Intermède II

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Onze tableaux qui dépeignent des récits imaginaires sur la destinée

Publié le : dimanche 19 juin 2011
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EAN13 : 9782748126082
Nombre de pages : 123
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IntermèdeIIPierre Laur
IntermèdeII
NOUVELLE© manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2609-2 (pourle fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-2608-4 (pour le livreimprimé)Avertissementdel’éditeur
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littéraires etde chercheurs),ce manuscritestimprimé telunlivre.
D’éventuellesfautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueusede
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contact@manuscrit.comBALADE
Son attention est soutenue, il est sur l’autoroute.
Ilconduitvite,maisavecprudence,ilveilleànepas
excéderlavitessetolérée. Pourchaquedépassement,
il effectue toujours la même gestuelle. Coup d’œil
danslerétroviseurintérieur,coupd’œildanslerétro-
viseur extérieur gauche pour s’assurer, qu’un véhi-
culen’arrivepasàgrandevitesse,clignotantgauche
etilsollicitelégèrementl’accélérateurpoureffectuer
ledépassement. Celui-cieffectué,coupd’œildansle
rétroviseurextérieurdroitpourapprécierladistance
à laquelle se trouve le véhicule dépassé, clignotant
droit, et il se rabat sur la voie de droite. De temps à
autre,ilajouteàsagestuelleunbrefappeldephares,
qu’ilveilleànepasrendreagressif.
Paulrejointsafemmeetsesenfants,quisontpar-
tispourlesvacances,dansleurmaisondecampagne.
Ilprendconscience,que,depuisuncertaintemps,
il suit une voiture dont le conducteur semble avoir
un style de conduite identique au sien. Il se dit que
l’homme conduit bien.
La nuit tombant, la circulation devient plus
fluide et les deux véhicules roulent en calquant
leur conduite l’un sur l’autre et l’autre sur l’un.
Parfois, lorsqu’il s’agit de doubler des camions, ils
intervertissent les rôles, l’un laisse passer l’autre, le
suivant devant lesuivi,et ilsreprennent leurballet.
7Intermède II
Ils semblent tous les deux prendre plaisir à leurs
jeux. Les kilomètres défilent, et les heures aussi.
Une connivencesemblepresques’établirentreeux.
Paul se demande comment peut bien être le
conducteurdel’autrevéhicule. Assurément,compte
tenudelamarqueduvéhicule,ils’agitd’unhomme
qui doit avoir les moyens. Paul se demande quelle
estsadestination,quelleestsaprofession,queltype
d’individu il peut être ?
Il a repéré la prochaine bretelle à laquelle il doit
sortir. Ilenarrivepresqueàespérerquel’autrevéhi-
cule, qui maintenant le précède, sortira aussi à cette
bretelle, histoire de finir le parcours ensemble.
Mais le véhicule n’emprunte pas la bretelle. Mû
paruneimpulsionsoudainequ’ilnepeuts’expliquer,
Paul décide d’ignorerlasortiequ’ildevaitprendre.
Ilseditqu’ilappellerasafemmepourlaprévenir
de son retard et le pas de deux, entre les deux voi-
tures, se poursuit.
Quelqueskilomètresplusloin,Paul,quiestlesui-
veur,voitlavoiturequ’ilsuit,ralentiretemprunterla
bretelle d’accès à une station-service. Paul regarde
l’aiguille de sa jauge à essence. Lui aussi a besoin
de carburant. À son tour, il se dirige vers la station.
Ilssontarrêtésl’underrièrel’autredevantlapompe.
Paulvoitsortirduvéhiculequileprécède,unhomme
de grande taille et assez corpulent. Il trouve qu’il a
un physique de lanceur de marteau.
L’homme remplit son réservoir et une fois la ma-
nœuvre accomplie, se retourne vers Paul et lui fait
unbrefsignedetête,avecunlégersourire. Puis,re-
montantdanssa voiture,il sedirigeversla caisse.
Paul accomplit les mêmes mouvements et re-
marque que l’homme se dirige maintenant vers le
parking de la cafétéria. Après avoir payé, Paul, lui
aussi, se dirige vers la cafétéria.
8Pierre Laur
Paul entre dans l’établissement et voit l’homme
accoudé au bar, qui déguste un café. Sans réflé-
chir,Pauls’installeàcôtédel’hommeetcommande
un café, il a l’impression que l’homme l’attendait.
Alors les hommes s’observent, se jaugent et se sa-
luent.
“Vous conduisez bien, dit l’homme.
— Vous aussi.”, répond Paul, qui poursuit :
“Si tous les automobilistes conduisaient comme
vous, il y aurait assurément moins d’accidents !
— Où allez-vous ? reprend l’homme.
— Je vais loin.”, dit Paul, qui ne veut pas révéler
qu’iladélibérémentignorélasortiequ’ildevaitem-
prunter.
“Moi aussi, jevais loin.”, répond l’homme.
Les deux hommes s’intimident presque mutuel-
lement. Ils savent leur discours maladroit, mais ils
s’en moquent, ils capturent l’intensité du moment.
L’homme rompt le silence.
“Voyez-vous, je vais loin, mais j’aimerais aller
plus loin encore bien, que je sois un peu las.”
Paul ne comprend pas très bien ce que l’homme
veut dire et laisse l’homme continuer.
“Aumoins,lorsquel’onvoitl’asphaltedéfilerde-
vant son capot, on peutcroire que l’on avance.”
Paul est songeur. Soudain, tout lui semble super-
ficiel, sa femme, ses enfants, sa situation.
Leurs cafés terminés, les deux hommes sortent
et se suivent. Ils montent dans la même voiture.
L’homme fait signe à Paul de s’asseoir sur le siège
passager, puis se tournant vers Paul :
“Àdeux,onpeutserelayer,aussidoit-onpouvoir
aller plus loin.”
9Intermède II
Maintenant,ilssontloinetilssedirigentversplus
loin encore. C’est Paul qui pilote. Ils ne savent
toujoursriendel’autre,ilsn’ontjamaisparlédeleur
passé.
Ils savent qu’ils doivent franchir un fleuve pour
poursuivreleurpériple. Ilssontsurlapistequimène
au pont suspenduqui permetlepassage dufleuve.
Arrivés sur le sommet de la colline, ils aper-
çoivent le pont suspendu. Tous les deux voient que
l’ouvrage est mortellement blessé en son milieu.
Il leur suffit d’un simple regard, pour se concerter
et prendre leur décision. Paul tient fermement le
volantdelamaingaucheet,dansungestesimultané,
lapaumedelamaindroitedePauletlapaumede
la main gauche de Bastien s’empoignent. C’est la
première fois, qu’ils se serrent la main. Paul ignore
le panneau qui précise que le pont est hors d’état,
et il s’engage sur l’édifice, son pied droit écrasant
l’accélérateur. Ils n’ont pas échangéun seul mot.
Le véhicule tangue mais poursuit sur sa lancée.
Arrivé sur la déchirure de l’ouvrage, le véhicule
s’envole vers les eaux boueuses et tumultueuses du
fleuve en crue.
Plus tard, les journaux locaux mentionneront que
l’onaretrouvédeuxcorpsd’européens,engluésdans
la boue du fleuve, la main de l’un soudée à la main
de l’autre.
Cela aurait pu être un bel épilogue, pense Paul.
Maislesévènementsnesedéroulentpasainsi. C’est
toujours Paul qui pilote, Paul maintenant connaît le
nom de son acolyte, il s’appelle Bastien. Bastien,
lui, somnole. Sentant la fatigue l’envahir, Paul se
mouille les doigts de la main avec la bouche, puis
se frotte les yeux avec ses doigts humides. Paul
10Pierre Laur
sait qu’il va devoir se reposer, une aire de repos est
signalée à deux kilomètres, ildécide des’arrêter.
Le changement de régime du moteur tire Bastien
de sa somnolence.
“Tu t’arrêtes ? demande Bastien.
— Oui, je commence à être fatigué.
— Bon, jevaisterelayer,puisà laprochaine sta-
tion-service, on prendra une douche etuncafé.”
C’estmaintenantlepetit matin, Bastien s’installe
auvolantetlesdeuxhommesreprennentleurcourse.
Ils sont maintenant au bar d’une station-service
et ils prennent leur café. La douche les a remis en
forme. Paul souhaite prévenir sa femme, mais Bas-
tien le remet sur la route de l’éloignement et le dis-
suade facilement.
“Écoute Paul, nous avons rompu nos chaînes,
nous n’allons tout de même pas prévenir nos geô-
liers !”
Le dilemme se pose lorsque l’autoroute se divise
endeuxtronçons. Bastiensortunepiècedesapoche,
et ils décident de tirer à pile ou face, la direction
qu’ils vont prendre. Le sort choisit la direction de
la montagne. Ils se dirigent vers la montagne.
Les ouvrages d’art, tels, viaducs, tunnels, se suc-
cèdent et estompent les reliefs, et les kilomètres dé-
filent.
Les deux hommes essaient de deviner la suite de
leur histoire. Dans l’immédiat, le sort, encore lui,
décide pour eux. Un bouchon créé par un accident
les arrête.
“Où allons-nous ? demande Paul.
— Je propose que nous continuions à rouler
jusqu’àcesoiretensuitenouschercheronsunhôtel.
Un repas et une nuit de repos ne nous feront pas de
mal. Après nous aviserons.”
Ilsontquittél’autorouteetontportéleurchoixsur
11Intermède II
un hôtel isolé. Ils sont attablés et dévorent une spé-
cialité régionale. Sans doute, le vin de pays aidant,
Bastien devient plus bavard.
“Paul, que fuis-tu ?
— Je ne sais pas trop, j’ai une femme mer-
veilleuse, j’ai deux enfants qui poussent bien, ma
situation est florissante. Bref, j’ai tout pour être
heureux. Mais peut-être, n’ai-je pas envie d’être
heureux, je dois sans doute trouver ma vie trop
monotone. Etpuis,jesuisàl’âgeoùl’oncommence
à faire des bilans. Lorsque nous nous sommes ren-
contrés tous les deux, j’allais rejoindre ma femme
et les enfants.”
Les deux hommes trinquent et se taisent. Le si-
lence est rompu par Bastien.
“Excuse-moi, jevais aux toilettes.”,dit Bastien.
Bastienselèveetsortdelasalleàmangerdel’hô-
tel. NevoyanttoujourspasBastienrevenir,Paul,lui
aussi,ressentlebesoind’allersesoulager. Ilselève
et demande au serveur où sont les toilettes. Arrivé
dans l’office préposé aux toilettes, il est étonné de
constater que celles-ci sont vides, Bastien lui avait
pourtant dit qu’il allait aux toilettes.
Àsonretour,Paul,enentrantdanslapiècederes-
tauration, voit Bastien assis à leur table, en conver-
sationavecunhommequimanifestementnefaitpas
partie du personnel de l’établissement. Paul pense,
sans qu’il puisse vraiment expliquer pourquoi, que
les deux hommes se connaissent. Paul remarque
aussilegestedeBastienqui,voyantPaularriver,fait
ungestedelamainàl’hommepourmettrefinàl’en-
tretien.
Paulserassiedetnepeuts’empêcherdedemander
à Bastien :
“Tu es déjà venu à cet hôtel, Bastien ?”
Bastiencomprendqu’ils’agitplusd’uneaffirma-
tion que d’une question.
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