Hebermayor T.1 La Chronique d'Ada

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Ada – seize ans – vit avec son frère et sa sœur près de la très célèbre Institution d'Hebermayor où enseignent leurs parents. L'Institution Hebermayor sélectionne les lycéens les plus brillants d'Europe pour leur permettre en cinq ou six années d'accéder au poste de patron des grandes entreprises mondiales. Son enseignement est aussi prisé que secret. L'accès au campus luxembourgeois est strictement réservé aux étudiants qui sont tenus de ne rien révéler de leur vie. Mais en ce matin de janvier, Ada croise Simon, un garçon deux ans plus jeune qu'elle, qui vient de rejoindre le campus et qui se promène près de chez elle. Il accepte qu'elle rédige un article sur lui dans le journal interne de son école, la Chronique.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782748199222
Nombre de pages : 545
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2 Titre
Hebermayor

3
Titre
Claude Quelennec
Hebermayor
La Chronique d'Ada
Roman
5Éditions Le Manuscrit


























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-9922-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748199222 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9923-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748199239 (livre numérique)
6 Titre

7Éditions Le Manuscrit


.
10
CHAPITRE 1
ADA, SIMON ET L’INSTITUTION
D’HEBERMAYOR
Mi avril – Première année (S2-T4-A47)
Jeff était revenu de balade avec son demeuré
de copain, le pathétique Patrick. À peine
avaient-ils commencé à détremper l’entrée avec
leurs chaussures à gros crampons que la porte
s’ouvrait à nouveau. Eddy, qui avait soi-disant
passé l’après-midi à travailler avec ses copines,
faisait irruption mal lunée comme d’habitude.
– On a fait une rencontre qui va t’intéresser,
s’exclama Jeff.
– Ça m’étonnerait, grogna Eddy en ôtant ses
chaussures et en jetant un coup d’œil atterré sur
Patrick. Votre monde se contente de côtoyer le
mien. L’intersection correspond à l’ensemble
vide. Tu vois ce que je veux dire ?
– Elle est nulle ta frangine, annonça Patrick
amusé.
11 Hebermayor
– On a rencontré un Aspirant qui a daigné
nous parler. Il est prêt à nous fournir des
informations sur McGregor.
Ma chambre donnait sur un palier en
mezzanine qui dominait le hall d’entrée. La
porte grande ouverte, je n’avais pas perdu un
mot de la discussion. Je venais sur le palier
m’accouder sur la rampe. Patrick m’aperçut et
me fit un grand sourire et un petit signe de la
main.
– J’y crois pas un instant, lança Eddy en
haussant les épaules.
Mais elle scruta attentivement mon frère
pour savoir s’il n’y avait pas un fond de vérité.
Elle mourrait d’envie que ce soit vrai.
– Ça t’intéresse, toi Ada, des informations
sur McGregor ?
– À quelles conditions, demandai-je amusée
par la mise en concurrence ?
– Deux toupies Beyblade et je te mets en
contact avec lui.
– Trois toupies, corrigea Patrick aussitôt !
– Vous n’avez pas comme l’impression d’être
un peu décalés, les gars, demandai-je durement.
La pub pour ces jouets montre des enfants
entre six et huit ans. Vous approchez le cap des
dix-huit et la majorité vous guette…
– La pub présente des gamins de six à huit
ans pour expliquer que ces jouets ne sont pas
adaptés aux plus jeunes, rétorqua Patrick un
12 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
peu mal à l’aise. Mais il n’y a pas de limite d’âge.
J’en ai vu qui jouent encore à dix-huit ans.
– Qui ? Ton frère aîné, demandai-je en
pouffant de rire ?
Patrick garda le silence.
– OK les filles. Nous ne fréquentons pas le
même monde. Moi, vous savez, McGregor, je
m’en moque. Viens Jeff. On va se faire un coup
de PlayStation.
– Pas si vite, annonçai-je. À deux toupies, je
marche.
– T’es pas un peu sourde ? On vient de te
dire trois, grogna Patrick qui n’avait pas
apprécié la blague sur son frère.
– Trois, je n’ai pas. Mais deux, j’ai… et tout
de suite.
Patrick et Jeff échangèrent un regard
incrédule. Je partis dans ma chambre et
ramenait les deux toupies que j’avais trouvées le
matin même dans le vestiaire des filles. Les
engins avaient été confisqués par un professeur
qui les avait négligemment laissés traîner après
lui.
– OK, conclut Patrick. Nous te ferons
rencontrer l’Aspirant. Passe-nous les toupies.
– Tu plaisantes, je veux connaître son nom.
Je veux avoir un lieu et une heure de
rendezvous.
– OK.
13 Hebermayor
Patrick prit une feuille sur le bloc papier près
du téléphone et rédigea deux ou trois phrases.
Je descendis l’escalier et il me confia le papier.
De son écriture minutieuse, il avait inscrit :
« Simon, dimanche prochain, 15 h 00 précises
avec Jeff et moi. Le rendez-vous est déjà pris.
N’en parle pas à Eddy. Elle m’agace
sérieusement. » Jeff prit les deux toupies et
entraîna Patrick dans sa chambre. Je rejoignais
ma chambre non sans avoir jeté un rapide coup
d’œil à Eddy qui fronçait le sourcil.
– Je savais qu’elle allait me rejoindre d’un
instant à l’autre.
– C’est quoi cette histoire d’Aspirant, me
lança-t-elle le regard inquisiteur ?
– Tu en sais autant que moi.
– Pourquoi leur avoir donné ces toupies ?
– Parce que je suis curieuse. J’ai envie de
rencontrer cet Aspirant.
– Ah oui ? Et depuis quand tu t’intéresses à
McGregor ?
– Je ne m’intéresse pas à McGregor. J’ai une
chronique à rédiger pour le journal de l’école et
cette Aspirant pourrait être un sujet
passionnant.
– Tu rêves, ma pauvre. Tu imagines qu’un
HM va se laisser interviewer par une lycéenne
de seconde ?
– D’abord, ce n’est pas un HM mais un
Aspirant, et puis pourquoi pas ?
14 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
– N’importe quoi, fit-elle en haussant les
épaules.
– Qu’est-ce que ça me coûte d’essayer? Et
puis s’il n’est pas d’accord, il répondra peut-être
à des questions sur McGregor.
– Tu m’as dit, il y a une minute, qu’il ne
t’intéressait pas.
– Exact. Mais toi, il t’intéresse ; et
j’échangerais bien les informations glanées
contre une certaine jupe verte.
– Hors de question.
– Eddy, je sais que tu vas me demander le
papier que Jeff m’a donné. Alors ne commence
pas avec des hors de question ou mes tarifs
vont augmenter.
– Ada, je vais dire à Maman ce que…
– Tt, tt, tt… Eddy, tu oublies que tu as
dixsept ans et moi quinze ans. On règle nos
problèmes entre nous. On ne va plus voir
Maman…
Maintenant, elle était à ma portée. Elle allait
me passer sa jupe verte. Décidément, avec elle,
c’était trop facile. Après avoir réfléchi un
moment, elle parvint à la même conclusion.
– Qu’est-ce que Jeff a écrit sur le papier ?
– Le nom de l’Aspirant, le lieu et l’heure de
rendez-vous… Et il a rajouté que je ne devais
pas te communiquer l’information.
– Quel emmerdeur celui-là.
15 Hebermayor
– Tu lui achètes sa troisième toupie et le tour
est joué !
– Pas question !
– Écoute. Arrête de ruer dans les brancards.
Si tu veux venir avec nous, tu me passes ta jupe
verte et tu achètes sa toupie à Patrick. Point !
Deuxième quinzaine d’avril – Première année
(S3-T4A47)
Eddy et moi nous rendîmes sur le lieu de
rendez-vous non sans avoir suspecté l’arnaque
pendant tout le trajet. Eddy l’avait d’autant plus
mauvaise qu’elle avait dû se fendre non pas
d’une toupie, mais d’une culotte ! Patrick
voulait se promener avec une culotte de fille
dans la poche pour montrer qu’il savait y faire
avec les donzelles, c’est ainsi qu’ils nous
appelaient nous, les filles. Or Maman faisait les
comptes de nos vêtements tous les mois. À la
prochaine revue de paquetage – comme le disait
mon père – elle allait avoir le droit à une bonne
engueulade. Parvenues au lieu de rendez-vous,
nous attendîmes, car nous étions un peu tôt.
Patrick sortait de temps en temps la culotte de
sa poche, narguant ma frangine. Mais à l’heure
dite, un Aspirant arriva tranquillement jusqu’à
nous.
Les cheveux blonds, bouclés, il apparaissait
décontracté, une sorte de léger sourire
16 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
permanent sur les lèvres. Il avait de beaux yeux
verts. Je l’imaginais le genre rêveur, le genre pas
trop les pieds sur terre. Jeff fit les présentations.
Le garçon fut séduit par Eddy qu’il dévisagea
plus longuement que moi. Il lui adressa un
charmant sourire. Quand il me serra la main, ce
fut délicatement, sans la brutalité coutumière de
Jeff ou Patrick.
– Écoute, lança Eddy au garçon qui était
sous son charme, j’ai juste deux questions à te
poser. J’aimerais avoir la courbe de croissance
de la fortune personnelle de McGregor sur ses
deux premières années sur le campus. Peux-tu
m’obtenir les montants trimestre par trimestre.
Deuxième question, est-ce que Yoan McGregor
a déjà fait des affaires avec Cathy Smith ?
– C’est tout ?
– C’est tout.
– Tiens. Comme Jeff m’avait dit que tu étais
passionnée par McGregor…
Eddy fulmina intérieurement et lança un
regard sombre à Jeff
– … je t’ai ramené ça. C’est le dépliant qui
retrace la vie de McGregor. J’en ai commandé
un tirage car il n’est pas possible d’imprimer
dans nos appartements.
Le jeune Aspirant remit un fascicule en
papier glacé qui présentait l’histoire complète de
McGregor. C’était inespéré pour Eddy. Nous
n’avions jamais rien vu de tel jusqu’alors. Même
17 Hebermayor
Julie, la meilleure collectionneuse HM du lycée,
ne possédait rien qui provienne directement du
Saint des Saints. Eddy fit mine de lui rendre.
Mais il lui confirma que c’était pour elle.
Je sentis la jalousie poindre en moi.
Comment se faisait-il qu’il suffise qu’elle
présente son joli minois pour que tous les gars
cèdent à ses caprices ?
– Je n’ai jamais vu un HM aussi charmant,
susurra Eddy de sa voix la plus suave.
– Je ne suis pas un HM mais un tout jeune
Aspirant. Le chemin est long entre Aspirant et
HM.
– Vu ton profil, déclarai-je quelque peu
agacée, tu as deux possibilités. La première : ta
gentillesse tourne à la connerie et tu te fais
laminer à froid dans les trois mois qui viennent.
La seconde : tu es un profil atypique, tu les
prends tous au dépourvu et tu deviens membre
du Conseil. Statistiquement, méfis-toi. La
deuxième solution est très peu probable.
Eddy et Jeff me jetèrent un regard
incendiaire mais ne trouvèrent rien à répliquer :
– Un homme averti en vaut deux, me lança
Simon amusé. Je vais essayer de tenir plus de
trois mois et de cacher ma gentillesse derrière
une carapace d’arrogance et de supériorité.
Il venait de marquer un point. Il avait
répondu à l’agressivité par l’intelligence.
18 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
– Eddy est complètement nian-nian avec ses
idoles, lui expliquai-je. Moi, ce que je cherche,
c’est à rédiger une chronique dans le journal
dans ma classe. Tu vois, un article sur le même
thème qu’on fait vivre toutes les semaines ou
tous les mois. Ça t’embêterait si je racontais ta
vie à l’Institution Hebermayor.
– Un peu, oui. Imagine que je ne tienne pas
un trimestre. J’aurais la douloureuse impression
de t’entraîner dans ma chute. Le journal de la
classe de 2 de verrait sa chronique
hebdomadaire orpheline. Je pense que ça n’est
pas raisonnable.
Il marquait un deuxième point. Je ne
m’attendais pas à me faire envoyer dans mes
buts aussi vite. Eddy et Jeff m’adressèrent un
regard goguenard.
– Oh, s’il te plait, tentai-je par le charme.
Mais sans succès, je ne m’appelais pas Eddy.
Elle avait réussi son tour de séduction, comme
à l'accoutumée, et repartait avec un document
sorti directement des presses d’Hebermayor. Et
pas n’importe quel document, un document en
papier glacé sur son héros : Yoan McGregor.
Jeff et Simon s’entendaient bien. Il faut dire que
Jeff était un garçon sociable, souriant et pas
contrariant. Il n’avait que des amis. Quant à
moi, j’avais réussi à lancer une pique à ce jeune
et charmant Aspirant qui m’avait aussitôt
mouchée. J’avais gâché cette rencontre et je
19 Hebermayor
m’en voulais. Il devait me prendre pour une
petite péronnelle et ne m’accorderait jamais les
entretiens dont j’avais tant besoin. Cette
première rencontre me laissa un goût amer.
Fin avril – Première année (S4-T4-A47)
Le dimanche suivant, Jeff nous posa un
lapin. Il était invité par Patrick et son frère à un
spectacle de grass track, ces courses de motos
pour disjonctés du cerveau. Eddy et moi nous
rendîmes néanmoins au rendez-vous mais
conscientes qu’il durerait sans doute moins
longtemps du fait de l’absence de notre frère.
Quand Simon arriva Eddy attaqua
immédiatement.
– Tu as les réponses à mes questions ?
Il sortit un feuillet plié en deux d’une
pochette plastifiée. Eddy le parcourut
brièvement et sautilla sur place comme une
gamine, le visage illuminé.
– Les filles vont être folles de rage. Personne
n’a jamais réussi à avoir ces informations !
– Simon, tu es génial. Je t’embrasse !
Elle embrassa sur les deux joues le garçon
amusé par sa liesse.
– Eddy, il faut que je te dise que je ne peux
diffuser ce type d’information qu’au compte
goutte. Certains ont abusé de la situation en
pillant les banques de données de l’Institution.
20 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
Les informations divulguées ont porté préjudice
à Hebermayor. Du coup, ceux qui ont
provoqué ces fuites ont été virés. Les règles ont
été durcies depuis. En tant qu’Aspirant, je dois
rester vigilant.
– Pas de problème, répondit-elle en serrant
les feuilles contre elle.
– Qu’est-ce qu’il reste dans ta pochette
plastifiée, demandai-je curieuse.
Il se gratta la tête et m’adressa un sourire
malicieux :
– Tu veux toujours rédiger ton article dans la
gazette de ta classe ?
– Je n’ai plus vraiment le choix, tu sais. J’ai
expliqué le premier jour que je voulais devenir
journaliste et qu’en lieu et place des exposés, je
m’engageais à participer toutes les semaines à la
rédaction du journal.
– Et tu es en panne depuis le début de
l’année ?
– Non, me renfrognai-je. Si je n’ai pas encore
la chance de fréquenter d’Aspirant ou de HM,
j’ai mes parents et les amis de mes parents qui
font partie des enseignants du campus. J’ai
toujours plein de choses à raconter… mais rien
d’aussi palpitant que la vie d’un Aspirant au jour
le jour.
– Au jour le jour, s’exclama-t-il ? ! J’avais
plutôt envisagé à la semaine…
– Tu… Tu veux dire que tu serais d’accord ?
21 Hebermayor
– Si c’est une interview d’une demi-heure
trois quarts d'heure tous les dimanches,
pourquoi pas !
Je n’y croyais pas. Je tentais vainement de me
calmer et demandais la voix à moitié
chevrotante :
– Et quand commence-t-on ?
– Tout de suite… si tu es prête.
– Je suis prête, déclarai-je en sortant mon
calepin et mon crayon de ma ceinture pochette.
Eddy nous interrompit et lança :
– Écoutez, je pense que je vais plutôt vous
gêner qu’autre chose. Je vous laisse. Et encore
merci Simon. Tu ne peux pas t’imaginer
l’importance des informations que tu viens de
me fournir.
Le garçon semblait heureux de la voir
heureuse. Il lui adressa un petit signe alors
qu’elle s’éloignait à reculons.
– Elle file chez ses copines, commentai-je.
Elle va écraser sa rivale de toujours la très
voyante Julie.
– Écraser ?
– Elle va lui prouver que Cathy Smith a
constitué une Joint venture avec Yoan
McGregor. L’autre va se retrouver absolument
ridicule devant toutes les autres filles.
– Les filles de sa classe ?
22 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
– Non, les filles du Cercle McGregor, un
groupe d’une vingtaine de filles hystériques et
déchaînées dès qu’on parle de leur idole.
– Yoan McGregor ?
– regor.
– Une véritable Rock Star !
– Mieux, le n°1 des HM après Karl
Hebermayor.
Simon sembla surpris du cas qui était fait des
HM par les filles du lycée dépendant.
– Tu ne m’as pas dit ce que tu avais amené
avec toi dans la pochette plastifiée, insistai-je
Il me tendit la pochette. C’était pour moi…
Et je le savais – en tout cas je l’espérais très
fortement – depuis qu’il n’avait confié à ma
sœur qu’une partie de son contenu. Je sortis une
dizaine de pages manuscrites.
– C’est un courrier que j’ai envoyé à mon
frère. Je lui ai promis avant de quitter la maison
de lui expliquer par le menu détail comment se
déroulerait ma vie ici au Luxembourg.
– Un autre Aspirant en vue, questionnai-je
amusée.
– Non, je ne pense pas. Christophe est très
casanier. Difficile de l’imaginer ici au
Luxembourg.
Je feuilletais rapidement les pages
manuscrites et découvrais le fonctionnement de
l’Institution tel que présenté à un nouvel
arrivant. Le vocabulaire était simple, l’écriture
23 Hebermayor
fluide et le tout suffisamment détaillé pour être
une véritable mine d’or pour moi.
– Tu es le Président de Hhour ?
– Le propriétaire-gérant, Oui. C’est grâce à
cette entreprise que j’ai pu rejoindre
Hebermayor.
– Et où en es-tu ?
– Je gère un contrat que j’ai signé avec la gare
de Genève. Et j’ai pris contact avec une
demidouzaine de gares européennes. J’espère
pouvoir signer un contrat sans trop tarder.
– Des idées d’autres entreprises ?
– Non. Pas vraiment. Je vais déjà essayer de
développer Hhour correctement avant d’aller
plus loin.
– Tu es classé 2280, observai-je en lisant sa
plaquette. À quelle place étais-tu en arrivant ?
– 2320.
– J’ai une multitude d’autres questions à te
poser mais je pense qu’une bonne partie des
questions figurent dans ces feuillets. Je vais les
lire avant de me montrer plus curieuse.
Il m’adressa un sourire.
– Mes parents seraient ravis que tu viennes
déjeuner à la maison dimanche midi la semaine
prochaine. Serais-tu libre ?
Il sembla surpris, même un peu pris au
dépourvu.
– Je… Je ne cherche pas à… Comment
dire ? Toi, ton frère et ta sœur me paraissez fort
24 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
sympathiques. Je suis ravi de vous avoir comme
camarades le week-end. Je ne veux en aucun cas
m’imposer ou aller trop vite en besogne. Une
discussion d’une heure les dimanches quand
vous êtes là, c’est parfait pour moi.
– Je pense que c’est parfait pour nous aussi,
le rassurai-je. Par contre mes parents aiment
bien rencontrer les gens que nous fréquentons,
Aspirants ou non. Tu vois ce que je veux dire…
Il haussa les épaules.
– Et il faut dire que nous avons dressé un
tableau plutôt élogieux de ta personne qui a
attiré leur attention jusqu’à proposer cette
invitation. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit
sortir un Hebermayor de ses murs, discuter
avec le commun des mortels et se montrer
gentil…
– Une image très décalée…
– Oui. Mais tout à ton honneur.
– Avec un taux de probabilité d’échec à 9 sur
10…
J’évitais son regard, en regrettant aussitôt de
le faire. Je confirmais par mon attitude ce qu’il
annonçait. Ma franchise de l’entretien précédent
l’avait blessé. Et comment aurait-il pu en être
autrement ?
– J’ai été particulièrement maladroite la
dernière fois que nous nous sommes vus,
tentai-je comme excuse.
Mais il resta détendu et répliqua :
25 Hebermayor
– Tu n’as pas à regretter cet excès de
franchise. Qui plus est quand tu as sans doute
raison. Je ne suis pas certain d’avoir le profil
adéquat pour faire long feu dans cette école.
J’avais prévenu M. Pallomier, l’homme qui m’a
convaincu d’essayer le programme d’inscription
à Hebermayor.
– Et que t’a-t-il répondu quand tu lui as fait
part de tes doutes ?
– Que seuls les résultats comptaient.
– Et tu es entré, c’est le principal. Pour la
suite, tu verras bien… Tu n’as pas répondu à
l’invitation ?
– Je… Je vais y réfléchir. C’est un peu rapide
pour moi. On en reparle dimanche prochain ?
– Okay.
Simon me serra la main et reprit la direction
du campus. Je dévorai la lettre manuscrite sans
même attendre d’être rentrée à la maison :

Christophe,
Dans ta dernière correspondance, tu me disais
attendre de ma part plus de détail sur ma vie à
Hebermayor. Lors de mon départ de la maison, je te
l’avais promis. Je vais donc essayer dans cette lettre de
tout t’expliquer avec précision.
Et si je veux commencer au début, il faut que je
revienne au collège d’Abbeville, un mercredi matin de
décembre l’année dernière, en cours de français, alors que
l’ennui me rongeait comme à l'accoutumée. Madame
26 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
Huberschlag, la prof de maths des troisièmes, fit
irruption dans notre salle de classe. S’adressant à
M. Louters mon professeur principal, elle demanda :
– J’ai besoin d’un de tes élèves pendant vingt
minutes… Mais il ne faut pas que son absence pendant
ce temps ne le pénalise de trop.
– Simon, ça ne vous dérange pas de suivre ma
collègue ? Compte tenu de votre intérêt pour mon cours,
je pense que les vingt minutes d’absence ne vous
pénaliseront pas…
L’échange avait été aussi rapide qu’imprévu et je
m’étais trouvé au centre de la discussion sans que rien ne
m’y prépare. Le rire de mes camarades n’était pas
qu’une réponse au trait d’humour de Louters. Tous
avaient en tête la réputation de terreur qu’inspirait
Huberschlag à ses élèves. J’allais lui être livré en pâture
et leur sadisme naturel atteignait l’euphorie.
Huberschlag avait été vexée par sa classe des résultats
d’un devoir surveillé et en particulier sur deux questions
qu’elle jugeait particulièrement simples et sur lesquelles
tous ses élèves sans exception s’étaient cassé les dents.
J’allais servir de juge de paix.
À pied d'œuvre dans la salle de classe des troisièmes,
j’essayais d’oublier les regards intéressés ou amusés, les
visages prêts à libérer leurs sarcasmes ou leurs
moqueries. Je me concentrais sur les explications de la
femme à la mâchoire volontaire et aux cheveux noirs de
jais.
En même temps qu’elle me donnait l’énoncé, elle
m’expliquait le cours. Elle notait sur un des volets du
27 Hebermayor
tableau, les définitions et théorèmes dont j’aurais besoin.
Après dix minutes d’exposé, elle me posa la première
question. Pendant que je réfléchissais, le silence dans la
classe se fit pesant. Huberschlag me guettait. Les élèves
attendaient avec intérêt ma réaction.
J’évitais tous les regards et portais toute mon
attention sur l’exercice. Armé d’une craie, je remplissais
un premier tableau. Quand j’eus fini, je me tournais vers
le prof de maths. Huberschlag s’empara du tampon et
effaça sans un mot ce que je venais d’écrire le regard
dominateur braqué sur ses élèves aux regards soudain
fuyants.
– Nous allons passer à la deuxième question. Jeune
homme, écoutez-moi bien.
J’en déduisis que j’avais répondu correctement. Je me
concentrais sur la suite de l’exercice. La deuxième
question ne posa pas plus de problèmes. Huberschlag
effaça une nouvelle fois le tableau et plongea son regard
dans celui de chacun des élèves. Elle jubilait
intérieurement, elle s’apprêtait à frapper un grand coup.
Toute la classe en était consciente. Elle déclara dans ce
silence pesant qu’elle venait d’instaurer :
– Le coup de grâce. La question que je n’ai pas osé
vous poser.
Elle se tourna vers moi et poursuivit son exposé. La
troisième question trouva sa réponse. La femme conclue
d’une voix tranchante.
– Non seulement je maintiens l’ensemble des notes
mais je vous prépare un nouveau devoir surveillé pour
mardi prochain ; un devoir surveillé du niveau troisième
28 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
cette fois-là… Pas du niveau cinquième. Vous me
comprenez…
Quelques soupirs se firent entendre. Huberschlag me
fit comprendre que je pouvais rejoindre ma classe.
J’avoue que j’étais content non pas d’avoir réussi
l’exercice mais de retrouver la sérénité du cours de
français ; cours qui se termina d’autant plus
tranquillement qu’il ne restait plus qu’un quart d’heure
à patienter. Mais au moment où je m’apprêtais à
prendre congés, Huberschlag jaillit une nouvelle fois du
couloir me barrant le passage.
– Louters, que fait ce gamin en cinquième ?
Mon prof de français, interloqué par l’irruption de sa
collègue et par la question, resta sans voix.
– Il a des capacités. Il doit s’emmerder en cinquième,
il faut faire quelque chose.
Puis elle se tourna vers moi et lança :
– Tu n’as pas l’impression de t’ennuyer à certains
moments ?
J’opinais du bonnet, évitant d’en rajouter en
expliquant que c’était un état permanent chez moi.
– Certes Simon passe sa vie à rêvasser. Mais il a un
niveau à peine suffisant.
– Normal, il n’est pas à sa place. Je vais lui faire
rencontrer Jacques Pallomier.
Louters eut une moue dubitative.
– … en présence du conseiller d’orientation de l’école,
bien entendu, rajouta-t-elle.
À l’époque, Louters et bon nombre de mes profs me
prenaient soit pour un fainéant, soit pour un fumiste.
29 Hebermayor
En fait, je n’arrivais pas à m’intéresser aux cours. Et
l’école s’était transformée en un ennui permanent. Tu le
sais, toi, Christophe. Nous en avons si souvent parlé
avec Madeleine. Une chance pour moi, Huberschlag ne
portait pas la moindre attention à l’avis de ses collègues.
Elle n’en fit qu’à sa tête et la semaine suivante, je
rencontrais monsieur Pallomier.
Pallomier avait tout du doux rêveur : le regard clair
régulièrement perdu dans le vague, le cheveu rare et
indiscipliné, un costume datant d’un autre âge. Installé
dans la salle exiguë du secrétariat du centre
d’orientation, il me fit procéder à quelques tests, des
QCM, dont il ne regarda pas les résultats. Il discuta de
tout et de rien avec moi, ne semblant pas porter d’intérêt
particulier à mes réponses. Il semblait poursuivre une
logique qui lui était propre, éloignée de l’objectif
immédiat de l’entretien. Au bout d’une heure, il aborda
enfin le sujet pour lequel il était venu jusqu’à moi :
l’Institution Hebermayor. Il me demanda si j’en avais
entendu parler.
– C’est une école d’élite destinée à former des chefs de
grosses entreprises, lui répondis-je.
– Quoi d’autre ?
– C’est une école où les élèves sont soumis à une très
forte concurrence. La sélection est permanente : difficile
d’y entrer, difficile de s’y maintenir. Mais si on en sort,
c’est la gloire et la fortune.
– Et qu’est-ce que ça t’inspire ?
Je haussais les épaules et lui expliquais que ce genre
d’établissement était réservé aux surdoués, ce qui était
30 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
loin d’être mon cas. Je lui parlais à l’occasion de tes
capacités mais il ne m’écouta pas.
– Et si tu découvrais qu’Hebermayor n’était pas une
école mais un instrument formidable pour te permettre de
réaliser un rêve, de te mettre en situation pour influencer
le monde, de l’améliorer…
Je l’observais et une lueur d’enthousiasme illuminait
son regard.
– Je devine, que dis-je, je sais que tu as déjà souhaité
vivre ça. Changer le monde, ses erreurs grossières, ses
injustices insupportables, ses ambitions étriquées. Je me
trompe ?… Et toi, que rêves-tu de voir changer ?
Qu’aimerais-tu modifier, améliorer ?
Non, il ne se trompait pas. Le monde me faisait
horreur, il était laid et ne savait générer que misère ou
malheur. Mais au lieu de développer mes idées sur le
sujet, ces idées dont je t’ai si souvent rebattu les oreilles,
je lui ai parlé de ma dernière trouvaille : la maîtrise du
temps. Et là, son regard s’illumina. Il prêta soudain
attention à ce que je lui racontais. Il me demanda de
développer, ce que je fis :
– Nous ne dominons pas le temps, c’est le temps qui
nous domine. Il s’écoule inexorablement sans qu’on y
puisse grand-chose. Mais le temps n’est peut-être pas
aussi homogène qu’il n’y parait ou qu’on veut bien
l’admettre. Il diffère déjà d’un individu à l’autre :
question de perception – il est long pour quelqu’un qui
s’ennuie, bref dans les moments forts – et question d’âge
– plus les années passent plus l’échelle du temps
raccourci. Il n’est pas homogène en fonction de l’endroit
31 Hebermayor
où on se trouve. Des densités fortes comme des étoiles ou
des trous noirs sont capables d’altérer son déroulement.
C’est la matière qui joue sur le temps ? Et si oui, la
matière est-elle capable de déformer le temps ou le temps
reste-t-il constant et c’est la perception qu’on en a en
fonction du lieu qui varie ? Peut-on raccourcir le temps
quand on s’ennuie et l’allonger quand on le souhaite
sans nécessairement avoir besoin d’un trou noir à
proximité ?
– Einstein t’inspire ?
Je lui expliquais que j’avais parcouru des livres
d’Hubert Reeves où je n’ai pas tout compris. Mais,
systématiquement, le temps était positionné comme une
base linéaire inamovible. Jamais, on imaginait qu’il
puisse ne pas être linéaire, qu’il puisse se déformer.
Dans les livres, c’est la matière qui déforme l’espace, pas
le temps. Il me demanda ce que je proposerais de faire
pour permettre de maîtriser le temps.
– Fournir le même temps au même instant à tout un
chacun partout sur Terre et pourquoi pas au-delà : caler
une même source temporelle dans les satellites, et
pourquoi pas dans les véhicules automatiques lancés sur
Mars, sur les Comètes ou ailleurs.
– Un moyen de vérifier s’il est s’écoule de manière
linéaire où qu’on soit et que les éventuelles variations ne
sont qu’une affaire de perception humaine au travers de
nos sens ou bien s’il est non linéaire et peut s’adapter à
nos besoins. C’est bien ça ?
– Oui.
32 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
– Parfait, parfait, s’amusa Pallomier devant mon
imagination… Sais-tu qu’Hebermayor te permet de
mettre à exécution ton idée.
– Mais, je n’ai pas le niveau pour me présenter.
Le regard de Pallomier avait changé. Maintenant, je
l’intéressais vraiment. Il me demanda de l’entraîner dans
une des salles d’informatique du collège. Toutes étaient
occupées. Il entra dans la première et prit le professeur
qui faisait cours en aparté. En moins d’une minute, il
obtint l’accord pour nous installer un peu à l’écart
derrière un des postes de travail. Il se connecta sur
Internet et accéda au serveur d’Hebermayor.
Au bout d’une heure, j’avais créé Hhour, une
entreprise dont la raison sociale était orientée sur une
meilleure maîtrise du temps. Au bout de deux heures,
j’avais décrit mon projet pour Hhour. Au bout de trois
heures, je commençais à échafauder ce à quoi pourrait
ressembler le réseau de distribution d’une base
temporelle.
Quand Pallomier me posa la main sur l’épaule, je
pris conscience que les élèves avaient quitté la classe et
que la nuit était tombée :
– Bon début. Il te reste à trouver un premier client et
ensuite à mettre en place ta solution.
– C’est génial ! C’est quoi ce jeu ?
– Ce jeu, reprit Pallomier les yeux étrangement
scrutateurs ? C’est le jeu de la vie, une sorte de
Monopoly grandeur réelle. Un peu moins ringard que les
jeux sur PlayStation, hein ?
– Sans blaguer, insistai-je ?
33 Hebermayor
– C’est le programme d’enseignement d’Hebermayor.
C’était à mon tour de l’observer. Était-il sérieux ou
se moquait-il de moi ? Comment ce jeu, certes
passionnant, pouvait-il être un programme de cours ?
Mais je compris qu’il était sérieux.
– Pour entrer à Hebermayor, il te suffit d’acquérir
ton premier client et de le conserver pendant un semestre.
Rien de plus, rien de moins.
Il me remit une feuille plastifiée au format A4. Le
fond était noir avec des motifs dorés finement dessinés.
Le texte était en caractères bleu ciel. J’avais l’adresse
Internet du site, mon nom et mon mot de passe, les
conditions d’inscription à Hebermayor. Tout paraissait
simple… Trop simple.
– Rien n’est mentionné sur le coût d’inscription ni
sur le coût de la chambre en cité universitaire ni sur le
prix des repas. Mes parents ont des moyens limités.
– Simon, fais vivre Hhour pendant un semestre et
entre à Hebermayor. Quand Hebermayor trouve des
jeunes gens à sa convenance, il prend en charge toutes les
contingences matérielles. Le seul objectif de l’école est de
leur permettre de réussir puis de s’épanouir dans le
monde… Tout est écrit sur la feuille que je viens de te
remettre. Crois-moi.
Pallomier se leva et m’adressa un sourire qui
inspirait confiance.
– Nous nous reverrons, demandai-je ?
– Qui sait ? Peut-être un jour à Mersch…
Les deux semaines de la rentrée, après les congés de
Noël, j’ai passé mes jours et mes nuits sur l’ordinateur
34 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
de l’école. Il a fallu que j’embauche des salariés pour
Hhour, que je rédige des contrats de travail, que je
trouve des locaux, que je trouve un financement, que
j’emprunte dans des banques, que j’intéresse
suffisamment un prospect pour obtenir l’accord sur une
étude de faisabilité, que j’organise le travail de mon
équipe sur ce projet, que je paye les salariés, que je vérifie
la comptabilité, que j’achète tout le matériel pour mener
à bien l’étude. Mais après une semaine d’acharnement
supplémentaire, le prospect avait accepté d’aller plus loin.
J’ai ensuite dû concrétiser ma proposition
commerciale, préciser le cahier des charges, établir le
découpage des travaux, définir le coût de l’opération puis
le prix de vente de la prestation globale. Après, j’ai
passé des heures à négocier, à revoir ma copie, à
l’adapter à de nouvelles exigences. C’était frustrant.
J’avais la sensation d’être toujours incomplet, imprécis
mais aussi l’impression d’être mené en bateau par mon
prospect. Il ne s’engageait sur rien m’engageant toujours
plus en avant sur ma dépense d’énergie sans contrepartie.
À chaque nouvelle question du client, à chaque
nouvelle réclamation d’un de mes salariés, il me fallait
trouver la bonne réponse en épluchant les textes, les
réglementations, les livres techniques. Les réponses
étaient toujours là, dans l’abondante documentation
accessible en ligne. Il fallait poser les bonnes questions.
À cet effet, je disposais d’un assistant virtuel, un visage
d’étudiant avec lequel je pouvais dialoguer et qui me
présentait les documents dont il disposait. Ce personnage
35 Hebermayor
cachait un solide moteur de recherche d’informations et
un interpréteur syntaxique sacrément sophistiqué.
Quand s’afficha à l’écran le message qui m’annonçait
que la gare de Genève venait d’accepter mon offre, je
fermais les yeux de soulagement. C’était un dimanche
matin à 09 h 47. J’avais travaillé deux jours et deux
nuits sans discontinuer et je n’en pouvais plus. Je
décidais de remettre les travaux de rédaction du contrat
à plus tard.
Ce n’est qu’alors que je repris conscience des réalités.
Je n’avais donné de mes nouvelles ni à toi ni aux parents
depuis près de deux semaines, j’avais progressivement
séché de plus en plus de cours n’assistant plus à rien les
trois derniers jours de la semaine. J’avais même oublié de
manger la veille. Mon ennui si lancinant, si pesant,
s’était dissipé. Définitivement.
Je pense que tu te souviens de cette période. Les
parents étaient inquiets. Maman redoutait que j’aie des
idées suicidaires et Madeleine pensait que je lui en
voulais. En fait, pour la première fois depuis si
longtemps, j’avais trouvé quelque chose d’intéressant à
faire.
Quelques semaines supplémentaires me furent
nécessaires pour obtenir 6 mois d’activité de Hhour,
dans le référentiel temps de l’ordinateur d’Hebermayor
qui s’écoule bien plus vite que dans la réalité. Le nombre
d’aléas, d’incidents, de difficultés que rencontrait mon
entreprise était tout simplement affolant. Mais à chaque
problème existait au moins une solution. Si au départ
j’essayais de faire face à la quantité, progressivement je
36 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
m’améliorais en proposant des solutions mieux étudiées,
plus pérennes. Et le nombre d’anomalies auquel j’étais
confronté diminua progressivement.
Jusqu’au moment où le document que Pallomier
m’avait remis apparut à l’écran en lieu et place des
traditionnels messages qui me poussaient depuis
plusieurs semaines à me creuser les méninges. J’étais
admis à Hebermayor ! Difficile à croire qu’en
m’amusant à développer Hhour sur ce jeu formidable
qui m’était proposé, j’avais réussi à intégrer une école
d’élite, que j’avais réussi à bouleverser en profondeur
mon avenir.
Je contemplais cette réalité avec perplexité. Pour
continuer à développer Hhour, pour poursuivre cet
apprentissage passionnant, j’allais devoir changer d’école.
Terminés les cours lénifiants, terminées les remarques
désabusées de Louters, terminés les jeux stupides de
cours de récréation, terminé le collège d’Abbeville.
J’allais devoir expliquer ça à mes parents. Comment
réagiraient-ils quand j’allais leur annoncer que j’étais
admis dans une des écoles les plus prisées du monde ?
Allaient-ils me croire quand je leur annoncerais que
l’Institution prenait tous les frais à sa charge ?
Je pense que tu te souviens du samedi où je leur ai
annoncé la nouvelle. Papa ne me croyait pas,
uniquement parce que je n’avais pas demandé à
Pallomier où se trouvait précisément Mersch. Maman
était effondrée en pensant que j’allais quitter la maison
pour ne revenir que quelques jours tous les trimestres. Il
n’y a que toi qui avait trouvé cette nouvelle fantastique.
37 Hebermayor
Nous nous sommes connectés sur le site grand public
d’Hebermayor et nous avons appris où se trouvait
Mersch, comment se définissait le cycle d’enseignement,
combien d’étudiants mais aussi combien d’enseignants
travaillaient à Hebermayor. C’est ce jour-là que tu m’as
fait promettre de te raconter régulièrement et dans le
détail ma vie ici.
Papa a demandé un entretien avec madame
Huberschlag et la semaine suivante j’étais inscrit dans la
prestigieuse école. La nouvelle a fait la une de ma classe
puis de l’école puis de la ville. J’ai même eu le droit à
une interview et à un article dans le journal avant
d’arriver à Mersch.
Mersch est une ville luxembourgeoise plus petite
qu’Abbeville mais aussi tranquille, à vingt kilomètres
de la ville de Luxembourg. Située au confluent de trois
rivières, enclavée dans un paysage vallonné et verdoyant,
c’est une petite ville coquette dans la vallée des
septchâteaux.
L’Institution d’Hebermayor est un immense campus
à quelques kilomètres de la ville. Le site est tout
simplement splendide. Imagine des bâtiments, ayant
chacun une architecture distincte et une véritable
personnalité, dispersés dans un vaste terrain aux allures
de golf comprenant des jardins fleuris et des arbres
centenaires. Le campus a des faux airs d’exposition
universelle avec ses pavillons extraordinaires.
Mon arrivée s’est effectuée sans le moindre
formalisme. La personne à l’accueil a consulté son
ordinateur et m’a conduit dans mes appartements. Elle
38 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
a activé mon accès informatique, m’a présenté Merlin –
mon coach virtuel – et m’a expliqué qu’il allait être mon
guide dans les jours à venir. Si j’avais des questions, il y
répondrait. Puis elle m’a laissé seul.
J’ai découvert mon appartement avec émerveillement.
Imagine : une chambre d’une quinzaine de m² avec au
centre un lit de deux mètres sur deux. Une armoire mais
aussi une magnifique commode le tout en merisier…
enfin, je crois ! J’ai une salle de bain à part équipée
d’une baignoire avec balnéothérapie (!), un lavabo à
double bac, un immense miroir, un radiateur qui fait
toute la hauteur du mur composé d’ailettes tièdes sur
lesquelles tu peux sécher tes serviettes de bain, un
sèchecheveu électrique et le tout recouvert de faïence rose avec
des naïades de-ci de-là. Des toilettes séparées dans le
même style que la salle de bain et, de l’autre côté de la
chambre, un bureau salon aussi grand que la chambre.
C’est la pièce que je préfère. C’est la pièce où je passe
le plus clair de mon temps. Au centre trônent deux
splendides fauteuils en cuir brun. Sur l’accoudoir droit,
un boîtier de télécommande te permet d’en piloter les
multiples articulations. Le fauteuil comporte un
reposepied et s’avère aussi confortable que ces fauteuils qu’on
voit dans les avions en business class. Face aux
fauteuils, accroché au mur, un écran géant. C’est à la
fois un écran d’ordinateur, une télévision mais aussi un
écran de téléphone, un écran de visioconférence et une
salle de classe.
Car en lieu et place de l’assistant que tu trouves sous
Windows, il y a là un compagnon tout à fait différent.
39 Hebermayor
Pour le mien, j’ai choisi la tête de Merlin l’enchanteur,
le Merlin du dessin animé de Walt Disney. Mais si je le
voulais, je pourrais le transformer en Marylin Monroe
ou en une kyrielle d’autres personnages. Ce Merlin, c’est
à la fois mon standardiste, mon guide sur le campus,
mais avant tout mon professeur – ici, on l’appelle son
coach –. Quand j’ai besoin d’aide, je m’adresse à lui. À
voix haute, si je veux. Même pas besoin du clavier ! Il
me suffit de chausser un casque composé pour l’essentiel
d’une large visière. C’est Merlin aussi qui me fait ma
revue de presse, une autre manière d’avoir une
appréciation sur mon travail. Je t’en parlerai plus loin.
Les portes de l’appartement sont larges, lourdes et en
bois massif. Les poignées sont en laiton. L’ensemble
dégage une sensation de confort et de luxe mais sans
ostentation. C’est splendide. En discutant avec d’autres
Aspirants, j’ai appris que j’occupe une chambre de
Confirmé. Ce qui explique la taille de l’appartement.
Mais elle est attribuée à un simple Aspirant parce
qu’elle ne dispose pas de fenêtre sur l’extérieur. J’avoue
que ça m’est égal.
Quand j’ai pris place dans le grand fauteuil pour la
première fois, Merlin m’a affiché le plan du campus,
m’indiquant les différents restaurants auxquels j’avais
droit ainsi que les installations sportives.
Puis il m’a entraîné dans la visite d’Alena. Alena,
c’est une cité virtuelle. Curiosité troublante, on y retrouve
les bâtiments du campus. Le château de Karl
Hebermayor se transforme en hôtel de ville, l’Astoria où
je réside et où je vais déjeuner n’est autre que l’hôtel des
40 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
impôts, etc. La topographie des lieux est strictement la
même que celle du campus. Par contre, sur Alena, existe
une multitude d’autres bâtiments tous plus beaux les
uns que les autres. Ces bâtiments sont la propriété des
étudiants : locaux de leurs entreprises, lieux de travail,
ou palais privés, lieux de résidence.
Merlin m’expliqua que cette cité virtuelle était au
cœur de la vie de tout étudiant d’Hebermayor. Elle en
matérialisait l’activité et les résultats visibles : les locaux
et lieux de résidence à l’échelle de la réussite de leur
propriétaire. Pour atteindre le succès absolu, il fallait
disposer d’un lieu de résidence et d’un lieu de travail en
plein centre-ville, près de l’Hôtel de Ville. C’est là que
se trouvait l’élite de l’élite. Le summum du monde
d’Alena. Il m’expliqua que les Aspirants résidaient à
l’extérieur de la ville et commençaient à travailler dans
des Datamart, des pépinières d’entreprises regroupées
dans un seul et même bâtiment.
Il m’expliqua aussi qu’il était non seulement possible
de déambuler dans la cité virtuelle mais que c’était même
conseillé. Ainsi, chaque palais dispose d’un hall qui
présente la vie et l’œuvre de son propriétaire. À chaque
étudiant de bâtir un hall séduisant qui attire le plus
grand nombre de visiteurs. Plus le palais est beau, plus
le hall est immense et plus le HM est brillant…
Se déplacer dans Alena s’avéra aussi aisé que dans
n’importe quel jeu vidéo. Mais la qualité d’image était
plus belle que tout ce qui m’avait été donné de voir
jusqu’alors.
41 Hebermayor
Puis Merlin m’expliqua que je disposais de trois
autres outils aussi performants que simples d’usage : les
messages électroniques, les audiels (messages vocaux), les
visuels et les visioconférences. Il m’en expliqua
rapidement la manipulation. Rien de bien compliqué.
La surprise, c’est que l’utilisation du clavier de
l’ordinateur devenait anecdotique. Le pilotage se faisait
vocalement. Quand tu vis sur le campus, tu parles à ton
ordinateur…
Puis Merlin revint sur la visite d’Alena. Il me guida
jusqu’à l’Hôtel de Ville que je reconnus et m’invita à y
entrer. C’était la copie conforme du château de Karl
Hebermayor, le Président et créateur de l’Institution. À
l’accueil, une jeune femme aux cheveux bouclés –
personnage virtuel à la beauté étonnante – m’accueillit :
– Simon Laffitte, vous venez d’arriver sur le
campus.Bienvenu.Je pense que Merlin a dû vous
présenter Alena et la manière de s’y déplacer. Je
voudrais vous renseigner sur les aspects les plus
fondamentaux et les plus immédiats de votre vie parmi
nous.
Le visage de la jeune femme était d’un réalisme aussi
troublant que sa beauté. Elle m’adressa un sourire
charmant avant de poursuivre.
– Le jour de votre arrivée, vous disposez d’un pécule
de 10 000 écus. Ce pécule va vous permettre de vous
loger. En complément, vous allez recevoir tous les mois
pendant douze mois une prime d’acclimatation de
1000 écus. Cette somme d’argent va vous permettre de
42 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
payer vos différentes charges : nourriture,
télécommunication, sport, loisirs.
À mesure qu’elle parlait, mon budget personnel se
construisait dans une fenêtre apparue dans l’angle
inférieur gauche de mon écran.
– Bien entendu, à vous de rendre votre entreprise
Hhour rapidement profitable de manière à gagner votre
autonomie financière le plus rapidement possible. Dès
lors que vous serez en mesure de rembourser les
10 000 écus de pécule que vous avance l’Institution,
vous quitterez le statut d’Aspirant pour devenir
Confirmé.
Premier enseignement subliminal : rien n’est gratuit à
Hebermayor.
– Sur le campus, le logement et la restauration sont
organisés par grade. L’Astoria, où vous êtes installé, est
l’hôtel – restaurant réservé aux Aspirants. Le château
est quant à lui réservé à Karl Hebermayor et aux
membres du Conseil. Le logement et la restauration sont
pris en charge par l’Institution. Sur Alena, par contre,
le logement est à votre charge. Aussi la première
opération que vous allez devoir effectuer, c’est en trouver
un. Par défaut, vous êtes logé à l’hôtel. Un hôtel
agréable disposant d’un excellent rapport qualité/prix.
La journée en demi-pension vous coûtera 50 écus, soit
un budget mensuel de 1500 écus. Aussi, vous
comprendrez aisément que nous vous conseillons de
quitter l’hôtel pour acheter. Le prix du logement est
relativement élevé dans Alena et vous devrez y consacrer
43 Hebermayor
une bonne partie de votre pécule. Je vous affiche la liste
des agences immobilières que vous pourrez consulter.
Une seconde fenêtre vint se superposer où un
portefeuille de fiches électroniques – ce qu’on appelle un
folio dans le jargon – présentait des références d’agences
immobilières. Chaque fiche fournissait les coordonnées de
l’agence et les tarifs pratiqués. De sa voix suave pleine
de sollicitude, l’hôtesse poursuivit son exposé :
– Je voudrais maintenant vous parler de l’uniforme.
Son port est obligatoire sur le campus. Il est bleu pâle
pour tous les Aspirants et ne laisse que peu de place
pour les ornements. Il est bleu roi pour les confirmés. Il
est bleu marine et avec des parements argentés pour les
HM (HeberMayor) et avec des parements dorés pour les
membres du Conseil. Tous les uniformes comportent une
plaquette d’identification et de performance sur la
poitrine. C’est un afficheur à cristaux liquides qui
mentionne votre nom et votre performance. Pour obtenir
votre uniforme, je vous communique une adresse proche
de l’Astoria.
Les fiches électroniques des magasins apparurent
aussitôt à l’écran. La première était mise en évidence. Je
demandais plus d’information sur l’indicateur de
performance qui figurait sur la plaquette.
– Chaque étudiant voit son évaluation réajustée
toutes les demi-heures tout au long du cycle
d’enseignement. L’évaluation porte sur sa fortune
personnelle, sur quatre critères caractérisant ses
compétences (Stratégie, Management, Technique,
Déontologie) et sur trois critères caractérisant son activité
44 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
sur Alena (Pente de progression, Pression, Volume). À
chaque critère une note de 0 à 9.
Je la questionnais ensuite sur le fonctionnement de
l’informatique.
– Après chaque temps de repos, seront affichés sur
votre écran la vue d’Alena depuis la fenêtre de votre
résidence ainsi que – sur la partie basse – le tableau de
pilotage avec vos indicateurs de performance et la liste de
vos appels (messages, audiels et visuels). Le tableau de
pilotage vous permet d’agir soit en passant ou en
consultant des appels soit en accédant à la base de
connaissance. Cette base de connaissance est accessible
soit en questionnant votre coach soit en établissant des
requêtes multicritères avec des outils plus ou moins
élaborés.
Je retrouvais le fonctionnement auquel je m’étais déjà
familiarisé pendant plusieurs semaines en me connectant
à l’Institution depuis Internet. La différence principale
résidait dans la possibilité que j’avais maintenant de me
déplacer dans Alena soit pour visiter soit pour rencontrer
de vive voix d’autres étudiants. Je la remerciais pour ces
éclaircissements. Elle m’adressa un sourire des plus
charmants. Son visage était vraiment superbement
dessiné. Il était même plus beau qu’un visage réel. Je
pense que c’est ce qui me perturbait depuis le début. Je
n’avais jamais vu jusqu’alors une beauté aussi parfaite.
Elle poursuivit son exposé :
– Je voudrais maintenant vous parler des avatars.
Un avatar, c’est la représentation graphique d’un
étudiant ou d’un personnage virtuel. Il se matérialise par
45 Hebermayor
un buste. Le visage transmet les émotions, les épaules et
le torse renseignent sur le grade, l’identité et la
performance… Actuellement, vous visualisez mon
avatar. Les avatars sont utilisés lors d’une rencontre
avec un interlocuteur sur Alena – comme vous le faites
en ce moment avec moi – ou quand vous lui adressez un
visuel ou quand vous établissez une visioconférence.
Chaque étudiant dispose d’un avatar et y attache une
réelle importance. Pour générer votre avatar, il faut vous
rendre chez un « visagiste ». Il va scanner votre visage et
vous proposer un avatar plus ou moins sophistiqué selon
les moyens que vous souhaitez y mettre. Pour animer cet
avatar, il vous faut chausser le casque que vous avez
trouvé sur la table basse de votre salon en arrivant. Il
capte le mouvement de vos yeux, de vos lèvres et de vos
traits et les répercute sur votre avatar pour lui donner
vie.
Je lui demandais de m’expliquer les termes « visuel »
et « audiel ». Elle s’empressa de me répondre :
– Comme dans la vie réelle, vous pouvez rencontrer
vos interlocuteurs selon deux modes : soit de vive voix en
vous déplaçant dans Alena à l’instar de notre entretien
actuel au sein de l’Hôtel de Ville, soit en les contactant
par des moyens de communication : message écrit, audiel
(message parlé et enregistré), visuel (message parlé, filmé
et enregistré), ou visioconférence (échange parlé et filmé
dynamique). Si le premier mode est gratuit, il nécessite
de prendre rendez-vous avec vos interlocuteurs et
d’effectuer les déplacements : excellent pour la convivialité
et le portefeuille – c’est gratuit – moins bon pour la
46 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
rapidité. À l’inverse, le second mode est rapide mais
coûte plus cher.
Je la remerciais pour l’explication, elle poursuivit :
– Concernant le sport. Nous vous conseillons une
heure de sport par jour ou une demi-journée par semaine,
le mercredi ou le samedi. Vous disposez d’un choix
important d’activités sur le campus. Avez-vous un sport
de prédilection ?
– La marche à pied, mais je ne pense pas qu’il
s’agisse là d’un sport.
– Je vous laisse sur votre écran un folio sur les offres
sportives que je vous engage à consulter. Vous verrez
qu’en vous classant dans des tournois sportifs, vous
disposerez de bonus convertibles – autrement dit,
cumulables en écu sur le montant de votre fortune
personnelle. Par ailleurs, nous recommandons fortement
le sport par simple hygiène de vie. Certains étudiants,
qui restent enfermés dans leur chambre pendant des
mois, s’avèrent beaucoup moins performants que d’autres
qui s’aèrent l’esprit grâce au sport.
Une nouvelle fenêtre apparut à l’écran avec un
nouveau folio abondant de fiches. Je le parcourais
rapidement et m’arrêtais sur une offre de Karting « in
door ».
– Comment puis-je faire pour imprimer un des
dossiers électroniques que vous m’avez adressés ?
C’est Merlin qui me répondit :
– Il n’est pas possible d’imprimer sur le réseau
Hebermayor. Simple question de confidentialité. La base
de connaissance recèle des richesses extraordinaires qui
47 Hebermayor
ne doivent pas quitter le campus. Tout est consultable,
rien n’est imprimable. Je te parlerai un peu plus tard des
différents moyens de classer l’information pour la
retrouver simplement. Mais je vais laisser notre hôtesse
poursuivre son exposé.
– Quelques informations sur le rythme de vie du
campus. Les étudiants vivent selon un calendrier très
particulier. Ce calendrier ne correspond pas au calendrier
civil habituel. Par commodité, le temps s’écoule trois fois
plus vite que dans la réalité. Un an sur Alena se
déroule en quatre mois réels, un trimestre en un mois,
3 semaines en une. Nous sommes actuellement en S1 –
T4 – A47. Autrement dit, nous sommes la première
semaine (S1) du mois d’avril qui correspond au
quatrième trimestre (T4) de l’année 47 (A47). Vous
me suivez ?
Une nouvelle fenêtre présentait sous forme graphique
la correspondance entre le déroulement du temps dans la
réalité et sur Alena. C’était limpide.
– Autre point important, de manière à garder le
contact avec les autres continents, la journée d’un
étudiant est divisée en deux parties séparées par une
sieste. Ces deux parties durent sensiblement le même
temps : 5 heures. Pour les Européens (fuseau
luxembourgeois) et les Asiatiques (fuseau japonais), les
horaires de travail sont positionnés de 07 heures à
12 h 00 et de 19 h 00 à minuit (heures locales). Pour
les Américains (fuseau d’Atlanta), les horaires sont de
13 h 00 à 18 h 00 et de 01 h 00 à 06 h 00 (heures
locales). Nous vous conseillons donc de vous accoutumer
48 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
le plus rapidement possible à ce rythme. Il faut en
général deux semaines pour s’y faire.
Elle m’expliqua qu’en dehors du campus de Mersch,
il y avait une centaine d’étudiants à Kyoto au Japon et
une centaine aussi à Atlanta aux USA. Tous étaient
reliés sur Alena et, pour se comprendre, tous utilisaient
l’anglais comme langue véhiculaire. C’était une mauvaise
nouvelle. Mon anglais était très approximatif.
– Il va falloir que je progresse rapidement
Merlin me rassura :
– Pour beaucoup des jeunes Aspirants, la situation
est analogue. Pas d’inquiétude. Je t’apporterai mon
soutien permanent et dans moins d’un mois l’anglais ne
sera plus un problème… Mais je laisse notre hôtesse
poursuivre son exposé. Je crois qu’elle a encore quelques
informations à te délivrer.
– Je vous ai parlé du sport mais pas des loisirs. Les
loisirs sont nombreux : jeux vidéo, mais aussi, en dehors
du monde virtuel, club d’échec, jeu de go, bridge, tarot.
Nous vous conseillons de vous adonner aux loisirs avec
modération. Dépasser une heure par jour s’avérera
pénalisant.
Une fenêtre apparut qui présentait un nouveau folio.
La première fiche présentait le jeu à la mode – Ghost
fighter – un jeu de course aux graphismes séduisants. Et
toujours la grille tarifaire. Rien n’était gratuit sur
Alena.
– Enfin, un dernier mot sur ce qui n’est pas autorisé
sur le site : pas d’alcool, pas de drogue, pas de jeu
d’argent – les paris sont interdits –, pas de
49 Hebermayor
pornographie, pas de vol, pas de bagarre, ni rétorsion ni
chantage entre étudiants. La bière, les revues érotiques,
le tabac sont en vente limitée. Les entorses à ces règles
simples se traduisent par une exclusion provisoire d’une
semaine. La récidive est sanctionnée par une exclusion
définitive.
Quand l’hôtesse au visage d’ange eût terminé son
exposé et répondu à toutes mes questions, je pris congés.
Je quittais l’Hôtel de Ville pour me rendre dans les
différents commerces qu’elle m’avait indiqués. J’ai
commencé par l’immobilier.
Il me fallait trouver un logement et un local pour mon
entreprise Hhour. Je me suis rendu dans trois agences
pour découvrir ce qui était disponible et à quel prix. J’ai
installé Hhour dans un des trois grands Datamart
utilisés essentiellement par les Aspirants pour loger leurs
entreprises : petits prix et services collectifs attrayants.
Ce Datamart – Innovator – est situé en périphérie de la
cité mais concentre plus de trois cents entreprises. La
fiche électronique de Hhour est déjà disponible dans le
folio du Datamart et je dispose d’un crédit mensuel de
trois visuels, de cent audiels et d’un nombre de messages
illimité. Pour avoir un prix optimal, je me suis engagé
sur une année.
Concernant mon logement, j’ai fait un choix peu
commun mais qui me semble judicieux. Plutôt que de
rechercher la proximité du centre de la cité qui se paye
très cher au m², j’ai choisi un vaste terrain de 5 hectares
(si, si !) qui domine la cité d’Alena. Si le terrain est
bien plat, en extrémité, un dénivelé descend de manière
50 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
abrupte sur la rivière : ce sont les falaises. Une grande
dalle qui avance au-dessus du dénivelé a été construite
sur de solides fondations. Le reste de la construction n’a
jamais vu le jour. J’ai installé un bungalow sous la
dalle. Des fenêtres du bungalow, j’ai une vue magnifique
sur la cité. Avantage : le tout m’a coûté trois fois moins
cher qu’un appartement de même dimension dans la cité.
J’ai la possibilité ultérieurement de construire sur la
dalle soit une maison, soit des murs pour Hhour. Mon
interlocuteur à l’agence immobilière a eu quelques tracas.
Au moment de valider définitivement l’achat, il m’a
signalé qu’un HeberMayor du nom de Bleunstein s’était
porté acquéreur du terrain. Il était ennuyé à deux titres :
difficile de défendre les intérêts d’un tout jeune Aspirant
face à un HeberMayor et en tant qu’Aspirant, je payais
à crédit là où le HM – raccourci pour HeberMayor –
payait au comptant.
« Merlin m’a bien rendu service sur cette affaire. Il
m’a conforté dans mon bon droit – c’est le premier à
signer avec l’agence qui bénéficie de l’achat en cas de
litige et j’étais le premier – et m’a permis de tenir tête et
à l’agence et au HM Bleunstein. Par ailleurs, il a fait
valoir le fait que je bénéficiais de conditions
privilégiées en tant qu’Aspirant effectuant son premier
achat immobilier. Je bénéficiais de subventions délivrées
par la Mairie.
Ensuite, je me suis attaqué au côté vestimentaire. J’ai
comparé les prix pratiqués par les magasins dans le folio
qui m’avait été remis. Le choix a été vite fait : trois
d’entre eux affichaient des tarifs prohibitifs. Je me suis
51 Hebermayor
donc rabattu sur le quatrième et j’ai commandé la tenue
de base de l’Aspirant, sans la moindre fioriture. Les
fioritures, ce sont les ornements. Tu imagines des galons
sur les épaules ou des parements sur les bottines, les
manches et la ceinture. Il paraît que les étudiants sont
friands d’ornements et que les ornements changent selon
les modes. Quand tu vois le prix qu’ils vendent ça, je me
suis bien gardé d’en prendre. Ma tenue est pour le
moment indémodable (!).
Le truc amusant, c’est que la tablette à cristaux
liquide qui apparaît sur la poitrine s’est activée dès que
j’ai effectué ma première opération sur Hhour. C’est
mon classement qui est apparu. J’étais classé 2320. Ce
n’est pas si mal puisqu’il y a presque 2500 étudiants
dans la cité. Par contre, j’ai découvert que sur les trois
lignes de la tablette seule la première est utilisée pour les
Aspirants. Cette première ligne affiche la fortune
personnelle pour les confirmés et plus gradés encore. La
deuxième ligne affiche quatre chiffres compris entre 0 et
9 qui indiquent la compétence de ton interlocuteur sur les
registres suivants : Stratégie, Management, Technique,
Déontologie. Quant à la troisième, elle comprend trois
chiffres qui correspondant aux critères suivants : Pente
de progression, Pression et Volume. Quand tu découvres
l’avatar d’un HMM – j’ai eu le plaisir d’être appelé
par HMM Bleunstein – tu vois son avatar mais aussi
sa tablette. Ainsi Bleunstein affichait une fortune de
210 115 000 écus (pas moins !), une compétence à
8-66-8 et une activité à 7-8-5. Il est classé 12ième et fait
52 Ada, Simon et l’Institution d’Hebermayor
parti du Conseil d’Hebermayor… d’où le deuxième
« M » de son grade : HeberMayor Master.
Lors de la réception de l’audiel, j’ai mieux compris
l’importance qu’il fallait accorder au choix de l’avatar
sur lequel insistait l’hôtesse qui m’avait accueillie à
l’Hôtel de Ville. Le regard du HMM Bleunstein, sa
voix et les ornements de sa tenue lui conféraient une
autorité tout à fait impressionnante. Il fallait réfléchir
un moment avant de se décider à l’affronter. La
tendance naturelle était plutôt de se soumettre de manière
à éviter tout conflit.
Concernant mon avatar, je suis passé par un
spécialiste : un visagiste. Je l’ai choisi dans une boutique
d’Innovator – en retenant le moins cher – et j’ai pris
rendez-vous, mais cette fois dans des locaux réels sur le
campus. Il a tout d’abord scanné mon visage en trois
dimensions. Puis, il l’a symétrisé ce qui accroît
l’équilibre du visage et donc sa beauté. Ensuite, il a
travaillé le regard. Mon avatar a les yeux plus verts et
plus pénétrants que les miens. C’est le seul luxe que je
me suis payé. Une prochaine étape consistera à renforcer
la puissance de ma voix. Par contre, le technicien qui a
généré mon avatar m’a conseillé sur son usage, en
particulier pour tirer le meilleur parti du travail effectué
sur le regard. C’est vrai que le fait de fixer quelques
dixièmes de seconde mon interlocuteur avec ces yeux verts
inquisiteurs en marquant un silence, ça fait son petit
effet.
En ce qui concerne les repas, la qualité de la cuisine
rendrait fous les collégiens d’Abbeville. C’est tout
53 Hebermayor
simplement délicieux. Je n’imagine même pas ce qu’ils
servent dans les salons réservés aux HM. Et quand tu
penses que les parents n’ont rien à débourser ! Ce sont
les entreprises qui embauchent les étudiants du campus
qui financent l’Institution. J’ai compris qu’il y avait
aussi deux mécènes qui avaient versé à la création des
sommes tout à fait impressionnantes…
Le premier soir où je me suis rendu dans le
restaurant de l’Astoria, j’ai rencontré dans le couloir le
garçon qui avait rejoint le matin même le campus. Nous
avons partagé la même table et nous avons discuté un
moment ensemble. Je l’avais croisé le matin même à
l’accueil et la jeune femme nous avait conduits ensemble
dans nos appartements qui ne sont pas très éloignés.
Il s’appelle Funawe Nomalie. Il est sympathique. Il
a mon âge mais il mesure presque deux têtes de plus que
moi. Il est aussi noir que l’ébène et il est d’origine
marocaine. C’est même le roi du Maroc qui lui a permis
de venir étudier à l’Institution. Il a créé une entreprise
qui s’appelle Eolian et dont la vocation est de modifier le
climat localement. Comme il dit, il s’apprête à faire la
pluie et le beau temps sur Alena. C’est un garçon d’une
humeur joviale, idéal pour soigner ma morosité
chronique.
Funawe m’a expliqué qu’il fallait en moyenne deux
ans à un Aspirant pour passer confirmé, mais que pour
40 % des Aspirants, le passage à l’Institution se soldait
par un retour dans un collège ou un lycée dans les trois
premières années. Dur ! Pallomier avait éludé cet aspect
des choses.
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