Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 5,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Grains de sel

De
154 pages

Régine Naulin, née en juin 1950 à Nantes, vit à Bruxelles. Épicurieuse, cette âme sensible, passeuse de vies, à ses heures buissonnières devient orpailleuse de rimes et tisseuse de mots féïques. Femme celte en exil, elle s’investit depuis
1980 au bureau d’aide sociale de l’Université Saint-Louis, où les étudiants reconnaissent ses compétences et ses qualités humaines.

Voir plus Voir moins
La découverte
Tout est trop haut, trop grand, le tiroir des couverts du buffet dans la cuisine, le bouton de la radio, mon nouveau lit ! Ma tête dé-passe à peine le dessus de la table. C’est le monde des adultes. Mon père sait tout réparer. Il cloue, perce, visse, peint et surtout il peut faire un sifflet avec un roseau ! Il connaît les drapeaux de tous les pays. Quand il est joyeux il souffle dans son harmonica. Mon air préféré c’est l’histoire du vieil homme noir qui veut suivre le Mississipi. C’est rigolo comme nom de ri-vière mais la musique fait des frissons dans le dos. Quand il déplie le journal il ne faut pas le déranger. Même quand on ne fait pas de bruit, il s’énerve tout seul. Il râle contre des gens qui écrivent des choses qu’il trouve idiotes. Ma mère fait de la magie. Elle mé-
15
lange des œufs, de la farine et du lait et quand ça sort du four ça devient un gâteau ! Quand elle repasse, j’attends toujours de voir, si la pile qui sent bon le fer chaud, va s’écrouler. Elle glisse une main dessus, une main dessous et elle traverse le salon comme une équilibriste. Je dis le salon parce que les canapés sont repliés. Sinon la nuit c’est ma chambre et celle de mon frère. Moi, j’ai bien-tôt cinq ans et demi. Je sais déjà nouer mes lacets et rouler avec ma trottinette sans mettre le pied par terre. En ce moment j’apprends à siffler. Il faut faire semblant de donner un bisou, mais pour plier la langue, c’est com-pliqué et pour l’instant on entend plutôt le cri du serpent. Ils sont souvent énervés. Maman se plaint de l’appartement trop petit. Pourtant, c’est dans ces trois pièces, qu’elle vivait autrefois avec sa sœur et ses grands-parents ! Papa croit que, si la guerre continue en Algérie, il va devoir partir, parce qu’il est sergent-chef de réserve. J’ai compris qu’il ne veut pas aller tuer des fellagas mais je ne sais pas ce que c’est. Leurs attitudes cassantes, leurs vociféra-tions, font force de loi. Impossible de prendre la parole à moins de hurler aussi. Je m’y em-ploie mais ils ne m’écoutent pas. Pourtant ils
16
ne sont pas sourds. Les mots se bousculent dans ma bouche, s’envolent inconsistants, se diluent dans l’espace. Eux, balayent d’un geste impatient ce que je bégaye. Souvent, je me tais. J’entre dans une petite bulle. Les sons y sont plus sourds. Je m’évade. Je feuillette le Petit écho de la modeposent des mères et où leurs enfants souriants, satisfaits de leurs vête-ments cousus main. Le père est absent sur les photos sauf sur les réclames où il offre un appareil électroménager « Moulinex libère la femme ! » dit papa. Je rêve de cette famille parfaite. D’autre fois, je fredonne une chan-son un peu triste mais pleine d’espérance : C’est un petit bonheur Que j’avais ramassé Il était tout en pleurs Sur le bord d’un fossé. Quand il m’a vu passer Il s’est mis à crier : « Monsieur, ramassez-moi Chez vous amenez-moi. » Je reste immobile, les yeux fermés, quand une main distraite s’égare dans mes cheveux. J’ai besoin d’attentions. Je cherche les câlins. Pour cela, je suis prête à toutes les extrava-
17
gances. Ma grand-mère leur signale que je fais des choses bizarres. Je vais jusqu’à m’al-longer régulièrement sur la route, devant les autos, en revenant de l’école. Je récolte une bonne raclée, mais je ne connais pas d’autre moyen de me faire remarquer. Quand ils viennent me chercher, enchan-tée, je glisse doucement ma main dans la leur. Ma menotte se chauffe à cette tendresse. Mais un moment donné, ils ont une cigarette à fumer, un mouchoir à prendre et je conti-nue à marcher, à leur côté, les bras ballants. Je connais les caresses, trop rares, qui disent les mots doux. Ce sont des sons qui font de la musique dans les oreilles et chatouillent le ventre. Les bouches silencieuses sont douces quand vient la nuit et qu’ils m’embrassent, mais les yeux de ma mère sont souvent hu-mides. J’y lis tristesse, résignation, colère. Il se passe des choses que je ne saisis pas. J’aime leur peau, leur odeur particulière. Le père savon, cuir, tabac, la mère, javel, poudre de riz, et quelque fois l’odeur capiteuse du pat-chouli. Je n’ai pas le temps de m’habituer que c’est déjà dimanche, je dois repartir chez ma grand-mère. Je ne comprends pas pour-quoi j’ai changé de maison depuis quelques mois. Peut-être que j’ai fait trop de bêtises.
18
Ce soir flotte dans l’air une tension élec-trique que je connais bien, prémices d’une mini tempête. Elle commence par les soupirs excédés, de plus en plus longs de ma mère auxquels finissent par répondre les gestes brusques de mon père. Elle insiste pour qu’il aille, tout de suite, tirer de l’eau au puits. Nous n’avons pas encore l’eau courante. La journée, c’est elle qui monte les deux étages, un seau de vingt litres, en acier galvanisé, à chaque bras. Mon père ne prétend pas quit-ter la lecture de son polar. Elle ne l’entend pas ainsi et lui signale que le souper est qua-siment cuit, qu’elle veut faire bouillir une lessiveuse, maintenant, puisque les feux sont libres. Ses arguments n’ébranlent pas mon père. Elle crie : « je suis fatiguée et moi, je n’ai jamais reçu ma troisième semaine de congés payés ! » Cette remarque crispe direc-tement mon père qui avait fait grève en août dernier pour 25 francs supplémentaires. Conflit social durement mené puisqu’il avait fait un mort. Ils ont oublié pourquoi ils se disputent. Je laisse le souffle de leurs hurlements passer au-dessus de ma tête, j’espère la fin de la querelle. Assise à la table, les mains entre les cuisses, j’attends patiemment qu’on veuille bien me servir. La radio joue en sourdine. Je
19
reconnais le générique de leur feuilleton. Pour un peu d’apaisement, je préviens que c’est bientôt la famille Duraton. Personne ne répond. Je m’ennuie, j’ai faim. Mon doigt redessine les fleurs de la toile cirée et mon regard se pose sur une bouteille de Pschitt près de mon assiette. Je m’applique à regar-der les lettres. Je les connais déjà toutes car je vais à l’école. J’adore l’école ! Au début c’était de petits signes qui donnent une identité aux choses, aux animaux. C’est très amusant, comme des devinettes. Soudain je déchiffre : ser-vir frr-ais. Je sur-saute surprise, recule au fond de ma chaise. Je me rapproche et de nouveau, j’enregistre : servir frais. Je souris toute étonnée, j’écar-quille les yeux. En dessous, je devine : A-gi-ter a-vant d-ou-v-rir. Je jubile. Instinctivement je secoue le flacon en riant toute seule. Je lève un visage réjoui vers mes parents et, je crie hystérique plusieurs fois en montrant la bou-teille de l’index : « servir frais, agiter avant d’ouvrir ». Ils arrêtent net de se disputer, me regardent sans comprendre ce qui m’agite. Puis levant les épaules, presque en chœur me réprimande : « qu’est-ce qu’il y a d’extraordi-naire, tu as fait une découverte ? A-t-on idée de brailler ainsi ? »Je danse sur ma chaise en
20
répétant plusieurs fois « servir frais, agiter avant d’ouvrir ». J’ai du mal à me contrôler. Je ris toute seule. Agacés, ils m’enjoignent de me calmer car on va passer à table. Pendant tout le repas je suis sur un petit nuage, sourire béat aux lèvres. J’épie les objets sur la table : « Ca-mem-bert des Pré-lats, fa-bri-qué en An-jou, mus-ca-det du pa-ys nan-tais ». Je lorgne vers le buffet : « pâ-tes aux… », là c’est trop difficile, « frais Lus-tu-cru, Lustucru, Lustucru. » Je ne me rends pas compte que je m’exprime tout haut et n’ai donc pas le temps de voir arriver la main de ma mère sur ma joue. Tant pis ! Je mur-mure dans ma tête : « Chi-co-rée Leroux, Y a bon Banania ». Le monsieur noir sur la boîte de chocolat en poudre, a compris lui. Il me fait un grand sourire. Je suis heureuse. Je chante mon bonheur. J’ai trouvé comment dire les choses autrement. Les mots ne vont plus se dérober. Les signes donnent le sens. Ce ne sont pas que des animaux ou des us-tensiles. Je trépigne. Tout ce qui est écrit sur les objets, sur les papiers autour de moi veut dire quelque chose. Les livres sont remplis de merveilles. Un monde s’ouvre à moi. Ils disent : « servir frais ou y a bon ou peut-être, je suis en colère ». Je peux les former quand
21
je veux, les mettre sur un papier. Je vais laisser une trace… Ils vont rester là devant leurs yeux chaque fois que je déposerai un mot. Mon pouvoir est immense. Je lis, je crie, j’écris.
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin