Gueule d'ange. Tome 1 : Alice

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Vous aimez les romans prenants et un peu déjantés ?

Attention ! Celui-ci en est un !



Alice aime les choses simples : son boulot à la bibliothèque de Lausanne, la danse, le ciné. Passer du temps avec sa famille et ses potes, surtout Johanna, sa meilleure amie fantasque et délurée.

Mais voilà qu’après une soirée trop arrosée, la vie si bien réglée d’Alice bascule. Une dispute, un accident, une cheville en vrac, un mystérieux inconnu aux yeux verts qui l’emmène à l’hôpital…

Qui est ce type ? Pourquoi captive-t-il tant le regard des autres ? Et pourquoi se sent-elle si irrémédiablement attirée par lui ?

Ce mec à la beauté ténébreuse cache trop de secrets et Alice est curieuse.



Ce qu’Alice ignore, c’est qu’à suivre la piste du lapin blanc, sa jolie vie pop et bien réglée va s’ouvrir à des plaisirs sexuels intenses et prendre une tournure beaucoup plus rock’n’roll et dangereuse.



Avis de lecteurs :

« Une histoire rock’n’roll, drôle, avec des personnages très attachants. Un roman qu’on n’a tout simplement pas envie de lâcher jusqu’à la dernière ligne. »

« De l’humour, du sexe et du suspense, tout ça au milieu d’une belle histoire d’amour. Un roman avec son style propre et bien affirmé, qui nous laisse à chaque page une nouvelle surprise. »

Publié le : jeudi 1 janvier 2015
Lecture(s) : 54
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782955052723
Nombre de pages : 548
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Lorsque j’ouvre les yeux, un bourdonnement lancinant, au fin fond de mon crâne, me fait comprendre que rester encore un peu endormie aurait été une bonne idée. Je referme les paupières et attends quelques secondes avant de refaire une tentative. Punaise ! C’est ça qu’on appelle une gueule de bois ? OK, alors première résolution de la journée : ne plus jamais boire sans avoir le ventre plein. Deuxième résolution : ne plus jamais boire de mélanges. Troisième résolution : ne plus jamais boire. Je rouvre les yeux. Le bourdonnement se calme peu à peu laissant place à un mal de tête violent. Migraine. Génial. Quant au reste de mon corps, ce n’est pas beaucoup plus glorieux : j’ai des courbatures partout et l’impression qu’un bulldozer m’est passé dessus. Je me tourne vers ma table de nuit pour jeter un œil à mon réveil. 10 h 16. Je repose ma tête sur l’oreiller, puis reviens à nouveau sur le réveil. Il y a un truc qui cloche. Ce n’est pas mon réveil… Et ce n’est pas ma table de nuit non plus. Merde ! Je m’assois dans le lit, complètement éveillée. Ma tête lorgne à droite et à gauche, ce n’est pas ma chambre ! Prise d’une sourde angoisse, je me mets à respirer plus fort. Je réalise que je porte encore mon débardeur de la veille. Je soulève la couette, je suis en culotte. C’est quoi ce bordel ? Je me lève d’un bond et pousse un cri strident en retombant assise sur le lit. Ma cheville ! Je l’avais oubliée, celle-là ! J’en ai les larmes aux yeux. Paniquée, mon regard cherche désespérément un élément ami auquel s’accrocher. Sur la table de nuit, quelqu’un a déposé un verre d’eau plein, deux analgésiques, le tube de crème pour mon entorse et l’attelle. Je réalise que ma gorge est complètement sèche et que je suis assoiffée. Vu la douleur de ma cheville et de ma tête, je n’hésite pas une seconde et avale un comprimé en buvant l’eau d’une traite. Le liquide frais me fait du bien. Je me calme, puis m’empare de la crème et badigeonne avec
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précaution mon membre endolori. C’est encore sacrément enflé. Le plus tranquillement possible, j’enfile l’attelle et me remets sur pied avec douceur. Bon… OK… Maintenant, voyons où je suis. Le lit est grand, immense même, il doit bien mesurer deux mètres de large. Ça, c’est ce qu’on appelle un lit super king size ! Il est en bambou. D’ailleurs, les tables de nuit sont en bambou aussi. C’est joli. À la droite du lit, tout le long du mur, une immense armoire murale sur laquelle sont apposés deux grands miroirs. Sur ma gauche, j’aperçois une table haute, en bambou également. Il y a une plante posée dessus, on dirait une orchidée. J’ai besoin de plus de lumière et m’approche des grands rideaux en lin marron, face au lit. Les rayons du soleil filtrent sur les côtés, il n’y a pas de store ou de volet. Je tire les rideaux d’un coup sec. La lumière du soleil se répand immédiate-ment dans la pièce, m’éblouissant quelques secondes. Les rideaux laissent place à une grande baie vitrée et derrière elle, un spectacle qui me laisse sans voix : un vaste balcon, suspendu au-dessus d’un jardin fleuri faisant directement face au lac Léman. La vache ! Remise de la beauté du spectacle, j’ouvre la porte-fenêtre et sors sur le balcon. L’air est doux, à peine une petite brise. Je m’avance jusqu’au rebord en fer forgé et jette un œil sur le jardin en dessous. Il est vraiment magnifique : la pelouse est tondue à l’anglaise et semble incroyablement moelleuse, ça donne envie de s’y promener pieds nus. Il y a des parcelles de fleurs disséminées avec goût le long des murs de la maison et à différents endroits du jardin. La flore et ses couleurs se mélangent avec délice : du rouge, du mauve, du jaune, des tournesols, des roses, des asters et d’autres fleurs dont le nom m’échappe. Le jardin me paraît sans fin. En plissant les paupières, il me semble distinguer de hautes haies dans le lointain. Je scrute la maison, où ce que je parviens à en voir depuis mon perchoir. C’est une immense bâtisse en pierres apparentes. J’écarquille les yeux, je suis en train de rêver, ce n’est pas possible. Relevant la tête, je fixe le lac. Il est là, à quelques mètres. Un mur de rochers court le long du jardin délimitant la frontière avec le Léman. Une telle maison au bord du lac… Mais où ai-je atterri, nom d’une pipe ? Suis-je chezlui? Il avait une grosses Audi Sport avec des sièges en cuir, alors pourquoi pas une maison au bord du lac ? Ma première impression me revient en tête : un fils à papa. «Mais avec les manières d’un prince !» ajoute aussitôt ma conscience. Tu parles ! Il avait promis de me ramener chez moi et là je suis… Bordel ! Je suis à moitié à poil sur le balcon ! Je retourne à l’intérieur, le feu aux joues, et referme la porte-fenêtre.
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La chambre est au moins trois ou quatre fois plus grande que la mienne. J’aperçois une porte sur ma droite, sûrement une salle de bain attenante. Mes yeux se posent sur la table haute et sur une grande orchidée blanche dont les fleurs scintillent sous l’effet des rayons du soleil. À côté de son pot, un cadre photo en bois, tout simple. Je m’en approche avec curiosité. La photo date d’un certain nombre d’années. Elle n’est pas très nette et les couleurs ont vieilli. Elle représente un couple de trentenaires. L’homme porte un pantalon pattes d’éléphant en velours côtelé marron et une chemise à gros carreaux rouges et bruns. Il regarde l’objectif en riant. Son bras entoure amoureusement une femme à la longue chevelure noire. Elle a un foulard rouge dans les cheveux et elle est vêtue d’un chemisier blanc et d’une jupe gitane assortie au foulard. Ses mains caressent un petit ventre arrondi, elle est enceinte. Elle regarde l’homme d’un air tendrement amoureux en souriant. Je m’empare de la photo pour voir de plus près. J’ai rarement vu une femme aussi belle. Elle a les yeux verts, en amande, magnifiques. Un sentiment nostalgique s’empare de moi. Ils paraissent si heureux, si amoureux. Ressentirai-je ça un jour, moi aussi ? Je repose le cadre sur la table. J’aperçois alors une chaise accolée au mur. On a posé dessus un pantalon en jean bleu foncé, un haut rose pâle et un peignoir blanc. Ce n’est pas mon pantalon. Je déplie le peignoir. Il est doux et paraît bien chaud. Tout à coup, quelqu’un toque à la porte. Je sursaute. Je suis en petite culotte ! — Une seconde ! J’enfile le peignoir à la va-vite. À peine ai-je eu le temps de nouer la ceinture que la porte s’ouvre. Je reste tétanisée. Il est là ! Mon apollon ! Oh ! La vache ! J’étais vraiment à côté de mes pompes cette nuit ; il n’est pas beau, non, il est divin ! Dans une autre vie, je suis persuadée qu’il a été modèle pour Michel-Ange. Le David peut aller se rhabiller. — Bonjour, demoiselle. Il avance vers moi, un sourire doux et tendre sur les lèvres. Ses yeux verts brillent d’un éclat mystérieux qui me fascine. Il n’est pas rasé et la barbe naissante lui donne un charme fou. Ses cheveux noirs sont à nou-veau coiffés en pétard. Il porte un jean denim élimé tombant à merveille sur ses formes masculines parfaites. Son torse et ses bras sont cachés par un tee-shirt noir à manches longues, par-dessus lequel il a enfilé une chemise à carreaux noirs et blancs dont il a retroussé les manches. Il me semble moins grand et je remarque qu’il est en chaussettes. Je souris sous cap : sans les Dr. Martens, un mètre quatre-vingts.
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Je déglutis, incapable de répondre à son bonjour. Il avance encore, je reste figée sur place. Ça devrait être interdit d’être aussi beau. Avec cette coupe de cheveux décoiffée et ses fringues, il ressemble à un ado rebelle, fan de rock grunge. Et moi, rien qu’à le contempler, j’ai ma culotte qui en devient tout humide. À la lumière du jour pourtant, quelque chose me trouble, un détail, une impression de déjà-vu. Oui, je l’ai déjà croisé quelque part, j’en suis sûre, mais où ? En ville ? Dans mes rêves ? C’est un sentiment fugace, si ténu qu’à peine apparu, il disparaît aussitôt. Mon cerveau me joue probablement des tours, tellement je suis subjuguée par ce mec et ses yeux verts. Ma conscience finit par me donner un coup de pied aux fesses. Je reconnecte avec la Terre, et pendant qu’une sourde colère claironne dans ma tête, mon cœur tente de la raisonner. — Bonjour. Ma voix est tendue, crispée, presque glaciale. Le bel inconnu s’arrête net et son sourire s’efface. Merde ! Qu’est-ce que je fais ? Un ange passe… On se scrute mutuellement. Il semble gêné d’un coup et la colère dans mon cerveau recule. — Je suis désolée, je… j’ai eu un choc au réveil, dis-je en tendant un bras vers la chambre. Je baisse les yeux, gênée à mon tour. — C’est moi qui suis désolé. J’avais promis de vous ramener chez vous, mais… euh… vous êtes tombée dans les pommes. Argh ! Cette belle voix grave et cassée ! Elle lui correspond si bien. Et cet accent typique de Paris ! Encore une famille française expatriée en Suisse, je me demande vraiment ce qui les attire dans notre pays. Il faudra que je pose la question à mon père, lui qui vient des Landes. Je secoue la tête, chasse la France de mon esprit et me reconcentre sur le moment présent, tentant de faire émerger les souvenirs de la nuit. — Je ne me rappelle pas. Je sais que je me suis sentie mal d’un coup, tout s’est mis à tourner. — Vous êtes partie en avant. Heureusement, j’ai eu un bon réflexe, sinon vous étiez bonne pour vous réveiller à l’hôpital, des dents en moins. Le médecin a dit que vous avez eu un évanouissement de fatigue. C’est rare, mais ça arrive. Le médecin… Aussitôt les images de lui et elle me reviennent. La feuille échangée, le sourire de gamine de cette Dresse Michel… «! On se calme, là Hé oh ! C’est toi qui es dans sa chambre ce matin, à moitié à poil et avec une gueule de bois, pas elle.» Mon bel apollon poursuit :
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— Elle a proposé de vous garder pour la fin de la nuit, mais je me suis dit que vous apprécieriez que moyennement de vous réveiller parmi les comateux. J’ai pu vous emmener, à condition de garder un œil sur vous. — Vous auriez pu me ramener chez moi. Vous avez entendu mon adresse. — Ouais, mais je savais pas si vous habitiez seule ou pas. J’ai préféré venir ici et vous avoir à l’œil. Alors ça ! J’en suis soufflée. N’empêche que… — Vous m’avez déshabillée ! Il détourne pudiquement le regard. — Votre pantalon était dans un sale état, y avait des éclaboussures de vomi et il s’est déchiré dans la chute. Du vomi ? Merde, c’est vrai ! Je l’avais vu dans le miroir de la salle d’auscultation. Ce mec m’a vu vomir ! C’est même la première image qu’il a eue de moi ! Ce n’est pas possible, je suis définitivement maudite ! Il ajoute : — Je l’ai mis à laver. Vous pourrez le récupérer après, si vous voulez. — Oh ! Merci. — De rien. Et si ça peut vous rassurer, j’ai pas allumé la lumière, je voulais pas prendre le risque de vous réveiller, même si ça semblait im-possible. Donc, vous inquiétez pas, j’ai pas vu grand-chose. Je rougis à nouveau, oui, mais quand même… Son ton s’adoucit : — Vous avez bien dormi, au moins ? — Oui, c’est le réveil qui a été un peu trash. Merci pour le verre d’eau. — La doctoresse m’a dit de prendre soin de vous et de veiller à ce que vous ne soyez pas prise de convulsions ou de vomissements durant la nuit. Elle pensait que vous aviez trop bu hier soir et que les émotions de la soirée avaient été un peu… rock’n’roll, elle redoutait une réaction du corps. Alors, finalement, j’ai fait que mon devoir. Une pensée m’assaille. Je ne sais pas comment je dois l’accueillir, mais je pose la question d’une voix timide : — Vous deviez me surveiller ? Ça veut dire que vous avez dormi… Son regard s’illumine malicieusement. — Vous êtes dans ma chambre, c’est mon lit. Toute façon, je dors mal sur le canapé et depuis là-bas, j’aurais pas pu veiller sur vous. Ce dieu vivant a dormi à mes côtés ? Ben merde, alors ! Il se rapproche de moi, il est assez près pour que je sente son parfum musqué. Il sent si bon. Il tend une main vers mon visage ; à la chaleur de mes joues, je sais qu’elles deviennent cramoisies. Je ne respire plus, mon cœur s’arrête de battre. L’apollon frôle ma boucle de cheveux, puis ra-baisse sa main.
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— Vous m’avez fait peur. Je suis désolé de pas avoir tenu ma promesse, mais ça m’a semblé plus sage de vous faire dormir ici. Je hoche la tête. Je crois que finalement, je lui en aurais voulu s’il avait fait autrement. Je lui souris et il me le rend en s’esclaffant : — Bon, maintenant que j’ai failli vous écraser, que vous m’avez vomi dessus et que vous vous êtes évanouie dans mes bras, je crois qu’on peut se tutoyer, non ? En plus, j’ai horreur du vouvoiement. J’ai vomi devant lui, je crois que je ne m’en remettrai jamais ! Mais j’acquiesce la tête à sa proposition. Je lui tends la main en continuant de sourire, malgré tout. — Je m’appelle Alice. — Enchanté, Alice. Moi, c’est Frédéric. Mais tu peux m’appeler Fred, Freddy, Fredo, à ta convenance, on me les a tous faits. À peine s’empare-t-il de ma main qu’un courant électrique remonte aussitôt du bout de mes doigts à mes épaules, puis redescend jusqu’à mes orteils. Sa main est chaude, délicieusement douce et pourtant j’ai si froid d’un coup… Non, j’ai chaud, je frissonne. Qu’est-ce qui m’arrive ? — T’as peut-être envie de prendre une douche ? Avec lui ? Oui, certainement. Je décolore rouge pivoine. «Tu vas calmer tes hormones, ma fille, c’est n’importe quoi, là. » Je me contente de hocher à nouveau la tête. — La salle de bain est là, à gauche. Et j’ai trouvé des fringues qui devraient t’aller. Mais si ça te plaît pas, ton fute sera sec d’ici trois quarts d’heure. — Merci, c’est gentil. — Et si t’as faim, le petit-déj’ est prêt. Je t’attends en bas. Au bout du couloir, à droite, tu verras l’escalier. Àt’à l’heure. À t’à l’heure… Expression typiquement française, je ne peux m’em-pêcher de sourire malgré moi. Je l’utilise aussi parfois, cette formule, et elle me trahit souvent, moi la Franco-Suisse. Mon bel hôte recule vers la porte le sourire aux lèvres et disparaît dans une petite courbette. Je réalise alors à quel point je manque cruellement d’oxygène. J’ai besoin d’air et j’ouvre à nouveau la porte-fenêtre. Quelle histoire de dingue ! J’ai tellement de questions et je n’ai pas été foutue de lui en poser une seule ! Il m’a complètement hypnotisée et je m’en veux de me sentir aussi midinette face à un mec. Certes, il est beau comme un dieu, mais ce n’est qu’un homme ! Qu’est-ce que Johanna dira quand je la mettrai au courant de cette histoire ? Merde ! Johanna ! Je l’ai complètement oubliée ! Elle et Mathieu doivent être fous d’inquiétude. Les connaissant, je suis sûre qu’ils ont déjà appelé
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les flics pour signaler ma disparition. Je n’ai jamais découché sans pré-venir, Johanna doit avoir rempli mon répondeur et claqué son forfait SMS du mois. Mon sac est à côté de la table. Je prends mon portable, mais l’écran reste désespérément noir. Je n’ai plus de batterie, mince. Johanna devra encore attendre un peu. Pour l’heure, une bonne douche bienfaitrice !
* À peine entrée dans la salle de bain, je reste une nouvelle fois scotchée sur place. Cette pièce aussi est plus grande que ma propre chambre ! Elle est claire, dans les tons beiges. Tout le long des murs courent des pierres apparentes. Au fond, une baignoire ronde, on dirait un jacuzzi. Plus à droite, entre deux murs, une douche à l’italienne avec un éten-dard à serviettes électrique juste en face. Une serviette blanche y est sus-pendue. Elle est encore humide, malgré la chaleur que dégage l’éten-dard. Visiblement, l’apollon s’est douché ici tout à l’heure et je n’ai rien entendu ! Et dire qu’il a dormi près de moi et que je ne me suis rendu compte de rien. Nom d’une pipe ! J’ai passé la nuit à côté d’un dieu vivant et je n’en ai aucun souvenir ! C’est terriblement frustrant ! À côté de la porte, un grand lavabo à large rebord surmonté d’un im-mense miroir. Il y a un verre avec une brosse à dents – une seule ! – et un tube de dentifrice à la menthe. J’en prends un peu sur le bout de mon index. J’ai besoin de fraîcheur dans ma bouche. Tout en nettoyant mes dents du bout du doigt, j’observe un panier en osier rectangulaire posé près du verre à dents ; de la crème à raser, une bouteille de parfum, un peigne, du gel, un déodorant en spray… Je ne peux m’empêcher de m’emparer du parfum. Je l’ouvre et respire à plein nez. L’odeur du musc m’enivre et je le revois devant moi, le bel hidalgo. Je l’imagine sans sa chemise, le pantalon au niveau de son bas-ventre, découvrant juste l’élastique d’un boxer. Il tend ses bras musclés vers moi et m’attire contre son torse. Un doux frisson me parcourt l’échine à cette idée coquine ; je ressens un bien-être dans tout mon corps, remplacé trop vite par un sentiment de frustration intense. «Bon, Alice, tu arrêtes ton délire et tu fonces sous la douche ! Allez ! File !»
*
L’eau est purificatrice. Le temps de la douche, je ne pense à rien. Mon cerveau s’est mis en position pilotage automatique. Même après avoir versé le gel douche du mystérieux Frédéric au creux de ma paume, je parviens à ne pas fan-tasmer sur lui. Et ce lâcher-prise me fait un bien fou.
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J’évite de poser mon pied droit à terre un maximum et c’est avec bonheur que je retrouve le confort du peignoir blanc, à la sortie de la douche. Il est vraiment doux et moelleux, on le dirait sorti tout droit d’une pub pour Cajoline. Il ne manque que l’ourson en peluche. Je me permets d’ouvrir un petit placard sous le lavabo, dans l’espoir d’y trouver une serviette pour essorer mes cheveux. Bingo ! Et en bonus, je découvre même un sèche-cheveux. 1 Mes boucles brunes sèchent rapidement sous la chaleur du fœhn . J’essaie de les coiffer avec le peigne de Fred, le résultat escompté sera pour une autre fois. Je m’observe dans le miroir. Punaise ! J’ai une sale tête : des cernes sous mes yeux bleus, me rappelant ma trop courte nuit et ses frasques alcoolisées, sans parler de la pâleur de ma peau… Mon hôte divin, lui, semble si frais et reposé… Ce n’est pas juste et j’ai honte de devoir le rejoindre ainsi. D’un coup, je me rappelle qu’étant sortie hier soir, j’ai emporté avec moi un kit de sauvetage maquillage ! Je me précipite sur mon sac à main et en sors avec triomphe un mascara, un eye-liner et un blush rose léger. Je ne me maquille jamais beaucoup, je ne suis pas fan et pas très douée. En général, je me contente de souligner mes yeux et mes cils. Tandis que je m’acharne à tenter de sauver ma dignité – je lui ai vomi dessus, il faut à tout prix que je lui fasse oublier cet épisode – une conversation partagée quelques jours plus tôt avec Johanna sort des tréfonds de ma mémoire. Je nous revois toutes les deux dans notre salle de bain. Elle était assise sur le rebord de la baignoire alors que je finissais de me préparer pour une sortie de fin de journée avec Hugo. — Alice, je sais que je te l’ai rabâché au moins cent fois, mais pour-quoi tu ne veux pas sortir avec lui ? Je ne te comprends pas. Il est mignon, il a une bonne situation, il est drôle et surtout : il est raide dingue de toi ! J’ai soupiré. — Johanna, tu me saoules ! Toi et ma mère, vous êtes pénibles avec ça. Je ne suis pas amoureuse de lui ! Il le sait, ce n’est pas ma faute s’il s’accroche encore, après toutes ces années. Elle s’est levée pour venir vers moi. Posant sa tête contre la mienne, elle m’a dit : — Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui te retient ? Je suis désolée, Alice, mais ça m’échappe. Tu es tellement jolie et… tellement seule. — Je ne suis pas seule !
1 Foehn: expression suisse romande signifiantsèche-cheveux.
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— Tu sais très bien ce que je veux dire. Depuis qu’on se connaît, tu as eu quoi ? Trois ou quatre histoires de quelques mois ? Ça ne te manque pas les bras d’un mec ? Hugo, lui, il t’offre ses bras, sa vie et sa bite. — Johanna ! — Quoi ? C’est vrai. Tu devrais peut-être goûter un peu avant de dire non. — Goûter quoi ? Sa bite ? Elle a rigolé. — Mais non ! Ce qu’il te propose. Et puis si t’as envie de goûter sa bite, pourquoi pas ? Tu serais peut-être surprise. — Tu es répugnante, on parle de Hugo, là. Tu le connais aussi bien que moi. Et tu sais très bien que je l’ai laissé m’embrasser une fois. — C’était il y a dix ans ! s’est-elle étranglée. Il y a prescription. C’est quoi qui te rebute ? — Mais je ne l’aime pas ! C’est si compliqué à comprendre ? — Et qu’est-ce que t’y connais en amour ? Peut-être qu’il te faut un déclic, un nouveau baiser. — Johanna, tu commences à m’emmerder. Je n’ai pas envie ! C’est un ami, un très bon ami, je n’ai que ça à lui proposer. Il le sait. Elle a répliqué, l’air narquois : — Oui et c’est pour ça qu’il te déshabille du regard à chaque fois qu’il te voit ? — Ce n’est pas lui qu’il me faut, Johanna. Réponds-moi franchement : quand tu es amoureuse d’un homme, tu ressens quoi ? Elle a froncé les sourcils, ne s’attendant pas à pareille remarque. — Euh… Je ne sais pas… Je suis tout émoustillée à l’idée de le voir, je pense à lui nuit et jour, je… — Et tu fais attention à la manière dont tu t’habilles ? Tu penses à lui en choisissant tes vêtements ? — Oui, peut-être… — Quand tu te maquilles, quand tu te coiffes, tu te demandes s’il va te trouver jolie, désirable ? — C’est possible, Alice, je… — Je n’ai aucune de ces préoccupations quand j’ai rendez-vous avec Hugo. Je m’en fous de ce que j’ai sur le dos et de savoir si je ressemble à un épouvantail ou à une déesse de la beauté. Je me moque de ce qu’il peut penser de moi. Je n’ai pas le cœur qui s’emballe en le voyant, je ne me sens pas guillerette, je n’ai pas le rose aux joues. Je suis normale ! Et quand je le quitte, je ne me demande pas si je le reverrai bientôt, parce qu’il me manque déjà. Elle a affaissé les épaules, battue. — OK, t’as gagné, j’abandonne. Mais tu attends quoi alors ?
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— Comment ça ? — Le jour où tu seras amoureuse, tu t’attends à quoi ? C’était à mon tour de réfléchir. J’ai souri et déclamé d’une voix théâtrale : — «Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; Je sentis tout mon 2 corps, et transir et brûler.» Johanna m’a regardée, éberluée. J’ai ajouté : Phèdre, ignorante femme ! — Tu te souviens des vers ? On a étudié ça quand on avait quoi… 16 ans ? — Eh oui, je m’en souviens et je trouve que c’est la plus merveilleuse description du désir et de l’amour. Seulement, je me demande parfois si ça m’arrivera un jour de me consumer ainsi pour quelqu’un. Je ne sais pas si je suis faite pour ça. — Alice, tu es belle et désirable, que faut-il pour que ça rentre dans ta caboche ? J’ai haussé les épaules en me regardant dans le miroir. — Je crois que j’ai juste besoin de l’entendre dans la bouche d’un mec qui me plaît, qui me plaît vraiment. Je pousse un soupir. Ce jour-là, mon rendez-vous de fin de journée avec Hugo s’était très bien passé. Il avait été normal, on avait bu, rigolé, échangé sur nos journées, nos rêves, notre façon de voir le monde. Qu’a-t-il bien pu lui passer par la tête hier soir ? Il avait trop bu, était-ce donc juste dû aux effets de l’alcool ? Ou voulait-il me faire une décla-ration depuis plus longtemps et l’alcool l’a simplement aidé à trouver le courage nécessaire pour se jeter à l’eau ? Quoi qu’il en soit, je connais Hugo par cœur et je suis certaine que ce matin, il regrette son comportement. Lui aussi m’a sûrement laissé un message et se demande pourquoi je ne le rappelle pas. Il n’empêche que s’il ne s’était pas comporté ainsi, je ne serais peut-être pas dans cette maison maintenant. Quelle ironie ! Je sors de la salle de bain et m’empare des habits que Frédéric m’a prêtés. Le jean est comme je les aime : près du corps en haut et évasé en bas. Le tee-shirt rose pâle est fait dans un tissu en coton léger. Il est assez long, me semble-t-il, et je l’imagine bien avec une ceinture fine assortie autour des hanches, mais je n’en ai pas sous la main, évidemment.
2 Racine,Phèdre, Acte I, scène 3, v. 273-274.
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