Histoires ordinaires

De
Publié par

Quatre nouvelles, des histoires de la vie quotidienne, des situations hors du commun, avec un fil conducteur : le couple Lecoq.

Trois copains et une femme dans « Tête à tête », une manipulation dans « Le bébé de Carine », un drame de village dans « La quincaillière », et une retraite pas si paisible dans « La fin de l'histoire ».

Les personnages, intéressants dans les quatre nouvelles, laissent penser au lecteur que les histoires « ordinaires » peuvent parfois ne pas l'être.


Publié le : jeudi 7 avril 2016
Lecture(s) : 2
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334091343
Nombre de pages : 190
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-09132-9

 

© Edilivre, 2016

Citation

 

 

Si les hommes et les femmes perdaient leurs défauts, leurs vies ne dépasseraient pas celle d’un poisson hors de l’eau.

G.V.

« Les tête à tête »

Je ne vais pas regarder tout l’après-midi les crânes des gens qui passent en-dessous de mes fenêtres qui sont situées au quatrième étage d’un immeuble confortable mais ennuyeux !

Je ferme les croisées et un silence se fait dans la pièce.

Je m’assois à gauche du canapé (le côté qui n’a connu que le poids de mes fesses). Quant à la droite, jamais aucun autre partenaire n’est venu s’y poser. Aucune de mes chaises de cuisine n’a supporté non plus un derrière étranger au mien.

L’assiette où je mets ma nourriture est la même depuis bien des années, puisque c’est celle que je place après chaque vaisselle au-dessus de la pile et que je reprends à chaque nouveau repas.

Tout est bien rangé dans l’appartement, et sans qu’il soit très luxueux, l’ambiance y est chaude et même conviviale.

Je ne recherche pas la propreté absolue, mais j’aime bien ne pas voir de poussière sur les meubles, ni des miettes de pain sur le sol, et lorsque sur mon passage j’aperçois la moindre petite chose qui n’a rien à faire par terre, eh bien sans même m’en rendre compte, je la ramasse et la mets à la poubelle.

J’aurai toujours le souvenir du jour où j’avais invité à dîner mon ami Jean-Louis et sa femme que je ne connaissais pas encore. D’ailleurs mon histoire commence depuis ce soir-là, lorsque son épouse m’avait dit, entre le fromage et le dessert : « Vous ne devez pas être facile à vivre, et j’ai une petite compassion envers les femmes qui doivent venir passer quelques heures avec vous quand cela vous convient, car sans vouloir vous offusquer, vous m’apparaissez comme un homme charmant, mais surtout lorsque vous êtes seul !

En plus, et en toute amitié (car je vous aime bien), je pense que vous êtes comme tous les célibataires endurcis, un peu de maniaquerie sur la poussière, un peu plus sur votre tranquillité, et quant au désir de votre liberté, elle doit être sans borne et sans limite. »

Mon ami avait été vexé de ces remarques à mon sujet, je sus un peu plus tard qu’une fois chez eux, il avait réprimandé sa femme et lui avait même demandé de m’appeler le lendemain pour s’excuser.

Ce qui d’ailleurs fut fait.

Son épouse me demanda même de lui dire le jour où je pourrais à mon tour venir déguster le repas que cette charmante personne allait préparer en mon honneur. La date fut retenue, et le samedi suivant je sonnai à leur porte, un bouquet de fleurs à la main, tout comme ils l’avaient fait le samedi précédent.

La soirée fut catastrophique. Je fus extrêmement maladroit ce soir-là. Du verre de porto renversé sur la moquette de salon à la cigarette quittant le cendrier pour finir sa consomption sur la table basse en merisier de style « Nouvelle Renaissance avec un tendance Louis XVI ».

Je ne sus vraiment pas comment me faire pardonner pour toutes ces maladresses.

Je fis mon apothéose sur un mur de la salle à manger, quand en voulant couper un morceau de la cuisse de mon coq au vin, celle-ci alla, avec la sauce qui l’accompagnait, se projeter sur un bouquet de fleurs de pommier que représentait le papier peint de chez « Nobilis ».

Et pour terminer cette dommageable soirée, je ne fus pas très correct verbalement avec la maîtresse de maison, car il m’était resté au travers de la gorge quelques critiques qu’elle m’avait proférées lors de notre première rencontre et que je n’avais pas du tout appréciées.

En prenant congé, je dis à cette femme qu’elle avait eu raison la semaine précédente de me dire que je n’étais pas facile à vivre, que je me comportais comme un rustre, et que c’était pour cette raison que je vivais seul la plupart de mon temps, comme un pauvre ermite, et alors pour passer mes journées solitaires, je m’occupais à faire du ménage pour me prouver que je vivais en sale égoïste, mais dans l’hygiène.

Je lui avouai également qu’aucune petite amie n’était à ma disposition, vu le mal que j’aurais à garder dans ma morbide tanière, ne serait-ce même que quelques minutes, une femme normalement constituée.

C’est presque les larmes aux yeux que je serrai la main de celui qui avait été mon ancien ami, en lui disant que j’étais devenu trop frustre pour bénéficier de son amitié, et qu’il valait mieux ne plus nous fréquenter.

Il fit mine d’en avoir de la peine, et je crois à ce moment-là qu’il était heureux de ne plus m’avoir dans son amitié, ni même dans ses relations. Lorsque je m’excusais ensuite auprès de Fabienne (sa femme), celle-ci fut moins dupe de mes simagrées.

Elle comprit que toutes ces petites catastrophes en série avaient été volontaires, et que pour me venger de ses propos affligeants de la semaine précédente, j’avais tout simplement voulu prendre ma revanche.

Le lendemain matin, entre le reste de la biscotte que je me mettais dans la bouche et ma clé entrant dans le trou de la serrure pour fermer, le téléphone sonna.

– Allô ! c’est Fabienne ! J’espère que je ne vous dérange pas à cette heure matinale ?

– Eh bien c’est-à-dire que je m’apprêtais juste à partir, mais ça ne fait rien, je ne suis pas pressé à la minute. Aurais-je oublié quelque chose chez vous en partant ?

– Non, rien de matériel. Par contre, vous êtes parti trop précipitamment pour que je puisse vous faire des excuses sur le comportement que j’ai eu la semaine dernière chez vous.

– -Je ne me souviens plus qui a dit « Il n’y a que les gens faibles qui s’excusent » ? Si vous avez pensé ce que vous avez dit ce jour-là, vous n’avez pas à vous racheter. Vous vous êtes fait une opinion à mon sujet et vous êtes libre de vos critiques, « bonnes ou mauvaises ». Comme votre point de vue n’est pas à mon avantage, vous comprenez pourquoi je ne vous estime pas beaucoup, ni mon ancien ami, c’est-à-dire, « votre époux ».

– Tout ça je le sais, mon jugement à votre égard a été bien hâtif, mais je dois vous avouer pour ma défense que je vous ai considéré au premier abord comme un personnage égoïste, imbu de sa personne, rempli de vieux principes, consistant à penser que la femme n’est qu’un petit complément de l’homme, etc, etc.

La première fois que je vous ai vu, mes sentiments pour vous ont été à la limite de la haine, ensuite j’ai voulu analyser cette aversion qui vous concernait. Je suis comme tout le monde, je n’aime pas avoir tort, et surtout l’avouer.

Que vous me croyez ou non, hier j’ai vraiment eu l’intention d’obtenir entre nous une position de compréhension en attendant de la sympathie, et en plus (j’ai bien du mal à vous le dire), je pense être jalouse de vous. Oui, jalouse de votre vie, car vous êtes seul et avez l’air d’en être heureux.

Les femmes n’aiment pas trop voir les hommes qui peuvent se passer d’elles. Elles les méprisent et les traitent de pauvres célibataires endurcis.

Pendant toute la soirée que nous avons passée chez vous, je n’ai pas pu m’empêcher à chaque instant de me représenter à vos côtés, remplissant la tâche de maîtresse de maison. Dans mes pensées, je n’étais pas l’invitée, mais celle qui recevait.

Mon comportement peut vous paraître étrange, moi-même je ne m’explique pas cette curieuse attitude, ou alors je n’ose pas me l’avouer.

Enfin, tout ça est bien compliqué, et je vous prie de m’excuser pour le temps que je viens de vous faire perdre au téléphone. Je pense qu’il est inutile de vous demander votre discrétion au sujet de cette conversation. Je vais même vous avouer que je n’ai aucune crainte en ce qui concerne votre silence. Vous voyez, je vous donne toute ma confiance.

Cette femme vient de me surprendre, et sans penser à raccrocher mon téléphone, je reste comme un imbécile, debout, avec un air qui doit frôler l’idiotie.

Ma porte d’entrée toujours entr’ouverte me remet dans la réalité. Maintenant je vais être en retard au travail, et je n’aime pas ça.

J’ai toujours pour la durée de mon trajet, un livre de poche à lire pour que le temps me paraisse moins long. Ce matin, ça fait bien quatre ou cinq fois que je relis la même page car je n’arrive pas à me concentrer sur autre chose que la conversation que j’ai eue au téléphone avec Fabienne.

Ou bien cette femme veut me tendre un traquenard pour me faire payer l’humiliation qu’elle a eue hier, ou alors cet étrange revirement serait calculé dans l’espoir d’une réconciliation avec mon ami, ou encore d’autres causes que j’ignore et qui me tracassent.

Il y a maintenant deux semaines que s’est déroulée cette histoire, et ma vie a repris son rythme normal. J’ai oublié les incidents qui se sont passés avec Jean-Louis et sa femme Fabienne.

Ce qui me prouve que ces événements ne m’ont pas vraiment marqué.

Mais quand même, je ne me baisse plus pour ramasser le plus petit corps étranger sur la moquette du salon, ou pour essuyer promptement la moindre goutte d’eau qui viendrait se poser sur le carrelage de ma cuisine. Je dois bien avouer que malgré tout, Fabienne se trouve souvent placée virtuellement derrière mon dos, et c’est ce qui me fait vouloir oublier mes petites manies lorsqu’elles me viennent.

Si je veux me défaire de mes mauvaises habitudes de vieux garçon, c’est parce qu’en moi-même je me suis rendu compte que Fabienne avait raison en ce qui concerne mes manières de maniaque, ainsi que mes maudites obsessions pour le plumeau et l’aspiration.

Lorsque je repense à cette histoire, j’avoue être étonné que depuis quinze jours Fabienne n’ait pas fait suite à ce fameux coup de téléphone.

Je pensais que ce genre de femme ne laissait pas tomber aussi facilement ses objectifs « bons ou mauvais », et je dois dire que j’en suis déçu, car j’aurais bien voulu savoir où voulait en venir cette femme, si elle n’avait pas jeté les gants.

C’est une semaine plus tard que je la vis installée à la terrasse du café qui fait l’angle de l’avenue et de ma rue.

Elle avait le teint d’une personne revenant d’un séjour dans une de ces îles que l’on dit paradisiaques. Ses joues étaient creuses car elle aspirait à l’aide d’une paille et avec ardeur, un breuvage aux couleurs jaune canari, avec dans le fond de son verre une nuance brune et verte qui faisait penser à la vase de nos rivières.

– Si c’est pour un suicide, essayez plutôt le « Green blood », la mort est instantanée et sans douleur !

– Quels sont les ingrédients qui composent cette mixture ?

– Je ne vous le dirai pas, car je ne vous en veux pas au point de vouloir votre mort.

– N’ayez aucune crainte, je ne tiens pas à mourir, si ce « coquetel » ne paraît pas alléchant à la vue, il est inoffensif car il ne contient aucun alcool, mais que de bonnes choses pour la santé, c’est-à-dire du citron, du chocolat, et de la menthe. J’avoue qu’une fois arrivé vers le fond du verre il faut aspirer assez fort si l’on veut goûter à la menthe et au chocolat.

Mais à part l’aspect de ma consommation, ne trouvez-vous pas encore plus bizarre ma présence ici, juste à côté de chez vous ?

– On dit que le monde est petit, et que seules les montagnes ne se rencontrent pas !

– Arrêtez de faire l’enfant, vous comprenez très bien que si je suis venue ici et à cette heure, c’est parce que je voulais vous voir et vous parler. Alors invitez-moi quelques instants chez vous, je vous assure que j’ôterai mes souliers sur le palier, et que pas un seul de mes cils ne tombera sur votre moquette.

Cette femme a du charme, et je pense qu’elle le sait.

– Vue l’heure, je prendrai volontiers un apéritif, mais si vous n’en avez pas un verre d’eau fera l’affaire.

Elle s’est fait couper les cheveux très courts, ça lui va bien. Elle paraît beaucoup plus jeune presque trop en comparaison de son mari.

Sur le fauteuil où elle est assise elle croise et décroise les jambes sans arrêt, ce n’est pas pour m’exciter puisqu’elle porte un pantalon en coton très épais et très large, mais quand même je me méfie car son regard n’est pas celui d’une femme venant vous proposer une encyclopédie ou la dernière édition du Nouveau Testament.

Je ne lui pose aucune question, après tout c’est elle qui est venue pour me parler.

Après un bon moment de futiles bavardages, Fabienne me demande de but en blanc si j’ai de l’amitié pour son mari. Je lui signale que nous avions fait ensemble des coups pendables. Je lui raconte même brièvement quelques anecdotes qui nous avaient bien fait rire à ces moments-là.

Fabienne n’a pas le moindre sourire en m’écoutant lui énoncer ces quelques plaisanteries de jeunesse. Son visage est même devenu sévère, et c’est d’une voix terne et une retenue de colère qu’elle me dit :

– Vous m’excuserez si je ne m’esclaffe pas, mais vos gags et vos aventures sexuelles je les connais par cœur car Jean-Louis, lorsqu’il est en verve, ne cesse de me rabâcher tous vos actes pervers et immoraux que vous avez commis avant qu’il me rencontre.

– Je crois que vous exagérez en ce qui concerne nos agissements passés. Vous savez, avec le temps nous amplifions et embellissons les événements, brodons sur nos anciennes actions, comme pour nous faire croire que notre vie n’a pas été comme celle de tout le monde. Nous grossissons les faits, d’ailleurs « toujours à notre avantage », ça fait rêver un peu plus longtemps à notre passé.

Tout le monde aime sa jeunesse lorsqu’elle est révolue, même si elle n’a pas fait de cadeau. Allons, Fabienne, je peux vous rassurer, Jean-Louis n’a pas été pire ni meilleur qu’un autre, il a tout simplement vécu ses années de jeunesse.

– C’est possible, mais sa jeunesse est passée et j’aimerais qu’il cesse d’en discuter constamment ; je voudrais aussi qu’il ne me prenne pas pour un ancien copain de lycée ou de régiment. J’aimerais surtout qu’il cesse de me parler de vous !

Fabienne n’a plus l’air en colère, au contraire j’ai peur qu’elle ne se mette à pleurer.

– Si je suis ici ce soir, c’est pour vous demander de ne plus fréquenter mon mari. J’ai très bien senti le jour où vous nous avez invités chez vous, une certaine complicité dans vos rires. Je n’ai vraiment pas aimé vos gloussements à chaque sous-entendu que vous avez eu en vous remémorant vos stupides petites histoires.

C’est pour cette raison que je me suis comportée d’une façon désagréable, car j’ai été outrageusement ignorée pendant la plus grande partie de cette soirée, et ma seule arme de défense fut de vous humilier à mon tour pour que vous sachiez que je ne suis pas un caniche au bout de la laisse de mon mari, et si Jean-Louis voulait se laisser entraîner de nouveau dans vos anciennes plaisanteries de lycéens, vous et les deux autres potaches « sur le retour d’âge » qui font également partie de votre lamentable secte, vous aurez de graves problèmes.

Vous savez, je connais très bien le caractère de mon mari. On ne peut pas dire que c’est un homme de fort tempérament, ni d’une nature combative, mais je m’enorgueillis de lui avoir apporté depuis notre union récente, quelques qualités dont il était dépourvu.

– Voyons Fabienne, comment pouvez-vous penser que Jean-Louis et les trois mousquetaires faisons encore des galipettes autour des jupes des filles ?

Chacun d’entre nous est maintenant devenu adulte, enfin, « autant qu’il se peut ». Si Michel, André et moi-même ne nous sommes pas mariés, ce n’est pas pour pouvoir faire la fête tous les soirs dans les discothèques, ni pour aller draguer sur les planches de Deauville tous les week-end. Nous avons choisi (sans nous concerter) ce genre de vie, et je vous assure qu’aucun d’entre nous ne s’en trouve malheureux. Si Jean-Louis a préféré un autre chemin, nous l’avons laissé (sans jamais l’influencer) libre de son choix. Il ne nous a pas invités à son mariage, ni même au vin d’honneur, nous avons donc présumé que vous ne teniez pas à ce qu’il voie ses copains ce jour-là, ni même les jours suivants.

Depuis cet événement, à part moi, personne n’a eu l’occasion de revoir votre mari, cela ne nous a pas étonnés outre mesure, car comme vous venez de le dire, Jean-Louis n’a jamais eu un fort tempérament, il peut très facilement se laisser influencer. Vous voyez ce que je veux dire !

Pour ma part, je l’ai rencontré quatre fois au café où vous étiez tout à l’heure. Il m’avait téléphoné en me laissant un message me disant que ça lui ferait plaisir de prendre une bière avec moi, et pas une seule fois je n’ai manqué ses rendez-vous.

Il ne s’est jamais plaint de son sort, et de mon côté je n’ai pas cherché à savoir comment allait sa vie de couple. Mais je l’ai trouvé de plus en plus grave, pour ne pas dire triste.

Si vous le voulez bien, je voudrais vous donner un petit conseil : Ne l’accaparez pas trop, laissez-lui un peu d’air ! Je vous assure que si de temps en temps il pouvait revoir ses amis, il se sentirait moins « bloqué », et il ne vous parlerait plus de ses anciennes péripéties pour se revaloriser à vos yeux. Je pense que sa plus grande crainte est celle de se consumer comme une bûche dans l’âtre d’une cheminée. Je vous en prie, soufflez-lui de l’air pour qu’il puisse s’enflammer, et vous verrez qu’il oubliera toutes ces petites anecdotes gonflées par l’envie de se rendre intéressant.

Maintenant, si vous le désirez tant, il nous sera possible, mes deux amis et moi, de trouver une quelconque déconvenue pour ne plus avoir la moindre relation avec votre mari. Mais vous savez, Fabienne, je crois que vous faites une bêtise, car vous pouvez à la rigueur posséder son présent et son futur, mais jamais son passé ni ses anciens souvenirs.

Je veux bien, pour vous faire plaisir et surtout pour vous montrer que vous faites une erreur, refuser à Jean-Louis tout rendez-vous amical entre nous, mais je ne vois pas comment je pourrais convaincre Michel et André de ne plus avoir de relation avec leur ami.

– Ne vous inquiétez pas pour cela, car si ces deux personnes ne voulaient pas comprendre que mon mari doit à présent se consacrer à sa femme et à son foyer, je saurais d’une façon ou d’une autre, leur faire comprendre qu’une vie de célibataire et celle d’un couple marié ne peuvent pas être compatibles.

Fabienne se relève brusquement du fauteuil, et dans son élan fait tomber le cendrier sur pied qui se trouvait à côté d’elle. Quelques mégots et leur cendre gisent à terre. Elle ne fait pas un geste pour le ramasser.

Je me lève à mon tour, Fabienne est déjà à la porte. Elle est pâle et je peux même me rendre compte qu’un léger tremblement la parcourt des pieds à la tête. D’une voix faible mais aiguë, elle me dit, arrivée sur le palier :

– J’espère que vous me comprenez, et si vous avez vraiment de l’amitié (comme vous le dites) pour Jean-Louis, vous devez vous rendre compte que j’ai raison.

Pour la chute du cendrier, c’est vraiment involontaire, ne croyez pas que je l’ai fait exprès.

Ça doit faire une heure que j’ai refermé la porte derrière elle, et je n’arrête pas de repenser à notre conversation et au visage dur et sévère qu’elle a eu pendant tout le temps de sa visite.

Cette femme doit être cruelle et sans pitié.

Je dois m’avouer qu’elle m’a impressionné, et surtout inquiété. Ce genre de personne doit être prête à tout pour préserver ce qu’elle veut posséder.

Subitement et malgré l’heure tardive, je veux en parler avec Michel et André.

Je viens de compter la dixième sonnerie de téléphone de Michel. Je me souviens brusquement qu’il m’a dit il y a quelques jours qu’il couchait tous les soirs chez sa mère jusqu’à ce qu’elle se sente mieux, car elle avait eu un petit ennui cardiaque, et Michel ne voulait pas la laisser seule la nuit.

Chez André, ce n’est pas mieux, c’est le répondeur qui me souhaite le bonjour et me demande de bien vouloir, après le « bip sonore », déclarer mes coordonnées et ensuite transmettre mon message.

Évidemment, je n’attends même pas ce fameux « bip », et je raccroche en me disant qu’après tout cette petite histoire peut bien être remisée jusqu’à demain.

Mon sommeil se trouve quand même agité car Fabienne est souvent venue me tourmenter dans mes rêves, et quand la sonnerie du réveil vient me déranger, je me sens l’humeur d’un boxeur face à son adversaire.

Heureusement que les ennuis de mon magasin me font un peu oublier mes tracas personnels. Á l’heure du déjeuner je téléphone à l’agence de voyages où travaille Michel. Je lui donne rendez-vous au bar près de chez moi. Je n’ai pas à lui indiquer l’endroit car c’est là que nous avons préféré placer notre lieu coutumier pour nous rencontrer lorsque nous avons envie de nous voir.

André, quant à lui, ne sera disponible qu’une bonne demi-heure plus tard, car il doit couronner d’or sa dernière patiente à dix-huit heures trente. Notre ami André passe son temps dans les bouches que les dents font souffrir.

Nous ne sommes pas installés à la terrasse du café, car ce soir le ciel est couvert et nous avons préféré nous placer à l’intérieur, dans le fond de la salle où nous sommes tous les trois tranquilles.

Après leur avoir raconté mon histoire concernant Jean-Louis et sa femme, je n’ai pas besoin de leur demander ce qu’ils en pensent, car l’un et l’autre dans une superbe cacophonie se mettent à donner leur point de vue, si bien que personne n’a entendu ce que chacun de nous disait.

Après avoir surmonté notre rancœur pour cette femme, nous discutons plus calmement sur la façon de ne pas laisser notre ami dans les griffes d’une chatte au cœur de panthère.

Une fois redevenus plus calmes, chacun de nous donne son point de vue. Á la fin de la soirée nous sommes tombés tous les trois d’accord sur le stratagème à adopter pour que ni Jean-Louis ni Fabienne ne sorte meurtri de cette lamentable incompréhension entre elle et nous.

Nous avons décidé de ne pas nous « jeter » tous les trois sur Fabienne pour lui faire comprendre que nous ne sommes pas des « casseurs de ménage », mais qu’au contraire si notre ami était heureux, nous le serions aussi. Nous allons donc chacun à notre tour, rencontrer la femme de notre ami pour lui prouver que nous ne sommes pas des monstres, et que notre souhait est de savoir que leur union est réussie.

Michel sera le premier à commencer « le pacte de paix ». Il a été choisi à l’unanimité car c’est le type d’homme qui est capable (par sa diplomatie) de se faire accepter par les plus agressifs ennemis. Il aura la tâche (comme André et moi-même) de faire admettre à Fabienne que les sentiments de son mari vis-à-vis d’elle ne sont pas nuisibles pour leur amour lorsqu’il passe quelques moments avec nous.

Nous sommes d’accord pour dire que depuis le mariage de notre ami celui-ci a beaucoup changé. Á peine a-t-il passé quelques instants en notre compagnie qu’il regarde sa montre toutes les minutes. Pourtant il a l’air heureux de nous rencontrer. Cela nous procure de la peine et même de la pitié. Jean-Louis n’a jamais été un grand téméraire dans sa vie. Il n’est pas bête, loin de là, mais dans les petites amies que nous fréquentions, celles qui ne voulaient recevoir que des attouchements honnêtes et dans la légalité, s’accrochaient immanquablement au bras de notre bon Jean-Louis. Notre ami est tout à fait l’homme qui convient aux femmes qui revendiquent leur droit d’égalité et de parité avec le sexe masculin, mais qui oublient leur équivalence lorsqu’elles réclament une pension alimentaire.

Ce soir nous nous sommes mis d’accord pour veiller au bonheur de notre copain, car nous ne croyons pas tellement en l’amour que Fabienne porte à son mari, et que la seule passion qu’elle ressent est celle qu’elle a pour elle-même.

Nous scellons tous les trois notre accord en commandant un pichet de vin nouveau puisqu’il vient juste d’arriver, et en levant nos verres nous nous sentons l’âme des trois mousquetaires allant délivrer d’Artagnan.

Nous entamons donc un débat dans lequel chacun de nous va apporter ses arguments pour faire en sorte que notre ami se libère un peu de la domination de son épouse.

Après bien des discussions, nous nous sommes mis d’accord pour convenir qu’il est plus urgent de stopper la provenance du mal que le malade lui-même. Il nous reste donc maintenant à débattre sur la façon d’endiguer ce « virus mangeur d’âme ». Michel suggère un genre de contrepoison. C’est-à-dire d’adoucir avec tact et délicatesse les mauvais sentiments que nous porte Fabienne.

C’est la seule solution, dit-il, pour qu’elle comprenne que si elle veut que son mari soit heureux avec elle, il faut qu’il le soit aussi à l’extérieur de chez lui, c’est-à-dire dans le monde qui l’entoure, y compris ses amis. Mais si nous procédons par le contraire, c’est-à-dire de vouloir faire admettre à Jean-Louis qu’il est trop gouverné par sa femme, avec son « faible caractère », il se refermera sur lui-même, préférant sa tranquillité à sa liberté.

Michel nous propose un genre de bataille diplomatique.

– Si on y met beaucoup de tact, Fabienne se rendra compte que nous sommes des gens bien, et si nous sommes vraiment optimistes, il ne serait pas impossible qu’elle nous demande pardon (mais là, ce serait sûrement trop demander !)

Notre ami nous propose d’avoir chacun avec elle quelques entrevues personnelles, car il ne faut pas que ces tête-à-tête lui apparaissent comme une conspiration contre elle et son mari. Il faudra donc que ces entretiens ressemblent à des visites amicales et non pas à un traquenard.

C’est pour cette raison que nous devons chacun à notre tour lui apporter une confiance en ce qui concerne sa vie familiale, en lui faisant comprendre que nous souhaitons leur bonheur, mais que nous ne voulons pas que Jean-Louis en perde son autonomie, ni son passé, ni ses amis.

– Vous comprenez que si, au contraire, nous nous présentons tous les trois ensemble, elle n’acceptera pas cette rencontre car elle prendra pour une délégation d’assaut voulant détruire son bonheur et sa vie privée.

– Je crois que vous êtes de mon avis. Cette femme sait ce qu’elle veut, et aussi ce qu’elle ne veut pas. Je pense que vous vous êtes aperçu qu’elle n’est pas du genre à faire des cadeaux à ceux qu’elle considère comme ses ennemis, et je vous assure que parfois son regard ma glace jusqu’aux os. Alors, que pensez-vous de ma proposition ?

Nous acceptons d’un commun accord son idée, car de toute façon nous n’avons pas beaucoup le choix puisque nous n’en avons pas de meilleure.

Michel et André me désignent pour être le premier à accomplir cette mission, car ils considèrent que je suis le plus intime avec Jean-Louis.

Après leur avoir raconté mes deux dernières entrevues avec eux, Michel déclare que comme c’est lui qui a eu l’idée, il se porte volontaire pour être le premier à affronter le monstre. Nous nous séparons sans nous donner de rendez-vous précis, mais en nous promettant de nous tenir au courant de tout ce qui va concerner cette histoire. Michel nous déclare solennellement que nous serons immédiatement prévenus de ses moindres faits et gestes, et il ajoute qu’il ne compte pas précipiter les choses car il faut y aller avec tact.

Une fois rentré chez moi, je commence à me concocter un dîner léger car il est tard, et notre projet entre mes deux amis et moi m’a un peu coupé l’appétit.

Je sors un bol et une poêle dans l’intention de me faire une omelette. Je vais faire également une bonne salade de laitue. En ouvrant le réfrigérateur, une tranche de jambon me saute aux yeux, et elle a l’air de vouloir me faire comprendre qu’un bon sandwich vaut bien un repas que l’on dit « équilibré ».

Il fait nuit et la température est douce. Accoudé à la rampe de ma fenêtre grande ouverte, je mange mon casse-croûte en prenant soin de ne pas faire de miettes sur la moquette.

Une colère contre moi-même m’envahit car je me rends compte que Fabienne a raison en ce qui concerne ma maniaquerie et mes habitudes de vieux garçon.

Je dois reconnaître que j’aurais préféré le petit repas que j’avais eu l’intention de me préparer, mais dans mon subconscient, me voir passer une partie de mon temps à préparer ce repas avec tout ce que cela comporte, nettoyage de la gazinière après la cuisson, rangement de la cuisine et lavage de la vaisselle et des couverts, tout ça m’a découragé, et je dois convenir que Fabienne a, sur ce sujet, entièrement raison, je suis un stupide maniaque.

Je lui en veux de l’avoir remarqué, et je me demande si ce n’est pas là la principale raison pour laquelle je souhaiterais qu’elle disparaisse de ma vie, et par la même occasion, de celle de Jean-Louis et de mes deux amis.

Une semaine vient de passer et je n’ai pas de nouvelles de Michel. J’ignore s’il a pu rencontrer Fabienne, et si oui, comment s’est déroulée leur entrevue.

Je sais très bien que nous avons convenu tous les trois de ne pas précipiter les choses, mais je suis quand même anxieux, alors avant de me mettre au lit je me décide ce soir à l’appeler.

Á mon interrogation de savoir s’il a pu voir Fabienne depuis la semaine dernière, il me répond d’un air évasif qu’effectivement il a obtenu un rendez-vous avec elle dans la soirée de mercredi dernier, puisque (me dit-il), Jean-Louis rentrait tard ce jour-là, et qu’elle avait donc tout le temps pour avoir une discussion avec lui.

Je lui demande ses premières impressions sur cette rencontre. Il me répond d’une façon assez étrange, et même par moments, incompréhensible.

– Tu sais, je ne peux pas trop t’expliquer notre conversation...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.