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Hacker

De
409 pages

Parce que sa société l'a escroqué, Mickaël Dubois devient un hacker. Il décide de pénétrer le réseau de l'entreprise afin d'y découvrir les preuves du vol et de récupérer ses droits sur le logiciel qu'il a développé.

Publié par :
Ajouté le : 15 juin 2011
Lecture(s) : 86
EAN13 : 9782748104165
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etàlapromotiond’auteursdetalents,afindefavoriser
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ydécèlerapeut-êtresontindissociablesdelaprimeur
d’une telle découverte.
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Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comHacker© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0417-X (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0416-1 (pour le livre imprimé)Michèle et Eric Meillier
Hacker
ROMANPrologue
De ‘Local’à ‘The Bug’
MickaëlDuboisetAmandineBourrouxontquitté
l‘Indepour Parisle11 août2000.
Attendonsinstructionssuivantes.
L‘homme lissa soigneusement sa courte barbe
noire. Apparemment satisfait, il relut attentivement le
message,enaccusaréceptionetledétruisittotalement.
Il s’empara du téléphone et laissa sur le répondeur de
soninterlocuteurcetteconfirmationsibylline:
Lavoieestlibre. Actiond’iciquinzejours. Récu-
pérationdulogicieletfalsificationdesdonnées.
Ilraccrocha,enfilasavesteetserendittranquille-
ment sur son lieu de travail.
7CHAPITRE I
A leurs pieds, quelques dizaines de mètres en
contrebas, des vagues bleu marine coiffées d’écume
blanche léchaient la grève.
- Que c’est beau ! s’exclama Amandine avec en-
thousiasme. Maisondescend comment?
Pendant plus de deux heures, ils avaient marché
dans la garrigue, sur un sentier rocailleux jonché d’ai-
guilles de pin, humant avec délices l’inimitable odeur
du thym et du romarin. Parfois, le chemin ombragé
traversait une zone inondée de soleil, rappelant aux
randonneursleschaleursestivalesdescalanques.
- Je t’avais promis un endroit calme, où nous
serions seuls, sourit Mickaël. Nous voici à Sormiou.
J’avais oublié de te dire que l’escalade, ce n’est pas
seulement grimper. Tu vas recevoir ta première leçon
dedescente. Uncoinpareil,celasemérite,non?
Amandineapprouvatoutensepenchantpourre-
garderlacriqueavecunemouedésapprobatrice. Tandis
queMickaëlpréparaitlematérieletassuraitladescente
de leurs sacs, elle tenta une dernière négociation. Il y
avait sûrement un chemin qui permettait d’arriver di-
rectementenbas. Aussifacétieuxqu’uncollégienmal-
gré ses vingt-cinq ans révolus, son ami, d’un ton faus-
sement détaché, énuméra les solutions qui s’offraient
à elle. Ses yeux sombres et rieurs démentaient l’appa-
rent sérieux de ses propos. Elle pouvait, si le cœur lui
endisait,refaireàl’enverslesquatreheuresdemarche
9Hacker
qu’il leur avait fallu pour arriver ici, se rendre ensuite
auportleplusprocheetdraguerunpropriétairedeba-
teauàmoteurquilaconduiraitàlacrique. Oubien,il
lui était loisible d’attendre l’érosion des falaises, mais
c’était plus long ! Si elle était vraiment pressée, elle
n’avaitqu’àtenterunsautdel’ange,àl’imagedesplon-
geurs d’Acapulco. Enfin, il n’était pas forcément vain
d’espérer qu’un hélicoptère ne survolât la région et ne
vîntenaideàunepauvrejeunefilleendétresse. Sivrai-
ment aucune de ces solutions ne conduisait au résultat
escompté,ilrestaitàsadispositionpourluidonnerun
cours de rappel, d’autant plus, ajouta-t-il, qu’une fois
enbas,leurbutétaitquandmêmederemonterparune
autre voie !
Lacauseétantentendue,AmandinelaissaMickaël
l’aideràs’équiperetsuivitscrupuleusementsesconseils.
Elletentademaîtrisersonappréhension. Certes,c’était
son premier rappel en vraie grandeur, mais elle avait
toutdemêmeeffectuépasmald’essaisenblocàFontai-
nebleau. Elleconnaissaitlatechnique,cequeluidisait
Mickaël n’était pas une découverte. Devinant son ma-
laise, il lui dit calmement :
- Détends-toi, Amandine. Ce n’estpasdifférent
deBleau. Restesouple,c’estmoiquifaistoutleboulot!
Cramponnéeà lacordemalgrélesrecommanda-
tionsdujeunehomme,elleavaitl’impressionderebon-
dirdemanièreincontrôléesurlesfalaises. Ellefermait
les yeux, puis les rouvrait aussitôt pour mesurer la dis-
tance la séparant de la plage salvatrice. Les efforts de
la descente furent récompensés par le spectacle qui les
attendait. La vue d’en bas n’avait rien à envier à celle
qui l’avait émerveillée au sommet. De plus, l’eau lim-
pide invitait à la baignade. Ils cédèrent à l’appel de la
mer, s’éclaboussant joyeusement, plongeant l’un après
l’autre dans les flots salés. C’était leur première jour-
néedevacancesdanslescalanquesetilssavouraientleur
solitude,lepaysagequilesentouraitetlesoleilséchant
leurs corps.
10Michèle et Eric Meillier
Allongée sur la plage, Amandine refusa de se
laisser gagner par l’appréhension. La remontée, la
première voie selon les termes de Mickaël, aurait lieu
le lendemain, il serait grand temps de s’effrayer alors.
Pour l’instant, elle revivait intérieurement avec délice
lesmoisprécédents,depuisqu’elleconnaissaitMickaël.
Etudianteenpremièreannéeauxbeaux-arts,ellel’avait
rencontré la première fois en se rendant, un peu à
reculons, dans le local informatique d’une université
scientifique de Paris. Si leur entrevue n’avait pas été
un coup de foudre, elle leur avait quand même donné
envie de se revoir. Jeune informaticien très brillant,
mais dépourvu des diplômes qui sont l’unique réputa-
tion des médiocres, Mickaël avait pris comme prétexte
les recherches que la jeune fille désirait effectuer sur
Internet pour l’initier à sa passion. Elle sourit en se
rappelant sa patience pour lui expliquer ce qu’était un
ordinateur. Ils venaient juste d’installer chez elle, sur
la table de style Louis XIII qui lui servait de bureau,
le micro-ordinateur qu’elle avait acheté avec l’aide
éclairéedesonami. Elleluiavaitdemandé: «Dansla
boutique tu as parlé de mémoire et de disque dur, de
processeur… Qu’est-ce quec’est? »
Mickaël l’avait regardée en souriant, puis avait
longtemps réfléchi avant de répondre. C’était la
première fois qu’elle lui posait une question sur l’in-
formatique,parpurecuriosité,etnonparnécessité. Il
étaitprimordial,luiavait-ilavouéparlasuite,denepas
luilivreruneexplicationrébarbativequiladégoûterait.
Ils’étaitassisàcôtéd’elle,commençantainsi:
-Imagineunclercassisàunbureau,ilytravaille
toutelajournée. Ilaungrosavantagesurtoi,iltravaille
trèsvite,au-delàdelacapacitéd’unhumain,mêmetrès
rapide. Il est capable d’effectuer quatre cent millions
d’opérationsàchaqueseconde. Cesopérationssonttrès
simples : lire ou écrire un caractère ou bien faire une
addition. Onditquelafréquenceduprocesseur-c’est
letermeinformatiquepourclerc,situpréfères-estde
11Hacker
400MégahertzouMhzenabrégé. Ceclercn’apasune
grandemémoire,unmotoudeuxtoutauplus. Ilabe-
soind’avoirsontravailsouslesyeuxenpermanence. La
tailledubureaureprésentelenombredechosesetlevo-
lumededonnéesqu’ilpeuttraiteràuninstantdonné.
Situveuxqu’ilpuissetraiterunepageilfautqu’ellesoit
à plat et visible sur son bureau, il n’est même pas ca-
pabledetraiterdeuxfeuillesempiléesl’unesurl’autre.
La taille du bureau c’est la mémoire vive de ton ordi-
nateur. Comme les informaticiens adorent les sigles,
tu entendras également parler de RAM, c’est la même
chose. Sa taille est exprimée en octets. Typiquement
elleestdequelquesdizainesdeMégaoctetsoumillions
d’octets.
Acestadedel’explication,Amandineavaitfaitla
moue devant l’avalanche de termes techniques assénés
commeautantdevérités. Réunissantavecungrossou-
pir les cartons d’emballage éparpillés dans la pièce par
Mickaël, elle avait signalé qu’elle commençait à perdre
le fil conducteur de l’explication. Mickaël s’était levé,
lui avait pris les deux mains et avait entrepris de vulga-
riser ses propos :
-Pouruntexte,unoctetéquivautàuncaractère.
Mais on peut aussi représenter des images ou des sons
par des octets. Tu connais les photographies numé-
riquesetlesCDdemusique? Pourtedonneruneidée,
unepaged’unlivredepochec’estdeuxmillecaractères,
uneminutedemusiquedouzemille,unephotounmil-
lionenviron. Ungrandbureauluipermetdoncdetra-
vailler sur des gros volumes de données. Son bureau
estaussiéquipédetiroirsquipermettentdestockerles
données de façon permanente, avait-il ajouté avec un
regard critique pour la table qui ne comportait même
pas un casier de rangement. Ces tiroirs, qui peuvent
contenir des milliards de caractères ou Giga octets, ce
qui représente plusieurs encyclopédies, sont le disque
dur de ton ordinateur. La surface du bureau est trop
petitepourstockertoutescesdonnéesetdetoutefaçon
12Michèle et Eric Meillier
lapremièrechosequefaitleclerclorsqu’ilcommenceà
travaillerc’estdetoutnettoyeretdejetercequipouvait
encore traîner sur le bureau.
- Puisque les données en attente sont stockées
dans l’ordinateur, pourquoi la taille de la mémoire
modifie-t-elle la vitesse de traitement de ton ordina-
teur ?
- Tu te rappelles que le clerc doit tout avoir sous
lesyeuxpourtravailler. Sitouteslesdonnéesqu’ildoit
manipulertiennentensemblesurlebureau,toutvatrès
bien. Sinon,ilestobligé,pourtraiterdesdonnéesqui
ne sont pas visibles sur le bureau, de faire de la place
enrangeantunefeuilledansundestiroirs,puisd’aller
rechercher la feuille qu’il doit traiter pour la mettre à
l’emplacement libéré sur le bureau. Tout cela prend
beaucoupdetemps,ilvautdoncmieuxquetouttienne
surlebureau,doncquelamémoiresoitimportante.
Amandineavaitlevélamainpourendiguerleflot
d’explications. Mickaël, assez fier de l’exemple qu’il
avait choisi, se laissaitemporter parson enthousiasme.
La jeune fille, concentrée sur les informations qu’elle
tentait d’enregistrer et de comprendre - c’était pour-
tantvraiquecesacréclerctravaillaitplusvitequ’elle! -
posait deplusenplusde questions:
- Attends, je ne comprends pas. D’abord, com-
menttonclerc,avecsamémoireridicule,est-ilcapable
de se souvenir dans quel tiroir, dans quelle chemise, il
arangésesdonnées? Deplus,tuasditqu’iljetaittout
cequ’ilavaitsursonbureau. S’ilnefaitpaspareildans
ses tiroirs, ça va déborder ! Et puis, le vendeur t’a dit
que de toute façon la mémoire d’échange était là pour
résoudreceproblème,qu’est-cequ’ilavouludire?
- Une question à la fois ! avait supplié Mickaël,
l’entraînantversunechaise. Cepetitclerc…
- C’est drôle, avait-elle coupé presque malgré
elle, sa concentration commençant à faiblir. Petit
clerc, ce sont les mêmes initiales que PC, avait-elle
13Hacker
expliqué en l’embrassant, ne lui laissant ainsi pas le
temps de protester.
- Ce clerc, avait poursuivi le jeune homme, lé-
gèrement déconcentré, est très méthodique. Dans le
premier tiroir de son bureau, il dispose d’une feuille
rigoureusement tenue à jour et qui décrit comment le
reste est rangé. Pour la suite, tu as raison, s’il ne jette
rien, ça va coincer, on dit que le disque dur est plein
ou saturé. Passons au vendeur : il n’est pas différent
de ceux que tu rencontres dans d’autres domaines. Il
répondpardesmotstechniquesàtesquestionsdebéo-
tien, et si tu es convaincue, il a gagné. C’est la façon
poliedeledire…Celadit,lamémoired’échangeexiste,
c’estvrai. Afind’améliorerlavitessederangementdans
lestiroirspourlesplusgrosdocuments,leclercdispose
surlebureaud’unpetittiroirspécialementétudié: une
simple case de rangement en fait, comme celle qu’uti-
lisent les secrétaires pour classer le courrier. Quand
lebureauestentièrementrecouvertleclercutilisecette
case plus facile d’accès que les tiroirs, elle ne nécessite
pasd’êtreouverteoufermée. Maisildoitquandmême
faire lesopérations pour faire de la place. Enpratique
cettecaseestunmorceaududisquedur…
Amandine s’arracha à sa rêverie et se tourna
vers Mickaël. Les souvenirs qu’elle venait de revivre la
conduisirent naturellement à demander à son ami :
«Aufait,tum’asditquel’utilisationquej’avaisfaitede
tonlogicielétaitmarginale. Ilsertàquoi,enréalité?»
Ce logiciel était la fierté de Mickaël. C’était
un produit qu’il avait développé seul, se formant
lui-même aux techniques nécessaires, effectuant les
tests sans concession. S’il était indéniable qu’aux yeux
de la loi, il détenait la propriété industrielle du logi-
ciel, il se considérait surtout, à un niveau plus affectif,
14Michèle et Eric Meillier
comme le père du produit. Combien de fois avait-il
racontéàAmandinecetépisodedesavied’étudiantoù,
en réponse à une question technique, son professeur
d’informatiqueluiavaitréponduqu’untelalgorithme,
nonseulementn’existaitpas,maisqu’ilétaitquasiment
démontré que c’était théoriquement tout à fait impos-
sible. Quelquesannéesplustard,lejeunehommeavait
faitlapreuvequelaréponsefournieétaiterronée.
Depuisqu’ilsvivaientensemble,Mickaëlavaitra-
lentilerythmeauquelildéveloppaitsonlogiciel. Néan-
moins,ilvoulaitleterminer−ilnerestait,affirmait-il,
quel’interfaceàdéfiniretunproblèmeàrésoudre. Ap-
prouvé en cela par Amandine, il espérait bien le com-
mercialiser prochainement. S’il lui avait déjà montré
quelquesapplicationsdufuturproduitsurdesexemples
d’artquilapassionnaient,ilneluiavaitjamaisprésenté
les fonctions dans leur ensemble, ni les clients poten-
tielsciblés. Cependant,ilparlaitd’unmarchéénorme,
centré sur le grand public. D’après lui, de l’enfant au
vieillard, tout le monde utiliserait ce logiciel ou le fe-
raitutiliserparunprofessionnel. Comptetenuduvo-
lume de ventes espéré, même si la commercialisation
étaitconfiéeàundistributeurgourmand,lesgainsreve-
nantàMickaëlluipermettraient,auvolantd’uneruti-
lantevoituredesport,d’emmenerAmandinechoisirsa
rivièredediamantsàAnvers. Etcen’étaitquequelques
exemplesdesachatsenvisagés! C’estaveccesimagesen
tête que Mickaël répondit :
- Je vais t’expliquer ce qu’il fait, tu imagineras
sûrement des applications auxquelles je n’ai pas pensé.
C’estunlogicieldetraitementd’images.
-Enchantée! s’exclamaAmandine.
- Laisse-moi parler ! Quand tu dialogues avec
un anglais, tu le rabroues au premier mot que tu ne
comprendspasoutulelaissesfinirsaphraseenespérant
quelecontextetepermettradecomprendre?
-Monvocabulaireenanglaisdépasseceluidontje
disposeeninformatique !
15Hacker
-Jen’entreraipasdanscedébat. Ils’agitdonc,je
persiste et signe, d’un logiciel de traitement d’images.
Le principe majeur est de pouvoir, à partir de deux
imagesflouesd’unmêmesujet,encréerunenette. Ty-
piquement, tu dois pouvoir ainsi retoucher tes photos
de vacances. Bien sûr, les deux images ne doivent pas
avoirétéprisessouslemêmeangle.
- Evidemment, ironisa-t-elle, même moi j’y au-
rais pensé.
-Situn’arrêtespas,jenetedécrispaslereste!
- D’accord, je t’écoute. Mais c’est vraiment le
même logiciel qui a mélangé mes tableaux cet hiver ?
Lespeintresn’apprécieraientpasdesavoirleursœuvres
ramenéesaurangdephotographiesdevacancesfloues!
-Enfait,jenet’aipasprésentévraimentlafonc-
tionduproduit,maisdéjàuneapplication. Disonsqu’à
partir de plusieurs images, je peux en fabriquer une
autre. Pourrépondreàtaquestion,Guernicasurfond
de champ de lavande à la Van Gogh est bien un résul-
tatdutraitementparmonlogiciel. Maisl’idéededépart
étaitquandmêmede‘rattraper’desphotosratées. Tesou-
viens-tudecettequestionquej’avaisposéeencours?
Amandine soupira et protesta qu’elle connaissait
parcœurlaquestion,laréponseduprofesseuretlasuite
de l’histoire. Mickaëls’étaitobstinésurlesujetetavait
commencé le développement des algorithmes majeurs
de ce qui n’était pas encore un logiciel. Lorsqu’il avait
été embauché à Cap’Ten, société de services en infor-
matique dans laquelle il travaillait encore aujourd’hui,
il disposait déjà d’une première version du produit.
Bien sûr, l’interface graphique n’était pas développée.
Cet aspect ennuyait Mickaël, qui le considérait comme
unmalnécessairepourvendreleproduit.
Avec tact, le jeune homme ne revint pas sur ses
souvenirs et poursuivit :
16Michèle et Eric Meillier
- Avant de commencer le développement, j’avais
même contacté des photographes, mais ils m’ont ri au
nez. Qu’est-ce que tu as ?
- Tu vas dire que je nage en plein délire para-
noïaque, répondit Amandine dont le visage s’était as-
sombri, mais fais quand même attention à qui tu vas
prêter ce logiciel. Imagine des gens peu scrupuleux
fabriquant des photos pour élaborer des faux témoi-
gnages.
-Amandine,tudevraislimiterteslecturesdero-
mans d’espionnage et arrêter de regarder les séries té-
lévisées policières ! Cela dit, je te promets de faire at-
tention,maisàmaconnaissance,lesphotosinformati-
séesnesontpasconsidéréescommepreuvesoupiècesà
conviction.
- Peut-être, mais si le document est montré, il
peut quand même ébranler un jury ou des magistrats.
Etsionfaitlapreuvequ’ilyatrucageetqu’ilaétéréalisé
avectonlogiciel,turisquesdegrosennuis…
- Arrête ! Combien de PDG de firmes au-
tomobiles sont aujourd’hui sous les verrous parce
que quelqu’un a eu un accident de voiture ? Même
les fabricants de cigarettes ont pignon sur rue. Tu
n’arrêtes pas quelqu’un parce qu’un autre a fait une
utilisation illicite ou dangereuse de ses réalisations.
Si tu cautionnes cette idée, tu coupes la route à toute
tentative de progrès ou d’innovation. Tu ne vas pas en
prisonparexcèsd’imaginationoudecréativité!
Amandine se rendit mollement à l’évidence et
laissaMickaëlluiprésenterlesgrandeslignestechniques
desonlogiciel. Elleécoutaattentivementsadescription
du traitement des pixels et s’étonna intérieurement
de trouver cela à la fois si passionnant et si simple en
apparence. Avait-elle enfin acquis les bases nécessaires
pour suivre une conversation traitant d’informatique
ou bien Mickaël était-il devenu un excellent vulgari-
sateur ? Probablement un peu les deux, conclut-elle.
Lefaitqu’elleapprécieMickaëlpourautrechosequesa
17Hacker
seule conversation n’entrait certainement pas en ligne
de compte…
Le lendemain matin, Mickaël réveilla Amandine
poursa première leçond’escalade.
- Finis les blocs de Bleau, déclara-t-il, mainte-
nantonvapasserauxchosessérieuses.
Assis sur la plage, les yeux fixés sur les calanques,
il évalua les voies. Il se leva en s’étirant. Grand et ath-
létique, il avait cette musculature fine et en longueur
commune à beaucoup de grimpeurs. Entraînant son
amieaupiedd’unevoie,illuimontralesprisesetluiex-
pliquacommentdevaitsefairesaprogression. Quetout
paraissaitsimple,présentédecettefaçon! Ilgrimpaen
tête, tandis qu’Amandine, assise en tailleur au pied de
la voie, se cramponnait à la corde, surveillant la pro-
gressiondesonami. Ilétaitencoremeilleurprofesseur
pourl’escaladequepourl’informatique,admira-t-elle
avantdeselanceràsontourdanslapratiquedèsqu’illui
eut fait signe. Alors commencèrent ses ennuis. Pour-
quoi les prises montrées étaient-elles toujours légère-
ment hors de portée, semblant la narguer ? se de-
mandait-elle,faisantglissersamainousonpiedcenti-
mètreparcentimètrelelongdelaparoipouratteindre
le gratton providentiel. Plus petite que Mickaël, mais
tout aussi musclée, elle s’élevait lentement, manquant
d’aisance,gênéeparlacordequ’elledéplaçaitsanscesse
d’un côté à l’autre. La peur de rater une prise à cette
hauteur, la quasi certitude d’être incapable de redes-
cendreparlemêmechemin,laparalysaient. Respirant
profondément,ellepoursuivitsonascension,évitantde
regarderverslesol. Unfauxpas,elleglissa,cruts’écra-
ser à terre, mais se retrouva suspendue par la corde,
tremblante. Mickaëlluicriadesereposer,desecalmer,
lui affirmant que le pas le plus dur était fait et qu’on
18Michèle et Eric Meillier
nerenonçaitjamaisquandlesommetétaitenvue. Elle
continua,voulantcroireauxparolesréconfortantesdu
jeunehomme. Parvenueenhautdelavoie,trempéede
sueur,elles’appuyacontreluienriantnerveusement.
-Moiquicroyaisquelejudom’aideraitàmaîtri-
ser mes émotions !
-Maisçat’aide,affirmaMickaëlenlaserrantdans
ses bras, tu n’as pas crié quand tu as dévissé et tu n’es
pas en train de me bourrer de coups parce que je t’ai
entraînéedansunevoietrop difficile!
Le soir, après cette journée d’escalade et une
longue baignade, ils reprirent leur causerie infor-
matique. Amandine s’étonnait qu’il fût si difficile
de développer un logiciel, même quand on parlait
couramment un langage informatique et qu’on savait
cequedevaitfairelefuturprogramme. Mickaël,repre-
nant son rôle de vulgarisateur, s’appuya naturellement
sur son premier exemple :
-Tutesouviensduclercquej’aimisenscènepour
t’expliquercequ’étaitunordinateur?
Amandineacquiesçaavecunsourireetl’encoura-
gea à poursuivre.
-Legrosinconvénientduclercestqu’ilestcom-
plètement idiot. Il est incapable de prendre une ini-
tiative, par contre il est totalement reproductible dans
soncomportement. Notebienque,malheureusement,
je n’ai pas dit prévisible. Pour qu’il soit capable de
fairequelquechosecorrectement,ondoitluiexpliquer
au préalable chacune des tâches qu’il devra effectuer.
Parexemple,recopieruntextec’estlirechacundesca-
ractères puis le réécrire. Alors imagine le travail pour
consulterunhorairedescheminsdeferouremplirun
imprimé de sécurité sociale. Il faut en moyenne vingt
ansàl’humainmoyenpouryarriver…Commececlerc
aunemémoireridicule,leprogrammedoitêtreenper-
manencesoussesyeuxsurlebureau. Ilgardeenperma-
nenceunœilsurleprogrammequ’ilexécuteetunautre
19Hacker
sur les données. Ce sont respectivement les bus d’ins-
tructions et de données.
- Mais s’il suffit d’expliquer avec des opérations
aussisimples que cela ce qui doit être fait, comment se
fait-il qu’il y ait des bogues ?
- Essaie de m’expliquer comment faire une tarte
auxpommes,réponditMickaël,amusédel’airinterlo-
qué de sa compagne. Utilise des phrases très simples,
avecunverbeàl’impératifetuncomplément.
Amandine se prit la tête entre les mains,
comme chaque fois qu’elle réfléchissait intensé-
ment. Au bout de quelques instants, elle rejeta en
arrière ses courts cheveux bruns et fixa ses yeux verts
rieurs sur son ami. Elle entama lentement sa pre-
mière programmation :Prends un couteau Prends
la première pomme Epluche la première pomme-
Prends la deuxième pommeEpluche la deuxième
pomme Prends…
-Etvoilà, tonpremier bug !
-Maisjen’aiencorerienfait! protesta-t-elleavec
véhémence.
- Oui, mais je suis complètement idiot, je te le
rappelle…
-Jenetelefaispasdire.
-Etjen’aiquedeuxmains! Aprèsavoirépluché
ma première pomme, expliqua Mickaël en mimant la
scène,j’aiuncouteaudansunemain,unepommedans
l’autre. Tumedemandesdeprendreuneautrepomme,
alorsforcémentje suisunpeu perdu.
- D’accord, je reprends. J’introduis l’ordre de
poser la première pomme. Et je vais devoir faire cela
avec toutes les pommes ! ?
- Non, on va faire un sous-programme : en fait
une tâche un peu moins élémentaire qui va nous sim-
plifier la vie :
Pour toutes les pommes :Fais la sous tâche « Couper
etéplucher»Soustâche«Couperetéplucher»Prends
20Michèle et Eric Meillier
une pommeEpluche la pommeDécoupe la pommeRe-
poselesmorceauxFindelasoustâche
-Etsijeveuxfaireunetarteauxpoires? demanda
Amandine, par défi.
-Enfaitunbonprogrammeurauraitécritlepro-
grammepourunfruitquelconquesanspréciserlequel,
et l’utilisateur aurait alors à préciser pomme ou poire.
C’estcequel’onappelleunparamètre.
-C’est peut-être un bonprogrammeur, mais un
mauvaiscuisinier! D’abord,onnefaitpasdelamême
façontouteslestartestypedepâte,fonddetarte-,en-
suite on ne traite pastous lesfruitsde la même façon :
pommes, cerises, framboises… Et puis, il faut encore
faire la pâte, la faire cuire…
-Etmangerlatarte,jesais. Là,l’informatiquene
peut plus rien pour nous.
-Maisenfaisantdestestsondoitarriveràcorriger
tousces bogues, non?
-Oui,aprèsunesériedetestssurdifférentsfruits
et des ajustements, le logiciel c’est un autre mot pour
programme te fera d’excellentes tartes. Par contre la
gestion des erreurs pose toujours un problème, et là,
ilestpratiquementimpossibledetestertouslescas.
-Siunepommeestpourrieparexemple?
- Oui. Ou bien si quelqu’un a déplacé les cou-
teaux de cuisine dans un autre tiroir, comme tu le fais
fréquemment. Il me faut en moyenne cinq minutes
pourlesretrouver. Aufait,tuconnaisl’originedumot
bogue ?
-Non, avoua Amandine, maisunpeu de culture
généraleaprèscedurcoursd’informatiquemedétendra
unpeu. Je t’écoute, mon amour.
A l’époque où les ordinateurs fonctionnaient
encore avec des lampes, raconta Mickaël à la manière
d’un conte de fées, un dysfonctionnement fut un jour
constaté. Aprèsdelonguesinvestigationsinfructueuses
comme savent en conduire les informaticiens, la
21Hacker
machine fut ouverte et l’on constata l’existence d’un
court-circuit entre lampes, créé par un cafard qui
avait eu la fâcheuse idée de venir griller à cet endroit
stratégique.
- En anglais, conclut-il, cafard se dit ‘bug’et le
termeest resté. Le syndrome de la francophoniea en-
suite donné bogue, c’est tout.
- C’est beaucoup mieux, affirma Amandine,
quitteàavoiruneerreursurmatarteauxpommes,jela
préfèreenboguedechâtaignequ’eninsecterépugnant!
Après ces quelques jours en solitaire dans les ca-
lanques, ils décidèrent de se rendre à Sainte-Victoire.
Bien sûr, les falaises d’Aix-en-Provence risquaient de
procurer moins d’isolement que ces calanques, mais la
perspective, d’une part d’une bonne douche, d’autre
part d’un repasau restaurantetd’un bon film ensuite,
l’emporta. Ilss’accordèrentmêmedeuxjoursdepause
pour visiter la ville et ses musées−Cézanneoblige!−
avant de se rendre à Sainte-Victoire et d’y planter leur
tentedanslagarrigue. Plushétérogènesquedanslesca-
lanques, les voies d’escalade séduisirent Amandine qui
pouvait, tour à tour, découvrir le plaisir de grimper
en tête, suivre Mickaël et tenter des pas plus difficiles
ou se contenter de l’assurer en admirant sa technique.
C’était un réel ravissement de le voir s’élever ainsi à la
force des bras, parfois même d’un seul. Comme l’es-
calade semblait facile lorsqu’il la pratiquait ! Le voir
passer un surplomb fascinait Amandine. Il évoluait tel
ungrandsingeparesseux,passantindifféremmentdela
position verticale à l’horizontale sous le toit rocheux.
Grimper à ses côtés était agréable mais gardait un as-
pectfrustrant. IltrouvaitdespriseslàoùAmandinene
22Michèle et Eric Meillier
voyait qu’un mur pratiquement lisse. Il s’élevait régu-
lièrement, comme s’il montait un escalier, ses chaus-
sons adhérant à la paroi tandis qu’Amandine, glissant
sur ses pieds mal assurés cherchait toujours désespéré-
mentàsaisirlaprisehorsdeportée.
Ilsrencontrèrentungroupedegrimpeursavecqui
Mickaël avait lié connaissance l’été dernier et se joi-
gnirentàeux. Plusexpérimentésqu’Amandine,ilspro-
posèrentd’essayerdenouvellesvoies,ouvertesdepuisle
printemps et dont on leur avait dit beaucoup de bien
traduisez,unpeuàlalimitedeleurscapacités,maisva-
lant le coup ! -.
Mickaël, encouragé par Amandine, accepta avec
enthousiasme. Tandis qu’il partait avec ses amis es-
calader une des voies difficiles, la jeune fille se rendit
au centre ville d’Aix-en-Provence, pour poursuivre la
visite des musées et faire quelques achats. Elle flâna
quelque temps, en parfaite touriste et décida de s’as-
seoir ensuite à la terrasse d’un café avant de rejoindre
sonami. Elleachetaunjournaletdégustasaglaceenle
feuilletant. Soudain, ellese figea, s’emparadu journal
àdeuxmainsetsemitàlireavecattention.
Télécom,informatique&réseau: Le25/08/2000
Brèves dujour:
… La société Cap’Ten Informatique annonce le lancement de
NIPS,produitrévolutionnairedetraitementd’image. SonP.D.GHervé
Grabienassurequ’unefoisdeplusundesesproduitsvaétablirunnou-
veau standard dans son domaine grâce à ses performances. Les obser-
vateursattendentavecimpatiencelaprésentationdecenouveauproduit
prévue pour fin septembre.
A la bourse, Cap’Ten gagne 6 %. Le nouveau cours s’établit à
432.50 .…
Ses traits s’illuminaient et ses yeux devenaient de
plus en plus brillants au fur et à mesure qu’elle avan-
çait dans sa lecture. Quelques onomatopées et cris lui
échappaient. Ses voisins de table se mirent à la regar-
der, d’abord moqueurs, puis avec plus de sympathie
23Hacker
lorsqu’ils s’aperçurent qu’elle riait. Un jeune homme
s’approchad’elleetluiadressalaparoledansunelangue
étrangère. Ellesursauta,crutcomprendrequ’illuide-
mandait, dans un mauvais anglais, s’il pouvait partager
sa joie et essaya, dans la même langue, de décliner ai-
mablement son offre. Il s’éloigna, stupéfait et Aman-
dineseditqu’ellen’avaitpasdû fairelaréponseatten-
due. Elle haussa les épaules, à mille lieux des conve-
nances sociales, régla sa consommation et traversa la
villeencourantpourrécupérersavoiture. Elleroulaà
tombeauouvertjusqu’àSainte-VictoireetrejoignitMi-
ckaël,presqueessoufflée,enbrandissantsonjournal:
-Mickaël,çayest! Ilvayavoirunedémonstration
de ton logiciel ! Viensvoir !
TandisqueMickaëlselevaitprécipitamment,elle
continua,presquehystérique. Biensûr,lenomdupro-
duit était écorché, mais la description était la bonne.
L’article l’appelait NIPS, le sigle signifiant Nouvelles
ImagesPhotographiquesdeSynthèse,alorsqueMickaël
l’avaitbaptiséNiepce,enhommageauprécurseurdela
photographiequ’étaitNicéphoreNiepce. Acedétailri-
diculeprès,iln’yavaitpasdedoute,c’étaitbienlelogi-
ciel de son ami. De plus, c’était sa société qui faisait la
démonstration ou du moins qui l’annonçait pour sep-
tembre. Le prix n’était pas mentionné, mais elle ima-
ginait déjà des milliers d’exemplaires vendus et la for-
tune au bout du chemin. Elle se mit à rêver tout haut
d’unpetitmasprovençal,d’unejolievoituredesportet
pourquoipasd’unvoilierd’unedizainedemètres. Elle
s’interrompit soudain, écoutant Mickaël lui répondre,
pâle et tremblant, qu’il n’avait fait que prêter le logi-
ciel à son patron en démonstration, que les termes du
contratn’étaientpasdéfinisetqu’enfinsonproprenom
n’apparaissaitpasdansl’entrefiletdujournalalorsqu’il
avait développé le produit de manière indépendante et
pas dans le cadre de son travail à Cap’Ten. La joie la
quitta instantanément ;
-Maisalors…ilst’ontvolétonproduit!
24Michèle et Eric Meillier
- Je ne sais pas, bredouilla-t-il, je leur télépho-
nerai demainpour avoirdeséclaircissements. Ce soir,
il est trop tard.
- Il faut rentrer à Paris tout de suite. On prend
l’avion, le train, je ne sais pas. Tant pis pour ta voi-
ture,on larécupéreraplustard. Tu n’espasenétat de
conduire. Jenetelaisseraipaspartir!
-Calme-toi,Amandine. Tusais,celamefaittrès
plaisir que tu me dises cela, répondit-il en lui prenant
la main. De toutes façons, on reste ici ce soir ; je les
appelleraidemainetondécideraensuite.
- Tu te souviens de mon ami Sébastien Lampre,
l’avocatavecquij’aifaitunstagedejudo? Depuisque
monpèreluiapermisdesefaireembaucherdansleplus
groscabinetd’avocatsdeDijon,ilrépètesanscesseque
notre famille peut lui demander tous les conseils dont
ellea besoin. Je vaisl’appelercesoir.
- Non, attends aussi demain. Ce n’est peut-être
qu’un malentendu.
Elle soupira, énervée. Il était toujours si naïf,
nevoyantquelebienpartout.Eles’apprêtaitàlelui
dire,quandellesesouvintquec’étaitellequiavaitsauté
de joie au début en croyant le produit commercialisé.
Après tout, puisqu’il était impossible d’en savoir plus
cesoir,fallait-ilvraimentseperdreenconjecturespes-
simistes ? Elle l’embrassa :
- Puisqu’on part demain, allons au restaurant ce
soir,pourbienterminerlesvacances.
Lelendemainmatin,MickaëlappelaCap’Ten. Il
désirait parler au commercial qui était son interlocu-
teur lors des missions. Celui-ci était en entretien, lui
appritlasecrétaire,suruntonquiluisemblabizarreet
ildevaitpartirjusteaprès. Peut-êtreétait-ilpréférable
delerappelerultérieurement. Lejeunehommeinsista.
25Hacker
Silecommercialn’étaitpasdisponible,HervéGrabien,
le PDG, devait l’être, lui. D’après les habitudes qu’on
lui connaissait, il venait de terminer son café. Jamais
iln’acceptaitunrendez-vousendébutdematinée,cela
risquaitdenepasdurerjusqu’àl’heuredudéjeuner. La
secrétaireacquiesçaàcontrecœuretcrutbondelepré-
venirquecetentretienneserviraitàrien,quelepatron
nereviendrait passur sa décision.
Persuadéd’avoirbiencompriscequ’avaitsuggéré
la secrétaire, Mickaël prit une grande inspiration pour
se calmer avant de parler à son patron et réussit à dire
bonjourd’unevoixaimable. Maisàl’autreboutdufil,
le ton était plutôt aigre, bien plus sec que d’habitude.
Hervé Grabien lui intima l’ordre d’être bref. Rassem-
blantsesesprits,Mickaëlluiparladel’annonceluedans
la presse informatique et lui rappela que les termes du
contrat n’étaient pas encore définis et qu’il était donc
prématuréd’annoncerainsileproduit.
-Maisdequoiparlez-vous,s’emportaHervéGra-
bien. De quel contrat s’agit-il ?
- Mais, monsieur, du contrat de commercialisa-
tion de mon logiciel par notre société, suite à la dé-
monstration que je vous ai faite mi-juillet. Nous en
avonsreparléfinjuillet,quandjesuisrevenudeBrest.
- Vous ne manquez pas de culot, Mickaël ! Tant
d’effronteries dans une seule phrase ! Le « notre
société » me semble mal venu, dans votre position.
D’autre part, vous ne m’avez fait aucune démonstra-
tion. Lelogicieldontilestquestionaétédéveloppéen
interne, mais pas par vous. Et enfin, parlons donc de
cette entrevue à votre retour de Brest. Je vous attends
encore.
-Enfin,monsieur,vousnepouvezpasnepasvous
rappeler. Je vous ai laissé mon micro portable pour
examinerplusendétailslelogiciel. Ilyavaitmêmevotre
avocate,quirédigeaituncontratdeprêt, qu’elle devait
nousenvoyer. Jene l’aijamaisreçu, maisj’airécupéré
leportableetnousensommesrestéslà.
26Michèle et Eric Meillier
-Ahoui? Ehbien,moi,j’aireçu,signédevotre
main,l’accuséderéceptiondelalettrerecommandéede
licenciementqueje vousaiadressée.
Mickaël se réjouit que cette conversation eût lieu
autéléphone. Aumoins,Grabienneleverrait-ilpasva-
cillersouslechoc. Ils’efforçadepoursuivrelaconver-
sation sur le même ton :
-C’estimpossible,monsieur,j’étaisenvacances;
je n’ai reçu aucun courrier.
-Entouscas,c’estbienvotresignatureetvousêtes
viré !
La communicationfutcoupéeetMickaëlregarda
lecombiné,hébété. Iln’avaitmêmepaspenséàprotes-
ter, à demander les motifs de ce licenciement. Aman-
dine,inquiète,lepressaitdequestions. Illuiracontala
conversation. D’unevoixblanche,ilconclut:
-On rentre, Amandine.
- Je vais conduire, tu n’es pas en état de le faire,
dit-elle en commençant à démonter leur tente. J’ap-
pellerai Sébastien quand on s’arrêtera pour déjeuner.
Cela semble nécessairemaintenant.
Ils prirent la route peu de temps après, échan-
geant quelques propos banals sur la circulation ou le
tempsqu’ilfaisait. Sansdouteessayaient-ils,enévitant
d’aborder le sujet qui leur tenait à cœur, d’en dimi-
nuer l’importance. Mais le subterfuge s’avéra inutile.
Detempsàautre,unsoupiréchappaitàl’unoul’autre;
chacunsavaitquelle enétaitlacause.
Ilss’arrêtèrentversmididansunrestaurantd’au-
toroute. Laqualitédelanourriturefournie,associéeà
leurmanqued’entrain,nelesincitapasàmangerbeau-
coup. Amandine appela Sébastien. Il avait un ren-
dez-vous à Dijon en début d’après-midi. Il le traitait
etmontaitaussitôtaprèsàParis. Ilpensaitarriverchez
son amieversdixheures du soir.
Ils poursuivirent leur route en silence, la fatigue
du voyage s’ajoutant à leur tension nerveuse initiale.
27Hacker
Malgrélapluiequilesaccompagnaitmaintenant,ilses-
péraientavoirregagnélacapitaleenfindesoirée.
28CHAPITRE II
Lorsqu’ils atteignirent les abords de Paris, ils
retrouvèrent, avec une absence d’enthousiasme bien
compréhensible, les sempiternels embouteillages du
périphérique. Arrivésdevantlaportedel’appartement
d’Amandine, ils ne purent ouvrir la porte. Ils se
regardèrent quelques instants, incapables d’aligner
deux pensées cohérentes et de tirer une conclusion de
ce qu’ils constataient. Heureusement, le gardien, qui
les avait vus rentrer− c’est bien le rôle d’un gardien,
n’est-ce pas, d’être à toute heure au courant des allées
et venues dans son immeuble ? − leur expliqua la
situation. Quelques jours auparavant, l’appartement
d’Amandine, ainsi que d’autres dans l’immeuble,
avaientété«visités». Legardienn’avaitpaspujoindre
Amandine ; sans doute comprenait-elle maintenant
que c’était une erreur de s’obstiner à ne pas lui don-
ner son numéro de téléphone portable ? Pressée de
connaître la suite, elle acquiesça machinalement. En-
couragé par le mea culpa de la jeune fille, il poursuivit
son récit. Pour comble de malchance, les parents
d’Amandine devaient également être absents. Il avait
donc pris l’initiative de faire changer la serrure. Bien
sûr, auparavant, il avait averti la police et l’assurance.
L’assureur s’était montré compréhensif. Dans la me-
sureoùl’occupantedeslieuxétaitabsenteetpuisquele
vol avait été déclaré à la police, l’assureur avait accepté
que la fourniture de la liste exhaustive des objets volés
29Hacker
ne lui fût fournie qu’au retour de vacances de la jeune
fille.
Tenaillés par l’envie de secouer le gardien pour
qu’ilouvrel’appartement,leslaisseseulsfairel’étatdes
lieux ou plutôt des dégâts, les jeunes gens n’écoutaient
plus le récit du brave homme. Enfin, il eut un éclair
de génie et leur tendit lesclefs. Ils s’en emparèrent, le
remercièrentvaguementetpénétrèrentdansl’apparte-
ment. Lasalledeséjourétaitunvraichampdebataille.
Si les voleurs avaient épargné la vaisselle, les portes du
buffet étaient restées ouvertes et les tiroirs, vidés de
leur contenu éparpillé au sol, trônaient sur la table
de la salle à manger. Le meuble de facture asiatique
étaitentièrementvide,plusaucunélémentdelachaîne
hi-fi ne s’y trouvait. Même le tapis avait été soulevé.
Dans leur chambre, le capharnaüm était encore plus
impressionnant. Sur le lit défait et retourné, s’accu-
mulaient pêle-mêle les contenus vestimentaires de la
penderieetdelacommode. Jamais,neputs’empêcher
de penser Mickaël, même les jours où Amandine est
exaspérée par mon incapacité à ranger, je n’ai laissé
autant de désordre. Cuisine, salle de bains et toilettes
n’avaientpasétéépargnéesdanslafouillesystématique.
Le contenu des placards était répandu sur le sol. Le
jeunehommeconstatarapidementqueriennesemblait
cassé, mais il y en avait quand même pour des heures
à tout remettre en ordre. Il entraîna doucement sa
compagne atterrée et tremblante dans le bureau. Elle
leregardatristement,leslarmesroulantsursesjoues.
- Mickaël, ils ont volé mon PC. J’y tenais, c’était
notrepremierachatensemble. Ilsonttoutpris,ilssont
rentréscheznous,ilsn’avaientpasledroit.
Illaserradanssesbrassanschercherànierl’évi-
dence. Aucun doute, les voleurs avaient dérobé tout
le matériel électronique et informatique, à l’exception
du micro-ordinateur de Mickaël, jugé probablement
obsolète. Celui-ci se sentit soulagé. Au moins, les
30Michèle et Eric Meillier
sourcesdesonlogicielétaient-ilsintacts. Ilallumaim-
médiatement l’ordinateur, avec l’idée de faire une co-
pie de l’ensemble. Son visage se crispa en découvrant
que les sources avaient été modifiés ou remplacés par
d’autres fichiers plus anciens, portant le même nom
quelesfichiersquis’ytrouvaientprécédemment. Tous
les fichiers étaient datés de sa dernière période d’in-
ter-contrat :
-Lesfumiers! Ilsontmodifiélessources!
-Tun’avaispasdesauvegardesurdisquette? de-
manda Amandine.
- Pas ici, mais chez moi, dans la boîte à sucre, tu
sais,làoùlesfemmescroientcacherleursbijoux!
Elle le foudroya du regard, puis battit en retraite
devantl’importance delasituation:
-Vacherchercequ’iltefautcheztoi. Jeresteici
pour attendre Sébastien. Mais fais vite et surtout, fais
attention à toi. Tu m’appelles en arrivant, insista-t-
elle.
Son inquiétude réchauffa le cœur de Mickaël.
Il partit en promettant d’être prudent et d’appeler au
moindreproblème. Arrivéchezlui,Mickaëlintroduisit
la clé dans la serrure et eut un soupir de soulagement.
L’appartement était toujours fermé à clé. Il actionna
l’interrupteur et sentit alors ses forces le quitter. Son
ordinateurportablen’étaitplussursonbureau.
Bienquepersuadédel’inutilitédesesrecherches,
ilvérifianéanmoinsdansl’armoire,leplacardducou-
loir et les tiroirs du bureau. Cette inspection minu-
tieuse s’avéra infructueuse, mais lui permit de consta-
ter que tous ces endroits avaient déjà fait l’objet d’une
fouille complète. Il ne restait plus aucune disquette,
aucun CD ROM, aucune documentation personnelle,
manuscrite ou informatisée. Il se précipita alors vers
son ultime espoir. Hélas, la boîte à sucre trônait, vi-
déedesoncontenu,surlatabledelacuisine. D’autres
boîtes de rangement avaient été examinées également,
ainsi que les poubelles.
31Hacker
Mickaël refoula ses larmes, répétant sans cesse :
« Ce n’est pas vrai, quatre ans de travail perdus ! ». Il
s’obligea à vérifier une nouvelle fois les moindres re-
coinsdesonstudio,àlarecherched’unedisquetteou-
bliée. Peine perdue. Il ne restait plus aucune trace du
passage d’un informaticien dans ce petit appartement
sombre.
Bienqueconvaincudel’inutilitédecetteprécau-
tion, Mickaël referma soigneusement sonappartement
et se rendit chez l’épicier marocain installé au rez-de-
chaussée de son immeuble. Celui-ci avait peut-être vu
ouentenduquelquechose. C’étaitpeuprobable. Dans
ce cas, il aurait trouvé un moyen de l’avertir. Ahmed
était un ami et il était très débrouillard. Réfugié poli-
tique, cet ancien journaliste, poursuivi au Maroc pour
sesidées,vivaitenFrancedepuisplusieursannées. Sila
plupart de ses clients ne voyaient en lui qu’un sympa-
thique commerçant ouvert à tout moment, particuliè-
rement aux heures de fermeture des autres boutiques,
Mickaël avait rapidement su apprécier son intelligence
et sa culture. Très vite, ils étaient devenus des amis.
Le jeune homme l’avait aidé à informatiser son ma-
gasin, depuis la gestion des stocks jusqu’à la recherche
de fournisseursexotiquessur Internet. Nostalgique de
son pays, Ahmed en parlait fréquemment avec Mickaël
lorsquecelui-civenaitluirendrevisite. Ill’accueilliten
souriant,maiss’assombritenl’observant:
-Mickaël,qu’est-cequinevapas? Amandine…
- Non, tout va bien avec elle. Ahmed, j’ai été
cambriolé.
- Oh, et tonDVD tout…
Ahmeds’interrompitbrusquement,pâlitetmur-
mura :
-Non,ce n’estpaspossible !
- Qu’est-ce qui n’est pas possible ? s’énerva Mi-
ckaël. Que s’est-il passé ?
Ahmed lui raconta alors lavenue, quelques jours
auparavant, d’une jeune femme. Elle s’était présentée
32Michèle et Eric Meillier
commeunecousinedeMickaël. EllerevenaitduJapon
etluirapportait,commeconvenu,unDVD.L’électro-
niqueétaittrèsbonmarchédanscescontrées,sionsa-
vait où s’approvisionner bien sûr. Elle en avait profité
pouracquérirégalementuneminichaînequ’ellevoulait
lui offrir. Volontairement, elle venait maintenant, le
sachantenvacances,pourluiinstallerl’ensembleetlui
faire la surprise. Elle savait que son cousin n’était pas
très riche et elle l’adorait. De plus, maintenant qu’il
avait une copine « pour de bon », il allait sûrement
consacrer encore moins d’argent à ses envies person-
nelles. Elle avait seulement un petit problème : elle
n’avait pas les clés du studio de Mickaël. Mais elle sa-
vait,parcequeluiavaitditsoncousin,qu’Ahmedavait
undouble. S’ilvoulaitbienluiouvrirl’appartement…
Elle en avait environ pour deux heures à tout instal-
ler. C’était un dimanche soir, l’heure de pointe. Il y
avait déjà deux clients dans l’épicerie et un troisième
entrait justement. Ahmed avait trouvé la fille sympa-
thique. Mickaël ne lui avait jamais parlé d’elle, mais
ellesemblaitbienleconnaître. Elleavaitl’airsincèreet
honnête,bienqu’unpeuexcentriquedanssatenueves-
timentaire. C’était peut-être la mode au Japon! Bref,
illuiavaitconfiélesclésens’excusantdenepasl’aider,
mais la clientèle attendait. Compréhensive, elle avait
sourietl’avaitremercié. Presquedeuxheuresplustard,
elleluiavaitrendulesclésetavaitmêmeachetéuneboîte
de raviolis.
-Ilfautallerdéclarer levolau commissariat. Tu
pourrais la décrire, Ahmed ?
-Pas vraiment, répondit-il navré. Je ne l’ai pas
bienregardée. Sesvêtementsétaienttellementétranges,
decouleurssichatoyantes,presquetropvives,qu’onen
oubliait son visage. Elle était de taille moyenne, plutôt
fine, dans les trente ans.
- Avait-elle des gants ? interrogea Mickaël avec
unelueur d’espoir danslesyeux.
33Hacker
-Oui,dansuntissuunpeubrillant,maisdecou-
leur claire, beige et…
-Tantpis,soupira-t-il,pasd’empreintes. Viens,
Ahmed, peux-tu fermer ta boutique le temps d’aller
chez les flics ?
-Jevaisplutôtdemanderàmonfrèredelagarder,
ildevraitarriveràtravailleruneheure!
L’officierdepolicedeserviceserenfrognalorsque
laporteducommissariats’ouvrit. Acetteheuretardive,
l’arrivée d’unjeune homme à l’air unpeu perdu− qui
sait,peut-êtremêmedrogué!−etd’unarabepourl’ac-
compagner,cenepouvaitêtrequ’unesourced’ennuis.
Instinctivement,ilvérifiaqu’ilétaittoujoursenposses-
sion de son arme.
Ces deux-là venaient déclarer un cambriolage et,
pourcouronnerl’affaire,l’undesdeuxprétendaitavoir
vu la voleuse ! Celui-ci ne lui inspirait pas confiance.
Du plus pur type nord-africain, cheveux et barbe
sombres, frisés et fournis, il parlait comme un livre,
sans aucune faute de français notable. Seul son accent
mettait un bémol à la pureté de la langue. Quant au
jeune français, certainement pas en possession de tous
ses moyens, il insistait lourdement pour qu’on précise
que parmi ce qui avait été volé, il y avait des disquettes
cachéesdansuneboîteàsucre! Pourquoipasuneboîte
de crayons de couleur dans le réfrigérateur ? D’un air
las, le policier enregistra la déclaration et conclut en
informant Mickaël qu’on le préviendrait s’il y avait du
nouveau. Il lui remit le double de sa déclaration et
l’invitaàcontactersonassureuraveccepapier.
Sébastien constata avec satisfaction qu’il se trou-
vait dans la rue de l’immeuble d’Amandine. Il aperçut
rapidement la bouche de métro qu’elle lui avait don-
néecommerepère. J’habiteenface,avait-elleexpliqué,
34Michèle et Eric Meillier
de la fenêtre, je pourrais presque sauter dans l’esca-
lier. Ilsegarafacilementàquelquesmètresdel’entrée,
bénissant Amandine de loger dans un immeuble com-
portant un parking souterrain privé. Il vérifia l’étage
surlaboîteauxlettresetappelamachinalementl’ascen-
seur. Il était encore athlétique, mais les fréquents re-
pas d’affaires avec ses clients le faisaient glisser douce-
mentsurlapentedelaparesse;troisétagesàpiednele
tentaient guère. Amandine l’accueillit avec un sourire
forcé,luioffritunjusdefruitsetcommençaàluiexpli-
querlesfaits. Elles’embrouillait,sautantducoqàl’âne.
Compatissant, le jeune avocat intervenait parfois, po-
santquelquesquestionspourmieuxcernerleproblème
et remettre Amandine sur les rails de son récit. Le té-
léphone sonna ; elle sursauta, décrocha aussitôt et cria
presque :
- C’est toi, Mickaël ?
Sébastiendevina,auvisagecrispédelajeunefille,
que son interlocuteur, quel qu’il fût, ne lui apportait
pasdebonnesnouvelles. Elleraccrocha,accablée:
-C’étaitMickaël. Luiaussiaétécambriolé. Iln’a
plus aucune disquette de son logiciel. Il est désespéré,
ilatoutperdu. Iladitqu’ilrentraittoutdesuite.
- Alors, attendons-le. Nous poursuivrons cette
conversation avec lui.
Quand Mickaël arriva, Amandine fit rapidement
les présentations. Le jeune juriste entra immédiate-
ment dans le vif du sujet :
- Je ne vais pas prendre de gants. Pour le logi-
ciel, je voudrais ta version des faits, Amandine n’a pas
une vision très claire de l’ensemble. Pour l’instant, je
ne sais pas ce qu’on peut faire, il faut y réfléchir. Par
contre, pour le licenciement, s’il n’y a pas forcément
vice de forme, il y a en tout cas mauvaise foi et préci-
pitation. On peut quasiment à coup sûr obtenir trois
mois de salaire à titre d’indemnités, comme pour un
licenciementéconomique. Etcela,uniquementenar-
gumentant sur le fait qu’on ne renvoie pas quelqu’un
35Hacker
pour perte de confiance parce qu’il ne vient pas à un
rendez-vous alors qu’il est à six cents kilomètres de là.
S’ilsn’ontpascherchéàtecontacteràBrestoucheztoi,
s’iln’yapaseudecourrierprécédantlalettredelicen-
ciement, on plaidera la mauvaise foi. Et s’ils exhibent
de telles lettres et ripostent sur le manque de fiabilité
despostes,onpasseraàlavitessesupérieure. Comment
lalettrerecommandéea-t-ellepuêtresignéepartoile
14 août alors que tu étais en Bourgogne, chez Aman-
dine ? Désolée, machère, mais au vudesdates, il fau-
dra peut-être faire témoigner tes parents. Cependant,
c’est mieux que si la date correspondait à votre séjour
sans témoins danslescalanques!
-L’idéalauraitétéqueladatecorrespondeànotre
séjour en Inde ; j’aurais préféré faire témoigner Ju-
lie, grommela Mickaël, peu convaincu de l’estime que
les parents d’Amandine avaient pour lui. J’ai vraiment
eul’impressiond’êtreunminablesanslesou,quiavait
tournélatêteàleurchèrepetitefilledansl’uniquebut
de la glisser dans mon lit !
- Ecoute, coupa sèchement Sébastien, les faits
sont là, nous ne pouvons rien y faire ! S’ils ne té-
moignentpas,personned’autreneleferaàleurplace.
-C’estvraiquenotreséjourenBourgognen’apas
été des plus agréables, intervint doucement Amandine
devant l’air renfrogné de son ami. Déjà, Mickaël ne
portait pas de cravate à son arrivée, ni même la tradi-
tionnellechemisetteencotonblanc. Deplus,ilacom-
misl’impardonnableerreurdesourirelorsquemamère
a demandé à Caroline, qu’elle appelle sa soubrette, de
lui montrer sa chambre. Mes parents sont vieux jeu,
mais ils sont profondément honnêtes. Ils accepteront
de témoigner, tupeux enêtrecertain. Biensûr, par la
suite,ilsconsidérerontquetun’auraspasassezdetavie
pourlesenremercier,maisilsnetedirontrientantque
le problème nesera pas résolu.
36Michèle et Eric Meillier
Mickaël, trop abattu pour discuter, se laissa
convaincre et la conversation reprit. Le jeune avo-
cat essayait de convaincre son « client » de l’intérêt
d’obtenir de l’argent ; mais ce dernier ne pensait qu’à
revendiquer la paternité du logiciel et à faire valoir
ses droits. Amandine, d’ordinaire très énergique,
semblaitdépasséeparlesévénementsetanéantiedevant
l’ignominie du dirigeant de Cap’Ten. Un instant, elle
suggéra que le cambriolage de son appartement n’était
peut-être qu’une fâcheuse coïncidence qui leur avait
faitéchafauderl’idéedecevolmachiavélique. Avecune
douceur empreinte de fermeté, Sébastien lui rappela
la lettre de licenciement et surtout l’annonce de la
démonstration du produit par Cap’Ten. Amandine
approuva. Incapabled’émettreunavisutilesurlesujet,
elle s’assit auprès de Mickaël et lui prit la main, se
contentant de lui montrer, par ce simple geste, à quel
pointellepartageaitledramequ’ilvivait.
Ilsfinirentpartransiger. Ilfallaittraiterlesdeux
affairesséparément. Lelicenciementabusifsemblaitun
procèsgagnéd’avance. Qu’HervéGrabienaitagisurun
coupdetête,sansarrièrepenséeouqu’ilaitprémédité
son action afin d’avoir le champ libre pour pirater le
logiciel, il avait tout intérêt à accepter de payer les in-
demnitésdemandéesparleplaignant. Unefoiscetteaf-
fairesoldée,ilseraittoujourstempsd’intenterunpro-
cès pour le vol du logiciel, si toutefois ils arrivaient à
avoir plus que de fortes présomptions. Et si par ha-
sardHervéGrabienprétendaitqueMickaëlavaitdérobé
le logiciel, cherchant ainsi à renverser les rôles, ils au-
raient tout loisir d’effectuer leurs recherches au grand
jouretdeprouverlaculpabilitéduPDG.
Cette décision prise, Amandine donna le signal
del’arrêt. Laconversationmenaçaitdetraînerenlon-
gueur,sanspermettrepourautantd’avancerdansletra-
vailà entreprendre. Pour touslestrois,la fatiguedela
routeetlatensionnerveusecommençaientàprendrele
passur leurénergiementale. Leurélocution était plus
37Hacker
difficile, leur concentration diminuait. Il était tard,
déclara la jeune fille, quelques heures de sommeil leur
seraient bénéfiques. Elle montra sa chambre à Sébas-
tien et rejoignit Mickaël au lit. Ils firent l’amour avec
passion et s’endormirent avant d’avoir eu le temps de
repenser aux événements de la journée. Mais Mickaël
se réveilla peu de temps après et se mit à chercher une
solution pour récupérer son logiciel et faire valoir ses
droits. Plusilréfléchissait,plusilsedésespérait. Com-
mentlui,simpleparticulier,sansargent,sanstravailet
quiplusest,sansdiplôme,doncsanscrédibilitéauxyeux
dumondeindustriel,pouvait-ilespérerluttercontrele
patron de l’éminente société Cap’Ten, fournisseur de
laDéfenseNationale,performanteetau-dessusdetout
soupçon? Cen’estquepeuavantl’aubequ’iltrouvale
sommeil.
Il relut avec attention le message qu’il venait de
rédiger,pesantsoigneusementchaquemot:
Samedi 26/08/2000
Logicielenmapossession. Acheminementparlavoiehabituelle.
Sous-traitanceaumêmeendroit.
The Bug
Apparemmentsatisfait,ilenvoyalecourrierparla
procédureconfidentielleetéteignitsonordinateur.
Le lendemain matin, Sébastien entreprit de
mettre en place les actions préliminaires qu’il jugeait
indispensablespourconstituerledossierdel’affairedu
piratage du logiciel. Il se fit préciser les épisodes liés à
ladémonstrationdulogicielàCap’TenparMickaël:
38Michèle et Eric Meillier
- Raconte-moi tout ce qui s’est passé depuis la
premièrefoisquetuasparlédulogicieldanstaboîte.
Mickaël prit le temps d’organiser ses souvenirs
avant de commencer le récit. Sa mission d’assistant
technique auprès des étudiants parisiens désirant
s’initier à Internet s’achevait finmai, à l’époque où les
jardins du Luxembourg attirent plus de jeunes gens
que les locaux informatiques sombres et poussiéreux.
En bon gestionnaire, Franck Duval, le commercial qui
s’occupait de lui, avait trouvé une mission à Mickaël,
pour éviter de le laisser en inter-contrat jusqu’à ses
vacances d’été, prévues au mois d’août. Duval devant
assister à une réunion urgente au ministère de la
Défense, c’est Hervé Grabien qui avait reçu Mickaël
pour lui présenter son prochain contrat. Le jeune
informaticien avait été plutôt content du changement
d’interlocuteur. Ilcomptaiteneffetnégocieruneaug-
mentation et se félicitait de l’opportunité qui lui était
donnée. D’ordinaire, à cette période de l’année, le
patronévitaitderecevoirlescollaborateurssusceptibles
de vouloiraméliorer leur salaire.
Mickaël avait pénétré dans le bureau du PDG.
Comme à l’accoutumée, il se sentait intimidé dans
cettepiècevaste,manifestementagencéepouraccueillir
avec faste les prestigieux clients de Cap’Ten. Une
large baie vitrée donnait sur un petit jardin en patio
et conférait au mobilier en acajou un éclat particulier.
Outre l’imposant bureau derrière lequel Grabien
était actuellement assis, la pièce comportait une table
basse en verre, entourée de fauteuils en cuir. Les
négociationsdecontratseterminaientici,autourd’un
café ou d’un apéritif. Les visiteurs ne pouvaient pas
manquer d’admirer la bibliothèque qui abritait, de
l’aveu même du propriétaire, tous les centres d’intérêt
du PDG. Des ouvrages de peinture y côtoyaient des
livresd’informatiqueetdestraitésdedroit.
Sébastien avait écouté la description sans inter-
rompre le jeune homme. Lui-même, commenta-t-il
39Hacker
ensuite, avait visité des dizaines de bureaux de ce type,
agencéspour impressionner lesvisiteurs enménageant
les susceptibilités des clients. Mickaël avait poursuivi
son récit. Il s’était assis en face de son patron, se sen-
tant,commeàchaquefois,observéparlespersonnages,
unangeetunefemme,précisa-t-ilmachinalement,du
tableau décorant le bureau. Hervé Grabien avait pré-
senté la mission sans détours. C’était un travail essen-
tiellement alimentaire, mais Mickaël était bien capable
decomprendrequ’ilétaitdifficiledefourniruncontrat
intéressant pour deux mois, surtout à l’approche de
l’été. Sans compter le fait que l’absence de diplômes
fermait bien des portes ! La mission consistait à effec-
tuer la saisie du parc informatique d’une administra-
tion de Brest, après avoir choisi le logiciel destiné à en
assurer la gestion. Le travail ne promettait pas d’être
passionnant, Hervé Grabien en était conscient et Mi-
ckaëldevraitenprendresonparti. D’ailleurs,Cap’Ten
neferaitquerentrerdanssesfrais,lescontratsavecdes
administrationscivilesétaienttoujoursmalpayés.
Le jeune informaticien fit une grimace inté-
rieure. Le terrain était glissant pour aborder le sujet
de l’augmentation, d’autant que le ton de son patron
sefaisaitaigre-doux,commepourdécouragerunetelle
tentative. Néanmoins, Mickaël avait fini par suggérer
que son salaire stagnait depuis bien trop longtemps,
alors que ses compétences étaient reconnues par les
clients. Grabien avait balayé la remarque avec un
haussement d’épaules et avait reporté le sujet à l’ordre
du jourd’une prochaine entrevue, lorsque les contrats
prévus en septembre lui donneraient une meilleure
visibilité surl’avenirde la société.
Devantl’airdéconfitdesoncollaborateur,Hervé
Grabienavaitsemblévouloiradoucirsa réponse. Côté
salaire,ilnepouvaitrienpromettre. Parcontre,ilpou-
vait lui confier, au sein de la société, des tâches plus
importantes, d’un plus fort niveau de responsabilités.
En effet, les clients étaient de plus en plus réticents
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