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Illusions perdues. 3 - Éve et David

De
273 pages

La Comédie humaine - Études de moeurs. Deuxième livre, Scènes de la vie de province - Tome IV. Huitième volume de l'édition Furne 1842.

Publié par :
Ajouté le : 30 août 2011
Lecture(s) : 86
EAN13 : 9782820601407
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ILLUSIONS PERDUES. 3 -ÉVE ET DAVID
Honoré de Balzac
Collection « Les classiques YouScribe »
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ISBN 978-2-8206-0140-7
Le lendemain, Lucien fit viser son passe-port, acheta une canne de houx, prit, à la place de la rue d’Enfer, un coucou qui, moyennant dix sous, le mit à Lonjumeau. Pour première étape, il coucha dans l’écurie d’une ferme à deux lieues d’Arpajon. Quand il eut atteint Orléans, il se trouva déjà bien las et bien fatigué ; mais, pour trois francs, un batelier le descendit à Tours, et pendant le trajet il ne dépensa que deux francs pour sa nourriture. De Tours à Poitiers, Lucien marcha pendant cinq jours. Bien au delà de Poitiers, il ne possédait plus que cent sous, mais il rassembla pour continuer sa route un reste de force. Un jour, Lucien fut surpris par la nuit dans une plaine où il résolut de bivouaquer, quand, au fond d’un ravin, il aperçut une calèche montant une côte. À l’insu du postillon, des voyageurs et d’un valet de chambre placé sur le siége, il put se blottir derrière entre deux paquets, et s’endormit en se plaçant de manière à pouvoir résister aux cahots. Au matin, réveillé par le soleil qui lui frappait les yeux et par un bruit de voix, il reconnut Mansle, cette petite ville où, dix-huit mois auparavant, il était allé attendre madame de Bargeton, le cœur plein d’amour, d’espérance et de joie. Se voyant couvert de poussière, au milieu d’un cercle de curieux et de postillons, il comprit qu’il devait être l’objet d’une accusation ; il sauta sur ses pieds, et allait parler, quand deux voyageurs sortis de la calèche lui coupèrent la parole : il vit le nouveau préfet de la Charente, le comte Sixte du Châtelet et sa femme, Louise de Nègrepelisse.
— Si nous avions su quel compagnon le hasard nous avait donné ! dit la comtesse. Montez avec nous, monsieur.
Lucien salua froidement ce couple en lui jetant un
regard à la fois humble et menaçant, il se perdit dans un chemin de traverse en avant de Mansle, afin de gagner une ferme où il pût déjeuner avec du pain et du lait, se reposer et délibérer en silence sur son avenir. Il avait encore trois francs. L’auteur des Marguerites, poussé par la fièvre, courut pendant long-temps ; il descendit le cours de la rivière en examinant la disposition des lieux qui devenaient de plus en plus pittoresques. Vers le milieu du jour, il atteignit à un endroit où la nappe d’eau, environnée de saules, formait une espèce de lac. Il s’arrêta pour contempler ce frais et touffu bocage dont la grâce champêtre agit sur son âme. Une maison attenant à un moulin assis sur un bras de la rivière, montrait entre les têtes d’arbres son toit de chaume orné de joubarbe. Cette naïve façade avait pour seuls ornements quelques buissons de jasmin, de chèvrefeuille et de houblon, et tout alentour brillaient les fleurs du flox et des plus splendides plantes grasses. Sur l’empierrement retenu par un pilotis grossier, qui maintenait la chaussée au-dessus des plus grandes crues, il aperçut des filets étendus au soleil. Des canards nageaient dans le bassin clair qui se trouvait au delà du moulin, entre les deux courants d’eau mugissant dans les vannes. Le moulin faisait entendre son bruit agaçant. Sur un banc rustique, le poète aperçut une bonne grosse ménagère tricotant et surveillant un enfant qui tourmentait des poules.
— Ma bonne femme, dit Lucien en s’avançant, je suis bien fatigué, j’ai la fièvre, et n’ai que trois francs ; voulez-vous me nourrir de pain bis et de lait, me coucher sur la paille pendant une semaine ? j’aurai eu le temps d’écrire à mes parents qui m’enverront de l’argent ou qui viendront me chercher ici.
— Volontiers, dit-elle, si toutefois mon mari le veut. Hé ! petit homme ?
Le meunier sortit, regarda Lucien et s’ôta sa pipe de la bouche pour dire : — Trois francs, une semaine ? autant ne vous rien prendre.
— Peut-être finirai-je garçon meunier, se dit le poète en contemplant ce délicieux paysage avant de se coucher dans le lit que lui fit la meunière, et où il dormit de manière à effrayer ses hôtes.
— Courtois, va donc voir si ce jeune homme est mort ou vivant, voici quatorze heures qu’il est couché, je n’ose pas y aller, dit la meunière le lendemain vers midi.
— Je crois, répondit le meunier à sa femme en achevant d’étaler ses filets et ses engins à prendre le poisson, que ce joli garçon-là pourrait bien être quelque gringalet de comédien, sans sou ni maille.
— À quoi vois-tu donc cela, petit homme ? dit la meunière.
— Dame ! ce n’est ni un prince, ni un ministre, ni un député ni un évêque ; d’où vient que ses mains sont blanches comme celles d’un homme qui ne fait rien ?
— Il est alors bien étonnant que la faim ne l’éveille pas, dit la meunière qui venait d’apprêter un déjeuner pour l’hôte que le hasard leur avait envoyé la veille. Un comédien ? reprit-elle. Où irait-il ? Ce n’est pas encore le moment de la foire à Angoulême.
Ni le meunier ni la meunière ne pouvaient se douter qu’à part le comédien, le prince et l’évêque, il est un
homme à la fois prince et comédien, un homme revêtu d’un magnifique sacerdoce, le Poète qui semble ne rien faire et qui néanmoins règne sur l’Humanité quand il a su la peindre.
— Qui serait-ce donc ? dit Courtois à sa femme.
— Y aurait-il du danger à le recevoir ? demanda la meunière.
— Bah ! les voleurs sont plus dégourdis que ça, nous serions déjà dévalisés, reprit le meunier.
— Je ne suis ni prince, ni voleur, ni évêque, ni comédien, dit tristement Lucien qui se montra soudain et qui sans doute avait entendu par la croisée le colloque de la femme et du mari. Je suis un pauvre jeune homme fatigué, venu à pied de Paris ici. Je me nomme Lucien de Rubempré, et suis le fils de monsieur Chardon, le prédécesseur de Postel, le pharmacien de l’Houmeau. Ma sœur a épousé David Séchard, l’imprimeur de la place du Mûrier à Angoulême.
— Attendez donc ! dit le meunier. C’t imprimeur-là n’est-il pas le fils du vieux malin qui fait valoir son domaine de Marsac ?
— Précisément, répondit Lucien.
— Un drôle de père, allez ! reprit Courtois. Il fait, dit-on, tout vendre chez son fils, et il a pour plus de deux cent mille francs de bien, sans compter sonesquipol !
Lorsque l’âme et le corps ont été brisés dans une longue et douloureuse lutte, l’heure où les forces sont dépassées est suivie ou de la mort ou d’un
anéantissement pareil à la mort, mais où les natures capables de résister reprennent alors des forces. Lucien, en proie à une crise de ce genre, parut prés de succomber au moment où il apprit, quoique vaguement, la nouvelle d’une catastrophe arrivée à David Séchard, son beau-frère.
— Oh ! ma sœur ! s’écria-t-il, qu’ai-je fait, mon Dieu ! Je suis un infâme !
Puis il se laissa tomber sur un banc de bois, dans la pâleur et l’affaissement d’un mourant. La meunière s’empressa de lui apporter une jatte de lait qu’elle le força de boire ; mais il pria le meunier de l’aider à se mettre sur son lit, en lui demandant pardon de lui donner l’embarras de sa mort, car il crut sa dernière heure arrivée. En apercevant le fantôme de la mort, ce gracieux poète fut pris d’idées religieuses : il voulut voir le curé, se confesser et recevoir les sacrements. De telles plaintes exhalées d’une voix faible par un garçon doué d’une charmante figure et aussi bien fait que Lucien touchèrent vivement madame Courtois.
— Dis donc, petit homme, monte à cheval, et va donc quérir monsieur Marron, le médecin de Marsac ; il verra ce qu’a ce jeune homme, qui ne me paraît point en bon état, et tu ramèneras aussi le curé. Peut-être sauront-ils mieux que toi ce qui en est de cet imprimeur de la place du Mûrier, puisque Postel est le gendre de monsieur Marron.
Courtois parti, la meunière, imbue comme tous les gens de la campagne de cette idée que la maladie exige de la nourriture, restaura Lucien qui se laissa faire, en s’abandonnant alors moins à sa prostration qu’à de violents remords.
Le moulin de Courtois se trouvait à une lieue de Marsac, chef-lieu de canton, situé à mi-chemin de Mansle et d’Angoulême ; mais le brave meunier ramena d’autant plus promptement le médecin et le curé de Marsac que l’un et l’autre avaient entendu parler de la liaison de Lucien avec madame de Bargeton, et que tout le département de la Charente causait en ce moment du mariage de cette dame et de sa rentrée à Angoulême avec le nouveau préfet, le comte Sixte du Châtelet. Aussi en apprenant que Lucien était chez le meunier, le médecin comme le curé brûlèrent-ils du désir de connaître les raisons qui avaient empêché la veuve de monsieur de Bargeton d’épouser le jeune poète avec lequel elle s’était enfuie, et de savoir s’il revenait au pays pour secourir son beau-frère, David Séchard. La curiosité, l’humanité, tout se réunissait si bien pour amener promptement des secours au poète mourant que, deux heures après le départ de Courtois, Lucien entendit sur la chaussée pierreuse du moulin le bruit de ferraille que rendait le méchant cabriolet du médecin de campagne. Messieurs Marron se montrèrent aussitôt, car le médecin était le neveu du curé. Ainsi Lucien voyait en ce moment des gens aussi liés avec le père de David Séchard que peuvent l’être des voisins dans un petit bourg vignoble. Quand le médecin eut observé le mourant, lui eut tâté le pouls, examiné la langue, il regarda la meunière en souriant.
— Madame Courtois, dit-il, si, comme je n’en doute pas, vous avez à la cave quelque bonne bouteille de vin, et dans votre sentineau quelque bonne anguille, servez-les à votre malade qui n’a pas autre chose qu’une courbature ; et cela fait, il sera promptement sur pied !
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