Hasard de l'éphémère

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Du hasard à l'héphémère, il n'y a qu'un pas quand tout bascule dans la vie de Jade, mariée depuis dix ans à Arnaud, chirurgien de renom, débordé par son job. Les attentions, les compliments... connaît peu. Sa femme pourrait adopter une coiffure punk, pas sûr qu'il s'en apercevrait. Elle rencontre Laurent. Ils se plaisent de suite. Aux yeux de Laurent, Jade redevient une femme séduisante et séductrice. Ils vivent des moments volés dans des plaisirs troubles. Cette aventure dure depuis deux ans lorsque Jade apprend que son mari est séropositif. Et si le spectre de la mort allait prendre la forme d'une décision inédite? Une réflexion en forme de roman sur la réussite, l'amour adultère, la solitude, la mort.
Publié le : lundi 13 juin 2011
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EAN13 : 9782748176308
Nombre de pages : 183
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9 10
Hasard de l’éphémère
11 12 Brice SAINT CRICQ
Hasard de l’éphémère

Roman






Éditions Le Manuscrit
13
© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7631-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748176315 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7630-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748176308 (livre imprimé)




Pour Alexandre

À toutes celles et à tous ceux qui m’ont écrit
pour Le sabot de Vénus.


« Qu’y a-t-il de plus humain ? Épargner la honte à
quelqu’un. »

Nietzsche
















9 DU MÊME AUTEUR

MÉMOIRE SALÉE, ROMAN, 2004
LE SABOT DE VÉNUS, ROMAN, 2005
LE VERBE DÉMASQUÉ, ESSAI, 2006
10







1
UN RENDEZ-VOUS MANQUÉ


Quand elle rentra chez elle vers onze heures,
ce vendredi-là, chemin du Roucas Blanc, Jade
sortait tout juste de chez son esthéticienne.
Dès avant ce rendez-vous, elle s’était rendue
dans le centre-ville de Marseille, rue Paradis,
pour y porter les croquis d’un projet
d’aménagements intérieurs qui lui avaient été
commandés deux mois auparavant.
Trouver une place de parking avait été une
prouesse, tant la cité phocéenne était prise de
frénésie avec la rencontre de football France–
Afrique du sud comptant pour la coupe du
monde.
Elle aurait dû ensuite déjeuner avec Arnaud,
rue du Vallon des Auffes.
Dans sa voiture, le portable avait carillonné.
Ce fut Arnaud :
– Ma biche, je ne déjeunerai pas avec toi ce
midi. Je suis obligé de me décommander. Mille
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excuses. J’ai une intervention en urgence à la
clinique. Je te demande de me pardonner une
fois encore pour ce malheureux contretemps.
D’abord à demi surprise, Jade avait retenu
l’exclamation qui lui était venue aux lèvres. Elle
connaissait si bien ce genre d’empêchement
inopiné, qu’il lui paraissait superflu de lui
asséner un quelconque reproche. Elle n’avait
pas eu l’envie de lui faire une scène juste avant
son départ pour Genève où il se rendait ce
week-end pour assister à un congrès. Le énième
de l’année. La veille, il avait insisté pour qu’elle
l’accompagne. Mais à l’idée de rassembler ses
bagages, de prendre l’avion, et surtout, de se
retrouver à l’hôtel, elle avait décliné sa
proposition. Après quelques secondes
d’hésitation, elle s’était contentée d’un « oui,
d’accord » résigné, d’un « bon voyage tout de
même, bon séjour en Suisse », puis dans un
soupir, son beau visage avait exprimé une
sourde déception teintée d’agacement.
Passe pour l’agneau à la braise et l’odeur du
feu de bois sous la verrière ombragée du café des
arts, mais une fois de plus leur restau en tête-à-
tête s’était décliné en tête-à-queue. Cette
journée bien commencée allait se poursuivre
d’une manière désespérément prévisible. Elle
n’avait plus faim et se contenterait d’un
médiocre en-cas.
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Les vacances de cet été s’annonçaient ternes.
Jade allait vite, très vite sur ses trente-six ans et,
après bientôt dix ans de vie commune avec
Arnaud, elle mesurait toute la signification du
mot solitude : une hydre informe qui prenait
tout l’espace de son corps et de son esprit. Elle
savait aussi ce que voulait dire l’absence de
tendresse. À cet instant, elle eut de la peine à
refréner le sentiment de mélancolie qui
s’emparait d’elle. Est-ce que son existence allait
se réduire à n’être que la Pénélope d’un
cardiologue de bonne réputation ?
Parce qu’elle était un peu plus jeune que son
mari, elle avait eu l’illusion qu’ensemble ils
formeraient une même entité avec la possibilité
de faire advenir ce qu’elle désirait. Ainsi des
mois avaient passé sans un doute sur sa félicité.
Elle n’avait jusqu’alors jamais eu la moindre
intention de remettre en cause les choix
professionnels d’Arnaud. Elle ne s’était non
plus opposée à son désir de devenir professeur
de faculté, quand dans le même temps, Arnaud
avait entrepris d’écrire des communications sur
la chirurgie cardio-vasculaire et thoracique dans
des revues spécialisées. Bien plutôt, elle avait
été trompée par ses propres façons trop
conciliantes et se voyait aujourd’hui engloutie
dans le tourbillon des activités dévorantes de
son mari. Lucide et désemparée, elle se dit alors
qu’elle n’était plus très jeune et cette perception
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différente du temps attisait son envie de rester
séduisante et juvénile, d’être très femme et
remarquée aussi. Elle s’était battue pour sa
propre ambition professionnelle et mesurait sa
chance d’exercer un métier qui la passionnait.
Là aussi, elle eût voulu qu’Arnaud mesurât ses
efforts, mais il approuvait tout, distraitement.
Depuis toujours accommodée de cette tiède vie
conjugale, incolore, Jade n’aurait voulu en
aucune façon d’une double vie, justement parce
qu’elle espérait, sans trop d’impatience un
revirement de son mari. Et pourtant, ces
dernières semaines, elle avait aussi l’intuition
que le jour viendrait où elle oserait un petit bout
d’aventure, s’accorderait un délice doux-amer
que peut-être elle regretterait aussitôt. Une fois
de plus, cette pensée coupable se glissa dans
son esprit que, peut-être… un jour, elle se
laisserait fléchir.
D’un geste hâtif, elle tamponna ses
paupières nerveuses. Elle s’était crue jusqu’alors
très moderne, forte, et la voilà intimement
remuée.
Sur la corniche Kennedy, les véhicules
défilaient sur deux voies, les uns derrière les
autres. Dans ce bouchon, Jade continua de se
livrer à une révision déchirante aussi
incohérente que décousue. Les souvenirs de son
enfance, se révélaient à elle, à la manière de
photographies, une fois le papier blanc plongé
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dans le révélateur. Des flashes, entre les raretés
de la bibliothèque paternelle et les toilettes
coûteuses de sa mère. Elle ne se rappelait plus
son père pour avoir été élevée chez sa grand-
mère paternelle qui n’eût voulu voir en elle
qu’un excellent juriste comme son défunt fils.
Son père avait été longtemps conseiller
juridique aux comptoirs français de Saigon.
Quand sa mère se fut remariée à un des
ténors du barreau, ami de la famille, Jade n’avait
que tout juste onze ans et s’était trouvée de
belle manière envoyée à plein temps dans une
pension chic, tandis qu’elle passait ses week-
ends de sortie entre cette grand-mère alerte et
deux autres tantes, l’une mariée à un agent
immobilier, l’autre vieille fille. Mais ce beau-
père qui faisait l’orgueil de sa mère, mourut
après huit ans de mariage, victime d’un accident
vasculaire cérébral, seul, au volant de sa voiture.
Jade était alors revenue vivre auprès d’elle.
Pourtant il y avait Valentin, le fils du second lit.
Un enfant exagérément gâté et instable. Dernier
rejeton d’une lignée disjointe, il se montrait le
plus souvent méchant, menteur et hargneux.
Parfois la contrition le précipitait au contraire
dans un excès d’humilité : il devenait, pour un
temps en adoration pour Jade. Mais il n’y avait
pas que Jade. Se trouvait là, aussi, celui à qui
Jade avait évité de penser, l’aîné, le fils de
l’autre, le demi-frère de son propre demi-frère,
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le vivant portrait de son feu beau-père, la
réplique exacte, de celui qui, huit ans plus tôt,
pour le malheur de Jade, avait séduit Maria-
Carolina. Ils se voyaient, naguère, deux mois
dans l’année, aux grandes vacances. Alors, toute
trêve prenait fin. Sans raison apparente,
l’hostilité de cet aîné venait se refermer sur
Jade. Les avanies se succédaient à une cadence
accrue. D’ailleurs, « savait-on ce qu’il aimait ? »,
Pensa Jade. Un jour il exaltait sur une idée, sur
une personne… et le lendemain il exécrait ce
qu’il avait adoré la veille.
Quand venait le temps de retrouver
l’internat, Jade, soupirait de soulagement. Les
murs humides de son collège, le réfectoire
sinistre, les ragoûts gras figuraient pour elle le
purgatoire.
« Je ne saurai jamais plaider. Dessiner,
peindre, oui. J’ai la fibre, avait-elle dit à sa mère.
« Artiste, crois-tu que ce soit un métier », lui
avait rétorqué sèchement sa mère.
Finalement, lorsque Jade eut vingt ans,
Maria-Carolina s’était fait nommer à Paris, pour
qu’elle puisse terminer ses études. Elles s’étaient
installées dans un confortable appartement, rue
Jacob, à deux pas des Beaux-Arts.
Ces souvenirs se mêlaient à ceux de sa
rencontre avec Arnaud qu’elle avait vécue
comme la délivrance du carcan familial. Elle
avait connu Arnaud par hasard, à l’occasion
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d’une soirée estudiantine. Elle bénissait ce verre
d’orangeade qu’Arnaud avait renversé sur sa
robe, et remerciait le hasard… Comme si
quelque chose pouvait être renversé par hasard.
Aléa ou prétexte pour faire connaissance.
Belle aux cheveux miel avec des yeux entre
la châtaigne et l’onyx, très lumineux, Jade
possédait un charme au sourire éclatant auquel
Arnaud n’avait pas résisté. À cette époque, il
terminait en médecine sa première année du
cycle de spécialité.
Lui, devenu docteur par hasard ou par
inadvertance. Oui, par hasard. Il s’était rendu à
la faculté de médecine pour s’inscrire à une
licence de physique. Il avait fallu faire une
longue queue. Après trois heures d’attente, il
s’était entendu dire :
– Vous avez fait erreur, jeune homme. Ici ce
n’est pas pour les sciences. C’est pour la
première année de médecine. Avoir attendu si
longtemps ! Il avait répondu :
– Tant pis, inscrivez-moi en PE CM. En un
clin d’œil il avait remplacé un mot de huit lettres
par un mot de quatre pour devenir médecin
puis chirurgien.
Tous ses collègues étudiants le décrivaient
comme un carabin doué avec un bon
diagnostic. Il était si désireux de séduire autour
de lui, si posé, qu’elle l’avait pris pour le plus
charmant des étudiants du campus. Quelques
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heures après, ils s’étaient retrouvés dans la
piaule mansardée d’Arnaud. La façon dont
Arnaud lui avait fait plus tard le récit de sa
famille, ses relations avec ses amis, lui avait
permis d’entrevoir chez lui une grande
souplesse et vivacité d’esprit.
Ils s’étaient mis ensemble quand Arnaud eut
terminé sa dernière année de fac. Jade bouclait
quant à elle, son cursus à l’École des beaux-arts.
Elle gara sa petite Austin sous le grand pin
du parc, prit le courrier, et regagna par le perron
la villa.
Jade s’y retrouva avec ce vague à l’âme
indéfinissable. Peut-être évaluait-elle, en son for
intérieur, le nombre incalculable de faux bonds
qu’elle avait accordé à son compagnon trop
souvent accaparé par le démon de son travail et
sa théorie de patients forcément prioritaire.
Avait-il seulement remarqué ces jours derniers
son changement de coiffure ( ?). Aurait-elle eu
l’audace d’adopter une coiffure punk, de se faire
faire un henné pour couvrir des mèches
hirsutes, pas sûr qu’il l’eût remarqué davantage !
À l’Astragale, elle y vivait depuis son mariage
avec Arnaud et y avait poli doucement et sans
contraintes, les habitudes. De ce vieux jeune
bastidon début du siècle, acheté douze ans plus
tôt par Arnaud et restauré sur les conseils d’un
ami architecte, elle en avait elle-même repensé
l’agencement et conçu toute la décoration au
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prix d’une petite chirurgie dans la redistribution
des pièces. La cuisine tenait du laboratoire, avec
sa suite d’appareils en inox. Elle tenait aussi, du
refuge intime et familier avec son tablier en grès
de Salernes.
Jade ne manquait pas de goût.
Elle avait choisi chaque meuble de style chez
des antiquaires d’Aix et de Saint Cannat, et en
connaissait pour chacun, le passé. Elle savait les
goûts d’Arnaud et n’avait en aucune façon
cherché à lui imposer les siens. La vieille réserve
à charbon du sous-sol avait été transformée en
cave garnie de vins millésimés. L’idée d’une
salle de bains pour chacun venait aussi d’elle.
Elle avait suggéré avec ça, de transformer une
ancienne grande lingerie en chambre.
– Après m’être blottie contre toi, je pourrai
dormir tranquille, sans être tenue de te réveiller
en pleine nuit pour tes ronflements excessifs.
– Comment pourras-tu parvenir à m’aimer, si
tu ne couches plus avec moi !
Son goût très affirmé pour les années folles,
son raffinement aussi, en avaient fait un havre
agréable à vivre et, n’eût été le manque
d’attention chronique de son mari, Jade se fût
trouvée très heureuse dans ce cadre privilégié
qui offre un coup d’oeil saisissant sur la rade
d’Endoume.
Qu’importait aujourd’hui encore l’Astragale,
qu’importaient même ses amies et les activités
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de loisirs, si seulement elle avait pu avoir
Arnaud auprès d’elle. Manger, sortir avec d, se promener avec Arnaud, dormir
proche d’Arnaud, profiter de sa présence,
source intarissable de renouveau pour son
moral, enfin être sa femme.
Bien sûr, comme à chaque fois qu’elle se
trouvait seule, tenir à distance son train-train
quotidien lui semblait nécessaire, mais elle
ressentait aussi l’envie de retrouver son nid
douillet, ce pavillon qui se laissait aller à une
douce léthargie derrière ses massifs de lauriers-
roses, avec les choses qui lui plaisaient, les
meubles, les petits objets qui portaient leurs
traces communes et qui lui procuraient les joies
du quotidien.
Avant toute chose, elle se délesta de son sac
à main puis, vérifia les messages sur le
répondeur comme elle le faisait si
fréquemment. Elle déambula avec paresse
depuis le spacieux living jusqu’à sa chambre où
elle troqua son cache-cœur et sa jupe contre un
simplissime tee-shirt sur le jean moulant qu’elle
préférait.
Anubis, son oriental à poil ras, noir luisant,
se laissait aller à un chahut de potache sur la
méridienne. De là, à coups de griffe excités, il
bondissait sur le vaste tapis de haute laine sur
lequel galopait une licorne, content et bavard de
pouvoir rompre avec sa solitude. Un électron
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