faire remarquer. Il est vrai que ceux qui sont de vile condition, lorsqu’ils sont en face d’un puissant, essaient d’exprimer le mépris qu’ils ressentent immanquablement par l’énonciation de sottes platitudes. Et le puissant, finalement tout aussi benêt, veut y percevoir au contraire le signe de son pouvoir d’influence, voire d’intimidation. Car cela évitera certainement l’impertinence de certains propos moins courtois ! Il me fit ensuite la description d’un homme qui errait depuis quelques temps dans la steppe, et qui avait pris la détestable habitude de détruire tous les pièges qu’il avait précédemment posés. Bien qu’il affirmait être un chasseur intrépide et brave, il n’osait s’opposer au vol du gibier qui s’y trouvait capturé. Comme je manifestai mon étonnement, la bravoure ne pouvant d’aucune manière s’accommoder d’une quelconque poltronnerie, il me décrivit ce malotru comme doté d’une force extraordinaire. De sorte que, tout intrépide chasseur qu’il était, il resssentait une grande colère à chaque fois qu’il le voyait, mais que simultanément, paralysé par la frayeur, il se laissait ravir son gibier. Il avait demandé conseil à son père, craignant que ce goujat ne finisse par faire fuir toute la faune de la steppe, pour ensuite attaquer et décimer les troupeaux des fermiers ; c’est en suivant l’avis de son géniteur qu’il était venu me voir afin de me décrire le comportement bien étrange de cet énergumène. J’écoutais son récit avec amusement, car ce n’était finalement pas de doléances dont il était venu me faire état, mais d’une simple demande d’aide. Il me vint alors à l’idée de faire venir, non un guerrier qui aurait pour tâche de l’accompagner pendant quelques jours, mais une courtisane.

« Shangasu, tu es un homme honnête et méritant, lui dis-je en usant d’un ton solennel, lorsque le serviteur que j’avais envoyé chercher une galante revint. Si je te fais accompagner par un guerrier, celui-ci considérera, à juste raison, qu’à parcourir la steppe, il perdra un temps précieux pendant lequel il aurait pu s’entraîner au combat et au maniement des armes. Voici Shamat, elle ira avec toi dans la steppe, puisque tu sembles craindre ce colosse.

– Une femme ? Mais jamais elle ne saura se battre.

– Homme pataud, pourquoi veux-tu qu’elle se batte ? Tu sais bien que la force des femmes ne réside pas dans l’art du combat mais dans celui de la séduction. Sais-tu où tu peux retrouver rapidement cet individu ?

– Oui, il y a un puits où il vient chaque soir.

– Très bien, tu demanderas à Shamat de l’y attendre. Dès qu’il y sera, elle le mettra en confiance, elle fera valoir ses charmes, et puis ensuite elle lui parlera de moi. Il voudra certainement savoir qui je suis, elle le fera venir ici et nul doute qu’alors, je pourrai le mettre à mort.

– Et s’il ne parle pas notre langue ?

– La fille qui t’accompagnera est très patiente, elle saura le persuader de prendre la bonne décision, dis-je d’un ton volontairement las.

– Shamat, continuai-je ensuite sur un ton ironique, tu escorteras Shangasu aussi longtemps qu’il te le demandera puisque, semble-t-il, il ne peut se débrouiller tout seul. Puis tu feras en sorte que le rustre dont il vient d’être question te suive et vienne jusqu’ici ».

Elle partit, accompagné du chasseur qui sembla tout d’abord ébahi de cette avenante compagnie, certainement très inhabituelle pour lui. Mais elle l’avait, durant un bref instant, froidement tancé du regard, lui faisant comprendre qu’elle n’avait nullement l’intention d’agrémenter ses soirées dans la nature sauvage.

Plusieurs jours s’écoulèrent ; j’avais naturellement rapidement oublié cet épisode qui sur le moment m’avait paru totalement insignifiant. Or un soir, alors que je déambulais dans la cité, j’entendis au loin une clameur. J’allai rapidement dans la direction d’où provenait ce tumulte, qui allait s’accroissant ; en m’en approchant, je vis que de nombreuses personnes s’étaient rassemblées devant un gaillard à la carrure extraordinaire et à la stature non moins imposante. Il lançait des propos fanfarons et hâbleurs qui me dénigraient, provoquant des réactions indignées de quelques uns, mais les railleries du plus grand nombre. Non loin de là, se tenait Shamat ; le paladin qui s’époumonait et se donnait ridiculement en spectacle était donc certainement l’individu dont avait parlé le chasseur. Sans hésiter, je m’avançai vers lui et l’apostrophai :

« Qui es-tu, funeste personnage, pour ainsi oser te moquer du roi de cette cité ?

– Je suis Enkidu.

– Que viens-tu faire ici, à part chercher à me ridiculiser ?

– C’est donc toi le roi ?

– Oui.

– Tu dois savoir pourquoi je suis là, puisque tu as envoyé une fille de joie à ma rencontre.

– Et…

– Elle m’a dit que tu m’attendais. Tu fais bien, car ma venue ici n’a pas pour objet mon amusement, contrairement à ce que tu pourrais croire.

– Ah, c’est de toi dont quelqu’un dont j’ai oublié le nom m’a parlé l’autre jour. Qui t’envoie ?

– Je n’ai pas à te répondre.

– Tu me sembles bien téméraire, étranger, et je crois que je n’ai qu’une chose à faire, c’est de te chasser d’ici ».

Le voyant alors se précipiter sur moi, je fus saisi d’un grand éclat de rire. Ne savait-il pas que nul, à la lutte, n’avait encore réussi à me vaincre ? Toutefois, à ma grande surprise, il réussit à me donner un coup que je ne pus esquiver et qui me projeta à terre. Ah, j’avais affaire à un adversaire hors du commun ! Je me relevai prestement et, poussant un cri de bête sauvage pour l’impressionner, je me ruai sur lui mais il para le coup que je voulus lui infliger. Le combat dura un long moment ; il me porta de nombreux coups et je lui en assénai tout autant, mais aucun ne parvint à le mettre à ma merci. Fou de colère et ivre de rage, car jamais encore je ne m’étais senti ainsi outragé, je ne cessai de me jeter rageusement sur lui, mais toujours, soit il se relevait après que je l’eusse frappé, soit il parvenait à éviter mes attaques. Rien n’y fit : sa souplesse, alliée à sa force, eurent pour effet que je ne pus, malgré mes assauts répétés, en venir à bout. Finalement, totalement essoufflé, en proie à la soif et à l’épuisement, je pris le parti d’arrêter la lutte ; nos regards se croisèrent. Jamais encore, je n’avais connu cela : un adversaire que je n’avais pu vaincre me défiait d’un regard glaçant et moqueur.

« Voilà donc qui est Gilgamesh, lança-t-il. Qui osera encore dire que tu es invincible au combat ? »

Entendant cela, je m’élançai à nouveau vers cet adversaire aussi impétueux que méprisant sans qu’évidemment, malgré ma rage, je ne pusse le maîtriser.

« Le combat est vain, dis-je alors, à bout de souffle… Il semble qu’il ne peut y avoir de vainqueur… Mais que veux-tu ? Que je devienne un objet de risée et de moquerie,… que ma royauté me soit ôtée ?

– Je n’ai pas à répondre à tes questions. Les questions, tu dois te les poser à toi-même. Tu n’as su régner qu’en inspirant la crainte. Crois-tu que le pouvoir ne doive engendrer que la peur ? Mais tu vois, moi, tu ne m’effraies pas.

– Ha, mais toi tu as bien affolé le chasseur qui est venu demander mon aide… Si tu n’avais pour but que de me provoquer,…. pourquoi ne t’es-tu pas déplacé directement jusqu’ici ? Etait-ce trop te demander ?

– Tu aurais gagné en dignité si toi, tu étais venu à ma rencontre dans la steppe. Le combat aurait pu avoir lieu en dehors de la ville. Cela aurait évité le ridicule de te donner en spectacle devant tous ces gens.

– Craindre le ridicule est l’apprentissage de la lâcheté. Les habitants d’Uruk doivent savoir que leur roi ne recule devant aucun combat, dis-je, avec cependant un peu de dépit dans la voix.

– Ta mièvre rodomontade est cependant bien loin de l’élégance de la puissance maîtrisée », lança-t-il d’un air bravache.

Encore jamais l’on ne s’était adressé à moi de la sorte, en affichant un tel aplomb. Je fus surpris, je fus intrigué, je fus indigné et mon embarras devint manifeste. Ce qui m’irritait davantage encore car lorsqu’on me lançait un défi, je me devais de garder une attitude altière.

Ceux qui avaient assisté à cette lutte restaient sur place et me regardaient, incrédules. Qu’allaient-ils penser de moi désormais ? De quelle source d’autorité pourrais-je dorénavant me prévaloir pour exercer sur eux un quelconque ascendant ? N’allaient-ils pas ressentir comme avilissant le fait que je les dirige ? Ce qui semblait exclu, c’était que je leur demande de chasser Enkidu, n’y étant parvenu moi-même. Je résolus donc de m’adresser à eux avec solennité, de cette solennité un peu emphatique où la gravité affectée n’avait pour but que de masquer l’humiliation subie :

« Nul ne sait quelles décisions les dieux sont amenés à prendre, dis-je. Ils m’ont confié la royauté de notre pays, et voilà qu’ils semblent vouloir me retirer leur confiance. Celui qui est venu en rival, peut-être en ennemi, j’ai voulu le chasser. Jamais encore un adversaire n’a pu, au combat, me vaincre. Quels sont les desseins de l’étranger venu ici ? De qui est-il le messager ? Veut-il dominer cette ville ? Mais si je n’ai pu m’en défaire, il n’a pas réussi à me terrasser non plus. Etranger, je m’adresse à toi à présent. Tu ne m’es en rien supérieur, aussi je me refuse à te considérer comme mon égal ».

Avais-je pris le bon parti ? Je ne voulais, ni d’ailleurs ne pouvais faire partir cet inconnu. Intrigué par sa venue, qu’il avait voulu tonitruante, déconcerté par l’issue inattendue de la lutte, troublé par sa rude assurance, il me fallait savoir qui il était et la raison pour laquelle il avait voulu me défier. L’approche la plus sensée ne consistait-elle pas d’essayer d’afficher à son égard plus de cordialité ? Je finirais bien ainsi par en savoir un peu plus quant à ce qu’étaient ses intentions. Car, quelles pouvaient-elles être ? A-t-il voulu venger un affront subi, ou ressenti comme tel, par les habitants d’Uruk qui l’auraient mandaté ? Ou ne cherchait-il qu’à me faire accepter un peu de tempérance dans mon mode de gouvernement ? Je pouvais concéder que cela était acceptable : après tout la justice ne réside-t-elle pas dans le fait de permettre au plus faible d’avoir quelques droits ? Exercer le pouvoir, ce n’est pas seulement humilier, oppresser et accabler. N’importe quel satrape peut se comporter ainsi, mais le roi d’Uruk se devait d’avoir des considérations moins empreintes d’arrogance et d’afficher des ambitions plus nobles. Sans autres ambages, j’invitai Enkidu à passer quelques jours dans mon palais. Il accepta de suite.

II

Enkidu était resté plongé dans un complet mutisme pendant plusieurs jours, mais je m’étais bien gardé de manifester une quelconque impatience à son encontre. Celle-ci en effet s’avère toujours mauvaise conseillère. De grands et magnifiques projets n’ont-ils pas souvent été ruinés par de puérils empressements ?

Un soir, alors que la nuit était déjà tombée et que je flânais devant le palais en compagnie d’un conseiller qui m’entretenait de l’abondance remarquable des prochaines récoltes, il vint nonchalamment se placer à mes cotés, comme s’il voulait écouter d’une oreille distraite la conversation.

« Je suis heureux de l’hospitalité que tu m’as offerte, tu as été très généreux avec moi », finit-il par dire, l’air détaché, alors que je venais de faire un signe discret au conseiller pour qu’il nous laisse. Surpris, j’étais hésitant quant au comportement à adopter, ne sachant si je devais affecter une soudaine gaieté, l’étonnement, l’irritation ou l’indifférence.

« Je ne te considère pas comme un adversaire, quoique ta force égale la mienne, répondis-je, feignant un air aussi peu emprunté, aussi naturel que possible. Mais je ne peux te haïr pour cela. Si toutefois tu es venu ici pour te battre, pour me battre, je suis prêt à relever une fois encore le défi.

– …

– Dois-je considérer ton silence comme une marque de mépris ? continuai-je, avec une marque d’irritation dans la voix. Tu viens dans ma cité, tu me nargues, et finalement je t’offre l’hospitalité, alors que rien ne m’oblige à le faire, mais que veux-tu donc ? Je pourrais, en appelant mes gardes, te faire tuer à l’instant même ».

J’avais pris un ton plus neutre. Car, malgré la dureté et l’âpreté de mon propos, je ne voulais révéler nulle inquiétude. Pourtant je n’aurais pu nier que sa présence m’occasionnait quelque gêne.

« Qu’y gagnerais-tu ?, dit-il d’un ton grave.

– Cesse de te moquer. Tu es chez moi, tu sembles l’oublier, répondis-je avec fermeté.

– Je n’entends de ta part que des propos destinés à flatter ta vanité et à satisfaire ton orgueil », articula-t-il d’une voix beaucoup plus douce. Que voulait-il ? Son ton était trop mielleux pour que je pusse considérer cela comme une marque de confiance. Néanmoins il semblait chercher l’intonation qui permettrait d’établir un début de confiance entre lui et moi ; mais peut-être lui aussi craignait de trop en dire et avait quelqu’appréhension à se confier à quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Pourtant il était venu seul, il ne pouvait comploter avec personne…qu’étais-je pour lui ? Cherchait-il à mettre un terme à mon règne ou voulait-il simplement influer sur son déroulement ? Pour la première fois de ma vie, j’étais face à quelqu’un dont je devais m’interroger quant à ses intentions.

« Je n’ai pas à te dire ce que tu as envie d’entendre. Mais j’ai bien envie de te chasser d’ici, répondis-je avec aplomb, car je n’avais aucune envie qu’il se rende compte que j’étais quelque peu déconcerté.

– Encore une fois, qu’y gagnerais-tu ? Qu’as-tu à prouver ? Tu es déjà roi, que peux-tu être de plus ?

– Donc tu vois bien, tu ne peux rien m’apporter. Pourquoi devrais-tu rester ici ? Que tu sois vivant ou mort, présent ou absent, qu’est-ce que cela change pour moi ?

– Tes sujets te craignent, moi je peux te parler d’égal à égal. Voilà ce qui change ».

A ces mots, je frissonnai. Je voulus me mettre en colère, mais je ne le pus. Mon emportement d’ailleurs, s’il s’était manifesté, n’aurait servi à rien d’autre qu’à chercher à masquer mon embarras qui allait s’accroissant. Les pensées les plus contradictoires se bousculaient dans mon esprit ; je n’avais certes pas à prouver quoi que ce soit : j’étais et je resterais roi. Dans l’immédiat, la seule chose qui m’importait, était de déterminer quelle attitude adopter, quelle contenance afficher, qui ne fussent ni figées, ni désinvoltes. Je ne devais pas afficher une trop grande amabilité, car il avait cherché à me provoquer, mais je ne désirais pas non plus paraître distant, voire indifférent, car l’agilité dont il avait su faire preuve durant le combat m’intriguait et je ne savais comment interpréter cet évènement. Or, n’est-il pas vrai qu’un comportement inapproprié dessert toujours les paroles les plus réfléchies et les actes les plus sensés ? Je ne savais à qui j’avais affaire mais il ne me fallait pas paraître inquiet ou hésitant car de l’interrogation ne doit naître l’irrésolution. Toutefois, que dire ? Et avant tout, quelle posture adopter ? J’avais l’impression d’être tel un équilibriste, dont le...

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