Hank Jones

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Le grand pianiste de jazz Hank Jones ne pouvait être mieux servi que par la plume méticuleuse mais lyrique de Alain Gerber. Dans ce récit biographique inédit, Alain Gerber met tout son talent de conteur au service de Hank Jones, maître du be bop et innovateur du jazz de l'après guerre, mêlant la précision des faits avec le souffle du romancier.

A travers le parcours de Hank Jones, c'est aussi l'histoire de la musique noire américaine et de son impact sur l'Europe qui est ainsi relatée.


Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782918830115
Nombre de pages : 146
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Nous avons essayé de le reproduire au clavier en suivant
la partition. Même Sam n'est arrivé à rien.
 "Tu vois, Gerry, a-t-il fini par déclarer, il y a un fossé entre ce qu'on lit sur ce papier et ce qu'on entend dans le disque. Et ce fossé a un nom. — Un nom ? — Oui : Hank Jones. On a déchiffré sa formule, mais,
lui, il garde son secret. C'est ça, un grand musicien."
 Pour Thanksgiving, Sammy Kravitz me fit cadeau d'un album réunissant plusieurs cires récentes de Horowitz, ainsi
que d'un disque publié sous le nom de Stan Getz, un saxophoniste dont j'avais entendu dire à la radio, sans y attacher la moindre importance, qu'il faisait des étincelles au sein d'un orchestre de danse dirigé par un certain Woody Herman. Ancien employé de Benny Goodman, Getz avait enregistré ces deux faces de 78 tours avant de rejoindre cette formation. C'était même, paraît-il, les premières dont on lui
ait confié la responsabilité. Il avait choisi de s'exprimer dans
le cadre d'un quatuor – pardon : d'un quartette – avec la "section rythmique", comme disent les connaisseurs, de Cocktails For Two etBean And The Boys : Max Roach à la
batterie, Dillon Russell à la contrebasse et Hank Jones. Deux
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disques avaient été réalisés. Sam avait choisi celui où l'on trouvait une pièce composée par le pianiste. BaptiséeOpus De Bop, elle occupait la face A. Sur la face B, le groupe
interprétait un air qui m'était assez familier, pour autant que je me préoccupais des chansons populaires :Don't Worry 'Bout Me("T'inquiètes pas pour moi").
 Je l'avoue : je me suis précipité sur le Getz avant même de desceller l'album. Une fois de plus, Jones, réduit à la portion congrue, ne pouvait donner qu'un aperçu de ses
capacités. Si j'étais sincère, je devais reconnaître que, de moi-
même, jamais je ne me serais arrêté une seconde aux solos qu'il interprétait dans ces deux morceaux, d'autant qu'en raison — je suppose — du contexte avant-gardiste où ils s'inscrivaient, ils ne faisaient plus du tout référence à Art Tatum. En écoutant à la suite l'un de l'autreHappy Medium
etOpus De Bop, qu'une année seulement séparais, j'avais le sentiment d'être en présence de deux pianistes distincts, dont l'un me laissait de marbre. À la limite, leurs approches me semblaient antagonistes, même si l'on oubliait ce qui se passait autour d'eux et qui me plaisait encore moins chez
Stan Getz que chez Page "Lèvres chaudes". Je ne pouvais, en
tout cas, me défaire de la tentation de choisir le premier contresecond. Dès lors, comment Oscar Peterson avait-il le pu affirmer que Hank Jones ne se trompait jamais ? Et en
admettant qu'il eût pensé à l'un des Jones plutôt qu'à l'autre,
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quel était l'artiste infaillible d'après lui : celui qui, à défaut de me toucher (je n'en étais pas encore là), m'impressionnait ou
celui que, spontanément, j'aurais cherché à fuir ?
 Sammy avait déclaré que Hank Jones gardait son secret. Pour moi, c'était plus grave : il restait un mystère, et ce mystère s'épaississait à mesure que je tentais de le percer. Ma quête de Henry Jones... Quelle étrange histoire. Se mettre à la recherche de quelqu'un qui opère pour ainsi dire
sous votre nez et ne pas réussir à mettre la main dessus ! Ni sur l'homme, du fait que nos itinéraires avaient peu de chance de se croiser. Ni sur son art, peu représenté par les enregistrements et, surtout, pour ce que j'en connaissais, mal représenté. Tout aurait été beaucoup plus simple, bien
sûr, si quelqu'un de mon entourage ou le disquaire que je fréquentais avait pu m'aiguiller sur les solos que Norman Granz avait fait enregistrer à Hank, qui était un de ses
protégés, en septembre 1947. Personne, hélas, n'a jamais fait allusion à leur existence devant moi. Sammy ne suivait pas l'actualité du jazz d'assez près pour en être informé. Le grand collectionneur du campus, ce type qui avait tenté de m'initier, mais dont il était clair que les propres connaissances ne faisaient que refléter les enthousiasmes et les indifférences imprimées dans le magazine auquel il s'était
abonné, considérait ce pianiste comme du menu fretin, en
attendant qu'un critique ou un autre décrétât le contraire.
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