He, la Chinoise aux yeux bleus

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Cet ouvrage contient 14 nouvelles dont He, la Chinoise aux yeux bleus, la plus emblématique.

D'une émouvante rencontre aux frontières de la temporalité aux amusants démêlés d'un couple épicurien, en passant par de belles histoires vendéennes, l'auteur ne se prive pas d'une descente aux enfers dantesque dans ce thriller palpitant. L'histoire improbable d'un amour entre un peintre parisien et « Sayuki », sa muse nippone et l'histoire chaude et prenante d'un amour de garçon.

Un feu d'artifice de sensations « no limit » pour le plaisir d'une lecture non formatée.

L'auteur, autodidacte, publie ici son premier ouvrage.


Publié le : vendredi 19 février 2016
Lecture(s) : 8
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334070904
Nombre de pages : 186
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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-334-07088-1
© Edilivre, 2016
Remerciements
Remerciements à Myriam, Geneviève, Dominique et Nathalie qui comme Ulrike m’ont soutenu et encouragé dans la création de ce recueil de nouvelles. Une pensée spéciale aussi à la mémoire de Mireille dite Masha sans qui Pierrot et sa compagne Laurette n’auraient jamais existé. Derniers clins d'œil à Domi de la rue Mogador, jeannette de Montmartre et Zilia.
He, la Chinoise aux yeux bleus
C’était le printemps et je me plaisais dans mon petit boulot de coursier dans une compagnie d’assurance à Paris. La société avait son siège au milieu de la rue de la chaussée d’Antin, entre la rue de Provence, et la rue des victoires juste derrière les Galeries Lafayette, non loin de l’Opéra. Un peu plus loin, à l’autre bout de la rue, près du square de la Trinité, il y avait aussi une annexe où d’autres salariés s’affairaient. C’était dans la seconde moitié des années 60 et la technologie encore assez rudimentaire justifiait de nombreux employés aux écritures, des dactylos, cela générait beaucoup de papiers à reprendre, à photocopier, des textes à ronéotyper, des stencils à tirer, il fallait se déplacer pour finaliser des démarches entreprises, parfois juste pour un tampon, une signature. Je circulais donc beaucoup, à pied, en métro, en taxi. Beaucoup de femmes travaillaient dans cette entreprise. Elles profitaient parfois de mes allées et venues, pour me demander de menus services : Une course rapide aux galeries Lafayette, une lettre à poster, un sachet d’abricots ou de cerises à acheter à la petite dame, marchande des quatre saisons, qui avait installé sa carriole juste en bas au coin de la rue des victoires. Des messieurs me demandaient aussi à l’occasion de leur prendre le journal ou un paquet de cigarettes au tabac du coin. Il m’arrivait souvent de devoir aller au palais de justice pour y recueillir des jugements, des minutes, ou juste pour faire viser des documents d’assurances. Il m’est arrivé de profiter de l’occasion pour assister très brièvement à un procès dans une salle d’audience. Je n’avais évidemment pas le temps d’y assister totalement, mais je faisais ainsi connaissance avec tout le décorum dont se pare la justice qui me semblait tellement irréel.
Le midi, je déjeunais parfois dans un petit restaurant bon marché de la rue de Provence, en face du commissariat de police, juste après le porche de la cité d’Antin où professaient des dames du quartier, bien à l’abri des colonnades, contrairement à celles de la rue Joubert juste à côté plus exposées aux intempéries. Dans le petit restaurant, la vieille serveuse, Rose, faisait ce qu’elle pouvait pour servir le plus vite possible sa clientèle d’habitués. La salle du restaurant était bondée et les gens n’avaient pas le temps d’attendre, mais ils respectaient et appréciaient les efforts de Rose aux cheveux blancs soigneusement coiffés, son accent Parisien haut en couleur sans pourtant la moindre familiarité et encore moins de vulgarité. Son visage fariné à la poudre de riz, comme disait ma grand-mère, et ses lèvres carmin toujours impeccables. J’aimais cette femme ses collègues et cette ambiance, j’y avais un vrai repas pour quelques francs, ce qui me convenait. Mais suivant l’heure à laquelle je pouvais me libérer, à quelques minutes près, l’attente était trop longue. Donc, je me rabattais le plus souvent sur un café qui s’appelait « Le Palmier de Lorette » Rue de Châteaudun, juste en face de l’église Notre Dame de Lorette. Là, en terrasse, je me contentais, pour le même prix que chez Rose, d’un sandwich au jambon et d’un demi. Lorsque j’étais sédentaire, c’est-à-dire au siège de la société, j’avais plusieurs tâches réservées. Je me trouvais à un bureau juste derrière celui de la petite dame qui s’occupait du standard téléphonique, Madame Emery. Dans cette très large pièce, située à l’entrée après la porte d’honneur, derrière un guichet, nous étions sept ou huit personnes. Toutes les quelques secondes, Madame Emery ponctuait le temps de ses stridents : Oui j’écoute !… et elle scandait le nom de la société. Puis en fonction de la personne qui appelait et des raisons de son coup de fil, elle renvoyait la communication vers un destinataire qui lui semblait adéquat. Elle contactait alors ce destinataire, soit le patron, ou un courtier, un chef de bureau, un rédacteur etc… et lui disait : Monsieur, ou Madame, on vous demande sur la Une, la deux, la trois… en fonction des lignes disponibles et après quelques savantes manipulations, et une
discrète écoute de quelques secondes qui lui permettaient de vérifier que la communication était bien établie, elle raccrochait et s’occupait d’ouvrir et de trier le courrier. Elle trouvait le temps de bavarder avec les autres personnes autour d’elle et se retournait parfois de mon côté pour me montrer quelques manipulations du standard téléphonique afin que je puisse éventuellement la suppléer. Je ne montrais pas beaucoup d’enthousiasme à cela, dans la mesure où je considérais que c’était à l’opposé de mon travail qui excluait que je sois rivé à un bureau, tant mes tâches impliquaient que je me déplace beaucoup. Cependant, j’aimais beaucoup Madame Emery et pour me faire pardonner ces refus de m’intéresser au Standard, je lui faisais souvent part de tout ce que je pouvais apprendre dans et hors de l’entreprise afin qu’elle s’évade un peu et aussi, je ne lui refusais jamais une petite course ou un service. Je ne me souviens pas des noms de toutes les personnes qui travaillaient dans l’entreprise ou même dans notre grand bureau, Juste Monsieur Palombo et Madame Formisano. Il y avait aussi une très belle jeune femme blonde, un peu plus âgée que moi, un peu plus de 20 ans probablement. Elle attirait sur elle les regards de la gent masculine comme un aimant. Elle faisait remarquablement son travail et était d’une grande gentillesse. J’aimais beaucoup cette fille qui ne faisait pas trop de cas de sa plastique magnifique et au contraire était d’une grande simplicité. Un jour, j’avais entendu une bribe de conversation entre deux collègues messieurs : « on dirait Marilyn Monroe » C’était à peine exagéré. Un jour, avec d’autres collègues, elles me demandèrent où je mangeais, dans quel bistrot, dans quel restaurant ? Ce jour-là, j’avais prévu d’aller chez Rose, rue de Provence. Trois d’entre elles décidèrent de venir avec moi tester cet endroit qu’elles ne connaissaient pas. Déjà, il fallut passer devant ces Dames de la rue de Provence, sous le porche de la cité d’Antin. C’étaient des femmes d’un certain âge, ce qui expliquait qu’elles tenaient déjà le pavé à l’heure du repas, elles pratiquaient en fonction des heures des bureaucrates, plus que pour de tardifs noctambules. Mes collègues n’apprécièrent pas trop cette proximité, que pourtant elles ne pouvaient ignorer dans le quartier. Cependant, elles ne firent aucune remarque au petit jeunot que j’étais. Dans le restaurant, par contre, elles apprécièrent à la fois le service, la qualité du repas et surtout le prix. Pourtant, elles ne souhaitèrent pas revenir chaque jour, préférant conserver leurs habitudes. Je ne sus jamais si c’était la proximité des dames de la rue qui les avait rebutées. Pour ma part, je continuais d’alterner en fonction de mes horaires entre le restaurant de Rose et le Palmier de Lorette. Là-bas, le garçon de café commençait à me connaître aussi, un serveur grand et mince, type un peu Anglais avec une moustache légèrement rousse. Il aimait de temps en temps venir discuter brièvement avec moi dès qu’il avait un petit moment, ce qui était somme toute assez rare aux heures où je venais manger mon jambon beurre. Un jour, ma très belle collègue blonde me dit que son fiancé ne déjeunerait pas avec elle ce midi là et me demanda si elle pouvait m’accompagner ? Je pris juste la précaution de lui dire que ce jour-là, j’irais au Palmier de Lorette expédier rapidement un casse-croute et que je n’irais pas chez Rose. Pas de problème, Christian, me dit-elle, ce sera très bien comme ça. Lorsque le serveur me vit arriver accompagné de cette très jolie personne, je lus dans ses yeux son grand étonnement et, comment dire ? C’est un peu comme si je changeais de statut, passant de gavroche de bas étage à un ersatz de Casanova ou de petit Don Juan de quartier. Cela m’amusait beaucoup et je subodorais que ma collègue se gaussait elle aussi de cet effet un peu loufoque qui conduisait la clientèle, essentiellement masculine, à toiser, évaluer, jauger ce couple hétéroclite. Comment une si belle femme pouvait perdre son temps pareillement en avalant un
sandwich avec ce gamin, alors qu’il lui suffirait de battre des cils pour que tous ces messieurs lui fassent une place à leur table et seraient prêts évidemment à lui offrir le repas. Rien dans notre conversation qui fut pourtant constante n’eut à voir avec ce qui flottait dans l’air, comme dans l’œil du garçon dont l’air hébété ce jour-là me le rendit, momentanément moins sympathique. Les regards lourds nous suivirent jusqu’au bureau et je compris quelle force de caractère devait avoir cette jeune femme dont je mesurais l’épreuve qu’elle pouvait subir ainsi chaque jour et presque à chaque moment de la journée. J’imagine qu’elle avait apprécié que je la voie peut-être différemment. Je ne pouvais évidemment pas ne pas être sensible à sa beauté et à son charme, mais je dois dire et peut-être m’en étonner, je ne fantasmais pas sur elle, j’appréciais énormément sa gentillesse, sa simplicité, et aussi la petite complicité qui s’était installée entre nous. Un jour où j’avais eu une course à faire un peu plus longue que prévue, je décidais de manger dans le hall de la gare Saint Lazare qui n’était pas très loin de la Chaussée d’Antin (Enfin, pas très loin pour un marcheur professionnel que j’étais), ce qui me permettrait de rejoindre le bureau très vite après mon bref repas. Comme à mon habitude tout de même, je m’assis à un guéridon pour manger mon sandwich en buvant un demi et en me livrant à un de mes sports favoris, c’est-à-dire, contempler la vie qui me passait devant les yeux, à grande vitesse souvent, mais toujours avec des détails intéressants qui parlaient à mon imaginaire. J’aimais contempler cette vie grouillante et tumultueuse. Ces gens de toutes conditions qui se croisaient sans se connaitre. Ils avaient chacun leur propre vie en tête et se désintéressaient avec une certaine désinvolture de tout ce qui pouvait se passer autour d’eux. Chacun marquait son territoire avec ses manières, son langage, sa façon de se vêtir, son empressement ou au contraire, sa nonchalance. Ceux qui allaient d’un travail à un chez eux, ceux qui erraient, ceux qui avaient tout, ceux qui n’avaient rien. Perdu dans mes réflexions, je n’avais pas vu qu’une femme s’était installée devant le petit guéridon juste à côté du mien. Sans me retourner vers elle, je devinais qu’elle avait de longs cheveux noirs et je discernais ses gestes délicats et attentionnés. Je n’osais pas me tourner pour la regarder, je me contentais de la saisir de manière très approximative, d’un regard oblique comme on pourrait dire. A un moment donné, elle fit tomber un objet qui me poussa à pivoter vers elle instinctivement. Je dirais même que presqu’intuitivement, j’attendais une telle occasion. Ce fut très bref, car elle reprit sa position dès qu’elle eut ramassé prestement l’objet qu’elle avait fait tomber. Pour moi également, ce fut un geste réflexe. J’attendais une occasion et elle me fut offerte dans un éclair de temps. Toutes mes pensées étaient désormais occupées par cette femme, disons ce profil, cette ombre chinoise qui cillait à peine sur mon côté gauche. J’étais extrêmement intrigué par ce que j’avais vu subrepticement. Déjà, sous ses longs cheveux noirs, une peau très blanche et matte. Puis de fines paupières effilées qui n’avaient rien à voir avec des yeux en amande. Il n’y avait pratiquement pas de rondeur, ni d’ampleur. C’étaient plus des lignes dessinées comme aurait pu le faire Modigliani en un geste vif, d’une adresse artistique qui laisse un trait inimitable. Donc, elle était probablement Asiatique. Pourtant, lorsqu’elle avait commandé son thé, j’avais entendu une voix sûre et sans accent, un Français parfait. Par contre, ce qui me troublait d’avantage, c’était cette lueur bleue que j’avais devinée dans son regard. Enfin, le terme regard est ici bien exagéré, disons que l’une de ses paupières s’est une fraction de seconde entrouverte et j’ai pu percevoir cet éclair dont la couleur est si incertaine
dans mon esprit que je ne parviens pas à la décrire. Bien sûr, ce n’était qu’un jaillissement dans une minuscule faille de ses yeux si étroits que j’en viens à me demander si je l’ai réellement vue.
Je dus me lever pour aller aux toilettes, en espérant que la dame n’allait pas s’en aller avant que je revienne. En m’en retournant à ma place, je surpris une conversation entre le garçon qui m’avait servi et la personne derrière le bar : – Elle a des yeux, je n’ai jamais vu ça. Pour moi, elle doit être aveugle, ça donne des fois des couleurs vraiment bizarre et des formes aussi. En tous les cas, c’est une femme qui a des problèmes aux yeux. Je savais qu’elle n’était pas aveugle, car la rapidité avec laquelle elle avait rattrapé son objet me prouvait le contraire. Un geste félin d’une précision inouïe. Lorsque je repris ma place, à peine assis, je vis la belle se retourner vers moi et tenter un sourire qui me désarma totalement. Avec ce genre de créature, on ne peut s’attendre à un pareil naturel. Rien de sophistiqué, de précieux, d’étudié. Juste un sourire d’une fraîcheur à couper le souffle. – J’ai surveillé votre sandwich pendant que vous étiez parti. – Merci, à sa place, je n’aurais pas bougé, je me serais senti rassuré auprès de vous. Elle esquissa un autre joli sourire. – Hélas, même si votre présence est particulièrement agréable, je vais devoir terminer rapidement mon casse-croûte et aller reprendre mon activité. – Vous avez un travail important ? Je m’esclaffai. – On ne peut pas dire ça, je suis garçon de courses dans une compagnie d’assurances, ce n’est pas un poste de direction, mais j’ai tout de même des horaires à respecter. – Vous déjeunez tous les jours ici ? – Non, ici, c’est juste parce que je me trouvais là à l’heure du repas. En principe, je mange dans un petit restaurant de la rue de Provence ou bien je prends un sandwich dans un café en face de Notre Dame de Lorette, ça dépend de mes horaires. – Demain midi, vous serez où ? Je répondais à cette personne que je ne connaissais pas comme à une amie de longue date alors que son regard que je distinguais bien maintenant me troublait énormément. C’en était stupéfiant. – Demain, je me contenterai comme aujourd’hui d’un repas rapide, car le vendredi il y a beaucoup de courrier particulièrement urgent qui doit partir avant le weekend. Donc je dois faire le tour des bureaux pour récupérer les missives de ceux qui font tout au dernier moment, affranchir le courrier, préparer les recommandés et porter le tout à la poste avant la dernière limite. C’est pourquoi ce sera sur le pouce comme on dit, au Palmier de Lorette, rue de Châteaudun. – Je peux vous y attendre, je serai dans le quartier encore demain, ça me ferait plaisir. – Oui, bien sûr, le plaisir sera partagé ! Je peux savoir comment vous vous appelez ? – Je m’appelle : He. – C’est assez inhabituel, c’est un prénom Chinois ? – Oui… cela signifie : celle qui écoute. Et le vôtre ? – Christian. Je profitais du fait que le garçon passe à côté de moi pour régler mon addition, puis me levais et saluais l’intrigante beauté en lui disant : – A demain midi He, bonne journée. En la saluant de la main, je me plongeais une dernière fois dans son étrange et insolite regard tel que moi non plus, je n’en avais jamais vu. J’y ai pensé toute de la journée et la nuit aussi du reste. Comme je le disais, elle avait les yeux extrêmement effilés. Je ne dirais pas qu’ils étaient
bridés, ce mot est en complète contradiction avec la réalité car il reflète une sorte de contrainte, un empêchement, le maintien dans un espace restreint, étroit, rétréci. Non, je ne voyais pas ses yeux comme étant entravés, Je dirais que c’est exactement le contraire, l’inverse. Oui, c’est ça, ses yeux sont totalement débridés, dessinés comme si un peintre comme Modigliani avait complètement lâché son geste dans une impulsion créatrice. Du coup, elle pouvait tout percevoir à travers de redoutables meurtrières. Lorsqu’elle le souhaitait, elle pouvait, j’imagine, voir devant elle à 180 degrés, alors que sa propre vision était inaccessible. C’est plutôt le monde qu’elle voyait qui pouvait lui paraître contraint. La couleur et la forme de ses yeux étaient encore plus étranges. Lorsqu’elle consentait à relever ses paupières c’était un enchantement. La couleur dominante semblait être le bleu, mais elle n’avait pas vraiment de pupilles. Seul un minuscule point pouvait en tenir lieu, à partir duquel quelques rares rayons à peine plus foncés que le reste divisaient ce champ céruléen. L’azur ardent envahissait la presque totalité de l’œil. Des nuances que je ne saurais décrire, car je n’ai jamais vu telles couleurs et de plus, des scintillements, des reflets venaient constamment en changer les effets. A chaque coin de ses yeux, une minuscule pointe qui ressemble à de l’ivoire d’un éclat indescriptible encadre une fine couronne de quelques millimètres d’épaisseur qui ressemble à une pupille, mais au lieu d’être centrale et en forme de disque, elle entoure l’œil comme un anneau d’un bleu assorti mais plus sombre et compartimenté de petites zébrures émeraudes. Lorsque les paupières sont étirées et presque fermées, on dirait que la lumière diffuse qui en ressort est un laser, qui marie toutes ces couleurs, précédé d’une fine aura lumineuse. C’est ce que j’avais brièvement perçu lorsqu’elle avait rattrapé l’objet tombé d’un geste de chat et qu’elle en avait profité pour me toiser subito. Ma nuit allait être illuminée de cette lumière, de ces lumières, qui scintillaient dans ma mémoire. En tous les cas, mon travail terminé, en rentrant chez moi, en remontant la rue Lafayette jusqu’à la gare du nord pour prendre mon train de Banlieue, je mis plus que les 30 minutes habituelles. Oui, en prenant le métro, je pouvais aller beaucoup plus vite, mais entrer dans ces boites à sardines chaque soir aux heures de sorties des bureaux avec en plus un changement à effectuer, cela était au-dessus de mes forces. Donc, je préférais marcher et je mettais assez souvent beaucoup plus que les 30 minutes normalement nécessaires, non à cause de ma lenteur, mais parce-que je ne pouvais m’empêcher souvent de regarder les camelots faire leur numéro dans la rue avec parfois des complices, ou plutôt des compères qui les aidaient à inciter les clients crédules à céder à leurs propositions. Mais là, j’étais dans mes pensées qui étaient déjà habitées par une dame bien mystérieuse. Je n’avais pas envie de me faire à dîner ce soir-là, J’avais dix-huit ans, mais je vivais seul dans l’appartement familial déserté par mes parents pour des raisons professionnelles et par mes frères et sœur pour des raisons familiales. Donc ce soir-là, dans ce café restaurant juste en face de la gare du Nord, je décidais de manger rapidement en jetant mon dévolu sur un poulet frites. Ce n’était certes pas très diététique, un morceau de poulet plongé dans la friture et une belle assiettée de frites avec un demi. Il m’était arrivé quelques fois de manger comme ça à la sauvette. Donc, je connaissais un peu le personnel et je me sentais à l’aise dans ce lieu. Le faible prix m’intéressait aussi évidemment, car mon petit travail ne me permettait pas de faire des extras, même si je ne payais pas de loyer. Etonnamment je me sentais serein, bien qu’ayant l’esprit très occupé, Je ne ressentais aucune angoisse. Parfois le tourment amoureux ressemble à une forme de supplice. J’en déduisais en souriant que je n’étais pas amoureux. J’étais dans le plus grand bien-être, en
toute quiétude alors que je pensais beaucoup à He. Ce qui est curieux, c’est que je ne savais absolument rien d’elle et pourtant, je n’avais aucune interrogation à son propos. Je ne transformais pas ces pensées en énigmes. C’est presque comme si je savais, sans avoir à me poser de questions. Comme si je la connaissais de manière vraiment familière et donc, cela ne suscitait de ma part aucun étonnement, aucune ambiguïté. Je pensais à elle juste avec plaisir et tendresse. Du coup, le lendemain matin, en me rendant au travail, j’étais d’humeur joviale en sachant que le midi, j’allais retrouver un être cher. Sans me dire que j’avais une conquête à faire, que j’aurais à séduire, à jouer à cache sentiments pour ne pas me laisser dévorer par la pression, l’obligation de trouver la bonne attitude et de me montrer sous mon meilleur jour, tout au moins la meilleure manière de me faire apprécier. Au contraire, je me sentais libéré de toutes ces contraintes futiles puisque j’avais l’impression qu’elle me connaissait si bien que toute parodie était inutile. De mon côté, je n’avais pas besoin d’en savoir plus, puisque sans mettre de mots sur mes impressions, je savais que je savais. Je me trouvais donc dans une certaine béatitude qui ne justifiait aucune excitation particulière. Au boulot, tout se passa exactement comme les autres jours, les autres vendredi. Je pressais un peu les personnes qui auraient à me remettre ces documents qui deviendraient urgentissimes le soir, mais qui dans la matinée semblaient ne justifier aucune précipitation. Les femmes me taquinaient, les hommes, pour certains me demandaient si j’aurais un match ce weekend, car je pratiquais le Rugby et certains s’y intéressaient. Je passais aussi un grand moment dans la petite cuisine de cet ancien appartement bourgeois désormais occupé par mon entreprise. Cette petite cuisine était mon atelier. L’unique et minuscule ouverture, (n’appelons pas ça une fenêtre), donnait sur une sorte de verrière un peu plus bas. En entrant, au fond sur la gauche,Il y avait un évier en grès émaillé et un plan de travail, vestige d’une petite cuisinette, sur lequel était posé le photocopieur. Il était nécessaire qu’il y ait un évier à côté, car à l’époque, rien ne se faisait à sec. Comme l'indique le nom "photocopie", le procédé relevait de la photographie. Il fallait donc baigner les négatifs dans un liquide révélateur qu'il convenait de changer de temps en temps. L’évier s'avérait fort utile. C’était un procédé considéré comme moderne à l’époque mais qui était très fastidieux et qui de plus devait être assez coûteux. En plus de cela, il y avait les stencils que je devais tirer pour des circulaires en plus grand nombre, la machine à stencils était également installée près de l’évier dans cette pièce très étroite. Pour les documents ne nécessitant pas de grand tirage, il y avait une petite ronéo tout au bout du grand couloir qui séparait, d’un côté les bureaux donnant sur la chaussée d’Antin et de l’autre côté ceux donnant sur la cour intérieure de l’immeuble. La ronéo était juste derrière la porte du bureau des Dactylos qui me remettaient les pages à reproduire dans une ambiance affairée, mais joyeuse aussi à l’approche du weekend. Je devais également aller prendre les photocopies à faire et les plis à l’annexe près du square de la trinité. Mais en dehors de cette sortie, je ne faisais pas de courses à l’extérieur le vendredi. On sentait partout une certaine frénésie, on soldait les tâches de la semaine, on se mettait à jour de manière à pouvoir recommencer la semaine suivante sans retard. Les femmes prenaient soin de ranger leur bureau de classer les documents devenus inutiles, de laisser la place nette. Du côté masculin, on avait moins ce souci. Laisser les affaires en ordre oui, mais la propreté du bureau ne semblait pas de leur ressort. De la sorte, midi arriva vite, sans que je m’en préoccupe particulièrement, enfin, pas trop. L’heure venue, je descendais les marches qui conduisaient au porche, entre la rue et la cour
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