Heureux qui comme Candide… I. Le temps de l'enfance (1944-1954)

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Heureux qui comme Candide… est un ouvrage en plusieurs
volumes qui retrace sous forme romancée l’itinéraire
personnel et professionnel de l’auteur. Premier volume de
la série : Le temps de l’enfance (1944-1954) dédié à son
enfance jusqu’à ses 10 ans. En même temps qu’il y évoque
son milieu d’origine et sa famille, l’auteur y livre les évènements
marquants de cette période, plus par ti culièrement
ceux vécus à Tunis où son père était en poste.


Armand Janteuil, né en 1944, a été chercheur en informatique
au CNRS, puis au CNET jusqu’à son départ en retraite en
2004. Depuis, il se passionne pour l’écriture et l’histoire de l’art.

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782954246529
Nombre de pages : non-communiqué
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TABLEAU1
Un jour de début juin 1944
– Victor !– Hmm ! – Je crois que ça y est ! – Hmm ! Quelle heure est-t-il ? – Quatre heures. Il faut y aller ! Quatre heures du matin. Il faisait beau. Il avait fait chaud toute la semaine. Les nouvelles n’étaient pas bonnes. Les bombardiers anglo-américains venaient de pilonner Rouen. Sur Rennes, ils avaient commencé leur ronde. Victor avait déjà remarqué qu’ils se servaient du clocher de l’église Saint-Pierre comme point de repère pour tourner et pointer sur Rennes. Le clocher était en forme de bulbe, comme ceux des églises orthodoxes. Cornuz possédait la seule église à bulbe de Bretagne. De là, les avions piquaient sur Rennes qui était à vingt kilomètres de Cornuz et visaient leurs objectifs. Victor et Amandine préparèrent rapidement les affaires. Tout tenait dans une petite valise de carton bouilli. Par sécurité, Victor prit une lampe électrique pour éclairer le chemin. Avec les bombardements et les incendies, ce n’était pourtant pas franchement utile. Heureusement les enfants, Adrien et Albert, étaient chez leurs grands-parents, pas trop loin, rue des Trois-Maries.
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Avec ces deux-là, on n’aurait jamais pu être prêts. Ils étaient fatigants à garder. Victor et Amandine sortirent de la petite maison où ils étaient venus se réfugier après avoir quitté Contest, en Mayenne, où Victor avait été instituteur libre. Le ciel commença à s’éclaircir. On entendait le bruit des bombes au loin et les avions qui faisaient leur ronde. En partant, Victor et Amandine se retournèrent vers la maison et se signèrent devant la statue de la Vierge Marie qui était placée dans une niche du mur de la maison. Puis Victor prit la valise de la main gauche et Amandine par le bras droit. – Il y a du chemin jusqu’au château, dit Victor. Ils prirent la route en passant par le centre du bourg. Chez Brasland, c’était déjà ouvert, le boulanger était à son four. Puis ils passèrent devant l’église Saint-Pierre en levant la tête vers le clocher. Ils virent les avions au dessus d’eux. Ils se signèrent en marchant. Puis ils poursuivirent leur chemin en remontant la rue des Trois-Maries, passant d’abord devant chez Jamet, le boucher, puis devant chez Tinceleux, le cafetier et devant chez Marie-Anne, la lingère albinos. En passant devant la maison des grands-parents, ils se signèrent une nouvelle fois. La maison du grand-père avait été bâtie sur l’endroit d’une ancienne chapelle, la chapelle des Trois-Maries, que le grand-père avait achetée pour en faire sa maison et à côté de laquelle, il avait monté son atelier de menuiserie. – Ce n’est pas la peine de les prévenir, dit Victor. Ils nous feront perdre du temps. Amandine ne disait rien. C’était Victor qui décidait. Ils passèrent devant l’école libre du bourg. C’était là que Victor était allé à l’école jusqu’à son certificat d’études. L’ins-tituteur qui l’avait remarqué, avait demandé au grand-père
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l’autorisation de l’envoyer au petit séminaire pour qu’il devienne instituteur. C’était déjà loin tout ça. Juste après l’école, Amandine serra un peu plus fort le bras de Victor et ralentit. Victor insista pour la faire avancer. Au bourg, on disait que c’était là qu’habitait la sorcière, derrière des fagots posés contre un mur de grange et qui faisaient une sorte d’abri. Victor et Amandine se signèrent en passant et accélérèrent le pas tout en regardant en arrière. Le chemin qui conduisait à la ferme de chez Budéau devenait cail-louteux. La ferme était en contrebas. Du haut du chemin on devinait Rennes au loin en raison des incendies causés par les bombardements. Amandine se tenait le ventre et avançait de plus en plus difficilement. – Je sens que ça vient, dit Amandine. Chaque caillou entraînait des secousses qui lui faisaient craindre le pire. En bas du chemin, c’était la ferme de chez Budéau et juste à côté, le château. C’était tout près main-tenant. Les bombardements avaient cessé. Victor et Amandine traversèrent la cour de la ferme. Les chiens aboyèrent à leur passage. Les chevaux étaient nerveux dans l’écurie et cognaient leurs sabots contre les stalles. Les vaches meuglaient. Le château était là, juste au-delà de la cour de la ferme. Le château était une petite maison de maître que le docteur Martin avait acheté pour en faire son cabinet. Le mur d’enceinte était flanqué de deux tours encadrant un portail de fer. Une cour en terre battue séparait le portail et la porte d’entrée de la maison. C’était loin du bourg, à environ un kilomètre. Nul ne savait pourquoi le docteur s’était installé là. Un médecin hors du bourg, ce n’était pas pratique. Mais il se déplaçait vite avec sa Citroën. – On y est, dit Victor.
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Il tira sur la cloche du portail d’entrée. Immédiatement, une lumière s’alluma et une fenêtre s’ouvrit. – C’est pour Amandine, cria Victor. Vite, c’est urgent ! – J’arrive ! Victor et Amandine entrèrent dans la cour et allèrent jusqu’à la porte d’entrée. En quelques secondes le docteur Martin fut sur le pas de la porte et ouvrit. Il les fit entrer dans son salon. – Madame Janteuil, allongez-vous sur le canapé pendant que je me prépare. Victor installa Amandine sur le canapé. Amandine souffla un peu, commença à se détendre et à se sentir rassurée. – Retiens-toi, supplia Victor. Vite docteur, je crois que ça vient ! – Retenez-vous madame Janteuil pendant que j’enfile mes gants. J’arrive… – Vite ! pressa Victor. – J’arrive ! confirma le docteur Martin. Vroufff L’enfant sortit d’un seul coup. Le docteur eut juste le temps de le rattraper sur le bord du canapé pour éviter qu’il ne tombe sur le sol. – Il était temps ! s’exclama le docteur. Victor et Amandine ne disaient plus rien. Le docteur connaissait son affaire. Il fit ce qu’il y avait à faire. Un cri de bébé. Il revint quelques instants plus tard avec l’enfant. – C’est un garçon. Ces derniers temps, je n’avais que des filles. Victor et Amandine croisèrent leurs regards. Ils étaient déçus. Ils auraient voulu une fille pour remplacer Marie-
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Thérèse, leur premier enfant, décédée le jour de son baptême, quelques jours après sa naissance, en août 1938. Victor et Amandine avaient déjà pensé aux prénoms. Marie-Thérèse, Amandine. – Comment va-t-on l’appeler ? demanda Amandine un peu affolée par l’imprévu. Quelques secondes de silence. Puis, Victor reprit les commandes. – Comment s’appelle ton frère aîné ? Armand ? Bien, Armand. Comme parrain et marraine ? Il avait pensé à Auguste, son frère aîné. Il retint un sanglot. Son frère Auguste, prisonnier dans un camp de travail en Allemagne, était mort quelques mois plutôt, en dé-cembre 1943, d’une pneumonie. – Aimé, ton frère le plus jeune, comme parrain, continua-t-il. Comme marraine ? Marie-Monique, la fille d’Auguste, mon frère, dit-il en étouffant un sanglot. (Il ne pouvait pas l’oublier). Et Victor, comme troisième prénom, ajouta-t-il. Victor, comme lui, comme le grand-père. Il fallait des prénoms de chaque famille, du côté Janteuil et du côté Louvois. Amandine approuva des yeux et se sentit soulagée. C’était ainsi que mon père racontait, chaque début juin, au moment du dessert, selon un scénario fixé à l’avance, l’histoire de ma naissance, tout en dégustant sa goutte de calvados mélangée au reste de sucre de son café au fond de sa tasse. Durant toute la durée de l’histoire, ma mère écoutait mon père avec attention et revivait pour elle-même cet instant familial avec grande émotion. De notre côté, le nez plongé dans nos assiettes, sans dire un mot, nous, mes frères et moi écoutions religieusement notre père, tout en dégustant notre dessert fait de petits bouquets de quatre ou cinq cerises, bouquets confectionnés par ma mère pour mon anniversaire,
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autant de bouquets pour chacun d’entre nous que d’années passées depuis ma naissance. Mes parents revivaient à chaque fois ces évènements avec intensité et nul n’avait l’idée de les déranger ou de leur poser des questions qui auraient pu faire varier la manière de les raconter. Invariablement, l’histoire se terminait par un « Qué couillon ! » de mon père et par « Il nous a fait payer quand même ! » de ma mère, qui faisait allusion au fait que j’étais venu au monde, tout seul, sans l’aide du docteur. En évoquant cette histoire, mon père et ma mère riaient et pleuraient à la fois et, pour montrer notre affection, nous faisions de même comme si nous avions vécu ces évènements. – J’en fais pipi dans ma culotte ! C’était le signal attendu de la fin du récit donné par ma mère. Cette histoire, racontée à chacun de mes anniversaires jusqu’à l’âge de dix ans, devint, par la force des choses, l’histoire de ma naissance.
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