Hopéra

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Du bout des doigts, elle éleva une des feuilles au-dessus de sa tête, vers l'ampoule. D'un geste théâtral, elle déchira soigneusement l'article en deux. Elle posa une des bandes de papier sur la chaise en face du bureau et se rejeta en arrière, puis changea d'avis, faisant légèrement pivoter le bout de papier sur lui-même. Paullans était las :- Je peux savoir ce que tu fais?- Une nature morte à la chaise vide.Lys continuait à déchirer des lambeaux de journal avec des gestes précis et ralentis. Elle les disposait ensuite avec art, sur la chaise en fer, comme on le fait pour un ikebana. Soudain la porte s'ouvrit et un courant d'air dispersa la compsition éphémère.- Le public n'est vraiment pas initié, critiqua Lys. On s'en va, cette fois?
Publié le : jeudi 16 juin 2011
Lecture(s) : 59
EAN13 : 9782748108644
Nombre de pages : 133
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Hopéra
© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2748108655 (pour le fichier numérique) ISBN: 2748108647 (pour le livre imprimé)
Christine K.Boutin
Hopéra
ROMAN
I
Encore une fois, on s’était bousculé pour envahir l’Opéra. Après une longue et mystérieuse absence, la célèbre soprano, Lys, avait rejoint la troupe pour un nouveau spectacle. Chacun attendait dans son fauteuil l’apparition de l’artiste pour assister, avec sérénité, à sa mort sur scène. Les chuchotements masquaient un ton animé. Ceux qui avaient eu le privilège de l’aborder parlaient d’un re gard insondable, détaché du réel. Pour les uns, bien veillants, il s’agissait d’une carapace légitime alors que d’autres allaient jusqu’à parler de lassitude, de mépris. Tout ceci n’était que suppositions ; Lys ne tolérait plus aucun admirateur dans sa loge. Récemment, invitée dans un palace, pour une prestation devant un public de banquiers, elle avait décliné l’offre, fort lucrative, préférant garder sa voix intacte pour "l’Opéra". Depuis son retour, seules les fleurs ou les lettres réussissaient à l’atteindre. Son comportement sur scène était aussi fort dé routant. Tout avait commencé le soir de la première. Depuis une semaine le décor, la mise en scène et les costumes restituaient de façon irréprochable l’atmo sphère brillante et luxueuse de l’Opéra au 18 siècle mais ce soirlà, la jeune femme tant espérée avait coupé le souffle d’Orphée lors de son irruption sur les planches. Son visage, ses membres étaient couverts de
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toiles d’araignées et son corps était voilé de tulles, de dentelles massacrés, effilochés, teints de gris terne. Orphée fit un pas en arrière : le maquillage bru tal et l’éclairage ciblé sur les traits renforçaient l’aspect morbide du personnage. Il y eut un murmure réproba teur et choqué mais très vite, Eurydice dissipa le malaise. Sa voix s’éleva, ensorcelante, et fit voler en éclat les ré sistances. Peu à peu, les traits se décrispaient, laissant place au sourire. L’assistance, envoûtée, avait oublié les extravagances de Lys. Une autre fois, ayant excédé le Directeur après avoir décrété que, nue, elle irait sur scène, Lys s’était insurgée : Les esprits n’ont pas besoin de parure. Le théâtre se doit de rendre la vérité ! A d’autres moments, elle parlait d’Eurydice aux enfers en disant : Elle est complètement déconnectée, elle ne reçoit plus aucun message. Elle s’enveloppait et se momifiait alors dans des mètres de listing blanc. Pour faire volteface, le lendemain, dans une longue robe noire, entièrement piquée de chrysan thèmes. Curieusement, le public acceptait cette provoca tion, au coeur d’un théâtre traditionnel. Il était presque flatté d’être le premier, chaque soir, à découvrir les ex plorations vestimentaires et scéniques de la soprano. Sans attendre, la voix surgissait, indomptable, comme propulsée par les planches, soufflée vers l’atmosphère. L’auditoire, subjugué, se livrait définitivement. Le directeur, lui, craignait chaque soir la tempête. L’artiste entourait ses préparatifs du plus grand secret, n’acceptant dans son intimité qu’un nombre restreint de personnes et lorsqu’elle avisait de ses trouvailles le directeur, c’était souvent à la dernière minute, avant le lever du rideau.
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Le partenaire de Lys, David, ne semblait pas in quiet. Il avait conscience de jouer un rôle essentiel qu’il assumait avec sérieux et plénitude. Un équilibre s’était créé sur scène pour le couple "OrphéeEurydice" et le reste de la troupe semblait s’accommoder de cette situa tion inédite.
Ce soirlà, les spectateurs extrapolaient sur l’ar tiste. Moi, murmura une femme sur un ton mystérieux, je l’imagine tout à fait se présenter à nous puis dispa raître spontanément sur un claquement de doigt. Devant la mine sceptique de ses interlocuteurs, elle insista : Pour un illusionniste, ce serait un jeu d’enfant ! Un peu plus loin, on entendait : On aura peutêtre une représentation en ombres chinoises. Eurydice appartient au royaume des esprits ! L’auteur de cette remarque, satisfait, se rengor geait derrière son journal quand il entendit ironiser dans son dos : Ce qui serait drôle, c’est qu’elle n’apparaisse pas du tout, nous laissant en présence de sa voix seule. Depuis quelques minutes, la température montait dans la salle. Les regards erraient de la montre au lourd rideau de velours, les propos s’essoufflaient, la nervo sité se propageait, agressait les plus lymphatiques. Un homme, fébrile, triturait son noeud de cravate tandis qu’un autre, hypnotisé par le plafond, passait sa main dans des cheveux fictifs. Une femme dans le fond de sa loge ramena une jambe sur l’autre, étira sa jupe, dé croisa les jambes. Elle fouilla dans son sac, à la re cherche d’ un mouchoir, d’un agenda, et d’autres ob jets introuvables. Quelqu’un éternua, des quintes de
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toux se succédèrent, se répondirent, de balcon en bal con. Des bipbip de montres irrités surgirent dans un ensemble sournois. Les amateurs d’opéra tournaient, retournaient, roulaient en boule le programme qu’ils avaient appris par coeur, ou en faisaient des pliages. Le ton changeait : les spectateurs, conciliants au début, semblaient plus qu’agacés. Au même moment, l’orchestre lui aussi donna des signes d’impatience. Pour la troisième fois on enten dit une plainte de notes ; les violons et violoncelles se réaccordaient. Un musicien plongea en avant pour re monter d’un coup sec ses chaussettes, déjà au bord de la transparence pendant qu’un de ses confrères battait un rythme de jazz sur la caisse de son instrument, sous le regard glacé de son voisin. Une femme entreprit de réviser son maquillage. Soudain les éclairages ramenèrent l’attention sur la scène où le directeur venait de surgir. Il toussota, attendant le silence, puis annonça avec gravité : Madame, Mademoiselle, Monsieur, nous sommes désolés. Un petit incident technique, indépendant de notre volonté, nous a fait prendre du retard. Nous vous remercions de votre compréhension pour cette attente prolongée et mettons tout en oeuvre pour que vous pas siez une excellente soirée. A tout de suite ! Il s’estompa à travers les drapés du rideau. Cette fois, le climat dans la salle ressemblait de beaucoup à celui des halles. Dans le parterre on s’interpellait d’un rang à l’autre. Un homme, dans l’enthousiasme du débat, rejeta sa cravate derrière son épaule, fouettant le visage de sa voisine, qui ulcérée, bondit de son siège, rouge de colère puis se rassit, dépitée, l’oeil rivé devant elle. Un opéraphile, ayant sous la main des jumelles, détaillait les plans lointains, les zones d’ombre. Ignorant le tumulte environnant, il explorait de plus près l’arrondi d’un sourcil, l’ex pression profonde de telle femme. Il s’interrogeait sur l’élégance de telle autre brune, au cou fin et gracile,
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