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Ici c'est le matin quand là bas c'est le soir

De
121 pages
Le voyageur, désormais, irait sans arme, sans bagage, avec peut-être au coeur de vagues rappels, un jeune homme, une jeune fille venue de l'est ou de l'ouest, cherchant des chemins plus libres. Il passerait les portes, les jardins, les quartiers de la cité sans connaître encore le terme de son voyage. Peut-être entendrait-il ici et là de ces rumeurs racontant, chuchotant des pierres roulées devant des tombeaux vides, des temples bientôt détruits, des peuples condamnés à errer, puis, lorsqu'il aurait franchi, passé les murailles de la Grande Ville, ses collines un peu fuyantes, peut-être encore verrait-il des hommes avec Dieu, des hommes sans Dieu chercher chacun leur paradis.
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Ici c est le matin quand
l -bas c est le soirMonique Corbel-Mendelovici
Ici c est le matin quand
l -bas c est le soir
ROMAN' manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1271-7 (pourle fichiernumØrique)
ISBN: 2-7481-1270-9 (pour le livreimprimØ)Avertissement de l Øditeur
DØcouvertparnotrerØseaudeGrands Lecteurs(libraires,revues,critiques
littØraires etde chercheurs),ce manuscritestimprimØ telunlivre.
D Øventuellesfautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueusede
lamiseenformeadoptØeparchacundesesauteurs,conserve,àcestadedu
traitement de l ouvrage, le texte en l Øtat.
Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
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TØlØcopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comC est dŁs l aube que le voyageur s Øtait dØfait des
flancs chaleureux du buf,œ de l ne, des brebis. Il avait
d une main h tive ôtØ de sa robe les pailles et brindilles
qui lui dessinaient d’obscures enluminures et saisi son
lØger bagage. C est alors qu il franchissait le seuil de
la grande salle oø une femme aux mouvements de l ge
vieillissant apprŒtait dØj à son intention, le lait caillØ,
le miel, les dattes, qu il avait vu s ouvrir la porte du de-
hors, du mŒme coup, à son dØgagement, AshavØrus, le
cordonnier. Si, arrivØ la veille à cette heure profonde
oø les lampes achŁvent leur huile, le voyageur n avait
pu s approprier deson h tequ unehautesilhouetteom-
breuseainsiqu unregardanxieux,unebarbeetdesche-
veux mŒlØs oø nul fil blanc ne veinait le noir, il distin-
guait mieux, à prØsent, les joues hachØes de brun, le nez
droit, mais les lŁvres trop fines d une angoisse embus-
quØe. D’oø venait-il donc en cet instant entre chien et
loup oø chacun, d ordinaire, reste encore au-dedans et
pour quelle raison donnait-il ainsi de tels battements de
cils ? Des mots, des phrases, halŁtements jetØs soudain
auxoreillesdelafemme, en milleØclaboussuresàcelles
duvoyageur: «C esthierausoirqu ilsl ontarrŒtØ …au
jardin…celuiquiestprŁsdutorrentduCerdon…ilØtait
l , avec les douze quine l chent point ses basques … »
Tandis qu il dØbitait ainsi un Ømoi croissant au filse-
couØ des mots, AshavØrus n avait fait d’autres mouve-
ments que d imposer ses mains en croix au chambranle
7Ici c est le matin quand là-bas c est le soir
delaportedudehors,voulant,peut-Œtre,parcegestede
possession,protØgersonØchoppe,samaison,decalami-
tØsprochaines. MaissansdoutececompterendudØchirØ
n avait pu suffire à apaiser son anxiØtØcar voici qu il le
poursuivait.
«Ilyaeuuneescorte»souffla-t-il«DesRomains,des
HØbreux, une troupe, avec des b tons, avec des ØpØes…
sesontmisenprocessionavecl’inconnudanssonmilieu,
se sont rendus au Ca phe, au gouverneur. »
Aussi soudainement qu un charivari inopinØ s inter-
rompt devant un geste qui menace, AshavØrus se tut,
avant d accrocher sa vigilance, non par-delà les mu-
railles en ceinture d oø l on peut voir GethsØmani, Gi-
hon, avec plus loin les vagues pointillØes, Øtincelantes
des oliviers, mais sur le d me du Temple, tout contre
l Antonia.
Le discours soudain inachevØ d AshavØrus sur un si-
lence bourru incitant sans doute le voyageur au mouve-
ment,celui-ciignorantlafemme,sachaise,satabledres-
sØe, avait fait deux ou trois pas vers la porte, s’Øtait ap-
prochØdesonh tepoureffleurersonØpauleduboutdes
doigts afin de l’inciter à lui octroyer uneplaceau seuil.
Des hommes arrŒtØs, meurtris, crucifiØs, chaque jour
n en charriait-il pas ses escouades que l on ne doive
plus tant s en Ømouvoir ? Mais qui Øtait donc cet in-
connu, cernØ, emmenØ, pour que, contre lui seul, fßt je-
tØes une armØe, une troupe avec leurs ØpØes, leurs b -
tons ? Comme si l Ømoi d Ashaverus se fut glissØ sour-
noisementdesonØpauleauxdoigtsmaigresduvoyageur,
celui-ci avait soudain compris qu il ne pourrait à nou-
veau franchir la porte des EssØniens pour la vallØe de
la GØhenne, avant que l’ØvØnement en cours ne lui fßt
rØvØlØ. Aussi, lui fallait-il aller au Temple dont les es-
planades bruissaient, tourà tour, commesielleseussent
subitoutesdeuxlesassautsfurieuxdeguŒpesdØbusquØes
à leurs essaims.
Laissant la femme aux gestes, aux regards soudain
indØcis, son h te, AshavØrus, obstinØment, les mains, à
8Monique Corbel-Mendelovici
droite, à gauche, au chambranle de la porte, les ter de
l devant irrØmØdiablement provoquer l Øcroulement de
sonlogis,levoyageurs ØtaitavancØ,jusqu aupuitspour
s immobiliser, attentif. Ne pas perdre un instant, s ap-
pliquer à percevoir ces plaintes, ces glapissements, al-
lerdel avant,pourcomprendre,forcersonattentionsur
chacun de ses pas, comme si la morsure de la pierre ru-
gueuse sous l’usure de ses sandales eßt pu l aider à re-
trouver le sens perdu de sa prØsence en cette citØ, JØ-
rusalem, car le voyageur Øtait un voyageur sans mØ-
moire,toutaupluscelle-ciallait-elles’arc-boutercontre
cettelignecourbe,brumeuseoøterreetcielsereferment
sur l ombre, tout au plus lui renvoyait-elle l Øcho de
pommiers en lignes tendant leurs branches comme au-
tant de bouquets blancs, d aprŁs-midi de lŁvres sŁches,
de bouches haletantes, de tapis instables ocre et rouge,
d Øpaules voßtØes sous des ciels trop bas. D oø ve-
nait-il ? Il ne s en souvenait pas. Oø allait-il ? Il ne
s en souvenait pas davantage. Or, tandis qu au grØ de
sespas,ils acharnaitenvainauxabordsdesamØmoire,
cetteclameur Ønigmatiquequi tout à l heureprenait son
point d appui sur le parvis du Temple avait ØclatØ, dØ-
ployant tous ses dards aux mille fronts, flancs, arriŁres
de la citØ.
Lesoleil, à prØsent, danssa courbevers l ouest, Øtait
juste au-dessus, tel un phare dØmesurØ, pour que cha-
cun, puisse ne rien manquer de l ØvØnement en cours,
car, peu à peu, au mŒme affßt que le voyageur, les mai-
sons avaient jetØ leurs habitants au grØ des ruelles, des
cours. Des groupes s’Øtaient formØs, jusqu à ne plus
donner qu une masse cahotante. Hommes, femmes, en-
fants accrochØs, boutiquiers, forgerons, bouchers, tisse-
rands, boulangers, brodeurs, droguistes, et, sur les par-
vis,ceuxdontlesmaisonsontdesØtages,despaliers. On
pouvaitmŒmeapercevoirdansl enfoncementd unculde
sac, dans le trou sombre d un porche, dans le rentrant
d un angle, telles de bŒtes inf mes sorties des sombres
fosses de l’HadŁs, des lØpreux, c te à côte. AssemblØe
9Ici c est le matin quand là-bas c est le soir
grØgaire dont l’unique bouche, d un seul souffle, haran-
guait, regimbait, profØrait, chuchotait, vocifØrait, psal-
modiait.
Bient t,Øtait-ceàlaportedelavallØeoucelledesjar-
dins, le galimatias de la foule emp tØe, solidifiØe, avait
misunembargoauxpasduvoyageur. Sesmainss Øtaient
ØtayØessurquelqueØpauleauxabois. Sespiedss Øtaient
haussØs, pour voir. En contrebas, sur les dalles, leurs
saillants ensoleillØsdecematind Øpis,defloraisons, de
fŒtesdesAzims,degalettesnonlevØes,unhomme,effon-
drØ,gisait,sursesØpauleslaminØes,lesboisbrunsd une
grande croix dont le poids, sans doute, avait causØ sa
chute. Pour quelles raisons ces brisØes pourpres, stra-
tifiØes, sur sa robe blanche ? Et qu avait-il au front
qu ilsoitainsiensanglantØ? Voici,qu hØbØtØ,l inconnu
s Øtait redressØ, pour cause de ceux-là qui, derriŁre lui,
l objurguaient de leurs ØpØes, de leurs piques, en h te
d en finir avecune affaire qui n avait que trop durØ. Ou
encore pour ceux-ci, en tŒte de colonne, quatre centu-
rions, clamsides rouges, casques Øtincelants dessus des
bouches vocifØrantes.
Marcher,dessoussesboisencroix. Voiesmontueuses,
descendantes, tortueuses, enclaves aux angles morts. Il
marche, sur quelques pierres il a butØ, il est tombØ en-
core. Le voyageur bouscule un dos, pousse une Øpaule.
S approcheràtoutprix. Quiestdonccethommequel on
a requis, tout à coup ? D’oø vient-il ? Il porte un calot,
desculottesrougesmaissontorseestfortetnu. Icietl ,
on s interpelle : « Regardez, voil Simon qui revient du
jardinduGareb!»SimonverslecondamnØ,s estbaissØ,
asaisilesboisencroixpouràsontourleshissersurses
Øpaules . S approcher encore, s approcher à tout prix,
toutvoir,toutentendre. QuitterensuitecettecitØfuneste.
Le voyageur, enfin, avait atteint le front de cette rive
oø l on s arrŒte parfois parce qu elle n a plus de guØ,
pour cause de dalles trop peu sures, de flux trop agi-
tØs. C Øtait bien eux qu ils charriaient ces flux. Deux
hommes d’abord, l un noueux ; droit comme les bois
10Monique Corbel-Mendelovici
sur son dos, et chacun de ses muscles luisait, saillait.
L’autre, pas heurtØs, genoux sanglants, dos ployØ pour
trop d injures. Mais, que lui importait à lui, voyageur
sans mØmoire, ce Simon haut et droit et ceux-l en ar-
riŁrecorps,hØrautsimpatients,centurionsinflexibles,et
ceux-l encore,grandefoule,badaudsenlignes,bouches
closes, à prØsent, car parler entrave l attention. Seul lui
importait celui qui allait à genoux. Alors, s approcher,
toujours,bongrØ,malgrØ,etpeut-Œtre,accrocherunins-
tant le regard de l inconnu prostrØ, son visage du mŒme
coup, pour un signe, un mot, un souffle, mais il allait,
le condamnØ, effleurant parfois d une main les dalles
grasses, glissantes, pour y chercher un appui hypothØ-
tique, et c’Øtait bien un tressØ d Øpines à son front qui
mettait à ses cheveux des cordes de sang.
Ainsi, au matin, la citØ avait jetØ ses habitants aux
quatre points de son espace. Sous son grand soleil,
hommes, femmes et enfants accrochØs, centurions, hØ-
rauts, cavaliers et puis le condamnØ, Simon, et puis en-
core le voyageur, ne donnaient plus qu une seule masse
mouvante, dØsordonnØe, tant t montante, tant t descen-
dante,augrØdesruellesetdescoursavecleursmaisons
hautes.
Tellelamerqui,inlassablement,lancesesvaguesaux
mŒmes rives, il semblait avoir aussi son thØ tre, ce cor-
tŁge de Babel. C Øtait vers cette butte chauve qu il al-
lait,cahotant,yprendresesquartiers,mettantunepause
ici, une autre l , car il tombait, le condamnØ, se rele-
vait, avant que de tomber encore, tandis que tout au
longdespentes,sansarbrenimŒmeunebroussaillepour
s yachopper,desnuagesfantasquestra naient,envelop-
paient une silhouette, un groupe, un cØnacle, se disso-
ciant soudain en mille vapeurs rosØes allant se perdre
dans un lointain brumeux et dorØ, pour aussit t revenir
s associerànouveauenvolutesgraciles,commepourtØ-
moigner que ce qui se passait en dessous ne les concer-
nait pas.
11Ici c est le matin quand là-bas c est le soir
Mais le sens Øtant revenu au voyageur de laisser un
instant celui dont il ne saurait jamais, sans doute, la
douceur ou la force des prunelles, et à l affßt opini tre,
peut-Œtre, de quelque signe, avait regardØ ailleurs. De
stationenstation,avait-ildonc,aveclesautres,parcouru
ce chemin brßlØ le matin mŒme, pour qu au creux d une
boucle,luiapparßtsoudain,l’Øchoppe,lamaisondeson
h teetcedernier, commeàjamais,statufiØàsonseuil?
Romains, HØbreux, et cette foule qui harangue,
poings tendus et visages en courroux, badauds narquois
et leurs enfants rieurs, et ceux-l qui, muets, soupirent,
se plaignent parce qu ils l’aiment, derriŁre l inconnu se
sont poussØs, conspuØs, arrŒtØs. Les voici, l’un devant
l autre. L inconnu, un instant, a posØ son front brßlant
contrelapierretaillØe,prŁsdelaporteoøpŁseencorela
maind’AshavØrus, maisilnes’yestpointrafra chi, tout
au plus a-t-il laissØ-là quelques gouttes de sang. L’in-
connu parle à AshavØrus mais nul ne pourra entendre
ce qu il lui dit. Nul ne verra en retour bouger les lŁvres
d AshavØrus mais tous pourront noter son mouvement
detŒtequivatroisfoisdedroiteàgauchecequi,chacun
le sait, est signe de nØgation. L’inconnu parle une fois
de plus à AshavØrus, ces mots-l , de mŒme, ne seront
que pour eux seuls, puis il est reparti, tombant encore,
se relevant toujours, vers le dos nu de cette butte, et
son escorte, Romains, HØbreux le cernent à nouveau, le
poussenttoujours,jusqu àmarchersurdeslambeauxde
sa robe. Des brumes, bient t, les envelopperont, comme
dans un ch le, avant que, pour en finir avecces stations
dont on dit qu il y en eut quatorze, ils ne disparaissent
danscecheminsauvageetpØrilleuxdontparleunpoŁte.
Un rideau cramoisi, d’abord, a fermØ l horizon et la
nuit est venue. Une nuit mauve, piquØe d Øtoiles froides.
Il y eut une autre aurore, un autre matin.
Alors, le voyageur et AshavØrus, le cordonnier, ont
fait chacun ce qu ils avaient à faire. L’un, comme la
veille, d une mŒme main h tive a dØbarrassØ sa robe de
ses pailles et brindilles avant de saisir son bagage pour
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