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Gueule de bois

De
429 pages
« Mort aux cafards ! Stop à la maltraitance des aînés ! »Ce slogan inoffensif, Julien le croise sans en comprendre le sens. Jeune cadre aisé un peu blasé, sa vie est facile et insouciante. Du monde des seniors, il ne connaît que les statistiques optimistes, les villages aseptisés dans le midi, les loisirs coûteux. En somme, ces gens-là sont un peu comme lui, en plus vieux.Pour Raymond, soixante-quinze ans, tout cela est beaucoup plus concret : il vit dans un centre de retraite sordide où l'insalubrité rend le taux de mortalité effrayant. L'insalubrité seule ? Raymond doute. Il a peur.
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Gueule de bois
Emmanuel Maurice
Gueule de bois





ROMAN





















© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7173-X (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748171730 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7172-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748171723 (livre imprimé)









Le calme, enfin. Mais était-ce bien lui ? Difficile à
dire : Julien l’avait tant attendu… Il s’efforça d’observer
la situation objectivement. Décidément rien n’était
jamais parfait et l’espace d’une seconde il se dit qu’il
avait sans doute espéré mieux : sa solitude n’était pas
totale et quelques sons égarés virevoltaient jusqu’à lui.
Les constructions de l’imaginaire trop longuement
répétées finissent toujours par décevoir en se heurtant à
la réalité : tout peut toujours mieux se dérouler.
Mais cette fois-ci il était fermement décidé à ne pas
céder à cette exigence de perfection rabat-joie, et
s’efforça vite de l’oublier au profit de son
environnement à la fois doux et salé. Lentement, il se
laissa dériver à travers d’étranges nuanciers de couleurs
désordonnés où cohabitaient de drôles de peuplades et
d’où se dégageait une certaine cohésion. Toutes sortes
d’individus, appartenant ou non au même groupe,
allaient et venaient, s’entraidaient ou se défiaient dans
d’harmonieux ballets.
Sa douce rêverie se prolongeait sereinement lorsque,
par l’interconnexion mystérieuse de ses synapses, son
cerveau lui délivra un message de la plus haute
importance, qui risquait de le ramener illico sur terre,
voire un peu plus bas : « Finalement, ça ressemble
plutôt au monde habituel ». Un second, poussant un
9
peu plus loin la première analyse, tomba une fraction de
seconde plus tard : « Si tu te sens si bien ici, c’est que tu
n’es pas aussi intrus que tu le penses. Peut-être l’es-tu
même moins que d’habitude ? ».
Julien décida de ne pas se laisser perturber par ces
hypothèses échafaudées à la va-vite. Il s’observa
posément. Rien ne pressait. Après quelques instants, il
en tira ses conclusions.
Non, il n’était pas un intrus dans son environnement
habituel, où sa vie se déroulait selon un rythme certes
imposé, mais qui lui convenait. Il était même le
contraire : un des membres les plus actifs et impliqués
dans le fonctionnement de la société.
Oui, il avait eu raison en venant ici ; c’était
exactement ce dont il avait besoin.

Il pencha légèrement la tête vers l’arrière en tenant la
partie supérieure de son masque et évacua l’eau qui lui
chatouillait le nez d’un souffle sec des narines. Un coup
d’œil à son manomètre lui indiqua que sa bouteille était
à cent bars de pression, soit à la moitié de sa capacité. Il
se retourna vers le chef du groupe et lui transmit
l’information, du même geste qu’on utilise au basket-
ball pour demander un temps mort. Cela le chagrina un
peu de penser que, même très loin du bureau, il n’était
pas complètement dégagé de ses obligations de reporting.
D’un autre côté, la présence d’un moniteur expérimenté
était plutôt rassurante : il fallait bien faire quelques
concessions. Le dosage idéal entre sécurité et liberté est
toujours subtil. À en juger à la mine réjouie des
plongeurs, l’alchimie fonctionnait plutôt bien, ce matin-
là. Le plus jeune d’entre eux semblait mal stabilisé et
corrigeait sans cesse par des mouvements de jambes
10

saccadés, qui faisaient plus penser à un pédalage.
Interpellé par la débauche d’énergie de cette technique
douteuse, Julien préféra s’assurer que tout allait bien ; ce
à quoi l’autre répondit du même geste bien appuyé, tout
en affichant derrière son masque une mine de gamin
émerveillé devant une vitrine de jouets.
Son attitude tranchait radicalement avec celle d’un
couple de seniors qui jouait les arrière-gardes, dans une
position horizontale parfaite et d’un mouvement de
palmes lent et expérimenté. Ils donnaient l’impression
d’une totale harmonie, et ne s’étaient d’ailleurs pas lâché
la main depuis le début de la descente. Julien, qui
regardait toujours les marques d’affection en public
comme une étrange curiosité, se dit qu’il s’agissait sans
doute d’une application zélée des consignes de l’officier
d’état civil ou du religieux qui les avait unis : se tenir la
main en toutes circonstances. Après tant de temps,
c’était tout de même un peu exagéré. À moins d’y voir
d’un signe d’asservissement… Lequel des deux tenait
l’autre en laisse ?
Décidément, il n’y avait rien à faire, Julien gardait
toujours en lui quelque chose du boy-scout de son
enfance. Impossible de profiter pleinement d’une
activité sans être sûr que les autres participants en
tiraient aussi leur part de satisfaction. Cette sensation
était, ce jour-là, accentuée par l’environnement si
particulier dans lequel ils évoluaient, toujours
susceptible de transformer un bonheur partagé en
accident stupide, comme il s’en produisait régulièrement
en mer Rouge.
Rassuré par le comportement de ses compagnons, il
se laissa envahir par un sentiment de plénitude, aussi dû
au fait de ne pas être joignable. Il réalisa qu’il avait fait cinq
11
heures de vol depuis Paris pour cela, et qu’il ne pouvait
pas mieux atteindre son objectif : il était à vingt mètres
de profondeur, au large d’un bled paumé du sud de
l’Égypte, près de la frontière du Soudan, à quatre heures
de route de l’aéroport qui l’avait vu débarquer ; son
portable, en surface, ne captait aucun signal et pour
couronner le tout, le fax de l’hôtel était cassé. Bref, son
assistante avait beau être persévérante et inventive, elle
était, cette fois-ci, hors d’état de nuire. Les clients
mécontents et les supérieurs hiérarchiques attendraient.

Sur cette note de bonheur simple, il continua
paisiblement l’observation du corail et de sa faune,
emmagasinant de somptueuses images qui seraient
d’excellents antidotes contre la morosité, dès son retour
dans la grisaille parisienne. Le groupe longeait depuis
une vingtaine de mètres un massif multicolore d’une
diversité remarquable ; certains coraux, tout en
ramifications, formaient d’étranges branchages tandis
que d’autres, au contraire, ronds et repliés sur eux-
mêmes, imitaient le cortex humain. L’ensemble était
parsemé d’une kyrielle d’autres espèces qui
parachevaient la décoration du récif, telles des
guirlandes sur un arbre de Noël : oursins géants,
éponges rouges ou rose clair en forme de vase, étoiles
de mer tristounettes ou, à l’opposé, en habit de
lumière… Mille autres œuvres que Julien était incapable
de nommer s’entassaient sous ses yeux, dans un faux
désordre.
La variété de poissons n’était pas en reste. Quelques
spécimens étaient complètement délirants, tel ce
chirurgien, drapé d’une tunique bleue à crêtes, dont les
lèvres avancées et tendues semblaient continuellement
12

souffler un baiser – et qui rappelait vaguement à Julien
un drag-queen entrevu dans le brouillard éthylique d’une
fin de soirée agitée, se dandinant autour de son verre de
gin tonic. D’autres espèces – balistes, perroquets,
papillons – n’avaient rien à lui envier et méritaient aussi
une distinction, dans ce défilé déjanté. Mais à ces
fantaisistes Julien préférait le mérou, qui transposé en
être humain – avec sa bouche charnue de bon vivant et
son air bedonnant – aurait certainement fait un
excellent compagnon de troisième mi-temps, une valeur
sûre de l’ambiance post-match du tournoi des six
nations.
Soudain il y eut une certaine agitation dans les rangs
du groupe, qui piquait du nez et paraissait s’intéresser à
ce qu’il se passait plus bas, sur un inquiétant tombant
qui s’enfonçait dans l’obscurité bleutée de la mer. La
tête encore dans ce spectacle coloré et inoffensif, Julien
dut un peu se forcer, lorsqu’on lui fit signe de
s’approcher. Il resta perplexe un instant face à une cave
obscure dont il ne perçut pas l’intérêt, et qui semblait
pourtant le centre de toutes les attentions. Puis
l’obscurité eut l’amabilité de lui faire un grand sourire,
toutes dents dehors. Ce qu’il prenait pour un morceau
de rocher était la tête d’une murène géante, aussi grosse
que celle d’un doberman. Il décida de rester stoïque. Il
savait que les murènes, comme les autres prédateurs
marins, n’attaquent pas lorsqu’on ne va pas les titiller de
trop près. Et puis c’était sa première plongée avec un
groupe qu’il ne connaissait pas, et il avait un rang à
tenir. Profitant de ce face-à-face inattendu, il s’essaya à
la morphopsychologie, et conclut rapidement que
l’animal ne devait être ni drag-queen, ni pilier de
comptoir, ni très sympathique tout court. De toutes les
13
sales gueules qu’il avait vues au cours de sa vie, il lui
sembla que celle-ci battait les records – du moins si l’on
mettait de côté les créatures artificielles, de type Alien.
La laideur ne le dérangeait pas. En revanche, la haine
qui émanait de cette tête lui paraissait extraordinaire :
dans sa chemise brune près du corps, elle méritait sans
hésitation le titre officiel de bête immonde.

L’observation du prédateur terminée, ils suivirent une
large faille qui les mena sur un banc de sable, à dix
mètres de profondeur, juste sous le bateau. Puis ils
entreprirent une lente remontée, ponctuée d’un palier
de sécurité. Julien était satisfait de cette plongée, qui
laissait augurer une belle semaine.
Juste avant de refaire surface, l’image de la murène
lui revint, tapie dans son trou obscur, et pourtant si près
du monde lumineux et paisible de ses copains de soirée.
Pire : dans leur monde.

14









« Attention, c’est brûlant.
– Merci madame, répondit poliment le jeune homme
en attrapant un verre de thé à la menthe des deux
mains.
– Ha, non, alors ! je ne viens pas plonger en Égypte
pour me faire donner du “madame”. »
Elle se retourna vers les autres plongeurs et déclara
sur un ton solennel : « À tous ceux que mon grand âge
impressionne, et aux autres, je ne le répèterai pas : moi,
c’est Simone. Un point, c’est tout. »
Un éclat de rire parcourut le pont du bateau. Julien,
qui observait la scène sourire aux lèvres et qui avait déjà
eu l’occasion de sympathiser avec la protagoniste – elle
lui avait demandé quelques minutes auparavant, sans
aucun complexe, de l’aider à retirer sa combinaison en
néoprène, restée coincée sur une couche de cellulite
millésimée au niveau du bassin –, lança de son air
provoc habituel, entretenant ainsi les rires des uns et des
autres : « Et mademoiselle, ça te va ou pas ?
– Ben, écoute, personnellement, ça me convient…
Mais bon, on va peut-être demander le point de vue
d’Henri.
– C’est bon pour cette fois. Cela dit, je vous ai à l’œil,
vous… » ironisa-t-il à l’attention de Julien.

15
L’effet de cette entrée en matière ne se fit pas
attendre ; en quelques minutes, tous les membres de
l’embarcation se tutoyaient et s’appelaient par leur
prénom. Julien aimait cette ambiance bonne enfant, lui
qui avait l’habitude d’évoluer dans un monde rempli de
codes et d’apparences trompeuses. Ce qu’il appréciait
avant tout en Égypte, c’était justement l’atténuation,
voire l’absence, de ces codes : ces séjours étaient
relativement bon marché et toutes sortes de personnes
s’y côtoyaient, sans appartenir pour autant au même
monde. Difficile, en combinaison subaquatique, de
savoir qui est qui… En mer Rouge, on venait
simplement partager une passion commune qui
prévalait sur tout le reste, et dont les fondements
s’appuyaient sur de drôles de concepts un peu désuets :
respect, assistance… Ceux-ci semblaient s’être dissipés
de bon nombre d’activités humaines et ne plus être
évoqués que dans certains sports dits à risques.
Comme si la vie n’était pas un sport à risques.
Toutes ces parenthèses étaient pour lui un véritable
bol d’air, indispensable à son équilibre. C’est pour cela
qu’il avait improvisé cette semaine, réservée sur Internet
seulement trois jours avant son départ. L’année, qui
touchait presque à sa fin, avait été si épuisante – il
n’avait quasiment pas pris de vacances en été, empêtré
dans des dossiers délicats – qu’il avait senti qu’il ne
parviendrait jamais à tenir jusqu’à Noël sans perdre en
efficacité et créer d’inutiles tensions sur son entourage.
Le Julien colérique de son enfance avait mis des années
pour polir les aspérités de son caractère et rentrer dans
le rang étoffé du politiquement correct, mais il reprenait
facilement du service dans les grandes périodes de
16

fatigue et de stress, au cours desquelles il était le roi
pour pourrir d’un mot ou d’un regard une réunion.
Droit au but, la devise de son club de foot préféré.
Faute de mieux, sa règle était simple : tout ce qui
touchait à la performance de son équipe était sacré, et
gare aux fautifs et aux fessées en public. Ce genre de
comportements ne lui attirait pas que de la sympathie,
mais ça lui était égal. En fait s’il regrettait a posteriori
ses excès, c’était surtout parce qu’il n’aimait pas blesser
les gens, malgré son aisance manifeste dans le domaine.
Parallèlement, toute son équipe reconnaissait qu’il avait
le mérite de dire les choses clairement et avec franchise,
là où la règle était plutôt aux petits coups mesquins,
assénés dans le dos. Mais s’il se permettait quelques
écarts, c’était surtout parce qu’il jouissait au sein de son
entreprise d’une stature en acier trempé, qu’il s’était lui-
même forgée par son travail et ses résultats, qui le
mettait à l’abri de toute rancœur partisane. Lucide, il
savait qu’il ne devrait néanmoins jamais baisser sa garde.
Là-bas comme ailleurs, nul n’était irremplaçable.

Vers midi, le buffet fut installé par l’équipage dans la
cabine principale. Après une matinée en mer et une
plongée de cinquante minutes, le petit-déjeuner
paraissait bien loin. Le poisson en sauce, les brochettes
d’agneau, la semoule de blé, en furent d’autant plus les
bienvenus. Assis aux quatre coins du bateau, l’assiette
en équilibre précaire sur les genoux, les vacanciers
profitaient de cette pose pour revenir sur leur matinée.
Julien et son groupe étaient plutôt satisfaits de leur
première sortie et espéraient bien faire impression au
moment des récits : en plongée, la murène géante était
une valeur sûre. Finalement, ils durent s’incliner et céder
17
la priorité à un groupe de niveau supérieur, qui s’était
aventuré un peu plus bas et avait croisé, à tout seigneur
tout honneur, un requin à pointes blanches.
« Dé-gou-té ! Et merde, pourquoi c’est pas tombé sur
nous ? dit tout haut Julien.
– C’est pas très grave, la semaine ne fait que
commencer, temporisa Henri, l’air d’un officier
remontant le moral de ses troupes.
– Et il était gros comment ? demanda goulûment le
petit jeune, qui semblait répondre au prénom de Dylan.
– Ho, pas énorme… À peine deux mètres, répondit
une femme d’environ quarante ans, plutôt baraquée.
– Attends, c’est trop bien deux mètres !
– Ouais bon… On en a vu de plus gros, quoi… »
Julien, qui commençait à bien connaître le milieu des
plongeurs, savait que les plus grandes gueules, en
Égypte, n’étaient pas les requins ; et il se doutait bien
que la quadragénaire, au tatouage de raie manta sur le
mollet gauche, attendait l’occasion pour placer sa tirade,
histoire de remettre la hiérarchie en place : « Tu sais,
quand on a eu la chance de s’approcher de la grotte aux
requins, à Rangiroa, en Polynésie…. Et je ne te parle
pas de petites pointes blanches… Trois mètres
minimum… Bien sûr, faut descendre un peu bas,
environ soixante mètres… »
Comme madame Cousteau semblait partie pour un
long monologue, Julien décida, tout en donnant
l’impression d’écouter poliment, de s’installer sur la
confortable banquette qui venait de se libérer, et de
sortir discrètement son roman d’espionnage.

Le vent qui s’était levé en fin de matinée avait, sous
l’eau, détérioré la visibilité et légèrement perturbé la
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seconde plongée. Sur cette impression mitigée, le bateau
regagna, en fin d’après-midi, son ponton d’amarrage.
Assis sur le pont supérieur, à côté d’Ali, le capitaine à la
barre, Julien profitait de la douceur du soleil descendant,
tout en observant, au loin, la côte. C’était un paysage à
la sobriété absolue et au charme majestueux : un vaste
désert qui tombait dans la mer, tout simplement. Pour
lui, amateur de décors épurés, cette esthétique était
parfaite.
Sur le coin de la banquette opposée, Simone et Henri
s’étaient allongés perpendiculairement l’un à l’autre.
Simone laissait reposer sa tête sur le ventre de son
époux, qui lui caressait tendrement les cheveux.
Derrière sa paire de lunettes noires, Julien les observait
du coin de l’œil et finit par juger cet étalage affectif
plutôt attendrissant. Arrivé à cette conclusion, et pas
très fier de lui, il se replongea dans l’observation du
littoral. Pourtant, insidieusement, son attention se
reportait sur eux. Il avait beau essayer de les chasser de
son esprit, leur bonheur serein irradiait tout le pont, et
provoquait en lui une cohue de réflexions.
Serait-il un jour capable d’inspirer à quiconque la
sensation qu’il éprouvait en les regardant ? Comment
était-il possible de rester heureux en couple si
longtemps ? Peut-être avaient-ils eu des hauts et des bas,
comme tout le monde… Sûrement, même. Était-il fait
pour la vie conjugale ? N’était-il pas trop fêtard, trop
égoïste ? Camille était-elle oui ou non la femme de sa
vie ?
Perplexe et franchement ennuyé par ses propres
doutes, il revint à ses paysages. Ne pas trop se poser de
questions, voilà la solution. Une seule chose était sûre :
il aurait signé sur-le-champ pour avoir la condition
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physique d’Henri à son âge. À combien de bougies
pouvait-il en être ? Au moins soixante-dix. Et pas un
pet de graisse, des muscles parfaitement allongés, un
mètre quatre-vingts, droit comme un I… Henri était
vraiment un beau senior. Julien se dit qu’il aurait fait un
tabac à l’émission vedette de télé réalité Un senior en or. Il
s’en voulut aussitôt : non, Henri ne méritait
certainement pas de participer à cet immondice
télévisuel. Nouveau remord : Camille l’aimait bien, cette
émission ; elle trouvait les candidats émouvants. Simone
respirait, elle aussi, la santé, bien qu’un peu moins bien
conservée – plus râblée et plus fripée. Elle dégageait
surtout une énergie hallucinante, que beaucoup de
trentenaires auraient pu lui envier, et qui s’échappait de
chacun de ses gestes, de ses regards, de sa voix, aussi.
Allez, allez, pas question de se laisser gagner par une
nostalgie précoce : Julien n’avait que trente ans et un
début d’embonpoint, classique chez les cadres trop
actifs, mais de toute façon la singularité de son visage
captait en général toute l’attention. À quelle cuisine
intercommunautaire avaient bien pu se livrer ses
ancêtres pour hériter d’une telle gueule ? Cela restait un
mystère. Julien avait cru tenir une explication valable
vers huit ans, lorsqu’il avait découpé d’un manuel
scolaire la photo d’un petit africain albinos. Mais il
s’était vite ravisé en repensant à la lignée d’hommes
dont il était issu : tous, du moins tous ceux nés après
l’invention de la photographie, avaient ce même nez
écrasé, ces lèvres charnues, ces grands yeux clairs, cette
tignasse dense. Il s’agissait donc d’un autre problème
génétique héréditaire et qui n’épargnait, celui-là, aucune
génération. Quoi qu’il en soit, Julien ne s’était jamais
plaint de cette gueule d’ange à qui il devait l’essentiel de
20

ses conquêtes depuis la maternelle, et qui lui avait
toujours rendu la vie si facile. Le bon Dieu, on le lui
avait toujours donné sans confession, et avec le sourire.
En s’approchant de la côte, on distinguait de mieux
en mieux les installations du camp : un bâtiment qui
comprenait quelques chambres et le restaurant Osiris,
autour duquel étaient dispersés des bungalows et des
tentes. Le tout, de ton pastel, s’harmonisait
admirablement au somptueux décor environnant et
dégageait une atmosphère relaxante de bout du monde.
Après avoir remis les pieds sur la terre ferme, chacun
se dirigea vers ses quartiers respectifs – rendez-vous
convenu pour l’apéritif en tête. Pour Julien, le logement,
c’était un bungalow double avec sanitaires intégrés, qu’il
avait préféré à une tente, malgré le léger surcoût.

Après une bonne douche, il s’installa, bière en main,
sur un des fauteuils extérieurs qui encadraient sa porte
d’entrée, et profita de l’agréable torpeur de fin de
journée pour se livrer à son grand plaisir égoïste, un
plaisir si puissant qu’il compensait presque toutes les
souffrances de l’existence. Tout n’était qu’une question
d’ambiance. Et là, les pieds dans le sable, face au soleil
couchant sur le désert, tout était parfait. Il saisit l’étui en
cuir qui dépassait de sa poche de chemise, et en sortit
un Monte Christo numéro deux. Il aurait souhaité être plus
processionnel, le toucher et l’humer longuement,
prendre son temps pour l’allumer, en s’assurant de ne
pas noircir la cape ; mais sa boulimie l’emporta et en
quelques secondes il l’avait guillotiné et tirait sa
première bouffée.
Couronné roi du monde par ses propres volutes de
fumée, il avait atteint sa plénitude depuis plusieurs
21
minutes lorsqu’un spectacle inattendu le sortit de son
règne éphémère : une femme s’approchait péniblement,
tirant derrière elle une grosse valise à roulettes qui, dans
le sable fin du sud de l’Égypte, se contentait de glisser
lourdement, au prix d’importants efforts. Bon garçon,
Julien posa son cigare sur le cendrier de la table basse en
acajou et se dirigea vers elle. Elle était simplement vêtue
d’un paréo noué autour de la taille et d’un maillot de
bain sombre que Julien classa directement dans la
catégorie des deux-pièces échancrés, bien qu’il ne pût
apercevoir que la partie supérieure. En s’approchant
d’elle, d’autres détails s’offrirent à lui : le teint bronzé et
sûrement artificiel, le vernis rouge vif sur l’ensemble des
ongles, assorti à ses lèvres – proéminentes et pulpeuses.
La silhouette, généreusement dotée, n’était pas
désagréable à regarder. Mais il préféra conditionner son
diagnostic définitif à une observation plus rapprochée.
Ayant perçu du haut de son nirvana, quelques minutes
auparavant, une certaine agitation du côté de la
réception, suivie d’une migration à travers le camp de
petits groupes aux accents d’outre-manche, il supposa
que l’individu était un résidu esseulé de la même
colonie. Arrivé à deux mètres d’elle, il lança de son
anglais à l’accent français non dissimulé, sûr de faire
mouche :
« Hi. How do you do ? May I help you ?
– Volontiers, c’est vraiment très gentil. Je crois que je
commence à m’enliser pour de bon ! lui répondit la
dame, car c’était bien en ces termes qu’il fallait la
nommer, dans un anglais aux intonations oxfordiennes
à la limite de la caricature.
– Vers où allons nous ?
– Je pense que je dois être dans ce bungalow-là. »
22

Tout en parcourant les quelques mètres qui les
séparaient du bungalow désigné, voisin de celui de
Julien, ils échangèrent les banalités habituelles : « Depuis
quand êtes-vous là ?… Oui, les fonds sont superbes…
Une semaine seulement… Paris, et vous ?… Belle
ville… »
Ce bref trajet permit à Julien de mieux jauger la
marchandise escortée. Celle-ci, de près, se révéla une
véritable curiosité morphologique : toutes les parties du
corps semblaient avoir été retouchées. Elle était à elle
seule Le Cas de Travaux Pratiques sur lequel tous les
praticiens en chirurgie plastique avaient dû plancher, un
jour ou l’autre. Bien sûr, le boulot n’était pas parfait.
Certaines parties du corps, les plus ingrates, vendaient la
mèche : le prolongement fripé de la gorge, en direction
des seins – irréprochables, pour leur part –, les mains,
les traits du visage, vraiment trop tirés, qui lui donnaient
une apparence de poupée de cire. L’ensemble, bien
fagoté, devait cependant encore faire son effet.
« L’ambiance a l’air vraiment sympathique : très jeune
et sportive. »
Elle avait lâché ça en arrivant devant sa chambre,
semblant s’identifier à la description. Julien, au comble
d’une crise de rire intérieure parfaitement maîtrisée,
répondit d’une apparente parfaite sincérité :
« Absolument. Je suis sûr que vous y serez comme un
poisson dans l’eau. »
La profonde expression de joie qui traversa le visage
de la dame, et qu’elle réussit à contenir presque
immédiatement, le conforta dans son hypocrisie : il faut
toujours être aimable avec les personnes âgées. Tout en
lui jetant un regard appuyé, elle lui tendit la main.
« Chris, enchantée.
23
– Julien, pleased to meet you too… »
Les présentations formelles faites, il s’en retourna
vers ses quartiers, après avoir ajouté qu’elle ne devait
pas hésiter à faire appel à lui si elle avait besoin d’autre
chose. Il s’en voulut aussitôt ; il était évident qu’après
une telle mise en confiance elle allait avoir rapidement
d’autres besoins, et ça n’était vraiment pas bien de faire
espérer les gens pour rien. Il reprit sa position initiale et
n’eut pas besoin de rallumer son cigare, qui l’attendait,
tout simplement disponible.
Laurent, un sympathique namurois rencontré sur le
bateau et qui se dirigeait vers le bâtiment principal, lui
fit un signe de la main et lui lança d’un air boute-en-
train :
« T’oublies pas l’apéro, vers sept heures, hein ?
– T’en fais pas… Il y a vraiment aucun risque ! »

Tout cela s’annonçait à merveille.
24









Ne pas se laisser aller. La réflexion n’avait rien
d’exceptionnel, ne comportait aucune nouveauté : c’était
la même règle qu’il s’était efforcé de suivre tout au long
de sa vie, avec plus ou moins de succès. Son seul
héritage, le dernier vestige d’une famille bourgeoise du
vingtième siècle qui avait prospéré tant que certains
mots – discipline, honnêteté, droiture, travail, honneur
– avaient un sens, et qui s’était ensuite lentement
éteinte.
Tout était dans cette phrase, cette bouée de
sauvetage à laquelle il s’accrochait depuis son arrivée
dans ce centre. Réaliste, il savait pourtant qu’il lui en
faudrait plus pour s’en sortir. Depuis la guerre d’Algérie,
Raymond n’avait jamais autant ressassé cette devise.
Déjà, à l’époque, là-bas, il s’agissait de sauver sa peau.
Seul l’adversaire avait changé : la vieillesse et son
traitement avaient remplacé le FLN.

« Se laver, se raser, bien s’habiller, réfléchir, rester
vigilant et objectif. Tout cela est en permanence
nécessaire. Plus ça ne sert à rien, plus il faut s’y tenir. Le
jour où ça te semble dérisoire, t’as un pied dans ta
tombe. T’as compris ? »
Les dernières recommandations de son grand frère
étaient à jamais gravées dans sa mémoire. Cinquante-
25
cinq ans après sa mort, Antoine était encore là pour
l’aider. À croire qu’il était né pour ça. Raymond savait
qu’il pouvait ne pas suivre ses conseils à la lettre sans
insulter pour autant sa mémoire, mais seulement à
condition d’avoir quelque chose de mieux à proposer.
Or cette hygiène de vie toute simple ne lui avait jamais
été aussi utile. Il suffisait de regarder autour de lui pour
s’en persuader : les pensionnaires négligés portaient sur
eux les stigmates de leur mort prochaine. Raymond
pouvait prévoir, à leur simple apparence, lesquels
seraient les suivants sur la liste. Cette inquiétante faculté
l’avait tellement troublé qu’il avait préféré, pendant un
temps, s’interdire de porter tout jugement sur ses
congénères : la mort devrait se passer de ses services,
avant de faire ses choix. Mais cesser cette observation,
c’était couper son dernier lien social, ne plus réfléchir,
perdre son objectivité, ses repères, et donc se mettre en
danger. Il avait fait le choix de survivre. Et tant pis s’il
servait inconsciemment de physionomiste à la mort.
En trois mois de résidence au centre, combien de
personnes avaient-elles été emportées ? Les bâtiments
étaient si grands, les pensionnaires si nombreux, les
transferts entre pavillons si fréquents… Toute
comptabilité lui était impossible. Son impression
générale, après ces quatre-vingt-quatorze premières
journées, était encore assez floue, mais commençait
inexorablement à se clarifier.
Son tempérament méfiant marquait parfois le pas,
laissant exceptionnellement place à un peu de bonheur,
toujours provoqué par des recettes simples : un coucher
de soleil, une lecture agréable dans le calme d’une fin
d’après-midi, le sourire d’une aide-soignante…
26

Pour lui dont la vie n’avait été qu’une longue
traversée du désert jalonnée d’échecs, dans le meilleur
des cas d’absence d’échecs, mais jamais de succès, tout
cela n’était finalement pas si surprenant. Bien sûr le
centre était sordide, bien sûr les moyens manquaient
affreusement, laissant presque des personnes grabataires
en autonomie, mais les pensionnaires n’avaient plus
aucun autre endroit où aller, et les laisser isolés eût été
certainement pire. C’était, en quelque sorte, la voie de
garage pour cancres de la vie ; ceux qui par manque de
volonté, de chance, de talent, n’avaient pu mieux faire.
À l’opposé, le grand âge avait ses élites, cantonnées dans
de beaux villages du sud de la France, disposant sous
contrat d’une armée de médecins, coachs personnels,
profs de golf, plasticiens – onéreux serviteurs au service
d’une chimère : l’éternelle jeunesse.

Non, il n’avait pas grand-chose à regretter, il était à sa
place avec les sous-doués. Quant à la comédie à laquelle se
livraient les plus chanceux, elle lui donnait la nausée : à
quoi cela rimait-il de se faire poser des implants à
soixante-quinze ans ? Quel imbécile à part soi était-ce
supposé leurrer ?

Sa mort, Raymond la verrait arriver sans s’en
étonner, flanquée de ses signes de décrépitude physique
et mentale, de ses odeurs de vieux corps usé.
Ce n’était pas très réjouissant, mais c’était plus
honnête.
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28









Le soleil, haut dans le ciel en cette fin de matinée,
incitait les bronzeurs à se protéger de ses rayons. Julien
avait opté pour une protection indice sept, et un parasol
fixe en bois et feuilles de palmiers séchées. Il partageait
celui-ci avec Alexandra, une jeune femme avec laquelle
il avait sympathisé, qui avait opté, pour sa part, pour un
indice quinze. Hors de question pour elle,
pharmacienne à Quimper, de se laisser couillonner le
dernier jour comme une amatrice : elle aurait eu l’air de
quoi, elle qui avait monté un rayon paramédical garni
pour moitié de produits liés à la prévention et au
traitement des risques solaires ?
De part et d’autre du pied de leur abri, tous deux
adoptaient une posture similaire, avachis sur leur transat
respectif, lunettes de soleil sur le nez, livre en main. Ils
n’étaient d’ailleurs pas les seuls dans cette position : à
l’inverse des autres jours, une certaine activité régnait
sur la plage. Pour la plupart des touristes, le séjour
s’articulait uniquement autour de la plongée et c’était
principalement en qualité de spectateur qu’ils
profitaient, durant la semaine, de la superbe plage qui
bordait le camp. Pas évident de se remettre à l’eau, après
deux ou trois immersions et une journée déjà bien salée.
Le dernier jour, en revanche, était traditionnellement
consacré au repos, afin d’éviter les accidents de
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décompression. Les choses étaient finalement bien
faites : on laissait l’azote résiduel quitter les tissus de son
corps, et on reprenait ensuite l’avion du retour en pleine
forme.

Comme Julien l’avait pressenti dès son arrivée, les
fins de journée avaient été consacrées à d’interminables
discussions arrosées, dans le brouillard des narguilés du
petit bar du camp. Il est vrai que les confortables tapis
et coussins étalés sur le sol n’incitaient pas les convives
à se relever prématurément, prolongeant ainsi
dangereusement les apéritifs. Pourtant, dans l’ensemble,
il avait su esquiver les propositions les plus délurées et
ne rentrer en général ni trop tard, ni trop éméché.
Cette autodiscipline lui avait échappé une seule fois,
le mercredi, lors d’une soirée qui s’était
rétrospectivement avérée hors normes. Ce soir-là, le
petit groupe de fêtards francophones avait croisé d’un
peu trop près son homologue anglo-saxon, déclenchant
une avalanche de tournées de bière, de bouteilles de vin,
de digestifs de toutes sortes… Le tout s’était déroulé
dans l’inévitable ambiance de compétition propre à ce
genre de rencontres, avec son cortège de chansons
paillardes et de culs secs – que les belges, concurrents
valeureux et précieux lors des face-à-face à la bière,
appelaient des « à fond ».
Vers trois heures du matin, Julien s’était traîné en
titubant jusqu’à son bungalow, le devoir accompli : il
avait eu incontestablement la meilleure descente de vin
de la soirée, l’honneur était sauf. Il était accompagné par
Chris, qui avait participé aux hostilités dans le camp
adverse avec une étonnante tonicité pour son âge. Tout
au long de cette interminable beuverie, il avait constaté
30

avec amusement qu’elle semblait très attentive à ses
moindres faits et gestes et, un brin taquin et second
degré, il en avait même rajouté, sans imaginer à quel
point sa voisine avait de la suite dans les idées. Après
une soirée parfaitement maîtrisée, au cours de laquelle
elle avait donné l’impression de participer activement,
tout en contrôlant méthodiquement sa consommation,
Chris était encore débordante d’énergie lorsque les
employés du bar avaient aimablement poussé tout ce
petit monde vers la sortie, fatigués par cette fête
barbare.
Le trajet qui menait à leurs bungalows jouissait d’une
quiétude quasi-totale à cette heure tardive ; ce qui avait
semblé dans le goût de Chris, qui s’était rapprochée
nettement de Julien dès les premiers mètres, poussant
jusqu’à le prendre par le bras. Malgré son état d’ébriété,
Julien avait ressenti un certain embarras et s’était
apprêté à en faire part à l’intéressée lorsque celle-ci,
profitant des éclairages défectueux du camp, avait placé
une attaque imparable. Julien – dont le temps de
réaction, à ce moment-là, se comptait en secondes –
s’était retrouvé caleçon aux genoux, incrédule,
simplement réduit à constater l’efficacité de la stratégie
déployée. Amateur de beaux gestes et bon perdant,
surtout trop saoul pour repousser le moindre assaut, il
avait subi l’offensive sans protester, en repensant à sa
maladroite proposition du premier jour.
Les réelles difficultés avaient commencé un peu plus
tard, dans le bungalow de Chris, lorsqu’il avait dû
honorer son hôtesse plusieurs fois de suite dans un état
plus propice au sommeil profond. Mais l’expérience et
le pragmatisme de Chris venaient à bout de toutes les
lassitudes physiques passagères, et par l’action combinée
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de douches fraîches et de massages expérimentés, elle
avait su redonner de la vigueur à un amant qui n’en
demandait pas tant. Mais Julien avait vraiment touché le
fond lorsque, une fois leur énergie érotique
complètement épuisée, aux premières lueurs du jour,
Chris avait cru bon se livrer à une improbable
discussion philosophique post-coïtale. Ils étaient à ce
moment-là tous deux nus sur le lit, et elle tenait sa tête
fermement appuyée sur son ventre, bloquant toute
possibilité de dégagement. Julien, stoïque, avait écouté
en bon garçon le monologue, le regard bloqué sur le
mouvement des pales du ventilateur de plafond, se
contentant de brèves réponses approbatrices et
consensuelles censées créer une impression
d’interaction minimale.

L’esprit de moins en moins brumeux – l’effet des
litres de vin commençait à se dissiper – il s’était efforcé
d’analyser objectivement la situation. Sa première
réflexion avait été un simple constat de malchance :
Chris avait pourtant tout du profil de dévoreuse
d’hommes qui laissait au mieux cinq minutes au mâle
usagé pour dégager le plancher. Julien avait attribué ça à
son âge, qui favorisait certainement ses envies de
causette.
Pourtant avec ses cheveux en désordre collés sur le
ventre en sueur de Julien, sa voix douce et pacifiée en
bruit de fond, Chris avait fini par provoquer chez lui
des sensations plus nuancées, voire contradictoires. Si la
honte et la culpabilité avaient prédominé dans un
premier temps – heureusement il était loin de Paris et
l’affaire resterait discrète –, il n’était pas parvenu à
s’interdire d’éprouver une certaine affection pour cette
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femme coquette de soixante ans passés, dont les traits
exprimaient gratitude et apaisement, et qui, d’un certain
point de vue, avait sans doute bien mérité ce bonheur
d’une nuit. Après tout, elle ne devait pas se livrer à de
tels actes tous les jours, et sa propension à la causette
matinale semblait vouloir excuser sa précipitation et son
appétit du début de nuit. Après avoir investi des milliers
d’euros dans ce corps, c’était finalement un juste retour
des choses.
L’intensité de son sentiment de culpabilité avait
évolué sur un rythme exactement inverse à la lueur du
jour, qui pointait à travers les persiennes, laissant place,
à l’aube, à celui du devoir accompli. Oui, il en avait été
sûr pendant de longues minutes, il avait eu raison de se
laisser embarquer dans cette folie nocturne. Que
valaient quelques heures de sa vie en comparaison du
bonheur d’une retraitée en mal d’affection ? En y
réfléchissant, il avait fait tout ça par respect de la nature
humaine, au nom du droit universel à prendre son pied,
quelle que soit sa condition. Ce n’était pas Chris qu’il
avait aimée tout au long de la nuit, avec l’âme d’un
bénévole d’ONG constatant que le monde manque
cruellement de bonnes volontés, mais son prochain,
l’humanité tout entière.
Il était redescendu sur terre précisément à ce
moment-là, préférant reconsidérer cet altruisme soudain
en le confrontant à la dure réalité : le nombre de
personnes âgées souffrant de solitude. Cette
impossibilité arithmétique lui avait donné le vertige et
ses yeux, toujours à la recherche d’une explication à
laquelle se raccrocher, s’étaient reposés naturellement
sur la pulpeuse poitrine de Chris.
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Quand même, tu y vas un peu fort… Elle a bon dos
la charité…
Finalement, peu avant sept heures, il avait repris
l’initiative et réussi à convaincre la propriétaire de ces
seins qu’il devait retourner dans son bungalow ; ce
qu’elle avait négocié contre une dernière étreinte.
La lumière du jour, quelques instants plus tard, avait
définitivement fini de lui remettre les idées en place. Il
s’était remémoré leur arrivée quatre heures plus tôt, la
dextérité dont elle avait fait preuve dans l’entame de
leurs jeux érotiques, l’incroyable variété de préservatifs
entreposés dans sa chambre, son autorité à mener les
ébats. Dubitatif dans un premier temps, il avait peu à
peu pris conscience, résigné, de ce qu’il avait été tout au
long de la nuit : du gibier, un animal dépecé. Cette
conclusion partielle ne l’avait pas tracassé longtemps, et
avait même fini par le faire sourire : lui qui appartenait
par nature au clan des prédateurs, celui des mâles en
pleine possession de leurs moyens, s’était retrouvé
accidentellement en position de proie. Et il s’était fait
manger.
Cette posture lui avait semblé idéale pour se
déculpabiliser, et il avait décidé de s’en tenir là.

Alexandra laissa tomber son livre dans son sac de
plage, et dit à Julien, tout à la lecture de son roman : « Je
vais me tremper, j’ai trop chaud ». Il hésita un peu, puis
lui emboîta finalement le pas. Ils rentrèrent ensemble
dans l’eau au moment où Chris en sortait un peu plus
loin, seins nus, d’une démarche très sensuelle. Absorbé
par sa lecture, Julien ne s’était pas aperçu de sa
présence. Leurs regards se croisèrent, et Julien s’efforça
de la saluer le plus naturellement possible. Elle lui
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répondit d’un geste de la main plutôt discret, et Julien
dut attendre de la voir s’allonger entre deux jeunes
hommes, sur la plage, pour saisir la raison de ce manque
d’insistance. Alexandra l’avait, elle aussi, suivie du
regard.
« Quand même, elle est encore pas mal, la mamie.
Par contre, elle est vraiment indécente avec ses strings
de cinq centimètres carrés…
– C’est sûr que c’est osé… Physiquement, faut pas
non plus exagérer : disons qu’elle a sûrement été pas mal,
et qu’elle a eu les moyens de s’entretenir.
– Tu m’étonnes, tu peux faire confiance à la
professionnelle. Là, il y en a pour du fric : collagène,
prothèses, liftings, botox… La totale ! »
Après quelques secondes, elle revint à sa première
remarque.
« Mais il n’empêche que je la trouve encore sexy. Je
suis sûre que la plupart des mecs du camp ont rêvé de
mettre leur nez dans ses gros nichons ! Il faudra que je
demande à Arnaud… »
Julien répondit sans hésitation, avec la même facilité
et le même ton serein qu’il utilisait chaque fois qu’il était
sur un terrain glissant.
« Franchement, je ne peux pas te dire ce qu’en ont
pensé les autres mecs : je ne me souviens pas d’en avoir
parlé avec eux. Pour ma part, je revendique la seule
activité que j’ai eu le loisir d’exercer avec elle, que l’on
doit à toutes les personnes de son âge : je lui ai porté sa
valise à son arrivée.
– Bravo, t’es un mec bien, ironisa Alexandra.
– Et oui, je sais… dit Julien d’un ton blasé avant
d’ajouter, conscient qu’il avait été bon sur la réplique
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précédente, et qu’il pouvait à nouveau souffler le
chaud : “T’as raison, j’aurais peut-être dû me la taper”.
– Vous êtes vraiment tous les mêmes ! »

Après un bon fou rire et quelques brasses, ils
reprirent place sur leur transat et se replongèrent dans
leur bouquin. Très vite, ils furent interrompus par
Arnaud, le mari d’Alexandra – un garçon courageux qui
avait mis à profit sa dernière journée en commençant
une initiation au Kyte Surf. Le nouvel arrivant se jeta
directement sur le sable aux pieds de son épouse, l’air
exténué.
« J’en peux plus.
– Ben alors, qu’est-ce qu’il se passe ? Tu nous as
quand même pas pris la tête toute la soirée d’hier pour
jeter l’éponge au bout d’une matinée !
– Il y a quelque chose qui ne va pas ? demanda
Julien.
– Rien de particulier, mais bon… Le cerf-volant,
c’est super physique, et le surf aussi… Alors les deux
réunis, c’est un vrai calvaire : voilà ce qu’il se passe !
– Welcome chez les fainéants, mon grand ! Tu vas voir,
ici, c’est pas du tout physique… Et je ne te parle pas du
poisson grillé qu’on va s’envoyer à midi avec un petit
coup de blanc : pas physique du tout, non plus, dit
Julien, trop content de trouver un participant de plus au
repas de midi, qu’il avait pris soin de vendre aux quatre
coins de la plage depuis le début de la matinée.
– Tu peux compter sur moi, reprit Arnaud avec un
air de gamin traumatisé, j’y retourne pas… Le pire, c’est
que je suis passé pour un tocard… Même Henri s’est
mieux démerdé que moi, à soixante-quinze ans passés !
Tu vois le tableau !
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– Mais Henri, il a été prof de planche à voile tous les
étés pendant quarante piges, je te rappelle… Alors
franchement, c’est quand même normal.
– Tiens, les voilà, d’ailleurs » les interrompit
brutalement Alexandra.

Effectivement les silhouettes de Simone et d’Henri se
profilaient au loin. Le couple de retraités les aborda avec
sa gentillesse coutumière, et leur demanda s’ils avaient
prévu quelque chose pour le déjeuner. Julien, ravi de
trouver deux nouveaux convives, leur expliqua ses plans
pour l’après-midi : paillote, poisson grillé, vin blanc…
Henri avait l’air tenté, mais il devait retourner à
l’initiation de Kyte Surf vers deux heures : le moniteur lui
avait assuré qu’avec son aisance et le renforcement du
vent prévu pour l’après-midi, il risquait de « décoller
grave »…
Toujours vautré sur son transat, Julien essaya
d’imaginer Henri volant d’un bout à l’autre de la baie,
suspendu à sa voile, surf aux pieds. Il tourna légèrement
la tête et aperçut Chris à une vingtaine de mètres,
allongée sur le sable, en train de se faire passer de l’huile
sur le corps par un beach boy aux allures de viking.
Il allait devoir sérieusement reconsidérer ses idées
préconçues sur le troisième âge.
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La nostalgie du départ, en cette fin d’après-midi, avait
laissé place à la lassitude du voyage, la simple envie de
se retrouver chez soi. Les jambes engourdies, ratatinées
contre le siège de devant, Julien ne pouvait même pas
crier à la lutte des classes : dans ce vol charter, tout le
monde logeait à la même enseigne. Il fallait donc
souffrir en silence, sans trop penser au temps restant
jusqu’à l’atterrissage.
Assis à ses côtés, un homme d’une quarantaine
d’années pianotait sur un ordinateur portable depuis
deux bonnes heures. Julien éprouvait à son égard des
sentiments mitigés : si d’un côté il s’ennuyait un peu –
ayant achevé sa dernière lecture quelques minutes plus
tôt –, il préférait quand même ne rien avoir à faire du
tout plutôt que de se remettre à travailler dès le voyage
retour. Finalement il opta pour de la compassion envers
ce tâcheron du dimanche, et décida d’arrêter de gigoter
sur son siège et d’essayer de trouver le sommeil. Il était
juste en train d’y parvenir, lorsque l’avion entama sa
descente sur Paris, le sortant de sa somnolence. En
ouvrant les yeux, il constata que son voisin avait rangé
son portable et replié sa tablette. Leurs regards se
croisèrent et celui-ci lui demanda d’un air courtois :
« Bien dormi ?
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– Pas vraiment. Je crois que j’étais à l’instant en train
de m’assoupir… Peu importe, on est presque arrivés. Et
vous, bien bossé ?
– Pas vraiment non plus. Je relisais juste une
présentation que je dois rendre demain.
– Vous êtes dans quel secteur ? » demanda Julien,
opportuniste, qui s’en contrefoutait mais espérait faire
passer le temps en discutant.
Quelques minutes plus tard l’avion se posa à Charles-
de-Gaulle et déversa son flot de passagers bronzés dans
les couloirs de l’aérogare. Debout autour du tapis à
bagages encore immobile, Julien décida de mettre à
profit ce temps mort pour se lancer dans une dernière
petite tournée d’adieux. Quelques bises plus tard il
reprit son attente à côté du tapis, après s’être assuré qu’il
avait bien récupéré les adresses de tous ses compagnons
de séjour. Il n’était pourtant pas du genre à donner
régulièrement de ses nouvelles, mais aimait bien
échanger après coup des photos par e-mail,
accompagnées de messages succins qu’il s’efforçait de
rendre spontanés et chaleureux, afin d’un peu préserver
l’éphémère alchimie des vacances. Et puis, il aimait
surtout ne pas se montrer indifférent, et savait que ce
petit cérémonial faisait plaisir à certaines natures. En
attendant son sac, il était donc content de lui et de cette
dernière et sincère bise échangée avec Simone, de cette
franche accolade avec Henri.
La salle se vidait au rythme des chariots que
remplissaient les passagers, mais son bagage
n’apparaissait toujours pas. En bon habitué des
transports aériens, Julien prit son mal en patience. À
deux mètres de lui, son voisin de vol était en pleine
conversation téléphonique, et à en juger à sa mine
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agacée, qui tranchait totalement avec l’air apaisé qu’il
arborait dans l’avion, les tracas ne lui avaient pas laissé
de répit. Il parlait si fort qu’il était impossible de ne pas
entendre ce qu’il racontait.

« Comment ça, papa ne veut plus partir ? Il ne peut
pas nous faire ça, pas maintenant que tout est réglé ! Tu
as bien insisté sur le fait que c’est magnifique, au
moins ? La Côte d’Azur aussi, c’est sûr… Mais bon, il
est trop limite au niveau de ses cotisations. C’est tout
simplement pas possible, à moins d’opter pour un
placement temporaire. Et ça, c’est vraiment pas
sérieux… Ne me dis pas que tu hésites toi aussi, merde,
Géraldine ! On en a parlé vingt fois ensemble ! En plus
c’est un coin magnifique, largement aussi beau que la
Côte d’Azur : c’est le sud de l’Ukraine, la Crimée. Je
veux dire : c’est pas la Sibérie ! Bon, écoute : je passe
poser mes affaires chez moi, et puis je viens vous voir,
pour qu’on en reparle de vive voix… OK, OK… Allez,
à tout à l’heure. »
À peine avait-il raccroché qu’il saisit un sac
volumineux et sortit d’un pas pressé.

Julien continuait à scruter le tapis, mais son sac
n’apparaissait toujours pas. Il en profita pour allumer
son téléphone portable et le remettre à l’heure locale. Il
existait certainement une possibilité de le régler
automatiquement, en fonction des fuseaux horaires,
mais il n’avait pas poussé la curiosité très loin. Il se mit
donc à pianoter du pouce droit sur le clavier, et put lire
après quelques secondes sur son menu remis à jour :
Dim. 22/11/2015, 17 : 25
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Au même instant, il aperçut son sac à dos, avançant
lentement vers lui. Ses couleurs délavées, ses lanières
effilochées, ses formes relâchées, malmenées par des
années de bourlingues et de voyages en soute, lui
donnaient un air de vieux routard bedonnant. Julien
avait toujours eu l’impression qu’il avançait moins vite
que les autres bagages, qu’il s’arrangeait avec les
manutentionnaires pour être déposé le dernier sur le
tapis, comme s’il souhaitait s’imprégner une dernière
fois de l’ambiance du voyage, avant de regagner
l’obscurité de son placard.
« Sans rancune » dit Julien à haute voix tout en
s’emparant de cet impénitent nostalgique.
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