Influenza tome 2 - Les lumières de Géhenne

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Deuxième volet de cette enquête sur la grippe espagnole de 1918.

1943. Depuis deux ans, Alex Beaumont s'est retiré sur l'île de Wight, où il exerce la médecine. Shanghai n'est plus qu'un souvenir, Isaure D'Argreen et la LCS, des fantômes. Kathleen a renoué avec lui des liens amoureux. Mais son passé va le rattraper sous une forme inattendue. Et la traque de la vérité sur la mort de son père, la recherche des souches du virus de 1918 vont reprendre.
De l'île de Wight au cœur du IIIe Reich, où la machine de guerre allemande prépare en grand secret une nouvelle grippe espagnole, Alex se jette à corps perdu dans la bataille...



Publié le : jeudi 28 janvier 2016
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EAN13 : 9782843377778
Nombre de pages : 437
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couverture
ÉRIC MARCHAL

INFLUENZA
**
Les lumières de Géhenne

ÉDITIONS ANNE CARRIÈRE

À E. & R.,
à mon A.

Avertissement

Bien que l’intrigue et les personnages principaux soient fictifs, la plupart des faits relatés ont réellement existé, ainsi que les autres personnages du roman, dont j’ai, plus ou moins librement, adapté la vie.

1.

10 février 1943, Brighstone, île de Wight.

Le balancier de l’horloge faisait les cent pas dans son caisson, rythmant le temps de son indolence. Le feu dormait dans l’âtre et le chien de la maison tournait autour de la table de bois brut à la poursuite de mouches invisibles. Sa maîtresse stoppa son manège d’un signe de la main.

— Alors, docteur, c’est grave ?

Victoria Bishop avait le regard inquiet d’une épouse aimante. Alex la rassura d’un sourire et lui tendit l’ordonnance :

— Non, rassurez-vous, madame Bishop, c’est une grippe, une simple grippe.

La voix de son mari parvint de la chambre :

— Tu vois, je te l’avais dit, c’est juste un refroidissement.

Alex rangea son stéthoscope dans sa mallette et salua le malade :

— Reposez-vous, monsieur Bishop, et ne reprenez pas votre activité trop tôt, d’accord ?

Sa femme ne lui laissa pas le temps de répondre :

— Croyez bien qu’il ne va pas vous écouter ! Entre la mairie et la ferme, il se tue à la tâche. Pour sûr que demain il sera aux champs !

Adam Bishop se redressa en grimaçant, le souffle court, contredisant le pronostic de sa femme d’un regard d’impuissance :

— Non, je ferai attention, promis, docteur. J’irai juste à la réunion du conseil municipal. On doit adopter une motion pour l’enlèvement de la voiture de votre père. Vu le refus du comté de mettre la main à la poche, on va faire le boulot nous-mêmes. C’est vrai que je n’ai pas eu le temps de vous en parler, mais tout devrait être fini avant le début de l’été.

Alex lui posa la main sur l’épaule :

— Merci, monsieur Bishop, merci.

— Vous avez vu le muret ? Il a de la gueule, non ?

Le muret… Alex n’avait vu que lui, le long de la route qui menait à la maison du maire de Brighstone. Construit pour éviter d’autres accidents après le décès de son père, lui avait annoncé Adam Bishop. Depuis son retour à Shanklin et son installation comme médecin généraliste, Alex avait toujours réussi à éviter de prendre l’A3055 entre Brook et Atherfield, jusqu’à ce jour. Quand Victoria Bishop l’avait appelé, il n’avait manifesté aucune émotion de retourner sur les lieux et s’était surpris de son calme. Mais sa gorge s’était nouée au fur et à mesure que la langue de bitume l’avait rapproché de Brighstone. Il s’était refusé à regarder vers l’endroit où traînait encore la carcasse de la Cooper familiale.

 

L’air saturé d’humidité et imprégné d’iode envahit ses poumons à la sortie de la ferme. Comme souvent sur l’île, le soleil se cachait derrière un tulle de néphélions laiteux, et la mer se confondait avec le ciel. Il déposa ses affaires dans sa Vauxhall Ten noire et massa longuement sa main endolorie. Il hésitait à franchir les cent mètres qui le séparaient de la falaise où reposait la voiture de son père. À quoi bon ? soupira-t-il. La vue du cercueil de tôle ne l’aiderait pas dans ses recherches. Elle ne servirait qu’à entretenir son désir de vengeance et sa culpabilité de ne pas avoir retrouvé les responsables de ce meurtre. Il en était encore plus persuadé depuis son retour de Shanghai, où Orson lui avait avoué la présence d’agents américains sur les lieux du crime.

Il s’installa au volant et fit ronronner les quatre cylindres, sans avancer dans le chemin champêtre où il avait garé sa voiture. Ses pensées s’étaient à nouveau embourbées dans le passé.

 

Alex n’avait aucun souvenir de son départ de Chine. Les dernières images qu’il en avait gardées remontaient au 7 décembre 1941, lorsque, harnaché dans le cockpit ouvert du Lysander, transi de froid, il survolait les forêts à l’ouest d’Hangzhou, à environ une heure de leur destination finale. À bout de forces, il s’était retourné vers ses camarades. Le vent claquait sur son visage des milliers de petites aiguilles et lui coupait le souffle. Ses mâchoires étaient si crispées qu’il mit un temps infini à articuler un son. Il avait crié une phrase qui s’était perdue dans le vacarme qui l’entourait. Et, soudain, tout son corps s’était raidi et ses yeux s’étaient voilés de noir.

Il avait émergé dans une réalité nauséeuse, en pleine tempête, au milieu de la mer d’Oman, allongé sur une couche souillée par son vomi et ses excréments. Trois semaines de voyage vers l’Europe, avec pour seules compagnes fièvre et infection, à bord d’un cargo marchand, au milieu d’un équipage inexpérimenté et hétéroclite dont aucun membre, même le capitaine, ne parlait un anglais accessible. Vingt et un jours sans aucun médicament ni autre aide que celle qu’il s’apportait lui-même. Avec une addiction à la morphine dont la désintoxication contrainte le laissa sans forces. Avec, à l’arrivée en Angleterre, deux mois d’hôpital et des séquelles que le corps médical déclara sans conséquences, mais qui changèrent le cours de sa vie. Des membres de la LCS, il n’eut aucune nouvelle. Personne pour lui expliquer ce qui s’était passé. Il ne savait pas si Orson était encore vivant. Quant à Isaure, il essayait d’oublier jusqu’à son existence. L’année 1941 lui semblait de plus en plus avoir été un rêve. Un cauchemar qui s’effaçait inexorablement de son présent.

 

Alex se frotta la main droite et démarra. Il avait promis à Jane d’être rentré pour le déjeuner et de lui rapporter des œufs et du lait. Le marché de Ventnor s’étendait de Victoria Street à Pier Road et, en dépit de l’heure tardive, battait son plein. Alex trouva facilement les ingrédients auprès d’un producteur local qui lui offrit en prime un poulet vivant. M. Tweedie était aussi un de ses patients : il l’avait débarrassé d’une hernie crurale qu’aucun médecin n’avait diagnostiquée, mettant fin à dix années de douleur et de fatigue. La gratitude de ses malades touchait Alex et le motivait à toujours donner le meilleur de lui-même. Sa réputation s’était très vite répandue dans toute l’île, et il n’était pas rare de le voir circuler dans la partie nord, de Ryde à Newport, ce qui lui avait attiré l’ire de certains confrères très attachés à la notion de territoire. Il s’était habitué au rythme de sa nouvelle vie, et les relations sociales simples et directes des insulaires lui convenaient parfaitement. Wight était le meilleur endroit pour débuter sa carrière de généraliste. Il se méfiait de Londres. Il se méfiait surtout des fantômes de son passé.

Lorsque le carillon de Market Street sonna 13 heures, il flânait encore entre les étals de fleurs et de légumes qui auraient fait pâlir d’envie le Londonien le plus blasé. L’île n’avait pourtant pas été épargnée par la Luftwaffe dès les premières heures de la guerre. L’état-major de Hitler en avait fait un de ses objectifs dans le plan d’invasion de l’Angleterre. Wight était la tête de pont à partir de laquelle les troupes du Reich devaient dévorer le reste du pays. Et, dès le mois de juin 1940, Heinkel et Messerschmitt avaient investi le ciel britannique pour ne plus le quitter. Aux cibles militaires initiales s’étaient ajoutés des bombardements aveugles sur les populations civiles. Il était courant qu’au retour d’un raid sur Londres les pilotes de la Luftwaffe larguent leurs surplus de morts au-dessus de Wight au hasard de leur plan de vol. Malgré les efforts des militaires et des civils organisés en d’innombrables points de surveillance réunis sous l’égide de l’ARP1, les sirènes d’alerte ne retentissaient pas systématiquement avant les attaques-surprises allemandes. Certains habitants avaient été victimes de bombes pendant leur sommeil, d’autres à leur travail ou en plein office religieux. Ventnor, en raison de sa situation sur la côte sud-est et de la localisation d’un centre radar stratégique, n’avait pas été épargné. Pourtant, aucune tension n’était palpable dans les conversations ou dans les regards. Mais la mort rôdait maintenant autour de la douceur de vivre à Wight.

Entre deux phases d’apathie, le gallinacé, qu’il tenait par le cou, se débattait régulièrement, envoyant des coups d’ailes à la ronde comme des appels au secours. Il va arriver plumé, songea Alex. Il jeta un regard vers le Royal National Hospital, dont le toit avait été soufflé deux mois auparavant par l’explosion d’une mine marine que la mer avait rejetée sur la côte. Garant sa Vauxhall le long de l’esplanade, il longea la plage de Ventnor pour y accéder au plus court. La fraîcheur et le vent avaient chassé les promeneurs, à l’exception d’un petit groupe attroupé autour d’un étrange voilier en cale sèche. Un homme, l’apercevant, lui fit un grand signe de la main :

— Docteur Beaumont, quel plaisir de vous voir dans notre ville !

Hebert Rully était le maire de la petite cité balnéaire et un autre des patients d’Alex. Il monta prestement les marches de la jetée, ce que sa corpulence n’aurait pas laissé croire, et le salua chaleureusement, ignorant les moulinets désespérés de la poule. Rully était d’une nature avenante et joviale, même dans l’adversité, ce qui avait amené ses administrés à le réélire régulièrement depuis plus de trente ans.

— Comment allez-vous, monsieur le maire ? Je vois que votre genou ne vous fait plus souffrir.

— Vous avez vu ? Des jambes de vingt ans ! Même ma femme n’en revient pas ! Vous êtes un faiseur de miracles. Il faut absolument que vous veniez manger à la maison bientôt. Comment était le marché aujourd’hui ? ajouta-t-il en pinçant le ventre de la bête qui s’était calmée, ce qui eut pour effet de l’exciter à nouveau.

— Vous avez les plus beaux chalands de toute l’île.

— Venez, il faut que je vous présente à un couple d’amis, fit Hebert en le prenant par le bras.

Il l’entraîna sur la plage sans lui laisser le temps de répondre.

— Bradley ! cria le maire alors que le vent redoublait d’intensité.

Un homme d’une quarantaine d’années se détacha du groupe affairé autour du bateau. Il tenait des plans qu’il plaqua sous son bras gauche. Hebert fit les présentations.

— Le Dr Beaumont est d’une famille de Caulkhead2, installés à Shanklin depuis cinq générations.

Alex serra la main de son interlocuteur, dont le regard était pénétrant, presque inquisiteur.

— Bradley Cox est un de nos plus grands régatiers et un génie de la construction navale, ajouta Hebert. Le Firefly, c’est lui !

— Vous aimez la navigation, docteur Beaumont ? ajouta l’homme devant l’absence de réaction d’Alex.

— Pour être franc, j’ai toujours été un terrien. Mais rien ne dit qu’un jour prochain je ne m’y mettrai pas. En tout cas, votre bateau est très intriguant. On dirait un avion sans ailes.

L’embarcation, de trois mètres de long, ressemblait à une gigantesque noix élaguée en son centre. Elle était surmontée d’une voilure qui claquait sous les bourrasques.

— Vous n’êtes pas loin de la vérité, répondit Bradley. C’est un canot de sauvetage aéroporté. Le premier en son genre.

— Si un de nos avions est touché et que le pilote s’éjecte en mer, enchaîna Rully, ce canot est parachuté et peut lui sauver la vie. Quand je vous dis que cet homme-là est un génie !

Alex s’approcha de l’engin et caressa son fuselage.

— Vous êtes en contact avec la RAF ? demanda-t-il.

Le maire, enthousiaste, répondit à la place de Bradley :

— Avec les ministres, avec Churchill. Il connaît même personnellement la famille royale !

La poule, qui ne s’était plus manifestée depuis un long moment, rassembla ses forces pour s’extirper de l’étreinte d’Alex. Elle s’enfuit en voletant en direction de la mer et disparut derrière la digue sous les rires du groupe.

— En voilà une qui n’a pas l’air impressionnée par mes relations, fit Bradley, amusé.

— Désolé pour son manque de savoir-vivre, je n’ai pas eu le temps de faire son éducation, répondit Alex, soulagé de ne pas avoir à tuer et à plumer l’animal à son retour. Mais vous n’avez pas peur de montrer votre prototype aux yeux de tous ?

— Le meilleur moyen de ne pas éveiller l’attention est de ne rien cacher.

— C’est un point de vue intéressant, mais je connais beaucoup de gens qui ne le partagent pas.

— Ne vous inquiétez pas pour mes secrets, je sais les protéger.

Une femme, qu’Alex n’avait pas remarquée, les rejoignit et prit Bradley Cox par la taille. Elle semblait frigorifiée, malgré son manchon et son long manteau en lainage noir, décoré de fines bandes rouges, qui la protégeait des genoux jusqu’au cou. Dernière mode française, pensa Alex qui empilait dans la salle d’attente de son cabinet les revues empruntées à sa tante Jane.

— Darling, je te présente le Dr Beaumont, notre futur médecin, puisqu’il est le meilleur. Docteur, Daisy, ma femme.

Alex fit mine de ne pas remarquer la différence d’âge, mais l’ingénieur ajouta :

— Nous sommes de jeunes mariés. Et savez-vous où nous nous sommes rencontrés ?

— Non ? fit Rully, que la confidence intéressait.

— À une exposition de papillons.

— Il était le chasseur et m’a prise dans ses filets, ajouta-t-elle comme une réplique bien rodée.

— Pourtant, c’est elle la spécialiste. Un doctorat en entomologie qui l’a amenée sur l’île à la recherche d’une espèce unique. Je n’arrive jamais à en retenir le nom, tu me pardonneras, darling. Ces papillons rouge-orange…

— Le Glanville Fritillary, énonça-t-elle d’une voix patiente. On n’en trouve que dans le sud de Wight, comme ici, monsieur Rully.

— Vous m’en voyez ravi, cela me donne l’occasion de recevoir des hôtes de qualité, répliqua-t-il sans flagornerie. Vive l’étymologie !

Après avoir pris congé et promis de passer les voir dans le gigantesque manoir qu’ils occupaient à quelques kilomètres de Ventnor, Alex rejoignit sa voiture sur le capot de laquelle une poule épuisée s’était endormie.

12 février 1943, Gdansk, Pologne.

Vasseda Skotzich se demanda si toutes les eaux des mers du monde étaient aussi boueuses et grises que celles de la Baltique, qui venaient mourir sur les brise-lames du port de Gdansk. Il n’avait connu d’autre horizon que celui des chantiers navals et en éprouvait de la tristesse depuis que les troupes allemandes avaient avalé son pays. Dès lors, il avait fait noir même en plein jour, et la mer avait déteint sur un ciel anthracite. Les troupes étaient partout, contrôlaient tout, encourageaient la haine et les dénonciations. Vasseda s’était recroquevillé sur son travail de riveteur, qu’il avait conservé dans des conditions difficiles. Il survivait avec ses parents dans une modeste maison ouvrière de Stogi, sur un bras de l’estuaire qui longeait la mer avant de s’y jeter. Le dernier bateau ayant quitté le port libre était un destroyer de la marine, le Blyskawica, dont il avait contribué à assurer la maintenance. Depuis, seuls les navires de la Kriegsmarine allemande allaient et venaient dans le chenal des chantiers. Il regrettait encore de ne pas avoir suivi l’idée folle qui lui avait traversé l’esprit – s’engager sur le Blyskawica – au moment où il recrutait pour la marine polonaise. C’était en août 1939, un mois avant l’invasion du pays.

Vasseda craignait par-dessus tout les rafles de l’occupant qui agissait comme les prédateurs, choisissant ses proies au hasard dans le troupeau. Il restait rarement dans des lieux publics, rentrait à Stogi après un détour par la seule épicerie vendant encore de la viande, des morceaux de qualité médiocre, mais qui lui évitait de prendre le moindre risque au marché noir. Il avait été contacté par un ancien camarade des chantiers, passé dans la clandestinité, pour aider un groupe de résistants à s’implanter dans la région boisée de Gdynia, distante de vingt kilomètres. Il hésitait encore. Sa détestation de l’occupant, qui les humiliait depuis plus de trois ans, était à son comble, mais il craignait les représailles aveugles et disproportionnées qui touchaient autant les femmes et les enfants que les hommes.

 

Lorsqu’il entra dans la maison de ses parents, une odeur inhabituelle régnait dans le couloir. Une odeur de cuir tanné. Il écouta son instinct et fit demi-tour, lorsqu’une voix l’interpella en polonais :

— Monsieur Skotzich ?

Avant même de se retourner, il comprit que son tour était venu. La veille, à Gdansk, le commandant de la garnison Pachelberg avait été mortellement blessé à l’arme blanche. Dix civils pour un occupant tué, c’était la règle. Le prédateur se présenta sous les traits d’un sous-officier de l’armée de terre allemande, au visage juvénile et engageant. L’absence d’hommes de la Gestapo le rassura momentanément.

— Monsieur Skotzich, nous avons une convocation pour vous.

Vasseda ouvrit l’enveloppe en contrôlant sa respiration pour ne rien laisser paraître.

— Vous êtes réquisitionné pour participer à l’effort de guerre, commenta le soldat alors qu’il parcourait le feuillet.

— Le STO ? C’est bien ça ? fit Vasseda en découvrant sa destination. Mittelbau… mais c’est un camp de prisonniers !

Son regard croisa celui, affolé, de sa mère.

Le militaire lui reprit la lettre des mains.

— Un camp de travailleurs, monsieur Skotzich, dit-il, rassurant. Vous serez logé, nourri et bien traité. Vous n’êtes pas prisonnier, à moins que vous n’ayez quelque chose à vous reprocher ?

Il hocha machinalement la tête, partagé entre le soulagement d’avoir échappé au sort des otages et la peur de son incorporation au service du travail obligatoire.

— Non. Je n’ai rien fait de mal. Quand dois-je m’y rendre ?

— Tout de suite. Prenez vos affaires. Nous vous attendons.

L’odeur du cuir ne le quitta plus jamais.

20 février 1943, Brighstone, île de Wight.

La fine cascade s’écoulait dans la gorge ravinée à la végétation luxuriante. Situé à l’extrémité du village original de Shanklin, à quelques centaines de mètres de la propriété Beaumont, l’endroit, baptisé « Chine » par les habitants – en raison de sa ressemblance lointaine avec les courbes d’une échine animale –, était un site de promenade dont la source était reconnue pour ses vertus thérapeutiques. Charles Beaumont, l’aïeul, avait d’ailleurs longtemps hésité à acheter les quarante-cinq acres du site afin d’y implanter une usine d’embouteillage de cette eau minérale.

— Mais il a finalement préféré faire fructifier sa fortune dans d’autres domaines plutôt que d’installer une fabrique sous ses fenêtres, conclut Jane en tendant la main à Kathleen qui peinait à avancer sur le sentier escarpé.

— Alex ne m’a jamais parlé de cet endroit, remarqua cette dernière alors qu’elles parvenaient au but de leur promenade.

— Ce n’est pas son préféré, et de loin. Quand il était enfant, nous avions établi un roulement pour aller chercher l’eau à la source. Peter avait peu de manies, mais il a toujours exigé que nous buvions cette eau plutôt que celle du robinet. Imaginez la descente que nous venons de faire un jour de pluie ou de gel, plus la remontée avec deux bidons pleins. C’était la seule tâche domestique imposée, mais elle le terrorisait. Le plus souvent, il les remplissait à l’abreuvoir situé derrière le caveau, pensant que je ne le voyais pas.

— De cela non plus, il ne m’a jamais parlé. Je devrais passer plus de temps avec vous !

Le rire de Jane surprit Kathleen, c’était la première fois qu’elle l’entendait. Un rire pur et cristallin, un rire poétique et mystérieux, tout comme l’était la tante d’Alex. Lorsqu’elles arrivèrent à la fontaine naturelle, deux hommes remplissaient leurs gourdes.

— Des militaires… commenta Jane que cette présence semblait contrarier.

Elle savait par la rumeur que certains groupes venaient sur l’île pour s’entraîner sur les pics rocheux semblables à ceux des côtes de Normandie. Le commando A de la Royal Navy était ainsi resté plusieurs semaines au Chine Hill de Shanklin, s’intégrant et sympathisant avec les habitants. Lors du raid raté de Dieppe, le 18 août 1942, ceux qui n’avaient pas été tués avaient fini prisonniers des forces du Reich. Le coup porté au moral avait été rude pour les insulaires qui avaient l’impression d’avoir perdu des proches. Depuis, les commandos restaient discrets et évitaient les contacts avec la population.

Jane savait aussi que certaines maisons et entreprises de la ville avaient été réquisitionnées par l’armée, officiellement en raison de leur position stratégique en cas de débarquement allemand. Elle savait surtout que leur manoir était le plus beau point de vue de la côte sud et craignait d’être obligée de s’exiler hors de l’île.

Un troisième homme les rejoignit. Ses habits de civil ne rassurèrent pas Jane, bien au contraire. Il portait un sac lourd qu’il laissa tomber en soufflant, avant de se désaltérer à même la source. Ils saluèrent les deux femmes sans tenter d’engager la conversation, les observèrent remplir leurs bidons et, après un échange de regards, prirent leurs affaires et remontèrent le sentier en silence.

— Drôle de rencontre, fit Kathleen. Pas étonnant qu’Alex n’aime pas cet endroit.

Jane s’était assise sur le banc de bois que le père de Peter avait fait installer pour le confort des habitants de Shanklin – et prioritairement le sien –, sous un immense lilas dont les fleurs timides pointaient leurs odorants museaux mauves. Kathleen l’imita et en profita pour se masser les mollets.

— Vous n’êtes pas trop fatiguée de vos allers-retours à Londres ? demanda Jane, compatissante.

— Je vous avouerai que si, mais je ne vois pas d’autre solution en attendant.

— En attendant quoi ?

— Qu’Alex vienne s’installer à Londres. Mon père a beaucoup évolué à son égard, vous savez. Et il a accepté ma demande.

— Kathleen, je crois que vous avez envie de me parler de quelque chose d’important, je me trompe ?

— Non, vous avez raison, et je voulais votre avis avant de me lancer. Alex a changé depuis son retour, il est mystérieux et renfermé. Je tiens tellement à lui, je ne veux pas le perdre, je ne veux pas le brusquer.

— J’admire la force de vos sentiments et tout ce que vous avez fait pour lui ces derniers mois. Mais je vous avouerais qu’il est aussi renfermé avec moi qu’avec vous.

— Cela fait un an que nous avons repris notre relation et, voilà… je voudrais que nous nous fiancions. Mon père n’y est pas opposé.

— C’est une très bonne nouvelle, je suis ravie pour vous !

Kathleen s’enhardit face à l’enthousiasme de Jane :

— De cette façon, on pourrait envisager notre avenir à Londres. Alex n’est pas fait pour la campagne, il est si brillant ! Ici, il ne peut que végéter. Cela dit, sans vous offenser, Jane, je ne me vois pas passer ma vie à Shanklin.

— Je comprends votre point de vue, je le comprends bien. Quand Alex est parti faire ses études à Oxford, je ne pensais pas qu’il reviendrait aussi vite. Je ne sais pas quoi vous dire. Pardonnez ma franchise, mais s’il vous suit à Londres et qu’il ne s’y trouve pas heureux, il n’hésitera pas à tout remettre dans la balance. Et je ne veux plus vous voir souffrir, Kathleen.

— S’il n’accepte pas maintenant, il le fera encore moins dans un an ou deux.

— Voulez-vous que je sonde son cœur ?

— Non, je suis décidée à lui en parler dès ce soir.

Jane se leva :

— Alors, rentrons. Je vais faire un peu de feu. Je sais que cela ne m’arrivera plus, mais j’ai toujours rêvé qu’on me fasse une déclaration devant un feu dans l’âtre. C’est si romantique.

6 mars 1943,
Haut Commandement interallié, Londres.

Donald Whites sortit du 8, Wellington Road en jubilant. Malgré la pluie fine et pénétrante, il rentra chez lui à pied, se repassant en boucle le film de la réunion qu’il venait de quitter. Le projet PLUTO était entré dans sa phase active, grâce à lui et sous la houlette de Lord Mountbatten. Depuis plus d’un an, ils le portaient à bout de bras dans le plus grand secret. En avril 1942, à peine nommé chef des opérations combinées, Louis Mountbatten avait demandé aux ingénieurs du Petroleum Warfare Department d’imaginer l’impensable : la construction d’un pipeline sous la Manche aux fins d’alimenter les troupes alliées lors du débarquement en France. Les premiers essais eurent lieu un mois après sur la rivière Medway. Un kilomètre de câbles suffisamment souples pour être posés comme de simples fils téléphoniques et résistant aux pressions et aux courants sous-marins. En décembre, l’HMS Holdfast procéda dans le plus grand secret à la pose de cinquante kilomètres de tuyaux en pleine mer. Deuxième réussite pour les ingénieurs. Pipe Line Under The Ocean venait de montrer sa viabilité technique.

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