Histoire du pied et autres fantaisies

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«Jusqu'où irons-nous? Jusqu'à quand serons-nous vivants? Quelles raisons donnerons-nous à notre histoire? Parce qu'il faudra bien un jour trouver une raison, donner une raison, nous ne pourrons pas accréditer notre innocence. Où que nous soyons, quelle que soit notre destination finale (si une telle chose existe), il nous faudra rendre compte, rendre des comptes.
J'ai été, j'ai fait, j'ai possédé. Et un jour je ne serai plus rien. Pareil à ce wagon lancé à une vitesse inimaginable, incalculable, sans doute voisine de l'absolu, entre deux mondes, entre deux états. Et pas question qu'aucun d'entre nous retourne jamais à ses états, je veux dire à son passé, à ce qu'il, à ce qu'elle a aimé. Pour cela les visages sont figés, immobiles, parfois terreux, on dirait des masques de carton bouilli ou de vieux cuir, avec deux fentes par où bouge le regard, une étoile de vie accrochée au noir des prunelles.»
Publié le : vendredi 28 octobre 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072462566
Nombre de pages : 349
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D U M Ê M E A U T E U R
Aux Éditions Gallimard
L E P R OC È S  V E R B A L (Folio n° 353). Illustré par Baudoin (Futuropolis/Gallimard) L A F I È V R E (L’Imaginaire n° 253) L E DÉ L UGE (L’Imaginaire n° 309) L ’ E XT A S E MA T É R I E L L E (Folio Essais n° 212) T E R R A A MA T A (L’Imaginaire n° 391) L E L I V R E DE S F UI T E S (L’Imaginaire n° 225) L A GUE R R E (L’Imaginaire n° 271) L E S GÉ A NT S (L’Imaginaire n° 362) V OY A GE S DE L ’ A UT R E C ÔT É (L’Imaginaire n° 326) L E S P R OP HÉ T I E S DU C HI L A M B A L A M MONDO E T A UT R E S HI S T OI R E S (Folio n° 1365, Folio Plus n° 18, Classico Collège n° 34) L ’ I NC ONNU S UR L A T E R R E (L’Imaginaire n° 394) DÉ S E R T (Folio n° 1670) T R OI S V I L L E S S A I NT E S L A R ONDE E T A UT R E S F A I T S DI V E R S (Folio n° 2148 et Écoutez lire) R E L A T I ON DE MI C HOA C Á N L E C HE R C HE UR D’ OR (Folio n° 2000) V OY A GE À R ODR I GUE S ,journal(Folio n° 2949) L E R Ê V E ME XI C A I N OU L A P E NS É E I NT E R R OMP UE (Folio Essais n° 178) P R I NT E MP S E T A UT R E S S A I S ONS (Folio n° 2264) ONI T S HA (Folio n° 2472) É T OI L E E R R A NT E (Folio n° 2592) P A WA NA (La Bibliothèque Gallimard n° 112) L A QUA R A NT A I NE (Folio n° 2974) P OI S S ON D’ OR (Folio n° 3192)
Suite des œuvres de J.M.G. Le Clézio en fin de volume
h i s t o i r e d u p i e d et autres fantaisies
J.M.G. LE CLÉZIO
H I S T O I R E D U P I E D et autres fantaisies
n o u v e l l e s
G A L L I M A R D
Il a été tiré de l’édition originale de cet ouvrage quatrevingtdix exemplaires sur vélin pur fil des papeteries Malmenayde numérotés de1à90.
© Éditions Gallimard, 2011.
HISTOIRE DU PIED
Un
Une surface plane, molle, incurvée au centre, mais pas entièrement évidée. Ridée, un peu. Au repos, allongée, ou bien debout, reposant à la ver ticale au soleil, non loin de la mer. Qu’estce qui fait se recroqueviller les cinq doigts de chaque pied, non pas vraiment se recroqueviller, tendus plutôt, arqués vers le haut, écartés, comme on dit en éventail. L’idée du froid, sans doute, la masse mouvante de la mer qui déferle au bord de la plage, non pas le bruit de la mer (les pieds peuventils entendre ?) mais le souffle du vent du large, le souffle venu des profondeurs de l’horizon et remon tant la côte au moment de la marée, et glissant sur la jeune femme en bikini, hérissant chaque poil le long des jambes, caressant la peau d’une main froide, le ventre au nombril orné d’un piercing vert, les seins dans le soutiengorge aux bonnets triangulaires, jusqu’au visage renversé, abandonné, lui, complètement, les yeux révulsés derrière les paupières closes, les cheveux volti geant s’emmêlant jusqu’à cacher le visage, une mèche
12
Histoire du pied
folle détachée des autres qui va et vient d’une joue à l’autre pardessus le pont du nez entre les yeux.
Mais le pied, lui, ne s’abandonne pas. Debout, face au vent et à la mer, comme s’il surveillait, comme s’il résis tait. Contre quoi, contre qui ? Tous les muscles et tous les tendons sont prêts, bandés, non pas relâchés. Mol lesse de la plante, apparente. À l’intérieur, les nerfs sont tirés, les osselets, les cartilages à leur place. Pas de repos. Pas de sommeil. C’est une longue histoire. Cela a commencé vingtsix ans auparavant, quand Ujine est venue au monde. Encore tendre, comme flottant dans l’eau. La plante des pieds et la paume des mains toutes fripées, rougies. Les doigts très souples, que sa mère a comptés tout de suite pour être sûre qu’il n’en manquait pas, qu’il n’y en avait pas un de trop. Le gros orteil qu’Ujine suçait pour s’en dormir, la jambe pliée jusqu’à son visage, les bras autour des cuisses, comme une sorte de nœud de chair rose, tiède et douce, très chaude, vivante. C’était au temps longtemps. Maintenant, Ujine ne connaît plus le goût de son gros orteil, c’est devenu lointain, étranger. Diffé rent. Tout juste un souvenir, celui de sa mère qui lui a dit un jour : « Tu ressemblais à Bala Râma, le frère de Krishna, en train de sucer son orteil assis sur sa feuille de lotus sur l’eau des rivières. » Maintenant sa mère n’est plus là. Son souvenir la renvoie à un temps qui n’existe pas. Cela s’appelle la solitude, sans doute.
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