Heureux qui comme Candide… II. Le temps des enfants de troupe (1954-1958)

De
Publié par

Heureux qui comme Candide… est un ouvrage en plusieurs volumes qui retrace sous forme romancée l’itinéraire personnel et professionnel de l’auteur. Premier volume de la série : Le temps de l’enfance (1944-1954) publié en 2012.

Voici le second volume de la série : Le temps des enfants de troupe. Acte 1 : 1954-1958. L’auteur y relate, tant sur le plan scolaire qu’extrascolaire, ses quatre premières années passées à l’EMP des Andelys, de la classe de 6e à la classe de 4e.

Armand Janteuil, né en 1944, a été chercheur en section mathématiques puis informatique du CNRS, puis chercheur au CNET jusqu’en 1997. Il y a achevé sa carrière professionnelle comme expert jusqu’à son départ en retraite en 2004. Depuis, il se passionne pour l’écriture et l’histoire de l’art.

Publié le : vendredi 18 septembre 2015
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782954246550
Nombre de pages : 550
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
PÉRIODEII,ACTEI
À la Compagnie B de l’EMP des Andelys
septembre 1954 – septembre 1958
TABLEAU1
e Ma classe de 6 M2 à l’EMP des Andelys septembre 1954 – septembre 1955
Mon entrée à l’EMP des Andelys La veille de mon départ pour l’EMP des Andelys, 23 septembre 1954 Dès le début septembre, je m’étais mis à compter les jours jusqu’au départ de Tunis prévu le 24 septembre, afin d’être présent à l’EMP des Andelys, le 27 septembre, avant 7 heures du soir, l’heure de mon premier réfectoire. C’était Albert qui avait donné la consigne à mon père : – 7 heures du soir, dernière limite, avait-il dit. – Pas question d’être en retard, avait répondu mon père. – Il faut compter le temps de l’enregistrement à la Com-pagnie B, de la recherche du paquetage, de l’affectation au dortoir, avait ajouté Albert. – Hmm ! Bien. Il faudra alors être à l’entrée de l’EMP vers 5 heures de l’après-midi. – Il faut bien une demi-heure du centre des Andelys pour venir à l’EMP. J’ai les horaires de car de Vernon pour Les Andelys et les horaires de train de Saint-Lazare à Vernon…
31
– Hmm ! Bien. Alors, il faudra prendre le train gare Saint-Lazare vers midi… Pour déjeuner ? – Ne t’inquiète pas, P’pa. Je connais un buffet dans la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare… On prendra un sandwich avec une bière… – Pas de bière pour Armand… Une menthe à l’eau seule-ment. Il faudra partir de chez Adrien vers 11 heures du matin… Bien. Tu t’occuperas bien de ton frère ! – Ne t’inquiète pas, P’pa ! Je m’en occupe, avait répondu Albert avec autorité. – Bien ! Et de Marseille à Paris ? avait enchaîné mon père. – Pas de problème. Du bateau, on aura largement le temps d’aller à la gare Saint-Charles prendre nos billets. – Fais attention ! Réduction de 75 % y compris pour Armand. Je t’ai donné son ordre de mission. Bien… Et les billets du bateau ? – Je les ai. – Bien. Le départ duVille d’Oranest à 10 heures du matin. Il faut y être avant 9 heures. Une heure pour aller jusqu’au port… Départ de la maison, 7 heures. Pendant que mon père avait discuté avec mon frère Albert de notre trajet pour rejoindre l’EMP des Andelys, tout en les écoutant, j’avais discuté de mon côté avec ma mère de mes affaires de voyage à emporter, en même temps qu’elle ache-vait de coudre mon nom sur mes vêtements comme pour un départ en colonie de vacances. Elle m’avait également donné ses dernières recommandations dont la plus importante pour elle avait été : – Fais attention à ce que tu manges. Tu es fragile des intestins. Je t’ai confectionné une ceinture de flanelle… – Mais, M’man, tu n’y penses pas. Tu me vois avec une ceinture de flanelle au milieu de mes camarades…
32
Au milieu de ses recommandations, elle avait glissé sa question habituelle : – Tu es sûr que tu veux partir ? Parce que, tu sais, tu peux rester avec nous si tu veux… – Non, M’man. Je veux partir aux Enfants de Troupe, avais-je répondu de manière non moins habituelle avec une autorité feinte. Au bout d’une dizaine de jours de répétitions et de recom-mandations, il avait été acquis que mes parents s’étaient faits à l’idée de mon départ. Jusqu’à ce moment-là, ils avaient préparé mon départ, sans trop y croire, en espérant me faire revenir sur ma décision. Puis, il n’avait plus été question de revenir dessus. Aussi, à chaque fois qu’on avait évoqué, mon départ, mon père ou ma mère avait recommandé à mon frère Albert : – Albert ! Tu t’occuperas bien de ton frère ! Recommandation à laquelle Albert avait toujours répondu : – Je suis là ! Ne vous inquiétez pas ! Le dimanche 12 septembre avait donné le coup d’envoi d’une nouvelle phase dans la préparation de mon départ aux Enfants de Troupe : celle des cérémonies des « au revoir ». D’abord, avec toute la famille, nous étions allés au Belvé-dère. Fait exceptionnel : mon père nous avait offert à chacun une citronnade faite avec du vrai citron et un gâteau sec au sésame. Encore plus exceptionnel, il nous avait payé des billets pour que nous fassions ensemble une promenade sur les ânes dans les allées du Belvédère. Albert et Adrien en avaient profité pour faire la course. L’âne d’André avait marché tout seul. Quant au mien, il avait tout simplement refusé d’avancer. Tant et si bien que mon tour d’âne en avait été réduit à une pose pour une photographie prise par mon père.
33
Après cette promenade au Belvédère, j’avais demandé à ma mère de faire un goûter de départ avec mes copains de Forgemol : les Bursetti, les Waltermann, les Dingrandi, ceux qui avaient passé le concours des Enfants de Troupe avec moi et qui, m’avaient-ils dit, hors de portée de leurs parents, avaient eu la chance de le rater. On avait goûté, pris des photos et nous nous étions promis de nous donner des nou-velles, de nous envoyer des cartes postales. Après le goûter, j’avais eu une visite surprise de la part d’un copain qui n’avait pas pu venir à mon goûter mais qui avait tenu à me voir après. C’était Benedetti, un Corse de ma classe, un grand. Il avait treize ans et bégayait très fortement. Nous ne nous connaissions pas beaucoup, mais on avait souvent fait le chemin ensemble entre Forgemol et France-ville. Comme il bégayait, il agaçait souvent mes copains qui s’en écartaient. Moi, je le laissais parler durant tous les trajets de l’école à notre quartier. Il était arrivé chez moi avec un paquet dans les mains. C’était un cadeau de départ. J’avais été très gêné. Ses parents n’étaient pas riches. J’avais ouvert le cadeau devant lui. Un couteau corse. Un couteau à cran d’arrêt, petit, mais d’une dizaine de centimètres quand même. Un manche de corne avec une tête de maure sur le manche. – Tu… Tu… Tu… co… com… com… prends… il… il… il faud… faudra… te… te… déf… déf… fendre… là-bas. – Merci, Benedetti. J’espère que je n’en aurai pas besoin… Mais je penserai à toi, là bas, en Normandie. – F… Fais… atten… atten… tion à toi… A… A… Armand ! On s’était pris par les épaules. Il avait eu les larmes aux yeux… Et moi aussi… Puis il s’en était allé.
34
Après son départ, j’avais ressenti que Benedetti était plus qu’un copain de classe, un ami. J’avais gagné un ami que j’allais perdre dans quelques jours. Avant de rentrer chez moi, j’avais pris soin de sécher mes larmes pour éviter que ma mère se méprenne sur celles-ci. À partir de ce goûter de départ, j’avais senti monter en moi, comme une sorte de mélancolie teintée d’angoisse. Je m’étais mis à penser à tout ce que je ne verrais plus. J’en avais fait le compte. En premier, mon école, avec Madame Guerchio. Finie mon institutrice, fini Benedetti, mon ami, finis les Bursetti, les voisins d’à côté, finies les cavalcades de Madame Bursetti derrière ses enfants avec un balai, un rouleau à pâtisserie ou un couteau de cuisine, finis les copains de Franceville, finie ma mère avec qui je faisais le grand marché du samedi et qui m’offrait ma citronnade, avec qui j’avais commencé à faire des gâteaux, avec qui je pliai les draps rapidement séchés au soleil, fini mon père, qui avait toujours été là, dirigeant tout, décidant de tout, fini son « 7 heures au plus tard », finis les agacements de mes frères Adrien et André. Un an. Je partais pour un an. Un an sans sentir, le soleil et la chaleur de Tunis, le vent de mer de Carthage, le sirocco d’été, un an sans voir les amandiers en fleurs, les orangers, les grenadiers, les citrons pendant aux arbres, sans sentir l’odeur forte du jasmin, sans manger les sandwiches tunisiens à l’huile d’olive et au thon, la caca de pigeon, sans courir sur la plage de Carthage-Amilcar, sans prendre le TGM, sans prendre le tram à la porte de Bab Saâdoun, sans les bruits de klaxon de Bab El Khadra, sans le repère de la Porte de France, sans les étincelles électriques du tram au Passage, sans Carthage, sans La Goulette… Albert avait dit qu’il faisait froid en Normandie et qu’il y pleuvait souvent. J’avais eu un frisson rien qu’à cette pensée. Je m’étais senti à la fois morose et à la fois plein d’espoir d’aventures.
35
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les Pendoirs de Picardie

de editions-edilivre

Bain de siège

de publie-net

Voyage de noces

de editions-gallimard