Hémorragie dans l'œil du cyclone mental

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Un laboratoire louche, une drogue miraculeuse mais néanmoins mortelle, des tueurs féroces et, bien entendu, la CIA, voici un cocktail détonnant qui ferait perdre la tête à tout autre que Mongo le Magnifique.
Publié le : lundi 1 juillet 2013
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EAN13 : 9782743625610
Nombre de pages : 304
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Hémorragie dans l’œil du cyclone mental de George Chesbro

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch

Éditions Rivages

 

En rentrant chez lui, le docteur Frederickson, alias Mongo, trouve une vieille connaissance sur le pas de sa porte : Mama Crachat. Atteinte de troubles mentaux, elle vivait dans la rue et n’était plus que l’ombre d’elle-même. Or elle semble avoir recouvré toutes ses facultés. Ce miracle serait dû a la prise d’un médicament fourni par un jeune homme évadé d’un asile psychiatrique en compagnie d’une douzaine de schizophrènes. L’affaire se corse car le patient évadé a été assassiné. Mongo mène l’enquête… Un laboratoire louche, une drogue miraculeuse mais aussi mortelle, des tueurs féroces et, bien entendu, la CIA, voici un cocktail détonant qui ferait perdre la tête à tout autre que Mongo. Gare au dédoublement de personnalité !

 

George Chesbro est né à Washington en 1940. Diplômé en sciences de l’éducation en 1962, il enseigne à des classes d’enfants à problèmes jusqu’en 1979. Puis il s’arrête pour se consacrer à l’écriture. Le personnage de Mongo le Magnifique, nain, ancienne vedette de cirque, docteur en criminologie et détective privé au QI exceptionnel, est d’abord apparu dans des nouvelles, puis dans la plupart de ses romans (plus d’une vingtaine). George Chesbro est mort en novembre 2008.

George C. Chesbro

Hémorragie dans l’œil
du cyclone mental

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Jean Esch

Collection dirigée par
François Guérif

Rivages/noir
1

Oh, pauvre de moi ! Seul en cette veille de Thanksgiving, je m’apitoyais sur mon sort ; un état d’esprit désagréable et exaspérant que je détestais profondément. C’est pourquoi je décidai de partir en quête de compagnie et de distraction en guise d’analgésique. À New York, si vous jouez aux échecs, vous n’aurez jamais de peine à dénicher une âme sœur relativement convenable à n’importe quelle heure de n’importe quel jour de l’année. Je me rendis donc au Manhattan Chess Club, dans ses nouveaux locaux : un brownstone rénové de trois étages dans la 46e Rue Ouest, à dix minutes de marche de l’immeuble similaire que mon frère Garth et moi possédions dans la 56e Rue Ouest.

J’arrivai au club, dont l’entrée était flanquée de deux globes lumineux, sans avoir eu le crâne, le cœur ou la colonne vertébrale transpercée par un pic à glace, ce qui, en cette période d’abattage dans les rues de la ville, n’était pas gagné d’avance. Il n’y avait pas beaucoup de monde au club, même pour une veille de jour férié. En temps normal, vous trouviez là plus d’une douzaine de grands maîtres et de maîtres internationaux, au milieu d’une soixantaine de joueurs plus faibles, de toutes les formes, tous les sexes, tous les âges, toutes les couleurs, mais ce soir ce nombre était réduit plus que de moitié. J’attribuai cette faible fréquentation au fait que même les joueurs d’échecs les plus acharnés, les obsédés qui fréquentaient ces lieux, répugnaient à quitter la sécurité de leur maison pour plonger dans l’horreur qui obnubilait et glaçait d’effroi même ces New-Yorkais les plus blasés, qui se croyaient endurcis contre la violence gratuite et l’irruption de la mort dans leur vie quotidienne, qu’il s’agisse d’une balle perdue, d’une agression ou de la folie d’un chauffeur de taxi sans licence.

Depuis une semaine, un fou extrêmement dangereux arpentait les rues de la ville, et ce n’était pas un serial killer ordinaire. Ce type, ou cette femme, opérait avec une simplicité stupéfiante : il frappait en une fraction de seconde, tel un serpent venimeux, où, quand et chaque fois que l’occasion se présentait, de jour comme de nuit, que ce soit sur un quai de métro bondé, dans une rue déserte, au milieu du flot des passants qui s’écoulait sur les trottoirs ou se retrouvait momentanément arrêté au coin d’une rue en attendant que le feu passe au vert. Il n’y avait aucune similitude, aucun lien apparents entre toutes les victimes ; le seul mobile semblait être le désir impulsif, provoqué par le plaisir ou la rage. L’arme du crime était un pic à glace, enfoncé rapidement et profondément dans la nuque, dans la colonne vertébrale ou à travers la cage thoracique pour atteindre le cœur. La mort était instantanée et il y avait relativement peu de sang. Le temps que la victime s’écroule dans l’herbe, sur le gravier ou le ciment, le tueur était déjà reparti, parfois seul dans la nuit, parfois en plein jour au milieu de la foule grouillante et anonyme. Rien que cette semaine, dix-sept personnes étaient mortes : des hommes, des femmes, des gens âgés, des adultes, des adolescents. Pour l’instant, on ne comptait aucun enfant parmi les victimes mais, d’après la théorie de la police, c’était uniquement parce que la plupart du temps, ils étaient accompagnés par un ou plusieurs adultes ; aussi craignait-elle que le premier enfant tué soit une petite fille ou un petit garçon laissé seul momentanément sur une balançoire ou dans un bac à sable.

Savoir que cet inconnu qui marchait vers vous ou derrière vous, ou qui se tenait à vos côtés, pouvait mettre fin à votre existence en un instant suffisait, non seulement à faire réfléchir, mais aussi à paniquer la plupart des gens qui vivaient dans une ville gigantesque remplie d’inconnus comme New York.

Je fis le tour des salles principales. Un certain nombre de parties était en cours, et quelques individus assis seuls à des tables, en train d’analyser des positions, auraient sans doute accepté un défi amical, mais je ne voyais personne de ma connaissance devant les échiquiers et, dans mon état d’auto-apitoiement et de solitude, je voulais jouer contre un adversaire familier.

Enfin, j’avisai quelqu’un qui entrait de justesse à l’intérieur de cette catégorie, dans une salle voisine où un des directeurs adjoints du club dirigeait un tournoi en cours, avec des parties de soixante minutes pour des joueurs non classés, essentiellement des débutants. À la fin de la soirée, ils obtiendraient un classement provisoire, en fonction de leurs victoires ou de leurs défaites face aux autres joueurs, ce qui leur permettrait ensuite de participer, pour de l’argent, à des tournois sponsorisés par la USCF, United States Chess Federation, l’instance nationale de ce sport pratiqué dans le monde entier.

Theo Barnes, qui figurait sur ma très longue et très éclectique liste de connaissances, portait un jean délavé, des baskets noires et une de ces chemisettes hawaïennes amples aux couleurs criardes, qu’il arborait d’un bout à l’autre de l’année, par tous les temps. Je l’avais délesté de quelques dollars dans la torpeur d’un dimanche après-midi d’été, dans la « Ruelle des arnaqueurs » au coin de Washington Square Park à Greenwich Village, un des endroits de la ville où les gens se retrouvaient pour jouer aux échecs. Barnes n’était pas un débutant, je lui attribuais le niveau d’expert, ce qui le plaçait parmi l’élite de la population qui jouait aux échecs dans ce pays. Mais ce n’était pas un joueur de tournois et, autant que je sache, il n’était même pas membre de l’USCF. Barnes, à qui je donnais une trentaine d’années – bien que son visage grêlé et son aspect négligé le fassent paraître plus vieux –, était un sans-abri, un passionné d’échecs et un joueur naturellement doué, qui préférait l’animation, la folie et la tchatche des parties en blitzkrieg de Washington Square Park aux parties interminables, tendues, crispantes et disciplinées des compétitions officielles, indispensables pour gravir les échelons des joueurs titrés : Maître national, Maître senior, Maître international et Grand Maître. Il squattait, m’avait-on dit, un sous-sol sordide, où il faisait à manger sur une plaque chauffante et rangeait les rares vêtements qu’il possédait dans des cartons disposés autour du matelas qui lui servait de lit. Malgré cela, je le considérais comme un chanceux car, selon moi, celui ou celle qui réussissait à gagner sa vie, même mal, en faisant exactement ce qu’il, ou elle, voulait faire, et aurait fait quoi qu’il en soit, même gratuitement, avait réussi sa vie. Barnes subvenait à ses besoins en arnaquant des touristes joueurs d’échecs, des patzers pour la plupart, qui surestimaient gravement leurs compétences et sous-estimaient celles de cette bande de clochards dans le parc, capables d’entretenir simultanément des conversations avec une demi-douzaine de kibitzers réunis autour des tables en ciment, tout en commentant, d’un ton méprisant généralement, la tactique de l’adversaire, et en enchaînant les coups à une vitesse impressionnante. Cinq dollars la partie.

Le style de Theo Barnes ne correspondait pas du tout au Manhattan Chess Club, assurément, et j’en déduisis que, à l’instar d’un grand nombre de New-Yorkais, ce qui l’avait incité à abandonner ses terrains de chasse habituels pour se réfugier à l’intérieur, c’était la peur du Iceman, « L’Homme de glace », comme la police et les médias avaient surnommé, sans grande originalité, le tueur. Ce que je ne comprenais pas, en revanche, c’était pourquoi Barnes assistait à un tournoi de débutants au lieu de faire le tour des différentes salles en quête de pigeons potentiels, aussi rares soient-ils en ce lieu, ne serait-ce que pour rembourser le droit d’entrée.

Il leva la tête, me vit avancer vers lui et sursauta. Ce qui éveilla ma curiosité, car je m’étonnai de provoquer la nervosité de Theo Barnes. Il s’éloigna de quelques pas, puis, constatant sans doute que toute fuite était impossible, il se tourna vers moi, une expression revêche sur son visage creusé de cratères. En s’écartant, il avait dévoilé ce qu’il ne voulait pas que je voie, apparemment : il se tenait derrière un des participants au tournoi et suivait attentivement chacun de ses coups. Le joueur assis à la table avait environ trente-cinq ans, un visage juvénile et un front large. Ses cheveux châtains hirsutes semblaient avoir été coupés à la va-vite par une personne munie de ciseaux émoussés. Son nez étroit et aquilin paraissait aussi fragile que du verre et il avait des lèvres fines. Même de profil, il avait l’air légèrement hagard, et par moments il se tapotait la joue et secouait la tête, comme si cela l’aidait à se concentrer sur la partie. Son pantalon en toile trop grand provenait sans doute du même centre de l’Armée du Salut où il avait trouvé ses chaussures en plastique fendues. Sa chemise, elle, était très certainement issue d’un des cartons de Theo Barnes, comme l’indiquaient les motifs hawaïens criards et la vieille tache de ketchup sur la manche droite.

Cette situation me paraissait, sinon incroyablement étrange, du moins un peu curieuse. L’égocentrisme de Theo Barnes le situait juste à la frontière du comportement sociopathe. Voir cet arnaqueur cradingue s’intéresser à quelqu’un d’autre était inhabituel, et le fait qu’il ait donné ou prêté une chose qui lui appartenait, c’était tout bonnement extraordinaire. L’homme aux cheveux en bataille et à la bouche fine n’avait visiblement pas d’argent, ce n’était donc pas un pigeon potentiel, et il n’était pas du genre à faire partie du cercle social très limité de Barnes. Mais moi non plus, il est vrai.

Quoi qu’il en soit, en tant que détective privé hors pair, j’étais certain, à la réflexion, de pouvoir deviner la nature de leur relation. Je me fichais de savoir ce qu’il manigançait, mais cela expliquait pourquoi Barnes n’était pas du tout content de me voir. Il s’approcha de moi à contrecœur lorsque je lui fis signe et accepta ma poignée de main sans enthousiasme.

– Comment ça va, Theo ?

Il réfléchit soigneusement à la question, comme s’il s’agissait de jouer un coup dans une partie d’échecs beaucoup plus lente que celles qu’il disputait habituellement. De toute évidence, il ne s’était pas lavé depuis plusieurs jours, car il sentait mauvais, et il ne s’était pas rasé depuis aussi longtemps. Ses longs cheveux filasse étaient gras. Il avait tout du parfait clochard, ce qui ne constituait pas un désavantage dans sa profession, mais si vous l’observiez en face, vous sentiez qu’il était plus que ça. Ses yeux bleus très pâles, peut-être un peu trop écartés et enfiévrés, pétillaient d’intelligence, et ils n’étaient pas ternis par la consommation de drogue ou d’alcool.

Quand il eut enfin fini de calculer toutes les variantes possibles, il répondit :

– Ça va, Frederickson. Et vous ?

– À vrai dire, je me sens un peu seul et je cherche de la compagnie. Vous avez de la chance, Theo, je vous ai choisi. Faisons un petit blitz.

– Je ne joue pas avec les Maîtres, Frederickson.

– Allons ! Des parties de dix minutes. On n’est pas obligés de jouer de l’argent.

– Je joue toujours pour de l’argent. Vous croyez que je fais ça pour garder la forme ?

– Je vous donne un avantage. Dix minutes pour vous, cinq minutes pour moi. Un dollar la partie.

Nouvelles réflexions, nouveaux calculs ; les pensées ricochaient comme des galets à la surface bleu pâle de ses yeux. Finalement, il dit :

– Cinq minutes pour moi, une minute pour vous. Cinquante dollars la partie.

– C’est un peu trop rapide et un peu trop cher.

Il sourit, dévoilant des dents étonnamment saines si l’on considère qu’il n’avait pas eu les moyens de se payer une visite chez le dentiste depuis des années.

– Allez, Frederickson. Soyez sport.

– Je veux bien être sport, Theo, mais je ne voudrais pas passer pour un crétin.

– Si vous voulez jouer avec moi, Frederickson, ce sont mes conditions.

Visiblement, Theo Barnes n’était pas disposé à me distraire en jouant avec moi, pas dans des conditions acceptables du moins ; je décidai donc de me distraire tout seul en essayant de le bousculer un peu. Je me retournai vers le joueur qui portait la chemise hawaïenne de Barnes, juste au moment où il levait les yeux vers la pendule fixée au mur. Il glissa ensuite la main dans sa poche de chemise, d’où il sortit soigneusement une gélule noire et jaune assez grosse. La tenant entre le pouce et l’index, il la goba avec naturel et l’avala sans eau.

– Qui est votre ami, Theo ?

– Quel ami ?

– Celui qui porte votre chemise.

– Comment vous savez que c’est ma chemise ? demanda-t-il sans prendre la peine de se retourner.

– J’étais là le jour où quelqu’un a laissé tomber son hot dog dessus.

– Il… C’est un élève.

– Sans blague ? J’ignorais que vous aviez des élèves. À en juger par son apparence, il doit avoir du mal à se nourrir, et à plus forte raison à se payer des leçons d’échecs. Vous enseignez bénévolement, Theo ?

Il rougit légèrement, ce qui eut pour effet de faire blanchir les cicatrices de son visage. Et, bien que je n’aurais pas cru cela possible, ses yeux devinrent encore plus froids.

– Ça me regarde.

– L’Open de New York approche. J’ai l’impression que vous essayez de bâtir des défenses.

– Peut-être que vous devriez vous occuper de vos affaires.

– Je m’étonne que vous acceptiez d’être vu avec lui dans ce lieu. La plupart de ces joueurs savent qui vous êtes et ce que vous faites.

– Tout le monde n’est pas aussi curieux que vous, Frederickson. Et je continue à penser que vous devriez vous mêler de vos affaires.

Il avait parfaitement raison, évidemment, et j’allai donc m’occuper de mes affaires en défiant un des hommes qui étudiaient une partie dans la pièce voisine. Il s’avéra qu’il s’agissait d’un grand maître péruvien. Aux yeux d’un joueur moyen, la partie devait paraître serrée et l’issue indécise jusqu’à la toute fin, lorsque je fis basculer mon roi assiégé. En vérité, j’avais été dominé dès le début et placé, dès l’ouverture, dans une position défavorable qui n’avait cessé de s’aggraver.

Mon échange bref et désagréable avec Theo Barnes, ainsi que l’humiliation infligée par le grand maître m’avaient guéri de mon ennui et redonné le goût de la solitude. Je rentrai donc chez moi en essayant de me concentrer sur mon environnement pour éviter de recevoir un coup de pic à glace, mais je ne pouvais m’empêcher de passer mentalement en revue, comme le font tous les joueurs d’échecs, les coups que j’avais joués lors de la dernière partie pour tenter de comprendre mes erreurs. Conséquence, je ne faisais pas très attention à ce qui se trouvait devant moi et je faillis tomber sur les genoux de la personne qui était assise sur le perron de mon immeuble. Je poussai un grand cri de stupeur et faillis me faire un croche-pied en reculant précipitamment jusqu’au trottoir. Je m’arrêtai et contemplai dans le clair-obscur cette femme d’un certain âge qui avait élu temporairement domicile devant ma porte.

Elle avait des cheveux gris tirés en arrière de manière sévère, autour de son visage ovale, et noués en queue de cheval par un élastique. Je lui donnai environ cinquante-cinq ans, mais c’était difficile à dire car, sans doute à cause de l’exposition au soleil, au vent, au froid et à la pluie, sa peau était parcheminée comme du vieux cuir. Elle n’était pas maquillée et ses lèvres épaisses étaient bleuies par la froideur de cette nuit de fin novembre. Ses yeux – j’avais eu le temps d’y plonger les miens au moment où j’avais failli lui rentrer dedans – semblaient être d’un violet très pâle. Ses vêtements devaient provenir du même sac poubelle de l’Armée du Salut que ceux de « l’élève » de Barnes : une longue jupe évasée en polyester, beaucoup trop grande pour elle et qui s’étalait sur les marches, et un pull en laine avec des trous. Ce n’était pas suffisant pour la protéger et elle tremblait, mais je sentais que ses tremblements étaient dus davantage à la peur et à l’angoisse qu’au froid, car il y avait sur son visage hagard la marque du désespoir.

Ma première réaction fut de me dire que je n’avais pas la moindre idée de qui était cette femme, ni de ce qu’elle faisait devant ma porte mais, tandis que nous nous observions dans la rue, séparés par le vaste territoire du trottoir, je fus traversé par un frisson qui ne devait rien à la température, car je commençais à m’apercevoir que j’avais déjà vu cette femme, dans un tout autre contexte, avec un comportement et une apparence si différents qu’on aurait pu croire qu’elle s’était matérialisée sur ces marches en venant d’un univers parallèle, et non pas de la rue suivante. Cette femme qui grelottait devant ma porte n’était autre que Mama Crachat.

Mama Crachat, ainsi que la surnommaient les habitants et les commerçants du quartier, résidait habituellement sur une grille qui dégageait de la vapeur à deux cents mètres d’ici environ, vers l’Hudson. C’est là qu’elle était assise d’un bout à l’autre de l’année, depuis presque deux ans maintenant, enveloppée dans une couverture crasseuse, coiffée d’une casquette de marin en laine noire que je ne l’avais jamais vu ôter, injuriant et crachant sur les passants, y compris ceux qui tentaient de lui donner de l’argent. Je faisais partie de ceux qui essayaient de lui donner quelque chose chaque fois que je passais devant elle, ce qui arrivait assez souvent étant donné qu’elle était postée au coin de la rue : un peu de monnaie, parfois un billet d’un dollar, ou bien un fruit ou un sandwich tout enveloppé. J’étais toujours remercié de ma contribution par des jurons et quelques crachats, mais jamais elle ne m’avait renvoyé mes dons au visage, comme elle le faisait la plupart du temps quand les gens voulaient lui donner des choses. J’avais mis au point une stratégie : quand je devais passer devant elle, en venant d’un sens comme de l’autre, j’attendais, hors du champ de tir, jusqu’à ce qu’elle ait craché sur deux ou trois autres passants ; à ce moment-là, je savais qu’elle devait être à court de munitions, alors je me précipitais, je déposais mon argent ou ma nourriture, et je repartais ventre à terre, jusqu’à ce que je sois à nouveau hors de portée. L’hiver dernier, un jour où il faisait particulièrement froid, je lui avais donné une vieille parka de mon frère, qu’elle avait portée jusqu’au printemps. Apparemment, elle aimait beaucoup ce manteau en duvet, ce qui ne l’avait pas empêchée, bien évidemment, de me lancer des insultes et des crachats lorsque, par la suite, j’avais déposé en courant de l’argent ou de la nourriture devant elle. Puis, un jour, la parka avait disparu, sans doute volée par un autre sans-abri qui ne lui avait laissé en échange que sa vieille couverture crasseuse, un œil au beurre noir et des hématomes sur le visage.

Une fois par mois au minimum, religieusement, j’appelais les services sociaux pour les supplier de venir en aide à Mama Crachat, de la conduire à l’hôpital, ou au moins dans un refuge. Chaque fois, un bureaucrate quelconque me répondait que les services sociaux étaient au courant du cas de Mama Crachat : elle avait été examinée et classée dans la catégorie des schizophrènes paranoïaques incurables ; mais, comme elle ne représentait pas une menace pour elle-même, et les injures et les crachats n’étant pas considérés comme une menace sérieuse pour les autres, ils ne pouvaient pas la placer dans un centre d’accueil contre son gré. Mais voilà que, pour une raison mystérieuse, Mama Crachat semblait avoir abandonné sa grille, sa casquette de marin et sa couverture crasseuse, elle s’était lavée, elle avait enfilé des vêtements propres et, apparemment, elle avait fait le premier pas, timide, sur la route qui devait l’éloigner de son comportement autodestructeur, sinon de la folie sous-jacente. Elle avait réussi à atteindre ma porte.

Je me raclai la gorge et demandai :

– Euh… je peux faire quelque chose pour vous ?

Mama Crachat se retourna à moitié, leva une main tremblante et tendit le doigt vers une petite pancarte fixée sur une des fenêtres du rez-de-chaussée, qui indiquait : Frederickson & Frederickson, enquêtes.

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