infini référé

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« L’ultime dernier pas de l’humain passe, engendrant déjà l’exorde latent du vivant – Un pas boiteux un pas alerte un pas fatigué – Car a posteriori chaque souvenir est tronqué. » L’univers « infini référé » est celui du contemporain perplexe qui éprouve la nature intense de son être, grâce à une exploration des fondements lointains du vivant. Ainsi, l’interrogation sur la condition de l’homme semble se situer aux tréfonds même de la vie subjective. Et l’auteur conçoit que ce « for intérieur » demeure l’intercesseur envers les objets reclus et immuables d’une mémoire de la matière biologique universelle.
Publié le : lundi 13 juin 2011
Lecture(s) : 56
EAN13 : 9782748151565
Nombre de pages : 224
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INFINI REFERE
Denis Libeau
Infini référé





ANCIENS TEXTES ET POESIE
HUMAINE










Le Manuscrit
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ISBN : 2-7481-5157-7
ISBN : 2-7481-5156-9





















Que je sois banni de toute vérité !
Fou seulement, poète seulement !

Friedrich NIETZSCHE
« Ainsi parlait Zarathoustra : Le chant de la mélancolie. »
DENIS LIBEAU





Anciens-textes



J’étais souvent posé sur le manche de ma fourche
d’éboueur ; et j’imaginais une raison à cela …
Je regardais la machine bruyante se battre en
fulminant contre les détritus en surabondance, des
conglomérats blafards, dans le décor hétéroclite fait de
ces résidus d’ustensiles, autrefois beaux. Je pensais, et je
le crois toujours, que les choses ont la fâcheuse
tendance à nous nuire ; même si paradoxalement on les
modèle, les façonne, et on les crée à notre image – ou
tout au moins aux figures qui nous conviennent – celles
qu’au préalable on semble désirer.
On veut ainsi exercer notre pouvoir, notre
domination, et jusqu’à notre supériorité sur ce qui nous
entoure. Nous voulons sans doute en rajouter sans
cesse à nos contraintes, à nos servitudes terre-à-terre,
dont on échappe naturellement pas. Ce besoin des
choses en général peut aussi se concevoir dans le sens
où l’on préfère que notre environnement demeure
bondé d’un tas d’objets – de raisons de vivre – de
motifs emblématiques, donc de stimulations extérieures
contenues dans la permanence matérielle, plus que dans
l’immatérialité impalpable de notre pensée.
Tout nous intéresse a priori – tout nous semble
beau – tout paraît bon pour notre appétit de preneur
d’objet, notre boulimie de choses et d’autres, notre
9 INFINI REFERE
voracité énorme de plein plutôt que de rien, de
débordement d’agitations plutôt que d’immobilisme
contemplatif. Combler à tout prix nous séduit ; c’est
notre mission principale, et peu importe l'organisation
raisonnable dans l’univers... La légitimité civilisatrice se
définit par le fait de tout accumuler, de remplir notre
vie, avant que sans doute la mort nous aspire, nous vide
par l’intérieur, nous réduise au contraire à quelques
objets pétrifiés, à quelques os durs. Mais, il faut pour
l’instant s’activer au bon plein, tenir le cap, et avaler
l’ensemble de ce qui se présente à nous.
Bien sûr que toute volonté officieuse – de notre
raison d’être – est de tenter d’amasser, d’entasser, de
ramasser ce qui traîne, ce qui parfois ne mène même
nulle part. Dans notre envie d’avoir, on s’évertue au
pire, guère au meilleur. On voudrait toutes les
marchandises belles ; on voudrait s’accaparer les trucs
que d’autres possèdent ; on voudrait avoir plus, et on
embrasse ces choses qui nous sont symboliquement
chères. Bref, on doit se tenir prêt à s’enrichir
physiquement de la moindre bricole ostensible
insignifiante.
L’utilité matérielle de certains objets peut toujours
se remettre en cause, pourtant nul ne nous retient de les
posséder ; ce n’est surtout pas un « bout de machin »
qui va nous empêcher de le vouloir, de vouloir l’avoir –
avoir pour avoir – sans rien savoir de plus. On aime
avoir, avoir, avoir !
Ainsi, le bibeloteur exulte à travers la vocation
effective d’emmagasiner, même la futilité, et de satisfaire
son insatiabilité existentielle. Notre collectionneur de
vents, de courants d’air, de souffles courts, respire
largement la bonne santé mentale à travers son acte
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curieux de possesseur de vides, qui paraît son tout, son
bien personnel. Cette dérision antithétique ne serait
donc pas plus déraisonnable que de convoiter la lune –
comme madame s’allume dans les nuits sans sommeil –
car en réalité l’aficionado, en réunissant ses banalités,
revendique l’utopie caractéristique de – l’avaleur
d’étoiles – qui en définitive rêve de décrocher le « gros
lot ».
Ce rêveur serait-il condamnable ? Est-il un individu
irresponsable ou insiste-t-il plutôt sur le sens de son
irrationalité congénitale ? Que dire de véridique ?
L’ensemble nous déconcerte plus qu’il nous surprend.
En même temps, ce planeur ambitieux, qui vole donc
au-dessus du réel, ne croit pas si bien faire – il s’ébat
« pour de vrai » – aussi bien croire qu’il fuse vers le mur
du son. Il désirerait sans doute atteindre ce dernier, et le
perforer de ses ailes fragiles. Mais les grands bras du
désir embarquent toujours beaucoup plus qu’ils ne
peuvent emmener ; le pilote a les yeux plus gros que le
ventre, comme le copilote qui convoite la place de son
chef.
Expliquons, à tout un chacun, que l’opiniâtreté
peut-être stimulante avant que d’avilir. La limite du
trop-plein se voit tôt atteinte. La liberté, certes, d’autrui
s’aperçoit vite touchée. La frontière semble là pour nous
contraindre à contenir le gloutonnement valétudinaire
qui tous nous tenaille. On peut avaler dans l’enceinte
d’un certain territoire, sous un certain drapeau, mais
avons-nous besoin de tant englober, de tant manger ; ne
dépassons-nous pas la quantité quotidienne, la pléthore
raisonnable ? Raisonnons-nous tout simplement, au
sujet de la faim des enfants du tiers-monde oriental, par
exemple !
11 INFINI REFERE
Non, il m’apparaît probable que nous prenons sans
partage, nous agrippons, nous mordons à pleines dents
à travers le moindre morceau de substance. Nous avons
sans aucun doute besoin de sentir pénétrer en nous des
parcelles substantielles de matières naturelles ou
artificielles. Il faut que l’on avale – oui ! insatiables êtres
sadiques que nous sommes – et l’ogre nous épie, tandis
qu’on engloutit pour conjurer notre peur panique d’être
proprement ingurgité par les monstres ubuesques de
notre enfance, ou, plus vraisemblablement, par la
monstruosité intérieure symbolisée dans les contes de
fées qui nous hante encore présentement. L’ambiguïté
reste totale, entière, démentielle, gigantesque dans notre
pauvre amour-propre de vorace primaire occidental.
De la molécule bienfaitrice ou de la bactérie virale
ennemie atypique : qui gagnera le combat ? vers qui
nous rangerons-nous une fois pour toutes ? ou
chercherons-nous en vain à tout ingérer, même et
surtout l’inutilité des matières statiques ordinaires, le
superflu en somme !
Le sens net est donné que par qui le veut bien ; mais
l’inertie routinière suffit en général à nos organes de
primates. L’esprit ne nous effleure que peu, à peine. La
plupart du temps, il faut le reconnaître humblement,
nous vivons dans la bêtise collective la plus
complaisante – et aussi envers soi – en pompant le réel
tels des buvards absurdes. Nous suçons ce qui survient
d’humide jusqu’à ce que tout soit archi-sec dans nos
assiettes de goinfres niais ; nous supportons assez mal le
mouillé, le moisi, le sale en surface ; car cela nous gêne
par rapport à ce qu’il y a de plus mortel en nous, de
putrescible en définitive. Sur ce point, le parasite risque
de nous gagner, puis de nous ronger à notre tour, et
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l’infiniment petit nous rejoint alors dans ce que nous
sommes vraiment, c’est-à-dire, presque rien de bien
propre, de bien portant. Ce germe funeste nous tient à
sa merci alors que nous voudrions être aussi immuables
que la montagne, que la nature tout entière. Pitoyables
individus prétentieux que nous sommes ! Quand
serons-nous reconnaître ce que nous valons vraiment ?
Les événements nous dépassent en général pour que
dalle : une malheureuse infection, et nous nous
écroulons à cause de notre minable fragilité ridicule.
Attention, pour raison garder, il ne faudrait pas,
outre mesure – certes, simples humains prédateur –
nous amenuiser devant les bidules qui existent par notre
volonté, ces objets manufacturés que nous fabriquons
par virtuosité, aussi pour vouloir s’occuper. Enfin, ceux-
ci sont là, secs, et c’est bien fait !
Évoquons le rubis-cube notamment ! À l’endroit de
son utilisation, nous sommes comblés de performances
intelligentes lorsque l’on manipule, inlassables joueurs,
ses facettes multicolores, comme des gogos en
recherche d’une psychomotricité répétitive et simpliste.
En effet, le patient fébrile qui a gagné, à force de
perspicacité, le test des six faces unies ne se révèle pas
pour autant apte à la vie en société. Non, mais il a
néanmoins déjoué le labyrinthe particulier du contrôle
des compétences. Même si la commande ou le concours
peut paraître absurde à certains esprits éclairés, il faut
bien que la plupart des gens réussissent l’exercice
initiatique pour se trouver projetés dans la logique
normalité. C’est la règle qui va de soi dans le groupe ;
chacun s’y plie sans état d’âme, sans arrière-pensée, sans
même aucune idée préconçue, enfin sous la pression
sociale de toute façon extrêmement forte. Donc ce jeu
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ne serait qu’une question de conformité d’attitudes et de
désignation codifiée du collectif vers les aptitudes
acceptées quasi autistiques du rigoureux candidat.

Afin d’illustrer la pertinence de mon propos en
entier, je citerais le récit d’une observation naïve, tenant
lieu d’expérimentation simple d’un ancien chercheur de
la mythologie postindustrielle du vingtième siècle. J’ai
trouvé en effet cet article documentaire pseudo-
scientifique par le plus pur des hasards, en fouinant sur
un tas de vieux livres abandonnés dans ce dépotoir de la
ville avant l’excavation rédhibitoire du dinosaure
bourdonnant sa peine mécaniste et aléatoire, un soir
d’hiver gelé avant la panne sèche.
« Lui, (Lui, étant, à mon avis, le chercheur,
scientifique de l’ancien temps, qui a mené
l’expérimentation et que nous rapporte le
commentateur, un anonyme) spécialiste et observateur
naïf, s’il en est, constatait que le bel objet cubique – de
géométrie parfaite – ne tournerait jamais rond. C’était
visiblement dû au problème physique en présence :
l’incompatibilité angulaire saillante du volume
parallélépipédique par rapport à la surface penchée
chaotique, plus ou moins bombée, de dévalement.
Il s’agissait là d’une très belle expérience – d’un
cube dévalant une pente difforme – pourtant toutes les
caractéristiques de l’épreuve n’avaient pas été dûment
visées sur un cahier des charges avec une colonne ad
hoc pour noter les postulats, puis plus tard le compte-
rendu. Non, cela était bien au contraire le projet, au
premier degré, d’une observation empirique, où le bon
sens naturel s’imposait, telle une évidence d’action.
Et, au premier abord – pour abonder dans cette
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thèse et étendre ce raisonnement – l’état sauvage
originel, d’où nous venons immanquablement, ne laisse
point poindre le moindre angle vif régulier ou un coin
angulaire déchiré par inadvertance définit en abscisse,
ordonnée et cote qui serait alors systématiquement
multiplié par lui-même, puis agencé sous cette forme
cubique de base vectorielle tridimensionnelle
rigoureuse. La démonstration déterminée ici – du cube
mis en dégringolade sur un plan incliné de surface
aléatoire, rappelons-le ! – prouve en tout état de cause
qu’une image cocasse s’impose par la mise en
opposition de deux objets incompatibles qui s’épousent
par la force des choses : conséquence de leur interaction
maladroite.
Lui concevait, en toute causalité, grâce à l’exercice
précité, que le chaos apparaissait d’une façon normale,
et que l’on ne devait pas s’en offusquer. Le désordre
imprévisible du mouvement aléatoire créé amène
toutefois à conclure à une harmonie d’un rythme de fait
naturel. »

Ensuite, je déchiffrais dans cet article casuel le
commentaire critique du journaliste, un spécialiste,
certes, au lyrisme retenu :
« (…) L’objet mouvant observé dans cette
démonstration peut être d’ailleurs spécialement un
rubis-cube, à la place d’un simple hexaèdre, quoique la
complexité des objets dans leur utilité soit beaucoup
plus évidente pour le novice. La dextérité semble
indispensable pour toute forme d’exercice. Bien sûr,
nous pouvons exulter devant autrui lorsque nous savons
la bonne manipulation dans tel ou tel domaine d’action.
Le symbole désirable pourrait être de plus un relais
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matériel, comme le rubis-cube sert de leurre pour les
non initiés. "Relais" : n’indique peut-être pas le sens de
la démarche adéquate propre aux choses qui intègrent
dans les sociétés modernes d’aujourd’hui les jeunes
générations. Il s’agirait plutôt d’opportunités des uns et
des autres. La justice sociale des démocraties
ultramodernes – de celles qui dispenseraient l’argent en
fonction de la compétence et la maîtrise individuelle des
objets initiatiques reconnue utile pour la collectivité –
n’est pas sciemment pratiquée. La juste passation du
flambeau, instruisant tout un chacun, le profane vers le
groupe fraternel, ressort donc en trompe l’œil. Ce relais
existe pourtant, mais non pas de citoyen à citoyen, mais
plutôt de père en fils et de mère à fille. Puisque entre les
strates infranchissables de la collectivité cloisonnée par
les classes sociales – voire familiales – hiérarchisées, il y
a une délitescence des espaces sociaux due à la férocité
du libre-échangisme, où tout chaland lambda non-
privilégié ne dépend désormais d’aucune certitude. Ce
jeu au petit bonheur la chance du libéralisme
impitoyable s’avère être finalement comme une peau de
chagrin contagieuse que l’on flanque par-devers le
pauvre monde, c’est-à-dire les personnes les moins
favorisées, ceux des groupes dominés en général.
(…) Les portes ouvertes sur l’avenir meilleur sont
autant à défoncer qu’il faut combattre tout fantôme
dans l’esprit des idéalistes, telles les immenses ailes
évanescentes des moulins à vent par la candide
chevalerie.
Le sérieux, certes, risque fort de nous étouffer de
suffisance entendue. Or, notre environnement immédiat
stigmatisé apparaît embarrassé de probantes
désillusions. A contrario de la doctrine d’un capitalisme
16 DENIS LIBEAU

ambiant, cet encombrement nous délibéralise en sorte,
si on suppose que nous avons été libres dans le passé.
L’histoire ne le révèle d’ailleurs pas, peut-être par
pudeur ou nûment par coquetterie, pour ne pas gâcher
tout espoir de ceux qui croient avec une sérénité crédule
à quelques fantaisistes mystiques ou politiques se
réincarnant en messies ou bienfaiteurs de l’humanité
future.
Tout ne serait donc pas qu’une question de qualité
d’accession à la perception des choses, mais à vrai dire
d’obsession proprement de la possession. Aussi,
l’inconscience collective, ou plutôt l’aveuglement
fanatique des individus, stimule d’autant les bagarres
qu’il faut mener contre la concurrence pour parvenir à
décrocher la bonne affaire sur le marché mondial. Et
tout semble fait dans le dessein de motiver au maximum
n’importe quelle action excessive envers tout client
ciblé. L’agression marchande relève du totalitarisme –
au plus haut point – puisque, contre tout entendement,
les victimes elles-mêmes réclament leur
conditionnement le plus mirifique.
Par exemple, dès lors que la nécessité sexuelle prime
toujours sur la vie des individus, le frottement semble
personnel avec l’univers jubilatoire qu’ILS adoptent ;
ILS, ayant les noms de codes dont on parle pour
accéder aux fenêtres dans les écrans publicitaires des
réseaux virtuels hétérogènes. Tout cri de plaisir, s’il
existe, est retenu, car maîtrisé au plus profond des
refoulements. Le fantasme demeure total. L’objet
réclame toujours les désirs humains, comme une
poupée gonflable, qui ne ressemble cependant à rien de
bien vivant, qui crée cependant l’ambiguïté. La
préservation maladivement transmissible devrait pour
17 INFINI REFERE
autant être à cent pour cent, mais seule la tête du patient
concerné dérive un peu de son aplomb habituel. Les
bobos mentaux ne troublent donc pas trop ici l’aspect
des choses. Les apparences sont presque identiques à
l’avenir, et les visages rubiconds ne nous inspirent plus
la honte du passé moraliste. Le futur s’annonce intact à
présent et l’honneur demeure sauf pour l’instant.
Il n’y a pas de limite à l’exploitation et à la
transformation en produits finis de notre univers
désacralisé ; par contre, la nostalgie nous gagne tout de
même en permanence. On ne peut s’empêcher de
comptabiliser ce qui disparaît à la vue de ce que l’on
fabrique. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Cette question
– aussi lancinante – nous perturbe continuellement. Les
réponses paraissent toujours longues à venir, et
globalement on s’égare ! Comment pourrait-on faire
autrement, alors que les erreurs nous sont familières.
On fait humainement mal en voulant bien faire ; notre
bonne volonté se vérifie à l’évidence, mais nos capacités
sont moindres. Certaines mauvaises langues
diront : "Entreprenons de mal faire et tout ira pour le
mieux !" Du reste, c’est ce que nous faisons ; ainsi, nous
frisons résolument la malfaçon ou nous ne faisons guère
moins mal que pire, et encore !
À présent je constate, néanmoins, que les choses
restent là figées à raconter le généreux émoi encarté
dans les ex-voto suspendus aux poutres des églises
chrétiennes. C’est comme, au fil du temps, les ruines de
l’ancien bagne de Cayenne ou tels les camps de –
l’extermination finale – de Treblinka, de Dachau...
Et des témoins, ces gisants malodorants, dans les
cimetières précaires d’après-guerre, ne sont pas sous des
piédestaux de premier ordre, au contraire, leurs statues,
18 DENIS LIBEAU

faussement réalistes, qui y trônent, n’offrent qu’une
présence fantomatique du souvenir. En plus, la
symbolisation sur les plaques gravées reste aléatoire, et
le temps corrode ce qui reste d’émotion du sacrifice des
ascendants. Tout doit-il pour autant disparaître ?
Ne disons surtout pas cela, par peur que nous-
mêmes, patriotes, nous nous évaporions d’un coup, sans
créer une ombre, alors que chacun souhaite de son
vivant laisser une trace, même infime, dans l’histoire et
dans le jeune cœur de sa descendance ; bien qu’en
attendant, sur des monuments aux morts, les
inscriptions se rompent sous la poussière que la pluie
colmate dans les interstices dérisoires des pierres quasi
préhistoriques.
Alors notre relation, à l’inerte matière, reste
physique et mentale. On veut toujours s’accaparer la
substance dans tous les sens du terme. Le tact vient
après la vision morcelée que l’on a au préalable de tout
sentiment. Par la suite, rien ne nous prouve l’entière
objectivité de notre appréhension momentanée
secondaire. Bref, on croit voir une forme, alors qu’au
jugé elle existe diversement. La raison des distorsions
semble multiple. D’abord la lumière se diffuse
différemment sur les choses selon leur inclinaison et la
qualité du projecteur. Derrière, la perception sensorielle
primaire de l’observateur varie au gré des faisceaux de la
transmission neurologique. C’est clair, que les
stimulations électriques nerveuses générées par un œil –
alpha – ne peuvent s’apprécier pareillement qu’avec un
autre sujet – bêta –. Au final, tout peut encore changer
selon les concepts socioculturels en mémoire dans le
cerveau du patient considéré.
19 INFINI REFERE
Le cadre perceptible s’énonce d’abord singulier ; et
son contenu fragmentaire s’effrite sur les multiples
fronces de nos esprits individuels. Puis, la mutation
mentale particulière des objets perçus demeure
déformante. Pourtant d’un point de vue conforme à ce
que chacun ne renie pas, on n’accepte guère la
contradiction sans désarroi, cela va de soi ! Alors,
lorsqu’un trouble plus profond subsiste à notre
entendement – idiot – on invoque d’une manière
rédhibitoire, l’idée des goûts et des couleurs. Cette
distinction intransigeante – a priori sociologique, et
donc une des conséquences de la condition sociale du
sujet – stérilise la belle intuition individuelle, voire
l’effort à faire pour aller même vers la créativité naïve.
Ainsi, c’est telle la feuille effacée qui serait
redevenue banale par strict mimétisme immuable du
désert immaculé originel. »

Pour autant, mais bien plus tard, je repris le cours
de l’évocation des souvenirs qui surgissaient à ma
conscience. Ainsi, lorsque je nichais reclus au sein des
galeries où vivent les Taupes humaines – au fin fond de
la métropole – j’élaborais la naissance d’une
créature innocente, un peu à mon image :

« Naissance

En pensant :
En pensant, Lui réinventerait l’essentiel à venir. Tant
il est vrai, que la vie demeure, tel un éternel retour.
Mais, nécessairement, Lui ne le sut qu’un peu plus tard
en s’élevant par-delà l’épaule de toute chose, comme
pour voir le scintillement dans l’eau calme sur le reflet
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