Histoires extraordinaires de l'île de Batz

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L’île de Batz est considérée comme  le bout du chemin par les  continentaux et le nombril du monde par les îliens. Le chenal qui la sépare du continent fut jusque tout récemment pour les visiteurs une frontière plus infranchissable que la Manche. La récolte des algues y restera longtemps la seule ressource pour des populations démunies où les hommes naviguaient et les femmes assuraient seules l’exploitation agricole et la gestion des foyers. Souvent qualifiée par le passé d’île sans hommes,  d’île des capitaines, de jardin du Léon, après avoir été l’île du Dragon de Saint Pol Aurélien, elle est  devenue une perle océane authentique qui a dû s’adapter aux contraintes environnementales et économiques. Au travers d’une évocation de quelques faits historiques, d’une analyse des activités professionnelles récentes, d’événements contemporains hors du commun, l’auteur brosse des scénettes qui illustrent les modes de vie des îliens et la mentalité d’une population en mutation, toujours viscéralement attachée à son identité et à sa liberté de décision. Les divers tableaux décrivent une activité ou un comportement et concluent par une petite fable inspirée d’événements authentiques que l’auteur a pu observer ou glaner au cours de près de quarante ans de fréquentation de ce microcosme pour le moins fascinant.
Publié le : lundi 1 février 2016
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EAN13 : 9791026203865
Nombre de pages : non-communiqué
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Guy Boucher

Histoires extraordinaires

de l'île de Batz

 


 

© Guy Boucher, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0386-5

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Introduction

 

Longtemps considérée par les continentaux comme un caillou sans arbres, balayé par les vents et les fureurs de l’Océan, l’île de Batz a gardé une forte originalité dans un environnement encore peu altéré par les égarements touristiques de la fin du vingtième siècle. Des paysages marins à couper le souffle dévoilent leur diversité, et s’animent sous la lumière mouvante générée par le défilement des nuages et de la marée. Un mode de vie traditionnel y a persisté jusque dans les années quatre-vingt dans un bourg niché sur la face sud de l’île au bord d’un chenal abrité, mais balayé par les courants marins. Ici, pas de front de mer défiguré par les immeubles. Sur la face Nord, les champs cultivés avec soin y produisent à profusion des légumes primeurs.

Jusque récemment, la communauté îlienne était composée de marins dont les épouses et enfants cultivaient la terre qu’ils ont acquis du clergé à la révolution. Ce n’est que progressivement qu’elle est enrichie par l’arrivée d’agriculteurs originaires du continent, puis tardivement par une seconde vague de continentaux, retraités amoureux de l’île ou touristes. Tous sont viscéralement attachés à l’île au point de parler de « mon île », un terme possessif que chacun s’approprie. En 1840, Alfred de Courcy mentionnait déjà l’attachement des marins batziens à leur île « Quand un capitaine de l’île de Batz sillonne la manche, le phare qui domine sa patrie bien aimée exerce sur son cœur une séduction irrésistible. Il s’aperçoit aussitôt que le temps est trop menaçant, que le vent trop contraire ne lui permettent pas de continuer sa route, et pour plus de sureté, il se réfugie jusqu’au foyer domestique. Il n’est pas rare de voir deux bâtiments naviguant en sens inverse relâcher le même jour à l’île de Batz, tous deux pour cause de vents contraires». Pépinière de marins, quarante-deux capitaines au long-cours et quatre-vingt-huit maîtres au cabotage, et bien plus de matelots marins, sont recensés de 1815 à 1880. Les hommes naviguent, c’est ce qui explique que l’île était surnommée « l’île sans hommes », mais les femmes y assurent un rôle prépondérant dans la gestion de l’économie familiale.

De nos jours, la propriété foncière à Batz reste directement liée à la persistance de l’agriculture maraîchère. Le nissologue (spécialiste des îles) Pierre Brigand signalait dans ses travaux en 1986 que les îliens possédaient toujours près de quarante-cinq pour cent de la superficie des trois cent cinq hectares de l’île et que, sur les dix plus gros propriétaires terriens, cinq y habitaient encore, certains détenant plus de cinq hectares. Les maisons du bourg sont cependant progressivement acquises par des résidents secondaires qui représentent maintenant près de 60% des foyers. La conséquence est que le nombre de résidents permanents ne dépasse plus cinq cents habitants et que les prix du bâti se sont envolés, ne permettant plus à la jeunesse locale de se loger. Si le tourisme devient la ressource principale, 350000 visiteurs recensés en 2003 avec une progression rapide depuis cette date, une vie économique locale diversifiée a cependant pu se maintenir et contribue à assurer l’authenticité de l’île.

Du fait de la relative bonne santé économique, cette identité insulaire n’est pas systématiquement affirmée par les habitants pour peu qu’aucune intervention extérieure ne vienne mettre en danger l’autonomie de décision de la communauté et sa liberté d’action. Les îliens sont accueillants car l’entre-aide reste pour eux une valeur fondamentale. Traditionnellement, deux clans, issus des métiers de la mer ou de la terre, s’opposent, bien que les mariages entre enfants issus des groupes socio-économiques soit la règle. Cela n’empêche pas ces deux communautés de s’allier à l’occasion contre les résidents secondaires un peu trop envahissants. Lorsque des difficultés économiques ou sociales surgissent, une identité de défense se réveille, hostile aux intrus susceptibles d’interférer avec la vie locale. A cet égard, les élections municipales restent un enjeu majeur. Cette volonté farouche d’être chez soi débouche sur des comportements de type géographique, beaucoup moins ethniques que sur le continent. On est îlien ou on ne l’est pas.

Cet ouvrage tente de présenter, sous forme de petites histoires, diverses facettes de la vie de l’île de Batz au cours des deux siècles derniers, et envisage sous forme de clin d’œil celles du siècle futur. Les rappels historiques, événements extraordinaires, métiers, occupations spécifiques, pratiques religieuses, festivités, portraits de personnalités, sont inspirés des récits d’îliens, des articles de divers journaux et des recherches sur internet, mais reposent aussi sur des souvenirs personnels. Au travers de situations, chaque tableau illustre le mode vie du vingtième siècle des batziens. Avec le développement de la communication sous toutes ses formes et la société de consommation, bien des situations évoquées font déjà partie du passé. Elles permettent pourtant de comprendre et de souligner l’extraordinaire originalité de cette île attachante où souffle maintenant le modernisme mais toujours le vent de la liberté.

Sources : Anonyme, 2007 ; Wikipédia ; Brigand, 1986 ; de Coursy, 1840

 

Les municipalités de l’île de Batz depuis la Révolution

 

A la fin du XVIIIe siècle, les cahiers de doléances ont conduit à la Révolution Française et à une représentation du peuple dans la gestion du territoire local. A l’île de Batz, la gestion territoriale y était initialement assurée par le clergé de Saint Pol de Léon qui possédait la terre. Les doléances locales évoquent bien sûr le maintien des droits, privilèges et franchises accordés lors du mariage d’Anne de Bretagne et l’établissement d’une contribution aux impôts égale pour tous les ordres de l’Etat. Elles insistent tout particulièrement sur la suppression des droits de franc-fief (droit payé par l’exploitant roturier de biens nobles à celui qui possédait la terre), de taille (impôt direct des roturiers) et de fouage (taille provinciale levée sur chaque feu). Ils suggèrent d’accorder une pension aux veuves dont les maris et parents sont morts au service de l’Etat, et d’interdire tout défrichement sur les franchises incultes au motif de protéger d’ensablement les mouillages. En fait, l’objectif est de préserver l’accès aux terres afféagées clôturées par ces messieurs du Séminaire de Léon. Curieusement un additif ultérieur demande d’annuler la référence au contrat de la Duchesse Anne, mention qui aurait pu indisposer les révolutionnaires. Ce deuxième document insiste beaucoup plus clairement sur la nécessité de rétablir les franchises libres d’accès à la grève pour la population, afin de sécher le goémon qui est la propriété des habitants de l’île depuis les ordonnances de Colbert et sa seule ressource.

Dès l’instauration d’une municipalité, le métier de maire sur l’île n’est pas de tout repos. L’éloignement des instances de l’Etat avait contribué à développer dans la population îlienne un goût immodéré de la liberté qui cadrait mal avec les règles administratives. Il s’agissait bien d’une phobie des contraintes qui rendait parfois la population ingouvernable. Pendant les deux derniers siècles, les élus durent faire face à des comportements particuliers : solidarité et omerta face à l’extérieur, chicanes permanentes, autonomie de décision pour régler les problèmes en interne. La population a toujours souhaité que le maire soit natif d’une famille insulaire établie depuis plusieurs générations. C’est ce qui explique que sur les vingt-deux maires en poste depuis la révolution, plusieurs ont dû être nommés par les préfets en période de crise. Parmi eux, les archives recensent dix capitaines au long cours ou officiers de marine, habitués à être maître après Dieu sur leur navire. Les soucis journaliers de ces élus sont consignés dans divers procès-verbaux ou pétitions qui ont pu être retrouvés par Nicolas Roualec (non publié) et ils illustrent les grandes évolutions de l’île.

Le 14 février 1790, Julien Even, premier maire de l’île, et ses six conseillers font serment de maintenir la constitution du Royaume. Ils jurent d’être fidèles à la nation, à la loi et au roi puisque celui-ci règne encore. Douze notables sont élus au vote simple pour siéger avec eux dans le Conseil Général de la commune. En font partie bien sûr le recteur et le curé. Dès leur prise de fonction, les querelles reprennent sur la disponibilité des terres communales dont l’usage est vital pour sécher le goémon. Une pétition en réclame le libre accès pour la population, l’ouverture de passages pour atteindre les plages au travers des clôtures des terrains afféagés, dont la gérance est consentie par le clergé à des particuliers influents de l’ancien régime. Or ces affectations de terrain se pratiquaient en Bretagne sans contrat écrit, sans témoin nécessaire, c’est-à-dire de confiance et sans la présence d'aucun magistrat. Pour éviter les contestations de propriété naissantes, la municipalité commence dès 1791 à envisager une ébauche de cadastre en divisant le territoire en cinq sections, projet qui ne sera concrétisé qu’avec le cadastre napoléonien de 1809. En effet, il est si facile de s’approprier des terres en cette période troublée ou de faire signer les actes de vente d’une croix par des populations illettrées. On parle encore de ces abus dans les chaumières ! Décision est prise de déposer les déclarations de propriété sous huitaine avant que le Conseil Général en place ne statue sur leur bienfondé.

A la fin de cette même année 1791 se déchaîne la lutte contre la constitution civile du clergé. La découverte dans le chenal de tonneaux remplis de tracts en français et en breton, appelant à la résistance des paroissiens contre la République, provoque la répression contre le clergé local. Le prêtre est condamné, le presbytère est saisi ainsi que les biens de l’église, notamment les objets du culte en argent ou or qui sont mis sous scellés pour être fondus. Au même moment, l’incursion d’un navire corsaire anglais en Baie de Morlaix provoque l’arrivée à l’île d’un corps de grenadiers du Calvados et des logements doivent être réquisitionnés pour la troupe. Dans un bâtiment de Porz Eneoc, le ci-devant Benoist de la Grandière, lieutenant de la douane établie sur l’île, refuse de céder la place à ces soudards. Les sabres sont dégainés avec menace de décoller la tête du foutu citoyen maire qui soutient les exigences des grenadiers. L’île est en ébullition et l’insécurité ambiante conduit à instaurer un service de patrouilles civiles pour la surveillance de nuit, auquel tous les hommes valides de seize à soixante ans doivent participer.

En 1794, la situation alimentaire et sociale de l’île devient catastrophique avec soixante-cinq veuves ayant perdu leur mari au combat ou en mer pour le service de l’Etat. Les cinquante volontaires du 77e régiment du Calvados sont remplacés par quatre-vingt-huit hommes du 106e avec une nouvelle réquisition des chapelles pour loger la troupe. Dès la fin de l’année, les soldats exigent de meilleures conditions d’hébergement et se livrent à des exactions. L’agent national, Jean Le Léa, s’impose brutalement à la population pour faire respecter la loi révolutionnaire et régler les conflits avec la troupe mais il finit par être renvoyé de son poste en 1795 du fait de son intransigeance. Une bataille rangée à la fourche et au sabre a même lieu entre la population et des canonniers qui sont surpris en train de voler les algues séchées sur la dune pour se chauffer. En plus des ennuis internes, le maire doit faire face aux revendications indues des voisins roscovites qui veulent s’approprier la possession du goémon de l’îlot de Tizaozon. Une ingérence totalement intolérable pour des îliens.

Le 3 mars 1795, Jean Even est remplacé par son homonyme, mais ennemi intime, Julien Even. Au même moment, la population refuse d’accueillir un contingent supplémentaire de neuf cents hommes de troupe, protestation justifiée par le manque de moyens locaux. En 1798, la querelle des afféages reprend et une pétition est même déposée contre « un ci-devant particulier qui s’en croit seigneur », c’est-à-dire un particulier qui veut garder ses privilèges. Une commission est mandatée pour constater la situation mais, composée de notables, elle décide de ne rien rendre à la commune en dépit de la loi sur la confiscation des biens des émigrés. En effet, cette mesure aurait dû être appliquée puisque l’évêque du Léon, Monseigneur De la Marche, a pris la fuite en Angleterre. Les suppliques des femmes de marins en service ou prisonniers, qui ne peuvent plus sécher le goémon faute de terrains disponibles, ne sont pas prises en considération.

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